CHAPITRE XXVn
§ 380. Parmi les vérités générales à recueillir des précédeDts chapitres considérés dans leur ensemble, Tune des plus importantes, c'est qu'il existe à travers tous les phénomènes de rintelligence une unité de composition. Nous avons vu au début que les modes de raisonnement les plus complexes peuvent se résoudre en intuitions de ressemblance et dissemblance entre des termes plus ou moins profondément enveloppés. Nous avons vu que sous la variété des modes^ formes, complications et degrés de perfection, on peut suivre la trace de ces intuitions, non-seulement dans toute espèce de raisonnement, mais aussi dans toute espèce de perception, et qu'elles forment dans tous les cas la substance générale de la connaissance, quelles que soient les modifications particulières. Et nous venons de voir, par l'analyse et par la synthèse, que l'esquisse de ces intuitions se trouve même dans les premiers moments d'une conscience naissante, et que les expériences les plus simples et les plus primitives sont celles qui fournissent la matière brute de ces intuitions.
Considéré seul en lui même, cet accord des résultats particuliers entre eux et leur subordination à un résultat général, nous fournit une forte confirmation de l'analyse, prise et dans son ensemble et dans ses diverses parties. On en trouvera une confirmation plus forte encore, si l'on veut réfléchir à ceci: c'est que, même à priori^ on peut inférer que l'analyse découvrira quelque loi universelle de cette espèce. Car, s'il y a, comme il doit y avoir, certaines conditions sous lesquelles seules la conscience peut exister^ ces conditions doivent
être communes à toutes les formes, à tous les modes et degrés de conscience. Elles doivent se révéler avec les phénomènes primordiaux de la conscience, et elles doivent se retrouver au fond de chacun de ces phénomènes plus complexes qui naissent des phénomènes primordiaux. En d'autres termes, il doit y avoir quelque forme de la pensée qui se retrouve dans les manifestations les plus basses de Tintelligence, comme dans les plus hautes, — forme qu'on peut donc rechercher dans une conscience naissante. Par suite, quand nous trouvons (comme nous le faisons en effet) qu'avec les premiers changements qui constituent le commencement de la conscience, nous sont donnés simultanément les data d'où naissent les rapports de ressemblance, — et que ces rapports ne forment qu'un autre aspect des changements mêmes qui constituent la conscience, nous pouvons conclure que ces rapports doivent être la base de notre intelligence tout entière. Et comme c'est là aussi la conclusion atteinte à chaque étape par une analyse indépendante de cette considération à priori, on ne peut douter que la conclusion ne soit exacte.
Ainsi donc les diverses divisions que nous faisons d'ordinaire entre nos opérations mentales, et que les psychologues ont si souvent cherché à expliquer et à établir à titre de facultés distinctes, n'ont qu'une vérité puremepît superficielle.
Il» •
Il faut bien comprendre qu'elles n'indiquent que des modifications de détail qui distinguent des phénomènes essentiellement semblables, et que ces modifications ne font que masquer Tunité de composition fondamentale que possèdent toutes nos connaissances quelles qu'elles soient.
§ 381 . En examinant les faits d'un autre point de vue, nous pouvons voir que non-seulement la forme de la pensée^ mais aussi le procédé de la pensée reste le même dans toute l'évolution. Non-seulement, dans le raisonnement quantitatif composé, Tesprit humain emploie les éléments de la pensée d'une manière essentiellement semblable à celle qu'il suit dans tout autre acte de la pensée, mais encore les impressions reçues
par les intelligences inférieures, même en descendant àlapifli basse, sont employées de la même façon.
Nous avons vu que tout raisonnement peut se défiûir : JJm ' classification de rapports. Nous avons vu que la perceptktt/ d*un objet n'est possible que si Ton classe avec un groupe passé un groupe présent d^attributs ou de rapports. Nom avons vu que les éléments constitutifs de toute perception complexe doivent être classés, chacun en particulier, avec des éléments constitutifs du même ordre précédemment connnsi avant que la perception puisse se produire dans sa totalité. Et nous avons vu que môme Tattribut ou le rapport le plus simple ne peut être connu, à moins qu'il n*en existe d'autres avec lesquels il puisse être classé : vu que le connaître, c'est le penser comme ne faisant qu'un avec certains autres, c^est le classer avec ces autres. Il y a plus : le rapport de dissemblance lui-même n'est connaissable qu'autant qu'il ressemblé à des rapports de dissemblance précédemment éprouvés ; H n'est connaissable qu'autant qu'il existe d'autres rapports avec lesquels on puisse le classer. Mais, comme on l'a fait entendre plus haut, cette loi ne s'applique pas à là seule pensée humaine : elle s'applique à tout acte de l'intelligence quelle qu'elle soit, en prenant ce mot dans le sens le plus large. La vie des êtres sentants les plus inférieurs n'est rendue possible que par une classification organique d'impressions. La condition sous laquelle tout être existe^ c'est d'agir de manières différentes et spéciales sous des excitations différentes et spéciales; c'est de modifier ses actions d'une manière différente, selon qu'il est en contact avec une matière nutritive ou non nutritive ; c'est d'être conduit par une impression à attaquer^ par une autre à se cacher, et ainsi de suite. Évidemment, s'il n'y a aucune adaptation entre les actes d'un être et les circonstances environnantes, il doit bientôt cesser de vivre. £t s'il manifeste quelque adaptation, il ne peut le faire qu'en vertu de ce fait^ que certaines impressions provoquent en lui un genre d'action^ taudis que d'auti^s provoquent un autre genre. Il
doit exister dans Torganisme quelque moyen par lequel ces impressions sont distinguées comme étant telles ou telles, c'est-à-dire sont classées : il doit exister quelque registre organique des ressemblances et dissemblances externes. Non pas qu'il y ait d'ordinaire une conscience des différences et ressemblances externes ; mais c'est qu'il y a dans l'organisme une capacité innée d'agir de telle et telle manière selon la nature de l'excitation ; et par suite, dans cette mesure aussi, l'organisme a la faculté d'apprécier des ressemblances et des dissemblances^ une faculté de classification automatique.
Par là il devient clair que la loi reste la même dans toutes ses phases. En considérant la question sous son aspect fondamental, on Yoit que non-seulement le raisonnement le plus élevé ne fait qu'un avec toutes les formes inférieures de la pensée humaine, mais on voit qu'il rentre aussi sous la même généralisation que l'instinct et l'action réflexe^ considérés môme dans leurs plus simples manifestations. Le procédé universel de l'intelligence, c'est V astimilation des impressions. Et ces différences que manifestent les degrés ascendants de l'intelligence dépendent simplement de la complexité croissante des impressions assimilées.
§ 382. Un nouveau changement dans notre point de vue nous conduira à une vue encore plus complète des phénomènes mentaux^ et nous en donnera une définition adéquate, qu'on les considère séparément ou dans leur totalité.
Nous avons vu que la condition sous laquelle seule la conscience peut commencer d'exister, c'est la production d'un changement d'état, et que ce changement d'état engendre nécessairement les termes d'un rapport de dissemblance. Nous avons vu que non-seulement la conscience naît en vertu d'un changement^ par la production d'un état différent de l'état précédent^ mais que la conscience ne peut continuer qu'autant que les changements continuent^ qu'autant qu'il s'établit des rapports de dissemblance. Par suite donc, la conscience ne peut ni naître ni se maintenir, sans qu'il se pro-
314 ANALYSE SPKCIALi:.
duise dans son état des différences. Elle doit touiours passer d'un certain état à un état différent. En d'autres termes, elle doit être une différenciation continue de ses états C0D8tituti&.
Nous avons vu aussi que les états de conscience qui se produisent successivement ne peuvent devenir des éléments de pensée qu'autant qu'ils sont connus comme semblables à certains états précédemment éprouvés. S'il n'est pris aucune note des différents états, à mesure qu'ils se produisent, s'ib traversent la conscience simplement comme les images traversent un miroir, alors aucune intelligence n'est possible, si longtemps d'ailleurs que dure le processus. L'intelligence ne peut naître que par l'organisation, l'arrangement, la classification de ces états. S'ils sont notés chacun en particulier, ce ne peut être que comme étant semblables plus ou moins i certains états précédents.
Ils ne sont pensables que si on les considère comme étant tels ou tels, c'est-à-dire comme étant semblables à tels ou tels états précédemment éprouvés. Il est impossible de les connaître sans les classer avec d'autres de même nature, sans les assimiler à eux. Par suite donc, chaque état, lorsqu'il est connu^ ne doit plus faire'qu'unavec certains états précédents, doit être intégré avec ces précédents états. Chaque acte de connaissance doit être un acte d'intégration, c'est-à-dire qu'il doit y avoir une intégration continue d'états de conscience.
Ce sont donc là les deux processus contraires par lesquels la conscience subsiste ; ce sont là les actions centrifuges et centripètes grâce auxquelles son équilibre se maintient. Pour qu'il puisse y avoir des matériaux pour la pensée, il faut qu'à chaque moment la conscience soit différenciée dans son état. Et pour que le nouvel état qui en résulte devienne une pensée, il faut qu'il soit intégré avec des états précédemment expéri* mentes. Cette perpétuelle alternance est la caractéristique de toute conscience, depuis la plus basse jusqu'à la plus haute. On le voit clairement dans cette oscillation entre deux états, qui constitue la forme de conscience la plus simple qu*on
puisse concevoir ; on le voit aussi dans ces pensées très-complaies des hommes les plus savants.
Et ce n'est pas seulement dans tout acte particulier de la pensée que cette loi se manifeste : elle se retrouve aussi dans le progrès général delà pensée. Les petites différenciations et intégrations qui se produisent de moment en moment, aboutissent à ces différenciations et intégrations plus importantes qui constituent le progrès mental. Chaque fois qu'une intelligence développée découvre quelque distinction entre des objets» des phénomènes ou des lois qui étaient précédemment confondus ensemble comme étant de la même espèce, cela implique une différenciation d'état de conscience. Et chaque fois aussi qu'une intelligence développée reconnaît comme étant essentiellement de la même nature des objets, phénomènes ou lois qui étaient précédemment considérés comme distincts, cela implique une intégration d'états de conscience.
Donc, toute action mentale quelconque^ considérée sous son aspect le plus général, peut se définir : La différenciation et rinlégration continue d'états de conscience.
§ 383. Le seul fait important qui reste encore à montrer, c'est l'harmonie qui subsiste entre ce résultat final et celui qu'atteint une science voisine. La vérité la plus large que les recherches des physiologistes aient mise au jour, est parallèle à la vérité que nous venons justement d'atteindre.
De même que c'est par deux processus contraires que la conscience se maintient, de même c'est par deux processus contraires que se maintient la vie du corps : et les deux mêmes processus contraires sont communs à Tune et à l'autre. Par l'action de l'oxygène, chaque tissu est différencié, mais chaque tissu intègre aussi les matériaux qui lui sont fournis par le sang. Aucune fonction ne peut se produire sans les différenciations du tissu qui la produit, et aucun tissu ne peut accomplir sa fonction que par une intégration de la nourriture. C'est dans l'équilibre de ces deux actions que consiste la vie organique. Chaque nouvelle intégration rend l'organe apte à
316 ANALYSE SPI^CIALE.
être de nouveau différencié ; chaque nouvelle différenciation rend Torgane apte à intégrer de nouveau. Et dans la vie physique^ comme dans la vie psychique, Tarrèt de Tun des deux processus, c^est Tarrét de tous deui.
De plus» ce parallélisme se présente à nous sous un second aspect. Non-seulement cette loi s'applique aux processus vitaui qui s'accomplissent dans tout le corps de moment en moment, mais elle s'applique aussi au progrès organique en général. Tout organisme commence par être une masse uniforme de matière, et chaque pas de son évolution consiste dans une différenciation et intégration de parties. En examinant les phénomènes d'organisation en général, tels qu'ils se manifestent à nous à travers la création, on verra que Tintégration des éléments qui produisent la môme fonction s'effectue pari passu avec la différenciation des éléments qui produisent des fonctions dissemblables. Ce progrès de Thomogénéité à l'hétérogénéité, dans lequel consiste toute organisation, s'effectue complètement par cette double action.
Ainsi donc il y a^ dans deux sens, une différenciation et intégration continue des tissus, tout comme il y a^ dans deux sens, une différenciation et intégration continue des états de conscience.
Si ToD se rappelle qu'il doit y avoir une harmonie nécessaire entre les lois de la structure et celles de la fonction , et que la structure et les fonctions du système nerveux doivent se conformer aux lois de la structure et des fonctions en générid, on verra que le parallélisme grossièrement indiqué ici est tel qu'on pouvait s'attendre à le trouver. On verra, comme cela apparaît ici, que les dernières généralisations de la psychologie et de la physiologie doivent être des aspects différents de la même vérité primordiale. On verra qu'elles sont toutes deux des expressions d*un même processus fondamental de la vie.