CHAPITRE m
§ 392. La signification qu'a acquise chaque mot pendant son développement a été déterminée, d'un côté par son origine, d'un autre par son milieu. Au point de vue de rorigine, on peut suivre à la trace la nature et la valeur des parties qui composent le mot, chacune d'entre elles ayant eu d'abord une signification distincte qui y est encore impliquée, quoiqu'on ne la voie pas clairement. Quant au milieu, on peut suivre à la trace les différenciations successives qui ont donné à ce mot la forme et les applications particulières qu'il possède maintenant. C'est une vérité familière que la constitution présente de chaque mot provient d'une longue lignée et que, dans beaucoup de cas il est nécessaire^ pour en avoir une connaissance entière, d'étudier les mots dont il est issu; et pourtant c'est ce qu'on ne se rappelle pas assez dans les discussions philosophiques. Mais il y a une autre vérité, corrélative de la première, qui, elle, n'est pas familière : c'est que la constitution de chaque mot, dans le cours de son évolution, a toujours subi des modifications qui le rendent propre à coopérer avec d'autres mots. Cependant le second facteur n'est pas moins important que le premier. Les mots ne se sont spécialisés et définis qu'en combinant ces deux actions Tune à l'autre dans le cours de leur formation. La signiGcation de chaque mot a été graduellement restreinte par le développement des autres, qui ont empiété sur la sphère que ce mot occupait seul autrefois. Chaque mot en est venu à avoir des classes spéciales de mots, ^ et souvent des groupes spéciaux dans ce$ classes, avec lesquels
il est mis habituellement en action. Et dans certains cas, il ajoute au mot des accessoires à l'aide desquels il s'articule en quelque sorte avec les autres mots que lui donnent sa valeur, sa direction, son efficacité.
Pour exprimer d'une autre manière ces vérités, nous pouvons dire que chaque mot a à la fois une connotation intrinsèque et une connotation extrinsèque. Il n'implique pas seulement, à divers degrés de clarté, la signification des mots dont il est issu, il implique aussi la signification des mots avec lesquels il coexiste ; des mots qui limitent, étendent et individualisent sa signification, et en l'absence desquels il est sans signification. Considérons d'une manière concrète ces deux espèces de connotations ^
Prenons pour exemple l'adjectif brun. Des philologues, et parmi eux Grimm, le suivent regressivement jusqu'à un mot commun des langues aryennes signifiant « brûler. » Quelques dérivés de ce mot se rapportent à un éclat semblable à celui de la flamme^ et les dérivés brown, brunusy bruno^ braun^ bruun^ bruen, bruin^ qui dans diverses langues signifient brun, se rapportent à la couleur produite par un objet exposé à la flamme. C'est-à-dire que le mot, dans son usage primitif, décrit une certaine espèce d'apparence, en la rapportant par métaphore à un des concomitants de certains processus produits dans un objet. L'état de conscience résumé par le mot contenait des idées combinées de température» de tact, de pression, de forme, de mouvement, le tout donné par l'objet lui-môme et par l'action connotée, et, sans toutes ces choses, la signification acquise n'aurait jamais été acquise. Il importe peu pour notre raisonnement que la dérivation que nous avons donnée plus haut soit la vraie ou non. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'une dérivation de cette espèce a eu lieu, impliquant l'expérience soit d'objets spéciaux, soit d'actions spéciales,
* Je crois que je donne ici, daof tout ce chapitre, une signification plus large que de coutume aux mots connoter et connotation. Mais cette licence peut être justiGéc par dérivation, et elle est nécessaire pour mon dessein.
soit des deux. Nons n'ayons qu'à nous rappeler des noms de couleur récents, comme orange ou lilas^ pour nous assurer que tous les noms de couleur furent à Torigine spéciaux» et qu'ils ne devinrent généraux qu'en perdant leurs connotations intrinsèques. Et, s'il en est ainsi, le mot brun ne peut être employé pour exprimer l'idée de brun, sans impliquer tacitement quelques-unes de ces connotations intrinsèques.
Nous allons maintenant examiner les connotations extrinsèques du mot. Penser au brun, c'est en même temps penser à une couleur. Je ne puis en avoir cette conscience qui constitue la connaissance sans le rapporter à la classe de mots auxquels il appartient. Cela implique une autre connotation extrinsèque. La couleur est un mot abstrait qui n'a aucune signification en l'absence des sensations de couleur, de sorte qu'ici des couleurs différentes sont connotées d'une manière indirecte : couleurs qui forment, avec le brun^ la classe à laquelle il est rapporté quand il vient à la pensée. Ce n'est pas tout. La couleur n'est pensable comme espèce d'état de conscience que par opposition avec toutes les autres espèces d'états de conscience; et reconnaître un état de conscience comme couleur, c'est en même temps le distinguer du toucher, du goût^ de l'odorat, de l'oule, etc. De nombreuses classes de sensations se trouvent ainsi connotées par la classe des couleurs, qui l'est elle-même par la couleur particulière du brun. — Prenons un autre groupe de connotations extrinsèques. La conscience d'une couleur implique la conscience de l'espace à deux dimensions ; et, qu'il soit vrai ou non que, dans la conscience à l'état rudimentaire, une surface colorée ne puisse être conçue sans la conception d'une distance concomitante, il ne peut du moins être mis en doute que, au moment où le mot brun est employé, la distance ne soit connotée, et que la conscience d'une position ne le soit également. De là, le mot brun est sans signification, si l'espace à trois dimensions, plus ou moins spécialisé par les limitations du lieu, si le volume
OU la forme ne sont conçus en même temps. Le temps, aussi, est connoté d*une manière extrinsèque. Je ne yeux pas dire simplement que la relation de coexistence, sous laquelle une surface brune doit être représentée, ne peut être connue que par contraste avec la non-coexistence, c'est-à-dire avec la succession ; mais je veux dire que la conscience du brun implique des expériences passées de brunSy avec lesquelles Texpérience présente est classée comme semblable ; et penser au brun en termes d'états de conscience antérieurs, c*est avoir la conscience du temps.
Outre qu'il indique des connotations plus éloignées, telles que les rapports généraux de ressemblance et de différence, impliqués dans toutes les connotations antérieures^ l'état de conscience répondant au mot brun ne peut se produire (cela est suffisamment clair) à moias qu'il n'y ait en même temps de nombreux états de conscience dénotés par d'autres mots non exprimés. Ce n'est que par coopération avec les diverses pensées répondant à ces divers mots que la pensée brun devient possible *.
Ceci compris, nous sommes préparés à examiner le langage employé par les métaphysiciens, et à montrer tout ce qu'il implique directement et indirectement.
§ 393. Au commencement de ses Principes delà connaissance humaine^ Berkeley s'occupe de l'emploi des mots abstraits ; il observe très-justement que, dans aucun cas, un mot abstrait ne peut être traduit dans la pensée sans que l'on pense à l'une ou à plusieurs des significations concrètes qu'il implique. 11 dit : « Je puis considérer la main, l'œil, le nez, chacun de ces organes en lui-même, abstrait ou séparé de tout le reste du corps. Mais alors, quels que soient la main ou l'œil que j'imagine, je dois avoir quelque forme ou couleur particulière. Et il m'est également impossible d'avoir l'idée abstraite d'un mouvement distinct d'un corps se mouvant, et d'un mou-
* Voir un autre exposé de eelte doctrine générale dans la V édition des Premiers Principes, l 39.
334 ANALYSE GKNKRALE.
vemcnt qui n'esl ni rapide ni lent^ ni curviligne ni rectiligne; et Ton peut dire la même chose de toute autre idée générale abstraite quelle qu'elle soit. » Après avoir franchement débarrassé le terrain des ambiguïtés dues à Vusage négligent des mots abstraits, Berkeley commence son argumentation. Nous allons interpréter ses mots suivant son propre principe d'interprétation ; nous les considérerons comme définis par leurs connotations intrinsèques et extrinsèques.
Dans le premier paragraphe du chapitre suivant, nous rencontrons ces mots. « Par la vue f ai les idées de lumière et ifc couleur. » Examinons successivement chaque membre de cette proposition et considérons tout ce qu'elle signifie. — Le mot par (by) est un mot tout à fait abstrait, si abstrait que nous sommes fort enclins à laisser de c6té la relation, de deux termes au moins, qu'il implique invariablement. Ses connotations intrinsèques sont perdues dans un passé lointain ; mais ses connotations extrinsèques, que nous rencontrons fréquemment, nous suffiront. Primitivement le mot signifie <x proche » ou a auprès, d comme dans les expressions a être placé auprès » {to sit by)^ a passer auprès » (to pass by). La proximité étant la notion primitive, il se produit des notions dérivées, secondaires^ de proximité avec activité, soit subjective, soit objective, comme dans a frappé par une pierre,» brisé par moi. » Une complication ultérieure consiste à donner la proximité par le moyen d'un agent : « J'ai appris par le télégraphe, » <c j'ai voté par procuration ; )> toujours donc le mot par connote deux ou plusieurs choses ayant un rapport de position ou d'action ou les deux. Pour exprimer cela à la manière de Berkeley : c( Je ne puis par aucun effort de pensée concevoir d ce que par signifie, à moins de penser à deux choses qui sont voi" sines^ ou qui sont mises en rapport par une chose voisine des deux. En sorte que l'expression par la vue implique par son premier terme quelque chose de plus que la seule vue. — Le mot vue implique encore plus clairement diverses choses, ^ comme le mot par. Il s'aççUqae k UîcÂa kW t^ç>\ilté de voir
et à la chose vue, et dans TaDglo-saxon gesight^ce dernier sens paraît avoir dominé. Quoi qu'il en soit, le mot vue {sight) implique intrinséquemment une chose qui voit et une chose qui est vue. Sa signification primitive a posé le rapport de sujet et d'objet, et si on suppose que ce rapport manque, la signification disparaît. Il y a plus : on ne peut se former aucune idée répondant au mot vue sans penser à un organe visuel. Vue est un terme abstrait qui n'a aucun sens s'il n'existe dans l'esprit ridée d'un œil et de sa fonction. Si^ comme le dit Berkeley, a il m'est impossible de me former ridée abstraite de mouvement, indépendamment du corps qui se meut^ y> il m'est certainement tout aussi impossible de me former l'idée abstraite de vue indépendamment d'un œil qui voie et d'un objet auquel il s'applique. Ainsi le mot vue^ dans sa signification pleine et entière, immédiate et éloignée, nous dit en particulier ce que le mot par nous dit en général: qu'il y a quelque existence indéterminée, ayant avec nous un rapport de proximité. — Venons au troisième mot de la phrase : je. Nous n'avons pas besoin d'entrer dans la question controversée de la notion d'identité personnelle. Il nous suffit de nous en tenir à ce fait que ;>, dans son sens primitif, et dans son sens actuel pour la masse du genre humain, signifie Tindividualité dans son tout, dont l'élément dominant dans la pensée, c'est l'organisme avec ses formes étendues. Nous n'aurons pas besoin non plus de nous occuper des conclusions spéculatives qui ont rapport à l'origine des pronoms personnels ; dont le premier, dit-on, signifierait « le ici » le second « le proche de le ici, » dérivations qui me paraissent extrêmement douteuses. Il suffira de montrer ce fait indubitable : que les pronoms personnels existent, et qu'ils n'acquièrent un sens que par leurs rapports réciproques. Nulle part on ne peut trouver un langage ayant un pronom de la première personne sans un de la seconde^ un Je sans un tu : sans nous inquiéter de la connotation intrin- , sèque de ;e, sa connotation extrinsèque a été et co\iV.vQK^^ d'être l'existence de ce qui est non-moi \ V^ ^wxs^X^V^TŒ^k
336 ANALY.-E GENKRALK.
d'un autre individu semblable ; 2* sous des formes qui impliquent des individus analogues ; 3* sous des formes impliquant des êtres d*espèces différentes. — Nous arrivons maintenant au mot avoir. Les philologues ont montré la connotation intrinsèque de ce mot : dans sa racine la plus profondément connue, il signifie toucher ou saisir^ par conséquent Faction d'une main sur un objet saisi. Saisir signifie, en droit^ « prendre possession; » et a saisine d signifie à la fois « possession p et « chose possédée. » En sorte qu'à Torigine, avoir connotait une connexion entre l'organisme et un objet externe. Il acquit graduellement un sens plus large, à mesure que cette connexion devint plus indirecte et plus variée ; et dans un sens encore plus métaphorique, ce mot fut appliqué aux modifications mentales. Même maintenant il n'aurait aucun sens, en l'absence des nombreuses idées de choses externes que ce mot entraine avec lui. J'ai est une combinaison de mots qui ne peut avoir un sens pour la pensée qu*en connotant une distinction entre quelque chose que j*ai et quelque chose que je n'ai pas. Si toutes les choses étaient pour moi dans ce rapport qu'implique l'idée de possession, alors la possession cesserait d'être pensable, faute d'un corrélatif. De sorte que, par sa connotation intrinsèque et extrinsèque, lemotaroir implique nécessairement l'idée d'uneexistence autre que la nôtre propre. — Nous avons maintenant à chercher ce que nous entendons directement et indirectement par idée. Le sens primitif du mot grec ISàa, c'est forme. D'où est venue la notion secondaire d'une apparence, distinguée de la réalité. Puis, dans la philosophie platonicienne, le sens est si bien interverti, que les ISiai sont les types éternels dont les choses sensibles sont des copies passagères. A travers tous ces changements de signification, il y a cependant un élément constant : la connexion de Vidée avec quelque chose dont elle est Vidée^ que ce soit la connexion d'une fojrme avec une substance, d'une apparence avec la réalité, ou d'un type divin avec des objets moulés sur lui. Cette connotation intrinsèque
d'une existence qui n'est pas l'idée^ a survécu et dans la pliilosophie et dans la vie commune ; et nul, quoi qu'il professe^ ne peut employer ce mot sans impliquer cette connotation^. — Si on en doute, il suffît de se demander ce que le mot suivant, de, implique. C'est un terme extrêmement abstrait impliquant un rapport : rapport d'une chose à une autre, d'un sujet à un attribut, d'une cause à un effet; en un mot, rapport impliquant universellement et nécessairement deux termes^ comme a fils d^ Jean, » m odeur de rose, » « ruade de cheval. » Ainsi le mot de^ tout comme le mot td^^, connote intrinsèquement deux existences ; et ces mots réunis, idée de^ connotant l'un et l'autre cette seconde existence, n'ont aucun sens si elle fait défaut ; n'offrent rien à la pensée, pas plus que les mots a mouvement de » ne représentent quelque chose, si la conscience d'un objet qui se meut fait défaut. — Nous en venons enfin au mot couleur (omettant le mot lumière^ qu'on pourrait soumettre à un examen analogue). Nous avons déjà vu que la couleur est impensable sans les connotations extrinsèques de temps, étendue à deux dimensions, position, classe, ressemblance^ différence; etc.^ et qu'enfin^ si elle est conçue comme couleur particulière, ce que Berkeley admet, elle connote intrinsèquemment quelque chose de particulier pour cette couleur. Remarquons maintenant que le terme manquant dans le rapport qu'expriment sous forme incomplète le mots idée de^ c'est celte couleur particulière, caractéristique d'un objet, et qui le connote. C'est là cette seconde existence qu'implique la première existence, idée^ aussi bien que le terme qui exprime le rapport, de. L'examen critique de nos idées nous montre que non-seulement il faut, pour donner un sens aux mots, que couleur et idée se rapportent à deux existences différentes, mais nous trouvons aussi que l'existence à laquelle le mot couleur se rapporte est liée indissolublement à d'autres existences conditionnées d'une manière particulière *. — Ainsi
* 11 eit bon de fermer la porte à Tidéalùte q\ù cbercViemX uik« ^Xiav^^^vc^*^ c«lte expUcMiion. Il dira peui-étre que, par iiéei de couUur , \\ UuV %xi\ATi^^ \'^^
il arrive que chaque mot de la phrase dit la même chose. Chaque mot, par sa constitution héréditaire, aussi bien que par ces diverses spécialisations qui le rendent apte à se joindre à d'autres mots, montre une organisation conforme au rapport fondamental de sujet et d'objet. Chaque membre de la phrase dit la même chose. Par la vue fat ; si nous ramenons les abstraits au concret, comme Berkeley le demande, cela signifie que je^ par V intermédiaire de mon œil, reçois quelque chose : et il est impossible de penser qu'on reçoit quelque chose par un intermédiaire, sans qu'il y ait une troisième chose dont mon intermédiaire reçoive quelque chose. L'autre membre de phrase, idée de rouge (pour ramener l'abstrait couleur à un concret], implique également la conscience de deux existences séparées, idée et rouge, tout comme a fils de Jean b implique les deux existences séparées de Jean et de son fils. Si nous réunissons les deux membres de phrase, le sens indéfini du premier, qui est que,par un intermédiaire, je reçois quelque chose de quelque chose, se précise : et j'apprends que par cet intermédiaire je reçois de quelque chose de rouge une idée que j'appelle idée du rouge. Ainsi donc voilà ce que la phrase, prise dans son entier et dans ses parties, séparément et conjointement, veut dire : et personne, métaphysicien ou autre, ne peut supprimer les associations établies entre les mots de façon à exclure ce sens de son esprit.
Allons plus loin et donnons pleine licence au métaphysicien. Prenons ses mots au sens qu'il désire, et admettons, par gr&ce, qu'il est possible d'exclure de la conscience leurs con-
idées appartenaat à la classe distinguée comme couleurs ; et que Beikeley veut dire qu il y a diverses classes d'idées' qu'il diatiugue, coinuic celles de toucher, goût, odorat, son, etc., dont chacune, lorsqu'elle se présente, est distinguée comme . appartenant à telle ou telle classe. Prenons un cas analogue, pour montrer q.ie ce u'est pas là ce que les mots signifient. Supposons que, parlant des huîtres, je les appelle « les animaux de mollusques » : trouvera-t-ou que c'est là une expression correcte pour signifier des animaux de la classe des mollusques? Supposons, de plus, qne Texplication du mot animal soit elle-même en discussion : pouvons-nous accepter une expression insolite qui (ait que nous supposons la phrase incomplète, iMdis qu'avec rexpression \u\ga\rc, eWe ^ xiu ^tu^ <iv. %fcNAW!\%v« ^^Y^si<\&*(
notations intrinsèques et extrinsèques. Accordons à Berkeley toute sa thèse : disons avec lui que toute existence n'est que dans l'esprit, et que Tétre de chaque chose, c*est être perçu. Imaginons que ses mots n'impliquent rien au delà des états de conscience ou idées. Tout cela supposé, et une adhésion complète étant donnée à Tinterprétation de Berkeley, voyons ce que devient sa proposition : Par la vue, fai les idées des lumière et de couleur. — Suivant le précepte de Berkeley, remplaçons l'abstrait vue par un mot concret ; nous avons comme éléments indispensables l'idée d'un œil dirigé sur quelque chose, et d'un possesseur de cet œil. Si on supprime un de ces éléments, le mot vue n'offre plus rien à la conscience. S'il y a un possesseur sans un œil, il n'y a pas de vue; s'il y a un œil sans possesseur, il n'y a pas de vue ; s'il y a un œil et un possesseur, sans rien à voir, il n'y a pas de vue. Ayant reconnu ces trois éléments indispensables de l'idée de vue, nous avons maintenant à considérer, conformément à l'hypothèse de Ber* keley, ces éléments comme autant d'idées ou de groupes d'idées. Un œil ne peut être pour nous rien qu'une combinaison d'idées connues comme couleurs, arrangées de façon à pro* duire les idées de certaines formes liées dans la pensée avec certaines idées de toucher et de pression, qui se combinent en idées de grandeur tangible, forme, mollesse, élasticité, etc., et sont liées elles-mêmes avec certaines idées de mouvement qui révèlent ces autres idées. Et maintenant Berkeley soutient que par ces idées groupées, liées et ajustées d'une manière idéale à quelque autre chose qui doit être une idée, j'ai l'idée d'une couleur. Si le lecteur trouve que cela l'éclairé, il a vraiment une organisation mentale toute particulière. Mais, en admettant qu'il comprenne cette proposition, il se dresse devant lui une chose encore plus difficile à comprendre. Car ce groupe complexe d'idées appelé un œil, par lequel il a les idées de couleur, est lui-même composé en partie d'idées de couleur, en partie d'autres idées qui, quawdouXfe^ ôiyàx\\\.^ impliquent chacune clairement des idées àe (iOv\\^ut. Kvûî^v^i^
340 ANALYSK GÉNÉRALE.
nous représentons la couleur par x (chaque espèce impliquée étant représentée par Xf^ x^, x,, etc.), la forme visible (qui est multiple aussi) par y ; la forme tangible (qui est multiple aussi) par z ; la mollesse, Télasticité, etc.^ par v eiw\ le mouvement par 0; la tension musculaire par 77; la chose visible par ?, nous pouvons d'une manière grossière, quoique beaucoup trop simple, représenter l'idée de couleur, d'après Thypothèse de Berkeley, par Téquation suivante :
(x î/ + oî, y -h x, y, + x,y,) X —
20 6 j;^ ^5 X 20 ir
Cet emploi des signes montre Tabsurdité de Texplication, qui prend pour connue la chose qui est justement à expliquer. Et cette absurdité s'élève à la nf*^ puissance si on pousse la recherche un peu plus loin. Car si on cherche la valeur de z^ qui représente l'idée de la forme tangible, on verra que puisque l'idée de toucher implique Tidée d'un organe tactile, qui est connu par les idées de couleur (de ceux du moins qui, n'étant pas aveugles, peuvent comprendre les termes de la définition), z lui-même doit être défini par une formule qui implique x. 11 en est de même des autres signes. Il faudrait, dans la précédente équation, substituer à chaque signe une expression contenant et le signe lui-même eix; et aux expressions substituées, il faudrait faire de pareilles substitutions à l'infini, sans arriver jamais à aucun résultat prochain.
En mathématiques, on regarde comme inacceptable d'exprimer la valeur d'une inconnue par cette inconnue elle-même, ou par d'autres inconnues qui l'impliquent; mais, à des métaphysiciens, une pareille méthode parait très-satisfaisante.
§ 394. Le langage de Ilume nous fournira la matière d'une autre critique. Le passage suivant nous servira de texte :
ff JVous pouvons donc diviser toutes les perceptions de Tesprit en deux 1 classes ou espèces qui soûl disVvû^uèeà ^*di V^Mt ^^^\viw\. ^^^ d& .^.;:e *
de vivacité. On nomme communément penties ou idées celles qui sont le moins fortes et le moins vives. Cellesde l'autre espèce n'ont pas de nom dans notre langue^ ni dans la plupart des autres, parce qu'il n'importait, je crois» qu'aux philosophes de les ranger sous un terme ou une dénomination générale. Qu'on nous permette donc de les appeler tmpresstons, en employant ce mot dans un sens qui s'écarte un peu de l'usage. J'entends donc par impressions toutes nos perceptions les plus vives, quand nous entendons, voyons, sentons, aimons, haïssons, désirons, voulons. Et les impressions se distinguent des idées, qui sont les perceptions les moins vives dont nous ayons conscience, quand nous réfléchissons sur les sensations ou mouvements ci-dessus mentionnées. •
Évidemment, il faut traiter ces paroles comme celles de Berkeley. Chez Hume, pas plus que chez Berkeley, le mot idée n'est dépouillé de ses connotations intrinsèques et extrinsèques, bien qu'elles ne soient pas reconnues ouvertement ; et les mêmes connotations intrinsèques et extrinsèques accompagnent le mot impression et en déterminent le sens. Car, quoique Hume nous dise qu'il emploie le mot « dans un sens qui s'écarte un peu de l'usage, » et quoiqu'il veuille peut-être dire qu'il ne faut prendre impression que comme connotant une chose qui la produit et une chose qui la sent, on peut cependant soutenir que ces connotations se sont glissées subrepticement dans son raisonnement, et qu'on ne peut substituer aucun autre mot qui n'entraîne de telles connotations. Passons, car ceci est impliqué dans nos critiques précédentes ; venons à d'autres critiques.
Examinons d^abord la valeur des mots qui accompagnent ceux que nous avons à considérer plus spécialement. Hume commence par classer « les perceptions de l'esprit, » employant le mot perception^ non au sens moderne, mais dans un sens applicable à tous les états de conscience, puisqu'il rétend aux sensations, émotions, désirs, volitions et aux souvenirs de ces actes. Puisqu'il classe ces perceptions, ou états de conscience, il accorde implicitement qu'ils existent. Comme il ne pose pas explicitement l'existence de quelque autre chose, et comme le but de son raisonnement est de montrer . le '' xistence de quelque autre chose eal ào\\\ekVi«»^,Tkttv>&Y^"
YODS en conclure que l'existence de « perceptions d'esprit, » ou, comme nous disons aujourd'hui, d'états de conscience, est en tout cas hors de doute. Que devons-nous donc entendre par être ou exister? Lorsqu'en les divisant, Hume parle de Vexistence des impressions et des idées, donne-t-il au mot son sens ordinaire? On peut le supposer, puisqu'il ne nous prévient pas qu'il en donne un autre. Cependant les notions qu'expriment les mots être et exister ne semblent pas trèsappropriées à son dessein. Être^ c'est « rester, » « être fixé. » Vexistence se définit « l'être continué, » « la durée, » « la continuation. » Persister, telle est la notion fondamentale qui est au fond de toutes ces significations. Tant qu'une douleur persiste, nous disons qu'elle est; tandis que la respiration, les mouvements du pouls et autres mouvements vitaux persistent, nous disons que la vie existe. Un éclat de lumière n'a pas persisté, nous disons qu'il a cessé d'être ; taudis que nous affirmons l'existence de la lumière du soleil tant qu'elle dure. Avant tout, c'est cette durée, continuité, fixité ou persistance que nous voulons exprimer quand nous affirmons l'existence de ce qu'on appelle des objets ; et, parmi eux, nous distinguons ceux qui existent et ceux qui ont cessé d'exister, selon qu'en eux nous trouvons ou ne trouvons pas la persistance. — Mais, en interprétant ainsi les mots être et exister, une difficulté considérable s'élève lorsqu'on les joint aux mots impressions et idées. Car il y en a^ comme le claquement d'un fouet, qui ne persistent pas un temps appréciable ; et il y en a d'autres, comme la sensation d'un siège sur lequel on est, qui persistent longtemps. Si nous voulons parler de l'existence de ces impressions, de la manière qui s'accorde le mieux avec l'emploi ordinaire du mot, je crois que nous devons dire que chaque impression existe aussi longtemps qu'elle persiste. Et maintenant, appliquant ce mot aux impressions et idées de Hume, en l'interprétant aussi bien que possible, voyons ce qui en résulte.
Prenons \xn exemple. J'ai Vimçression de montagnes, et au
milieu d'elles Timpression d'un point noir. Je marche, et après un nombre immense d'impressions musculaires et tactiles que j'appelle pas, l'impression du point noir s'étend et s'éclaircit un peu. Je continue, et après une demi-heure de marche, je perçois un changement de forme et de grandeur; 'impression est maintenant plus grande yerticalcment que horizontalement. J'approche encore, la forme devient insensiblement plus précise à mesure que la surface sous-tendue devient plus grande; enfin mon soupçon, que l'impression par moi reçue est ce que j'appelle un homme, est confirmé : je peux distinguer sa tête et ses bras. J'approche encore ; les détails deviennent plus distincts, l'impression change sensiblement à chaque pas, et grandit rapidement de façon à occuper une portion considérable de l'aire visuelle. Si je continue à m'approcher, l'impression commence à exclure toutes les autres impressions visuelles. Bien mieux, si je persiste à avancer mon œil, la partie centrale de l'impression continue de grandir, les parties latérales disparaissant du champ de la vision ; et, si mon œil est très-proche d'un bouton, je n'ai que l'impression de ce bouton, plus celle d'une petite partie du vêtement autour de ce bouton. Tous ces changements ont été parfaitement continus; en sorte que, de la tache noire à l'impression complète d'un homme, et de cette impression à celle d'un point de sa toilette remplissant toute la conscience visuelle, nulle part il n'y a eu discontinuité. — Là question se complique beaucoup en observant que, si je tourne autour de ce que j'appelle un homme, dirigeant mes yeux çà et là, j'ai des impressions continuellement changeantes, dont chacune n'a pas une individualité distincte, et qui cependant, d'instant en instant, deviennent tout à fait distinctes l'une de l'autre. Tantôt c'est son gilet que je vois et qui disparaît si je me meus de ce côté ; tau tôt sa manche; tantôt le collet de son habit, le collet de sa chemise, ses cheveux. Je ne puis, à l'aide d'aucune marque, séparer l'un de l'autre les divers états de ce. panorama mouvant, et cependant le mouN^m^\i\.ô.^xsN«^^^
^ to
est perpétuenement suivi d'un état qui u'a rieu de commuD ayec celui qui a existé un moment auparavant. -^-Puis, si, étant d*un côté de Thomme ou derrière lui, je commence à me retirer, il commence dans la concience un changement continu d'un autre ordre : Timpression se brouille à mesure que je me retire, et peut, si je m'en vais assez loin, s* effacer jusqu'à n'être plus qu'un point. Sans plus de détails, il est clair qu'à chaque direction dans l'espace correspond une série de changements dans la conscience^ variant selon qu'on s'éloigne ou qu'on s'approche, et qu'il y aura des changements analogues, si on tourne autour de l'homme à diverses distances et sur divers plans. — Si nous supposons de plus qu^au lieu d'être stationnaire, l'homme marche ou se meut de quelque façon, chacun de ces changements dans la conscience devient lui-même la source possible d'autres séries innombrables, différant les unes des autres suivant les mouvements de l'homme. De sorte que, sans compter les variations que peuvent produire la quantité de lumière et sa qualité, nous pouvons dire que les impressions visuelles ainsi produites admettent un million de métamorphoses, entre lesquelles il y a de tels rapports qu'on peut passer de l'une à l'autre par gradations infinitésimales, et qui sont telles cependant qu'il y a entre beaucoup des contrastes aussi forts qu'on peut les imaginer.
Et maintenant qu'est-ce que mon impression visuelle d'un homme? Bornons-nous à ce changement de conscience déjà décrit, qui commence à une tache et s'étend, sans solution de continuité, jusqu'à occuper tout le champ de la vision : état de conscience qui, n'impliquant à l'origine aucune distinction sensible des parties, se résout par gradations infinitésimales en une multitude d'éléments divers de couleur et de forme, — en vient, à mesure que j'approche, à déborder le champ de la vision, lequel est finalement occupé par une toute petite portion qu'on peut changer pour une autre, et ^lleH^i pour une autre. Je le répète : quelle est mon impres-
sion visuelle d'un homme ? Il n'y a que trois rëpoDses possibles : c'est rétat de conscience existant à chaque moment, pendant que la conscience subit ces changements ; ou une certaine série d*états de conscience se produisant durant une certaine portion de temps ; ou la somme des séries d'états de conscience se produisant durant la totalité du temps. Voyons ce que nous pouvons tirer de ces trois réponses possibles. Si» par rimpression d*un homme (cette impression étant Tune de ces perceptions de Tesprit qui seules existent, suivant Hume), je dois entendre la somme de tous ces états de conscience, alors je suis obligé de dire que la chose individuelle que je connais comme l'impression d'un homme est en même temps toutes ces nombreuses choses que je considère comme distinctes, — la petite tache, la figure appréciable, etc., etc.; — bien mieux^ je dois y comprendre tous ces états nombreux et divers que peut produire en moi Texamen minutieux des différentes parties, puisqu'elles sont continues entre elles et avec l'impression qui a commencé par une tache. Maintenant, si le quelque chose existant que j'appelle l'impression d'un homme, doit être considéré comme ne contenant qu'une partie de la série^ alors s'élèvent des questions inextricables : Quelle partie de la série? Sur quel principe m'appuyer pour retrancher de la série une partie qui est continue avec le reste à ses deux extrémités? Et comment nommerai-je les parties exclues de la série ? Si, pour éviter ces difficultés insurmontables, je prends le troisième parti : — dire que l'impression d'un homme doit être comprise comme une phase de cette conscience continuellement changeante, alors je me trouve en face de difficultés non moins insurmontables : !• en considérant une section quelconque de cette conscience continuellement changeante, comme l'impression dont j'ai le droit d'affirmer l'existence, — outre que cela implique la séparation arbitraire de ce qui n'est pas séparé dans ma conscience, — j'affirme implicitement qu'il y a autant d'existences dft ^^\Xfe sorte qu'on peut faire de divisions dans ce\l^ coTv«i^\^'Ci^^ ^^^"
tinue ; 2o autre question inextricable : A quel moment cette impression croissante que je reçois quand mon œil s^approche, cesse-t-elle d*étre Timpression d*un homme pour devenir l'impression de telle ou telle partie de ses vêtements ; 3"" je suis obligé d'admettre que cette impression d'un homme, la seule chose dont je puisse afBrmer Texistence, est quelque chose qui, étant venu à l'existence^ cesse instantanément d'exister, quelque chose qui a uue persistance inappréciable. — Voyons où nous en sommes. Dire que Texistence que j'appelle l'impression d'un homme, c'est la totalité de ces phases constamment changeantes de ma conscience, c'est dire que par unité j'entends la multiplicité ; que par une chose qui existe, j'entends une série presque infinie dont les membres les plus éloignés sont absolument différents les uns des autres, et dont deux ne sont pas présents simultanément. Si, pour échapper à l'absurdité d'appeler chose existante ce qui est une multitude hétérogène de choses paraissant et disparaissant successivement, je dis que Timpression dont j'affirme l'existence est celle que j'ai eue à un moment quelconque en m'approchant, alors la chose que j'appelle existante est une chose qui n'a plus de persistance du tout : existence ne veut plus dire persistance ; elle signifie juste le contraire.
Ainsi il arrive que, si on admet que les mots impressions et idées n'ont pas leurs connotations ordinaires, les mots avec lesquels on les emploie cessent d'avoir leur sens ordinaire pour prendre un sens opposé. Tant que je considère une tmpression comme connotant quelque chose qui la produit et quelque chose qui la reçoit ; tant que je reconnais ces deux choses comme des existences indépendantes, dont Tune affecte l'autre, le sens du mot impression reste intelligible : toutes les particularités sur une impression^ détaillées ci-dessus, deviennent compréhensibles, comme étant causées par des changements de rapports entre les deux existences. Mais si je me suppose capable de penser une imi^rem^m ^^\si\si^ ^ix&tant
sans ces deux existences connotées^ il en résulte que^ donnant au mot un sens qu'il n'a pas^ j'enlève aux autres mots qui raccompagnent le sens qu'ils avaient.
§ 395. J'avais Tintention d'examiner ici d'autres mots et expressions employés dans les controverses métaphysiques ; de retracer le procédé par lequel les métaphysiciens, s'élevant à des abstractions et de là à des abstractions d'abstractions, prennent position là, et travaillent à détruire les réalités dont les abstractions sont dérivées, tout en paraissant supposer que les abstractions continuent d'exister. Mais il serait inutile d'en dire plus long.
Tout ce qui précède met dans son jour ce fait signifia catif : que le langage se refuse absolument à exprimer ïhypothèse de Vidéalisme et celle du scepticisme. Il n'y a pas d^artifice qui permette de poser les états de conscience auxquels on se réfère ouvertement, et d'exclure en même temps les états de conscience auxquels on se réfère implicitement. Si les mots sont employés, comme ils doivent l'être en fait, par tout homme, métaphysicien ou autre, avec toutes les connotations intrinsèques ou extrinsèques qu'ils ont acquis, alorâ nous trouvons que, séparément et conjointement, ils impliquent quelque chose au delà de la conscience. Si, quoique étant en réalité incapables de retrancher de ces mots leurs connotations, nous supposons néanmoins que nous l'avons fait, le résultat le voici : en cherchant à définir leur sens, nous ne faisons qu'exprimer un terme par ce même terme. Et nous trouvons ainsi que quand on réclame l'existence absolue pour ce qui, — la connotation des mots le montre, — n'a qu'une existence relative, le résultat, c'est ou bien de faire qu'unité signifie multiplicitéj ou bien q\i*existence signifie absence de persistance. Le choix est entre une contradiction, une absence totale de sens et un renversement complet du sens.
En fait, le langage, pendant tout son développement^ ^^V^ façonné de manière à exprimer toule cYvose ^ow's^ \^ \«ç%^^
fondameûtal de sujet et d'objet, tout comme la main a été façonnée pour manier les objets selon ce même rapport fon« damental : et si on le soustrait à ce rapport fondamental, le langage devient aussi impuissant qu'un membre coupé dans l'espace vide*