ARGUMENT TIRÉ DE LA PRIORITÉ
§ 403. Deux fois dans le cours de cet ouvrage (§§ 204 et 332^ noie)^ j'ai parlé^ comme exemple remarquable de TefFet de rhabitude, du pouvoir acquis par les micrographes de mouvoir les objets sur le microscope de manière à neutraliser les changements apparents de leurs mouvements. Cet ajustement, qui est tel que^ pour mouvoir l'objet à droite, les doigts doivent être mus à gauche, ou en bas quand l'objet doit être élevé, est fait, après une longue pratique, automatiquement, et il en vient à paraître tout à fait naturel : si naturel que quand, pour certain but, on se sert d'un a verre redresseur » qui remet les mouvements visibles dans leurs rapports ordinaires avec la main, ces rapports paraissent n'être pas naturels ; et le micrographe est plus embarrassé par cette connexion normale d'impression qu'il ne l'a été primitivement par les connexions anormales.
L'habitude que nous avons vu produire un résultat si frappant dans la sphère de la perception externe simple, est capable de produire un résultat non moins frappant dans la sphère de cette perception interne complexe que nous appelons raisonnement. Ici, de même, en présentant fréquemment des séquences de pensée dans un rapport interverti, la croyance se fait graduellement que ce rapport est leur rapport direct. Si Ton regarde avec persistance ces séquences dans un certain ordre hypothétique^ exactement opposé à leur ordre réel, l'ordre hypothétique en vient à apparaître comme l'ordre réel, et l'ordre réel comme l'ordre hypothétique.
C'est là l'état de l'esprit engendré par l'habitude chea^ U
384 ANALYSE GÉNÉRALK.
métaphysicien. Il est si habitué à regarder à travers rinstniment introspectif qui renverse la succession de ses expériences, qu'il prend la succession renversée pour la succession directe ; et quand il en vient à regarder à travers un « verre redresseur » qui rectifie la succession, chaque chose lui semble être tournée du mauvais c6té.
Après cette comparaison préliminaire, passons àTargument qu'elle fait entrevoir.
§ 404. Le postulat qui sert de point de départ au raisonnement métaphysique, c'est que primitivement nous n'avons conscience que de nos sensations, que nous sommes certains de les avoir^ et que^ s'il y a quelque chose au delà d'elles qui serve à en donner la cause, ce quelque chose ne peut être connu que par induction, en partant de ces sensations.
Je causerai une grande surprise au lecteur métaphysicien si je mets en question ce postulat, et sa surprise deviendra un étonncmcnt si je le nie nettement. C'est cependant ce que je dois faire. En limitant la proposition à ces états de conscience épipériphcriques qui sont produits en nous par les objets extérieurs (car il n'y a qu'eux en question), je ne vois d'autre alternative que d'affirmer que la chose primitivement connue, n'est pas qu'une sensation a été éprouvée, mais qu'il y a un objet extérieur. — Au lieu d'admettre que la connaissance primordiale et incontestable est l'existence d'une sensation, j'affirme, contrairement, que l'existence d'une sensation est une hypothèse qui ne peut se former avant que l'existence externe soit connue. Cette interversion complète de sa conception, qui paraîtra si absurde au métaphysicien, doit pourtant se produire quand nous regardons les phénomènes de conscience dans leur ordre de genèse , en nous servant pour a verre redresseur » de la biographie mentale d'un enfant, ou de la conception développée des choses chez le sauvage ou le paysan.
Dans ses premières années, un enfant mange, joue, brise