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CHAPITRE XII

§ 434. Nous sommes maintenant préparés à formuler une méthode qui nous permette de décider entre les conclusions en présence. De toute manière, nous avons été forcés d'admettre que pour ces connaissances dernières dont toutes les autres dépendent, le postulat universel est notre seule garantie, —que pour chacune d'elles, la seule justification est l'existence invariable du prédicat avec son sujet, attestée par un effort avorté pour produire la non-existence. C'est notre garantie de la réalité de la conscience des sensations^ de l'existence personnelle : aucun effort mental ne nous rend capables du supprimer, même pour un moment, l'un des deux éléments de la proposition qui exprime une de ces vérités dernières. C'est notre garantie pour chaque axiome : la seule raison que nous puissions donner en l'acceptant^ c'est que nous ne pouvons imaginer une connaissance opposée. C'est aussi notre garantie pour chaque pas que nous faisons dans une démonstration. Pour arriver à la conviction la plus forte possible touchant un fait complexe, ou bien par l'analyse, nous descendons de ce fait par des pas successifs dont nous avons vérifié chacun par rinconcevabilité de sa négation, jusqu'à ce que nous soyons arrivés à quelques vérités qui ont été vérifiées d'une manière analogue; ou bien, en procédant synthétiquement, nous partons de ces vérités en faisant les mêmes pas.

Il s'élève encore la question : — Comment choisir entre des conclusions opposées, dont chacune prétend être déduite légitimement de prémisses supposées hors de doute? Lesapgumentsde toutes les espèces, y compris ceux des métaphysiciens

que nous avons ici à juger, parteut de cette supposition implicite: que chaque datum^ que chaque pas successif, a cette garantie indubitable dont nous avons examiné la nature. Chaque argument contraire fait la même supposition implicite. De sorte qu'à première vue, il ne nous semble pas que cette analyse si laborieusement faite, puisse nous aider à décider laquelle de deux inductions inconciliables est vraie.

Il existe néanmoins un moyen satisfaisant d'apprécier les arguments qui sont opposés les uns aux autres. Un moyen d'échapper à la difficulté a déjà été indiqué par la distinction que nous avons faite entre les propositions simples et les propositions complexes. Comme nous l'avons dit dans Tavantdernier chapitre, on ne peut arriver à des résultats précis qu en comparant des choses de même nature. La validité relative des propositions impliquées ne peut être directement connue; mais les propositions simples que chacune contient doivent être isolées avant que, par la comparaison avec des propositions contraires d'une égale simplicité^ on puisse formuler un jugement. Il en est de même quand la connaissance est complexe sous la forme simultanée (en tant que renfermant implicitement des connaissances qui coexistent avec celle qui est exprimée) ; quand la connaissance est complexe sous la forme successive (c'est-à-dire est obtenue par une chatuo de connaissances constituant un argument] ; et encore plus quand la connaissance est à la fois complexe sous la forme simultanée et sous la forme successive.

Il y a deux raisons d'insister sur cet emploi du critérium. L'une, c'est que la comparaison directe dos propositions est d'autant plus hasardée qu'elles sont complexes, parce que leurs propositions composantes, dont chacune conduit à une erreur possible, ne peuvent être séparément vérifiées et soumises au critérium; l'autre, c'est qu'on ne peut voir quel est le nombre relatif de suppositions faites dans les deux et quelles sont les possibilités relatives d'erreur qui

LE CniTEHIUM DE VALIDITÉ RELATIVE. 449

en résulteot qu'en résolvant daas leurs propositions codsUtuantes les propositions composées.

Et ici, nous arrivons à une vue claire de la méthode désirée, — métbode qui doit être bonne, que le postulat universel soit absolument digne de foi ou non.

§ 433. Car supposons qu'on pût 03ontrer qu'une conaaigsance dont le prédicat existe invariablement avec son sujet, quoique de la plus grande certitude possible pour nous, n'est pas nécessairement vraie . Admettons par grÂce que soit par expénenceinsurQsanLe.soit par une non-concordance cuire le sujetet l'objet, il n'y ait pas dans noire esprit une correspondance entre l'inconcevable et l'impossible. Allons même jusqu'à cette supposition extrême : que le postulat universel ne soit pas une garantie parfaite pour un acte simple de la pensée. Accordons, dis-je, tout cela. Cependant, que le critérium soit trompeur ou non : que la probabilité de l'erreur dans une induction est en rapport avec le nombre de fois que la vérité du critérium a été supposée pour arriver à l'induction, si le postulat est uniformément valide, il doit arriver cependant que, comme nous sommes susceptibles de lapsus mentaux, nous penserons parfois avoir sa garantie quand nous ne l'avons pas ; et, dans cbaque cas, les chances d'avoir commis cette erreur varieront directement avec le nombre de fois que nous aurons réclamé sa garantie. Si le postulat n'est pas unifonnément valide, il s'introduit alors une nouvelle source d'erreur dont les effets varieront dans le même rapport. Par suite, dans l'une ou l'autre supposition, celle-l^ doit être la conclusion la plus certaine à laquelle, partant du postulat luimdme, nous arrivons par le plus petit nombre de suppositions du postulat.

Nous reconnaissons ce fait dans nos preuves ordinaires. Nous regardons comme plus certain que S et 2 font 4, que 5-|-7-(-6-}-9-|-8 font 33. Nous trouvons que chaque nouvelle supposition du postulat implique quelque chance d'erreur; et, h la vérité, quand le calcul estcompliqué,etque

par suite les suppositions sont nombreuses, Teipérience nous apprend que la probabilité qu'il y ait eu une fausse supposition faite est plus grande que la probabilité contraire. Il en est de même dans le raisonnement. Nous n'avons pas confiance dans une longue série de pas, bien qu'ils semblent logiques ; et quand habituellement nous vériGons Tinduction par un appel au fait, — c'est que nous n'acceptons avec confiance V induction que quand elle a été vérifiée par un seul emploi du postulat^

* Je DC me suis jamais aperça que celte constatation manquât de clarté; mais il paraît qu'elle a été mal comprise par plus d'un auteur. Par exemple, à la page 28 de SI Pfiysical Ethics, H. Alfred Barrât dit à ce propos: — u La faiblesse d*un long raisonnement repose, non, co.nmc il le suppose, sur un emploi fréquent du postulat (car, si ce postulat est le critérium de la certitude, il ne peut jamais introduire d'incertitude, pas plus que des quantités égales ajoutées cent fois à des quantités égales ne sont pas moins certainement égales qu'au commeucement), mais seulement sur le danger multiplié de son mauvais emploi.» Comme dans le paragraphe précédent j*ai dit « que chaque nouvelle supposition du postulat impliquait quelque chance d'erreur, » je pense avoir sufnsammenl indiqué que a le danger multiplié de son mauvais usage » est la source u de la faibiesse d'un long laisonnement. »

Ayant ici à corriger un des contre-sens de M. Barrât, je peux saisir l^occasion d'en corriger quelques autres. A la page 37 (note), proposant de rectifier l'explication que j'ai donnée de la mémoire, de la raison, etc., M. Barrât me dit que a la raison implique aussi quelque chose de plus que les simples séquences d'idées ; — elle implique la reconnaissance et la classification consciente à la fois des idées elles-mêmes et des rapports qui existent entre elles. » Si l'on considère que j'ai employé sept cba|Mtres de Ta Analyse spéciale n à la démonstration élaborée de celte vérité, il est digne de quelque remarque de me l.i voir indiquer de la sorte. Par contre, à la page 40 (note), il dit : — « On peut répondre que M. Spencer ne diffère de nous que par son emploi du mot conscience, qui pour lui ne signifie que fterception ou connaissance. » Maintenant, en disant cela, M. Barrât, non-seulement fausse ma pensée, mais il est en contradiction avec l'exposition qu'il en a donnée à la page 300, où il a commenté la distinction que j'ai faite entre la conscience définie cl la conscience indéfinie, — distinction qui est opposée à celle de la conscience comme perception ou connaissance. De même, à la page 46, M. Barrât, après avoir montré l'antagonisme qui existe e:ilrc la sensation et la perception, où il ne fait que retraiter la question que j'ai déveluppi^e dans le chapitre &ur la (( perception en général,)) en vient, dans la note qu'il a ajoutée,à commenter ma remarque qu'(( aucun acte do cjuiiaissance ne peut être absolument libre d'émotion, )) en disant que a M. Spencer ne peut voir la raison de ce fait ii cause de son erreur sur la cooscionce, qui le conduit à la théorie que l'éaiolion et la connaissance n'ont aucune différence réelle. )) Il dit cela, quoique la partie dont il a extrait sa citation contienne une indication du contraste qui existe entre les deux. (V. le chapitre sur « les sentiment. )>) En effet, j'ai dit que, u bien que difl'éiant de sir William Ilamillon sur l'interprétation que l'on doit donner de l'antagonisme qui existe entre la perception

§ 436. Les deux sources possibles d'erreur impliquée par remploi multiplié du postulat sont indiquées dans le paragraphe précédent. Dans sa réponse, M. Mill n^en reconnaît, je pense, qu'une seulement, et c'est celle que j'ai accordée purement et simplement par grâce, — non celle sur laquelle j'ai insisté comme ayant une importance actuelle et admise. Une citation un peu longue tirée du chapitre sur ce la théorie concernant les aiiomes i» est nécessaire ici :

c( Dans chaque raisonnement^ suivant M. Spencer, la supposition du postulat est renouvelée à chaque pas. A chaque induclion, nous jugeons que la conclusion se tire des prémisses, notre seule garantie de ce jugement étant que nous ne pouvons pas concevoir qu'elle ne suive pas. Par conséquent, si le postulat est trompeur, les conclusions du raisonnement sont plus entachées d'erreur par cette incertitude que ne le sont les intuitions directes; et plus sont nombreux les pas du raisonnement, plus la disproportion est grande.

c( Pour vérifier celte doctrine, supposons d'abord un raisonnement qui ne consiste qu'en un seul pas, et qui soit repré-

et la sensation, je sois tout ë fait d'accord avec lui sur la doctrine que le même antagonisme existe entre la connaissance et l'émotion en général. » L'exposition qu'il donne, à la page 52, de la « grave erreur » dans laquelle je suis tombé est également en désaccord avec les faits, comme est fausse aussi l'exposition de ma doctrine donnée à la p. 89. On trouve des contre-sens analogues à propos des conceptions d'autres savants, comme, par exemple, quand il dit : — « Mais rien ne justifie M. Spencer, adoptant la formule de lu loi de l'évolution de von Baer, par laquelle il identifie l'évolution avec l'intégration de matière et la dissipation de mouvement. Car la moindre observation montre qu'une telle formule s'applique tout au plus au monde inorganique. » Je ne suis pas certain que von Bacr ait employé une pareille formule, ni qu'il ait eu une pareille conception. Certainement je ne l'ai pas prise chez lui. Je n'ai adopté de lui que la généralisation suivant laquelle chaque organisme, dans le cours de son développement, suit un processus de l'homogénéité vers l'hétérogénéité. Je puis ajouter que, comme la remarquable facilité de M. Barrât h mal comprendre caractérise ses criti<iues sur la « théorie de l'absolu, » la discussion de ces crilii|ues serait inutile, quand même c'en serait U place ici.

Je regrette d'avoir h parler ainsi d'un homme dont l'ouvrage a beaucoup de mérites, et qui, dans plusieurs passages, parle de moi avec sympathie. Maison fait plus de mal à un auteur en lui prêtant des erreurs sérieuses qu'il n'a pas commises, et qu'on prétend rectifier, qu'on ne lui fait de bien en le louant par occasion.

sente par un seul syllogisme. Ce raisonnemeat repose sur une suppositioD^ et» dans le chapitre précédent, nous avons tu quelle est cette supposition. C'est que tout ce qui a une marque a ce dont il est la marque. Nous n'examinerons pas^ pour le moment, Tévidence de cet axiome; supposons, avec M. Spencer, que cette évidence vient de Tinconcevabilité de la négative.

c( Faisons maintenant un nouveau pas dans le raisonnement; de quoi avons-nous besoin? D^une autre supposition? Non; mais de la même, une seconde fois; et ainsi de suite pour une troisième ou une quatrième fois. J*avoue que je ne vois pas comment, d'après les principes de M. Spencer luimôme, la répétition de la supposition diminue en quoi que ce soit la force du raisonnement. S'il était nécessaire à la seconde fois de supposer quelque autre axiome, le raisonnement serait, sans aucun doute, affaibli, puisqu'il serait nécessaire pour sa validité que les deux axiomes fussent vrais, et qu'il pourrait arriver que l'un fût vrai et non l'autre : il y aurait là deux chances d'erreur au lieu d'une. Mais, puisque c'est le môme axiome, s'il est vrai une fois, il est vrai chaque fois; et si le raisonnement, composé de cent anneaux, supposait Faxiome cent fois, ces cent suppositions n'auraient qu'une chance d'erreur pour elles toutes. »

Quand môme la source d'erreur dont il s'agit ici serait celle sur laquelle j'ai insisté ci-dessus, on pourrait encore prétendre que l'emploi multiplié du postulat implique une possibilité plus grande d'erreur. Si un raisonnement était formé par la répétition de la même proposition, il serait vrai qu'une incertiiuile intrinsèque du postulat ne rendrait pas la conclusion plus digne de foi que le premier pas de ce raisonnement. Mais un raisonnement est formé de propositions dilTcrenlcs. Maiulenaiit, puisque la critique que M. Mill fait du postulat universel est que, dans quelques cas qu'il cite d'ailleurs, on a prouvé que ce postulat était un critérium indigne de foi, il 'ensuit que, dansuu raisonnement consistant en propositions

hétérogènes, il y a une chance, croissant comme le nombre des propositions, que quelqu'une d'elles appartienne à cette classe de cas, et soit acceptée faussement sous prétexte de rinconcevabilité de sa négative.

Mais le danger d'erreur mentionné dans le paragraphe précédent n'est pas un danger intrinsèque^ ce que j'ai admis hypothétiquement, et non en fait. Le danger d'erreur dont je parle est extrinsèque; il vient de ce que la pensée nous trompe, par suite de la manière dont on la conduit ordinairement. On ne doit pas craindre que Terreur vienne de la constitution de la garantie elle-même, mais bien du manque d'attention qui nous fait supposer que nous avons la garantie quand nous ne l'avons pas. Si, par quelque hasard, un billet de banque d'Angleterre n'est pas payé quand je le présente, sous prétexte qu'il n'y a pas de fondsà luîcorrespondre, je subis un préjudice parce que ce document lui-même n'est pas parfaitement digne de confiance. Mais si, par inadvertance, je reçois en payement un billet de banque d'Élégance (Bank of Elégance), en le prenant pour un billet de banque d'Angleterre (Bank of England), le préjudice qui m'arrive est dû, non à l'indignité de confiance du billet de banque d'Angleterre, mais à mon défaut d'observation. Ce sont les erreurs de cette sorte qui se présentent parfois dans les actes intellectuels de toute espèce, et auxquelles sont exposés plus spécialement les actes intellectuels complexes que j'ai en vue. Prenons quelques exemples. Je regarde à ma montre, et, en voyant qu'il est 1 \ heures, je pense que je serai à temps pour un rendez-vous ; je trouve, en arrivant, que je suis en retard d'une heure , et je découvre que, quand je croyais qu'il était H heures, ma montre marquait 12 heures moins 6 minutes. De même, j'entends dire que quelqu'un est myope, et, comme preuve décisive du contraire, je constate que je l'ai vu lire avec des lunettes, et que les lunettes dont on se sert pour lire impliquent la presbytie. Il arrive cependant que je me suis trompé, non par suite d'un défaut dans mon induction consciente, mais par suite d'un

défaut dans mon induction automatique ; car la personne en question^ prenant pour an instant un journal, et gardant ses lunettes^ regarde par-dessous au lieu de regarder au travers. Si nous passons à des raisonnements conscients^ les possibilités d'erreur sont grandement multipliées. Chacun des data est capable d'être faux par suite d'une erreur directe d'observation ou d'un nombre incomplet d'observations, ou de l'absence de contre-observations ; et le raisonnement interne^ par lequel on décide que les prémisses impliquent la conclusion^ est capable d'erreur^ à la fois par suite et de capacité incomplète et de rapidité nuisible. D'ailleurs, il suffit de se rappeler les traités écrits sur les sophismes pour voir qu'à part une erreur possible dans les principes logiques eux-mêmes, l'erreur est souvent faite^ même par les plus circonspects, dans l'application de ces principes^ et que, par conséquent, la possibilité d'erreur augmente en raison directe de la longueur d'uu raisonnement.

§437. N'avons-nous pas ici un critérium rigoureux delà validité relative des conclusions qui sont en présence? Nonseulement le jugement instinctif, mais aussi le jugement fondé sur une logique sévère, nous montrent que cette conclusion doit être la plus certaine qui implique le moins souvent le postulat.

Nous trouvons que, dans quelque cas, que le postulat soit uniformément vrai ou non, ce critérium doit être tenu pour bon. Ici donc nous avons une méthode qui peut nous servir à distinguer la valeur comparative de toutes les connaissances.

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