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CHAPITRE Xra

§ 438. Après cet examen critique du procédé par lequel on peut apprécier la valeur des jugements qui sont opposés, nous retournons aux jugements qui nous concernent spécialement, — aux jugements des métaphysiciens : à l'aide du critérium auquel nous sommes arrivés^ nous avons à juger la valeur des conclusions idéalistes et sceptiques contre la valeur de la conclusion réaliste. Supposons toutes autres choses égales. Supposons que la conclusion antiréaliste soit parfaitement indépendante, et qu'on puisse y arriver. Sans avoir antérieurement posé la conclusion réaliste (ce qui n'est pas), supposons aussi que la conclusion antiréaliste soit donnée en termes aussi clairs que ceux qui expriment la conclusion réaliste (ce qui n'est pas) ; et après avoir supposé ainsi que les deux conclusions sont d'ailleurs également bonnes, examinons la quantité d'hypothèses respectivement faites pour arriver à chacune d'elles.

Pour que la comparaison soit bien faite, que le lecteur débarrasse son esprit de toute hypothèse, et qu'il examine de nouveau les faits. Qu'il laisse, autant que possible, ces signes verbaux, si souvent pris pour les choses signifiées, — ce pa^ pier-monnaie de la pensée qui mène continuellement à Tiiisolvabilité intellectuelle. Qu'il chasse de sa conscience tout ce qui peut en être chassé : ramenant ainsi sa conscience à son état anté-spéculatif.

Qu'il examine maintenant un objet, — ce livre, par exemple. Qu'il rejette résolument la théorie et qu'il dise ce qu'il trouve. Il trouve qu'il a conscience que le livre existe en dehors de

luL Enlre-t-il dans, sa conscience quelque notion sur les sensations? Non : bien loin qu'une telle notion soit contenue dans sa conscience, elle doit être apportée d^ailleurs, et elle produit un trouble évident dans cette conscience. Perçoit-il que la chose dont il est conscient est une image du livre? Pas du tout : ce n'est que par le souvenir de ses lectures métaphysiques qu'il peut supposer que cette image existe. Tant qu'il refuse de traduire les faits en une hypothèse, il sent qu*il est conscient du livre et non d'une impression du livre, — d'une chose objective et non d'une chose subjective, il sent que l'unique contenu de sa conscience est le livre considéré coaime réalité extérieure. Il sent que cette récognition de la réalité extérieure du livre est un acte unique indivisible. Qu'il ait été ou non primitivement séparable en prémisses et conclusions (question qui ne peut évidemment être traitée ici)^ il sent que cet acte est indécomposable. Et finalement il sei}t que, en aucune manière, il ne peut rejeter cet acte, — qu'il ne peut concevoir que là où il voit et sent le livre, il n'y ait rien. Par suite, tant qu'il continue d'examiner le livre, J^a croyance ou sa réalité extérieure possède la plus haute validité possible. II a la garantie directe du postulat universel, et il ne suppose le postulat universel quune seule fois.

§ 439. Ici, en affirmant que, dans la perception proprement dite, la connaissance de l'existence extérieure de l'objet est obtenue par un acte 'mental qui, tout en étant primitivement composé, est devenu simple pour l'intelligence développée, je rejette implicitement les assertions du professeur Ferrier et de sir W. Ilamilton. Ces écrivains, quiM'ailleurs diffèrent tant de nous, sont d'accord entre eux pour affirmer que la connaissance du moi et la connaissance du nonmoi tont inséparables. La doctrine du professeur Ferrier, c'est que a Tobjet de la connaissance... est toujours et doit toujours être l'objet plus\e sujet... Le mot est une partie intégrante et essentielle de chaque objet de la connaissance. » De même, sir W. Hamilton dit : — « Dans l'acte de la perception sensible, je suis cons-

cient de deux chose : — de moi-même comme sujet percevant^ et d*uDe réalité externe en rapport avec mes sens comme objet perçu... Chacune d*elles est conçue également et à la fois dans le même effort indivisible, i» ou, comme il s'exprime ailleurs, — « dans le même moment indivisible d'intuition. D

Il me semble, au contraire, que la conscience du moi et la conscience du non-moi sont les éléments d'un rhythme incessant dans la conscience, — éléments qui sont dans une alternance perpétuelle, habituellement si rapide qu'elle échappe à l'observation, bien que, par accident, elle puisse être assez ralentie pour être observée. La divergence qui existe ici ressemble à celle qui a déjà été signalée (§ 353) dans l'interprétation que fait sir W. Hamilton de l'antagonisme entre la sensation et la perception, cette seconde divergence étant réellement un corollaire de la première. De même que nous avons vu plus haut que la sensation et la perception dominent respectivement dans la conscience, avec des degrés de force qui varient en raison inverse Tun de l'autre, et qu'elles s'excluent ainsi l'une l'autre avec des degrés de force variables, de même nous voyons ici que la conscience du moi et que la conscience du non-moi tendent toujours à s'exclure réciproquement, et que chacune d'elles ne l'emporte sur l'autre que pour un moment, sauf dans ces cas exceptionnels oii elle arrive à une rigueur extrême. — Ainsi, d'un cAté, quand l'objet ou l'acte extérieur est propre à étonner, l'observateur perd en partie conscience de lui-même. 11 est, comme on dit, perdu dans rétonnement, — il s'est oublié; et on le décrit comme revenant ensuite à lui-même. Dans cet état, les impressions qui viennent de l'objet extérieur, jointes aux représentations des changements objectifs qui vont suivre, accaparent la conscience et répriment tous ces états de conscience et toutes ces idées qui constituent la conscience du moi. De là vient ce qu'on appelle la a fascination ; » de là vient la stupéfaction qui témoigne d'une catastrophe épouvantable. Les personnes

qui 80Dt ainsi « possédées y> sont quelquefois tuées par suite de l'impossibilité dans laquelle elles se trouvent de recouvrer la conscience du moi à temps pour éviter le danger. Ceux même qui ne sont pas paralysés jusqu'à ce point peuvent montrer « une absence d'esprit » analogue. Ils sont quelquefois blessés sans qu'ils le sachent, et ils sont surpris d'entendre après ce qu'ils ont fait pendant le péril, — fait qui prouve que leurs actions étaient automatiques plutôt que conscientes. — Inversement, la conscience du moi peut arriver à un degré dans lequel l'individu est, comme on dit, absorbé dans ses pensées et oublieux des choses qui l'entourent. La préoccupation intellectuelle elle-même peut devenir si complète, qu'en passant dans la rue, nous pouvons regarder en face des personnes qui nous sont très-bien connues, et ensuite ne savoir absolument pas que nous les avons rencontrées. Et quand la conscience est remplie par une douleur intense, sensitive ou émotive, la pensée des choses extérieures est presque supprimée, — ne revenant qu'à des intervalles relativement longs, d'une manière imparfaite.

L'opinion de sir W. Hamilton est, je pense, réfutée par l'un de ses propres principes axiomatiques. A la page 49 de ses « Discussions, etc., » il dit : — « Les choses relatives ne sont connues qu'ensemble : la science des contraires est une. Le sujet et l'objet, l'esprit et la matière ne sont connus qu'en corrélation et par contraste, et par le môme acte commun. » S'il n'y avait d'antithèse entre le moi et le non-moi, il n'y aurait rien à dire. Mais il y a de nombreuses antithèses dont /es deux membres appartiennent au non-moi, et il y en a d'autres également nombreuses dont les deux membres appartiennent au moi; — ainsi, pour une classe, plein et vide, proche et éloigné; pour l'autre, plaisir et douleur, croyance et incrédulité. Suivant la loi générale qui précède, chacun des deux couples de relatifs ne peut être connu que par l'opposition de ses termes: -prochain ne peut être connu que comme corrélatif d'éloigné, et ainsi de suite. Mais si le moi est toujours présent à

la conscience comme corrélatif du non-moi^ comment les deux éléments du non-moi peuvent-ils toujours être conçus comme corrélatifs Tun de l'autre? Si je ne puis connaître une partie que par opposition à un tout^ les deux choses simultanément présentes à la conscience doivent être le tout etla partie. Si ce que je considère comme le corrélatif d'une partie est le moi qui la reconnaît, je ne puis considérer le tout comme son corrélatif. Cependant, comme nous savons que le tout etla partie sont connus comme corrélatifs, il découle nécessairement du principe général que nous avons cité ci-dessus qu'en reconnaissant le rapport qui existe entre eux, je ne reconnais point de rapport entre moi-même comme sujet et l'un ou l'autre des deux termes comme objet.

En dehors même de ces vérifications, le principe général : que la conscience ne peut exister au même moment dans deux ' états distincts, est une négation de l'assertion que les consciences du sujet et de l'objet soient absolument simultanées, — qu'elles occupent « le même moment indivisible d'intuition. » Quand la conscience est occupée à interpréter les impressions qu'un objet présente et à reconnaître que l'objet est tel ou tel, il lui est impossible de se mettre à considérer ces impressions comme des afTections du moi, et encore moins à considérer les diverses autres affections qui produisent la conscience du moi. Les impressions présentées, associées dans un plexus de rapports les uns avec les autres et avec les impressions représentées, associées aussi avec ces rapports d'espace qui constituent la connaissance du dehors et du lieu, forment une conscience consolidée dont les éléments sont pour le moment inséparables. La proposition : — « le livre existe, » est une proposition dont le sujet et l'attribut sont indissolublement unis, — dont la négation est inconcevable, et qui ne suppose le postulat universel qu'une seule fois. Si complexe qu'ait pu être à l'origine la connaissance ainsi exprimée^ elle s'est fondue en une connaissance simple longtemps avant que le raisonnement conscient ait commencé ; et elle reste plus

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simple qu^aucuDe des coDDaissances dont le raisonnement conscient est formé.

§ 440. Et maintenant, au point de vue du nombre de fois qu'elles ont présupposé le postulat universel, opposons au réalisme les doctrines antiréalistes, — ou plutôt une d'elles, car il sera inutile d'aller plus loin. Nous prendrons le réalisme hypothétique, qui ne suppose rien comparativement et qui est le père des autres hypothèses. Nul ne peut le définir, ni en avoir une conception quelconque, sans abandonner cet état de conscience dans lequel il est simplement percevant, et sans se mettre dans une position d'esprit telle qu'il puisse percevoir Tacte de la perception. Ce livre qu'on lient et qu'on reconnaît comme existant ne doit pas être le seul contenu de la conscience ; mais il doit exister dans sa conscience, d'une manière déterminée, cette conception très-complexe qu'on connaît comme étant son moi; et alors on doit concevoir une conception comme affectant l'autre. On postule le livre ; on postule soi-même, et on postule le pouvoir par lequel le premier produit un chaagement dans le second. La connaissance originelle de l'existence du livre ne peut être conçue comme connaissance composée sans un processus étendu, tandis que celle qui est proposée à sa place ne peut même être conçue sans supposer trois choses au moins, chacune des trois propositions distinctes devant être posée comme vraie, parce que sa négation estinconcevable.

Mais l'opposition est encore plus marquée. Une doctrine comme le réalisme-hypothétique ne peut se faire sans langage. Supprimez tous les mots et toutes les spéculations qui se font à leur aide, et pendant que la conception réaliste de l'objet reste aussi vive que jamais, la conception du réalisme hypothétique s'évanouit entièrement. Pour la ramener, vous devez nonseulement employer le papier-monnaie de la pensée, et au lieu de vos expériences elles-mêmes, les signes de vos expériences (dont plusieurs sont doublement et triplement symboîflues), mais vous devez ramener ces idées généralisées de

forces, d'actions, de causes et d*efFets, dont chacune postule la validité d^innombrables actes mentaux passés. Ce n'est pas tout. Outre les nombreuses suppositions du postulat universel impliquées dans les mots et dans les idée^ généralisées sans lesquels le réalisme hypothétique ne peut même être conçu, il y a encore les nombreuses suppositions impliquées dans le raisonnement par lequel on cherche à jutifier cette doctrine.

Ainsi donc, même en supposant que chacune de ces nombreuses suppositions soit aussi indubitable que celles que fait le réalisme; — même en supposant que chaque acte par lequel je sais la signification d'un mot, ou par lequel je forme l'idée abstraite d'une cause, soit aussi stable que celui qui me fait unir à la conscience de la résistance d'un corps la conscience de son extériorité, il n'en serait pas moins vrai^ puisque chacune de ces nombreuses suppositions n'a tout au plus que la même garantie, que la supposition unique, la conclusion à laquelle on arrive par ces suppositions, doit être, tout au plus^ moins certaine que la conclusion par laquelle on arrive par une seule, parce que la probabilité d'erreur est multipliée.

Naturellement, le raisonnement qui montre ainsi que le réalisme hypothétique ne peut jamais avoir une validité logique égale à celle du réalisme positif, s'applique avec une force encore plus grande aux hypothèses dérivées, telles que l'idéalisme absolu et le scepticisme.

§ 441. Nous devons donc avouer que la raison est absolument incapable de montrer la déraison de ces verdicts primit ifs de la conscience qui donnent le sujet et l'objet comme des existences indépendantes. Comme nous l'avons vu, s*il est impossible à la raison de prouver sa véracité supérieure, il lui est tout à fait possible de prouver sa véracité inférieure ; son analyse même montre que, toutes ses affirmations étant dérivées, ces affirmations sont nécessairement moins certaines que cellt'S dont elles dérivent. Pour continuer la comparaison que

nous avons déjà employée, si la raison et la perception appeées comme témoins donnent un témoignage contraire, et si la raison demande qu'on la croie de préférence, Texamen contradictoire montre que le témoignage de la raison n'est rien qu'un ouï-dire dû à la perception ; par elle-même, la raison ne peut faire rien plus que de comparer et d'interpréter les preuves qu'a donnés la perception. Tant qu'elle se borne à découvrir des désaccords entre ces preuves et à trouver où ils se sont produits, la raison accomplit une fonction trèsimportante ; mais elle dépasse sa fonction, elle commet un suicide, si elle conclut que la preuve est fausse en substance.

Dans cette sphère comme dans les autres, la raison ne peut faire plus que de réconcilier les témoignages de la perception les uns avec les autres. Quand elle prouve que le soleil ne tourne pas autour de la terre, mais que la terre tourne sur son axe, la raison substitue à une vieille interprétation, qui ne pouvait se concilier avec divers faits, une nouvelle interprétation qui est d'accord avec ces faits, en rendant également bien compte des faits les plus communs. La raison ne s'occupe pas de l'existence du soleil, de la terre et de leur mouvement relatif, mais elle fournit simplement une conception alternative de leur mouvement relatif. Et, de même, quand elle est amenée à se prononcer sur ces verdicts de conscience que nous distinguons eu tantque perceptions du monde extérieur, la raison en a plusieurs à rectifier en détruisant les interprétations grossières qu elles servent ordinairement à élever ; mais elle doit le faire dans une telle subordination aux perceptions, qu'elle regarde leurs témoignages essentiels comme incontestables.

En trouvant que si la raison peut faire ceci, elle ne peut jamais faire plus que ceci ; — en trouvant que toute incertitude hypothétique de la conception réaliste doit être infiniment dépassée par l'incertitude résultant de tout raisonnement antiréaliste, nous trouvons que le réalisme est négativement justifié.

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