CHAPITRE XIX
§471. Les dix-huit chapitres précédents ont exposé les divisions et subdivisions d'une démonstration trop étendue et trop compliquée pour qu'on la comprenne bien sans un résumé des diverses conclusions spéciales qui s'unissent pour appuyer la conclusion générale. Elles peuvent être énumérées et groupées brièvement.
L'hypothèse des métaphysiciens : que la raison possède une autorité devant laquelle doivent céder les modes de conscience plus simples» est, nous l'avons vu, non-seulement gratuite, mais encore absolument indémontrable. Lés mots dont se servent les métaphysiciens, pris dans la plénitude de leur sens, impliquent invariablement, d'une manière directe ou indirecte, cette relation du sujet et de l'objet qui est mise en question : et ces mots accusent ainsi à chaque pas la faiblesse d'esprit de ceux qui les emploient pour établir soit qu'il faut croire, soit qu'il ne faut pas croire à cette relation. Et quand on les analyse, les raisonnements des métaphysiciens sont condamnés^ nous l'avons montré, soit à supposer tacitement ce qu'ils réfutent, soit à impliquer quelque absurdité de cette force.
À considérer d'un point de vue abstrait les thèses respectives des réalistes et des antiréalistes, nous avons vu que la doctrine antiréaliste ne s'appuie que sur trois postulats également impossibles. Elle prend pour accordé qu'une conception primitive et indépendante peut être abolie par des conceptions qui sont secondaires et dépendantes par rapport à elle • Elle prend pour accordé que, si un acte mental est
simple et isolé, tandis qu*un autre est composé d*un grand nombre d'actes dont chacun est simple, au moins en apparence, il y a plus d'incertitude dans Tacte isolé que dans la série d'actes semblables. Et elle prend pour accordé que quand, entre les données de la conscience distribuées en états énergiques et en états faibles, il y a une contradiction, les données composées d'états faibles doivent être acceptées de préférence. Ainsi, suivant cette théorie, le dérivé doit éliminer ce de quoi il est dérivé; une série d*anneaux doit être regardée comme plus forte que l'un des anneaux isolés; et la conscience mérite plus de foi quand ses termes sont indistincts que quand ils sont distincts.
Après avoir inféré que quelque erreur fondamentale devait régner dans uoe théorie qui implique des hypothèses impossibles, nous avons vu qu'un critérium de certitude était la première chose à établir, puisque, jusqu'à ce que' les deux partis se soient mis d'accord sur la maoière dont une proposition vraie doit être distinguée d'une proposition fausse, aucun pas légitime vers la conclusion n'est possible. Nous avons été engagés par là à une analyse des propositions tendant à les distinguer en propositions décomposables et en propositions indécomposables, ces dernières admettant seules une affirmation rigoureuse. Et alors^ parmi les propositions admettant une affirmation rigoureuse, nous avons découvert qu'il y a cette différence fondamentale, à savoir que dans quelques unes l'attribut est invariablement simultané au sujet, tandis que c'est le contraire qui arrive dans les autres. Remarquant qu'une proposition dont le prédicat est invariablement simultané au sujet est une proposition que nous acceptons conséquemment, et que nous ne pouvons p::s ne pas accepter, nous en sommes venus à nous demander comment nous pouvons distinguer ces propositions des autres. Nous avons vu que cette distinction ne peut être effectuée qu'en essayant de trouver un cas où le sujet existe indépendamment du prédicat, c'est-à-dire en essayant de concevoir la négation de la
proposition. Par là il est devenu assez clair qu*uDe proposition dont la négation n'est pas concevable» doit être inévitablement acceptée, et que cette proposition est vraie, que cette proposition est le postulat universel. Les objections contre ce critérium une fois écartées, nous avons découvert enfin qu aucune raison de douter de sa validité ne peut être donnée sans qu*on affirme tacitement cette validité même. Tel étant pour nous le témoignage de la vérité, nous avons remarqué en dernier lieu que (même en admettant que sa valididité u'est pas absolue) la probabilité d'erreur dans une conclusion quelconque augmente en proportion du nombre de fois qu'on a fait appel à ce témoignage pour y arriver.
Une méthode d'évaluation étant ainsi établie, nous avons procédé par son moyen à l'évaluation des conclusions réalistes et antiréalistes. Eu examinant leurs propositions respectives, et bi(3n plus encore, en examinant les justifications offertes des deux côtés, nous avons trouvé que l'antiréalisme, même en laissant de côté les autres critiques auxquelles il prête flanc, prête flanc à cette critique décisive : que ses chances d'erreur sont très-nombreuses. Il ne peut même énoncer sa conception, et encore moins construire sa preuve sans faire à plusieurs reprises l'hypothèse que le réalisme fait une fois pour toutes. Et ainsi le réalisme se trouve justifié négativement; l'incertitude hypothétique qu'il peut contenir est incomparablement moindre que celle de l'antiréalisme.
De la justification négative, nous sommes passés à la justîficatiou positive. Nous l'avons découverte dans la structure la plus profonde de la conscience, le fond du raisonnement étant celui-ci : que le réalisme « est justifié positivement si l'on montre qu'il est un datum de la conscience travaillant d'après ses propres lois. » En examinant la conscience pour savoir avec certitude ce qui nous fait penser ceci ou cela, nous avons vu que nos pensées sont inévitablement déterminées par les cohésions relatives qui existent entre nos états élémentaires de conscience. A chaque instant, nos idées forment des séries
qui résultent de ces cohésions; s'il y a parmi elles des tendances opposées^ les plus fortes cohésions déterminent la direction qu'elles prennent, et quand nous voulons les examiner» nous n'avons rien de mieux à faire que de constater les cohésions relatives qui unissent leurs éléments et d'accepter celles de ces cohésions qui sont absolues. Il est impossible même d'imaginer une loi de la conscience autre que celle-ci : que les cohésions indissolubles subsistent en nous à la place des cohésions dissolubles. Toute conscience, rationnelle, perceptive, ou quelque autre nom qu'elle puisse porter, étant fondée sur cette loi, il en résulte que, s'il y a une cohésion indissoluble entre le reste de la conscience et une conscience quelconque symbolisant l'existence dans les limites de la conscience, nous devons accepter cette cohésion indissoluble comme toute autre, - ou plutôt supérieurement à toute autre, puisque toutes les autres cohésions de la conscience se briseront plutôt que celle-là. Le réalisme, par conséquent, serait justifié d'une manière positive, même si la genèse de cette conscience de l'existence dans la conscience était inexplicable. Mais un examen plus approfondi de ces cohésions explique cette genèse.
En regardant attentivement comment ses états se comportent, nous trouvons que la conscience se sépare en deux agrégats, chacun si bien cohérent avec lui-môme qu'il ne peut jamais être brisé, mais chacun aussi indépendant d'une manière complète dans un cas, d'une manière incomplète dans l'autre. C'est-à-dire qu'avant que le raisonnement commence, et sans qu'il soit tenu aucun compte de toute conclusion ultérieurement établie par la raison, la conscience se différencie en agrégats énergiques ou faibles, en vertu de ces cohésions qui, comme nous le disons, déterminent toute pensée, — chaque agrégat étant relativement cohérent avec lui-môme et relativement incohérent avec l'autre. Ces agrégats clairement distingués l'un de l'autre, môme durant le eviennent plus distincts quand se produisent les états
LE RÉALrSKE TRANSFIGURÉ. 513
le conscience qui commencent et accompagnent le meuvenent. Quand je découvre une cohésion constante entre la conscience de ce que j'appelle mon énergie et certains changements accomplis dans cette partie de l'agrégat fort que 'appelle mon corps, et quand je découvre l'identité de ces îhangcments et des changements provoqués ailleurs dans le •este de l'agrégat fort, ces expériences additionnelles )roduisent en moi une cohésion indissoluble entre la conscience d'autres changements de cette sorte et la conscience le quelque autre énergie, — le sentiment naissant de l'effort lans ma conscience symbolisant une cause de changement [ui n'est pas dans ma conscience. Cette connexité des états de onscience entre les deux agrégats du sujet et de l'objet , et ette cohésion du sentiment de la force avec les changements Tun, ainsi que les cohésions conséquentes de Vidée de la 'e avec les changements de l'autre, ont pour résultat de s faire concevoir les deux agrégats comme des existences tendantes. La conception de l'existence objective indélantc est rendue de plus en plus définie à mesure que érience rend plus cohérentfis avec cette conception la ^ mce de la permanence^ la conscience de Vantagonisme nos énergies, et la conscience de la propriété de cornr des mouvements en nous.
'"^tte façon tous les résultats sont d'accord. L'antiréalisme i par ses postulats, son langage, ses raisonnements ; i ^ov ^«sé sur la négation de trois principes de croyance esscniels ; il refuse tacitement un critérium suprême, qu'on ne )eut même pas mettre en question sans que son acceptation îoit impliquée : et ainsi le réalisme est justifié négativement. [)e plus, le réalisme est justifié positivement par cette découverte : que le développement fonctionnel de la conscience [lécessite la conception réaliste ; — la conception réaliste ne résulte pas, comme l'avance Hume, d'une « propension naturelle » en désaccord avec les lois de la pensée; elle n'est pas lavantage, comme le suppose M. W. Hamilton, une crovanca
5t4 ANALYSE GÉNÉRALE.
miraculeusemeot inspirée ; mais elle est un fi du processus mental qui acompagne toute a légitime.
§ 472. Mais maintenant quel est ce réalisme établi comme une donnée nécessaire bien avant du raisonnement commence, qui s'élève en fa à use distance immense au-dessus du raisonoi le msonnement ne peut justifier, si ce n'est en que ses résultats sont nuls quand ils se trouvent avec elle ? Est-ce le réalisme vulgaire, le réalisii ou du paysan? En aucune façon.
Presque au début de cet ouvrage, dans le cbi relativité des sensations, i> il a été montré que « avons coDscieoce comme un propriété de la m toucbant sa pesanteur et sa résistance, n'est qu d'affections subjectives produites par des agents connus et inconnaissables. » Mais tout en remai comparaison de nos sensations les unes avec le< conduit inévitablement à cette conclusion, ne aussi que tout argument par lequel la relativité ( est prouvée, « nous contraint h supposer une ex tive, » et ne peut pas ne pas nous y contrait dernier chapitre, sur a la relativité des relations salions, » il a été semblablement montré qu'au dans la conscience ne peut a ressemblera sa sou de la conscience, ni même s'en approcher en au Et cependant ilaété remarqué encore queleposti blement contenu dans tous les raisonnements d pour prouver la relativité des relations, n est hors de la conscience des conditions de la manil objet qui sont symbolisées par des relations tel les concevons.»
La conclusion à laquelle noire analyse gémi
V^|j»ils est en parfaite harmonie avec ces concli
V* 1& recherche inductive dès le début de
^ Si une existence objective quelconque, manifestée sous des ^ conditions quelconques^ reste comme la nécessité finale de la pensée^ il ne se trouve pas le moins du monde impliqué par y là que cette existence et ces conditions soient pour nous rien ' de plus que les corrélatifs inconnus de nos sensations et des ' relations qui les unissent. Le réalisme auquel nous donnons ' les mains est un réalisme qui ne fait qu'affirmer Teiistence de * l'objet en tant que séparée et indépendante de Texistence du ^ sujet .Mais il n'affirme ni qu'aucun mode de l'existence objective -soit tel en réalité qu'il apparaît, ni que les connexions qui unissent ces modes soient objectivement telles qu'elles appa- ^ raissent. Il se trouve ainsi profondément distinct du réalisme - grossier ; et pour marquer cette distinction, il peut être justement appelé réalisme transformé.
§ 473. Un diagramme donnera la plus haute précision possible aux résultats généraux et spéciaux auxquels nous sommes ^ parvenus. Il est possible de représenter géométriquement les relations qui existent entre les différentes hypothèses que nous avons discutées, — entre le réalisme grossier, les formes . idéalistes et sceptiques de l'antiréalisme, et le réalisme transfiguré qui les réconcilie.
Pour se préparer à comprendre l'analogie que nous allons exposer, le lecteur n'a qu'à se rappeler» si elle lui a été jamais expliquée rationnellement, la théorie de la perspective. Il se souvient qu'en jetant les yeux par une fenêtre sur un objet, par exemple sur un coffre placé à la surface du sol, il peut, en tenant son regard fixé sur cet objet, marquer sur la vitre, avec une plume ou de l'encre, des points disposés de telle sorte que chacun d'eux cache un coin du coffre, et ensuite joindre ces points par des lignes dont chacune cache un des bords de ce même coffre. Cela fait, il a sur la surface du verre une représentation au trait, ce que nous appelons une vue perspective du coffre, — une représentation de sa forme, non telle qu'elle est conçue^ mais telle qu'elle est vue réellement. Si maintenant il considère la relation qui existe entre cette figure
lesquelles ces relations varient^ ne sont le moins du monde semblables aux éléments, aux relations de ces éléments, aux lois suivant lesquelles ces relations varient dans la chose symbolisée. Et cependant la réalité et le symbole sont liés de façon que^ pour tout réarrangement possible du plexus qui constitue Tun, il y a un réarrangement exactement équivalent daos le plexus qui constitue Tautre.
L'analogie qu'on peut en tirer est si évidente qu'il est i peine besoin de la faire ressortir en détail. Le cube, c'est l'objet de la perception ; la surface du cylindre, c'est le champ de réception de la conscience ; la figure projetée du cube, c'est l'état de conscience que nous appelions perception de l'objet. En développant le parallèle, nous comprendrons clairement comment il est possible qu'un plexus de phénomènes objectifs soit représenté par le plexus d'effets subjectifs ; qu'en dépit de la dissemblance totale des effets et de leurs causes, de la dissemblance totale des relations entre les effets et des relations entre leurs causes ; en dépit de la différence absolue qu'il y a entre les lois de variation de l'ane et de l'autre série de rapports, cependant les deux peuvent correspondre de telle manière que chaque changement dans la réalité objective cause dans l'état subjectif un changement exactement correspondant au premier, — correspondant si bien qu'il en fonde la connaissance .
Mais ce que nous avons un intérêt capital à remarquer, c'est que, en nous représentant ainsi la matière par un diagramme, nous obtenons une idée distincte des relations qui existent entre les différentes hypothèses qui ont été discutées. Le réalisme grossier admet que les lignes, les angles et les aires de la surface courbe sont réellement les mêmes que les lignes^ les angles, les aires du cube. L'idéalisme, observant combien tous ces divers éléments de la figure projetée changent en eux-mêmes et dans leurs relations réciproques, quand un simple changement de place ou de situation se présente
us le cube, conclut que, comme il n'y a rien dans la figure
LE REALISME TRANSFIGURÉ. 519
qui ressemble à quoi que ce soit dans le cube» rien de pareil à un cube ne doit en être regardé comme la cause^ et que les seules existences sont la figure et la surface qui la porte. Le réalisme hypothétique, acceptant ces prémisses en tant qu'elles af&rment le désaccord de la figure et du cube, prétend que néanmoins Texistence du cube doit être admise; qu'elle ne peut être affirmée comme un fait, mais doit être acceptée à titre d'hypothèse nécessaire. Le scepticisme, poussant plus loin encore le criticisme idéaliste; soutient que non-seulement il n'y a rien dans la figure qui établisse l'existence de quelque chose produisant la figure, mais que de plus il n'y a rien qui établisse l'existence d'une surface contenant la figure; et que, bien qu'il y ait une tendance naturelle à croire à l'existence de cette surface aussi bien qu'à l'existence du cube^ nous pouvons raisonnablement douter si l'une et l'autre existent réellement, tandis que l'idéalisme absolu, poussant jusqu'à ses dernières limites l'argumentation sceptique, assure que la figure seule existe, et qu'il n'y a rien de pareil ni au cube, ni à la surface. Et maintenant, rejetant toutes ces hypothèses contradictoires dans leur ensemble, le réalisme transformé prend un élément de chacune d'elles. Il affirme une connexion entre le cube et son image projetée, ce qui concilie ce qu'il y a de vrai dans le réalisme avec ce qu'il y a de vrai dans l'antiréalisme. Avec le réalisme grossier, il s'accorde à affirmer l'existence du cube comme marquée d'un caractère de certitude originelle ; mais il diffère entièrement de lui en affirmant qu'il n'y a aucune parenté de nature entre le cube et sa projection. Il réunit l'idéalisme, le scepticisme et le réalisme hypothétique, en affirmant que la projection ne contient pas un élément, un rapport, une loi qui soit semblable à aucun clément, rapport ou loi du cube réel ; mais il affirme contre l'idéalisme que l'argument sur lequel cette conclusioa repose est impossible en l'absence de ce cube ; il affirme contre le scepticisme que l'argument ne nécessite pas seulement un cube corrélatif à l'image, mais encore uno aire réceptive poup.^
est absolument inintelligible. La conception d*une sphère et la conception de la propriété d'avoir les angles égaux ne peuvent pas être amenées à coexister dans la conscience comme objet et attribut ; et si elles ne peuvent être amenées à coexister, la proposition qui affirme leur coexistence ne peut pas être conçue et par conséquent ne peut être crue. Eh bien, cette confusion de propositions dont les éléments ne peuvent être pensés que séparément avec des propositions dont les deux termes peuvent être pensés dans le rapport requis, caractérise tous les arguments antiréalistes et leurs conclusions. Quand l'idéaliste dit que ce qu'il connaît en tant qu'objet est un groupe de sensations connu par sa conscience, la proposition a intrinsèquement le même caractère que celle qui affirme que les angles de la sphère sont égaux. Les deux termes objet et conscience sont isolément intelligibles; et la relation de contenance, considérée à part, est intelligible. Mais la proposition elle-même, affirmant que l'objet réside dans la conscience sans la relation du contenu au contenant, est inintelligible , puisque les deux termes ne peuvent être combinés dans la pensée sans cette relation : aucun effort ne peut présenter ou représenter Tun dans les limites de l'autre. Et s'il n'est pas possible de le concevoir dans ces limites, il est encore moins possible de croire qu'il y est renfermé , puisque la croyance, à prendre le mot dans son vrai sens, présuppose la conception.
Ici, en vérité, même plus clairement qu'auparavant, nous pouvons voir que des significations contradictoires sont données au mot croyance, et combien sont fatales les confusions qui en résultent. Dans le § 435, nous avons observé l'origine d'une remarquable ambiguïté dans l'emploi de ce mot. Comme elles ont en commun le caractère qu'aucune raison ne peut être invoquée en leur faveur, ces propositions certaines au plus haut point qui sont impliquées par toute preuve^ et ces propositions douteuses au plus haut point qui sont acceptées y^'^^^^Êp^^^^ sont également classées parmi les croyances.
Quoique d'ailleurs radicalement dissemblables^ ces deux sortes de propositions se ressemblent en ceci, que leurs termes sont liés dans la conscience, — dans un cas d'une manière indissoluble, dans Tautre faiblement. Mais maintenant, chose étonnante ! Tantiréalisme applique le mot de croyance à une proposition dont les termes, non-seulement n'ont pas de cohésion dans la conscience, mais ne peuvent môme entrer ensemble dans la conscience. Le nom est donné à une proposition marquée d'un caractère absolument opposé à celui des propositions ordinairement désignées par lui.
Si bien qu'en fait^ tout système antiréaliste est non une fabrique d'idées, mais une fabrique de pseudo-idées. Il est composé non de pensées dignes de ce nom, mais de formes de pensées vides de leur contenu. Qu'on ait dit, à tort ou à raison, que la mythologie est une maladie du langage, il est certain que la métaphysique, dans tous ses développements antiréalistes, est une maladie du langage. Car tous ces développements antiréalistes sont les résultats de ces combinaisons anormales de symboles verbaux , combinaisons où ceux-ci cessent de remplir leur fonction propre, qui est d'exprimer des idées.
Néanmoins nous ne devons pas oublier que ces aberrations compliquées de la raison ont été le cortège obligé d'un criticisme légitime, et à vrai dire nécessaire. Le réalisme grossier réclamait dans la connaissance un territoire illimité^ qui dépassait le champ de la connaissance. En montrant combien cette prétention était dénuée de titres, Tantiréalisme en vint à cette extrémité de refuser au réalisme toute place quelle qu'elle fût. La controverse métaphysique a eu pour objet la délimitation des frontières ; et son histoire a été celle de ces alternatives rhythmiques que produit toujours Tantagonisme des forces, — entraînant un excès tantôt du côté de la limitation, tantôt de l'autre côté. Mais à mesure que la différenciation du sujet et de l'objet approche de son tennei les. J oscillations deviennent de moins en moins fortes^ et daiis\l^|[
l'y'-i'i ANALYM-: (lENEllAI.E.
purification du réalisme de tout ce qui lui est étranger, h Controverse finit ainsi : le réalisme se contente d*aïtfirmer que Tobjet de la connaissance est une existence indépendante! et Tantiréalisme montre que la connaissance de cette existence est entièrement relative.
§ 475. Ainsi se termine notre examen de la question ultime. Nous avons vu^ quand nous avons considéré la nature de la philosophie , qu*elle atteint son but quand elle établit la conformité universelle (Premiers Principes, partie II, chapitre i*'). Avant de faire un pas en avant vers ce but, cependant, la philosophie doit éprouver la validité de certaines données primitives de la conscience^ puisque, avant qu'il puisse y avoir une pensée, il faut qu'il y ait quelques données delà pensée. Un coup d*œil général nous a conduits à la conclusion : que la relation du sujet et de Tobjet était une donnée de la conscience, qui doit être ainsi acceptée préventivement. Cette donnée acceptée, nous avons poursuivi notre tâche, qui était d'établir des conformités, jusqu'à ce qu*enfin nous ayons été ramenés à la donnée originelle ; et nous avons eu à considérer si cette donnée pouvait être justifiée d'une manière absolue. Les chapitres suivants nous ont conduits, non-seulement à ce résultat : qu'elle s'harmonise avec toutes les autres données de la conscience, mais encore à ce résultat : que toute proposition est absolument et de toutes façons incompatible avec elle.
Finalement donc, nous reprenons notre postulat, d'abord accepté par provision, mais maintenant passé à l'état de vérité contrôlée. Une fois de plus, nous sommes ramenés à cette conclusion, maintes fois atteinte par d'autres voies : que, derrière toutes les manifestations, intérieures et extérieures, il y a une puissance qui se manifeste. Ici, comme auparavant, il nous est devenu évident que, si la nature de cette puissance ne peut être connue, — si nous sommes privés de la faculté de nous en faire la plus obscure conception, cependant sa présence universelle est le fait absolu sans lequel il n'y a pas
LE riîalisme: transfiguré.
de faits relatifs. Chaque sentiment et chaque pensée n*étant que transitoire, — une vie entière faite de tels sentiments et de telles pensées n'étant elle-même que transitoire, — les objets parmi lesquels s'écoule la vie étant aussi, quoique moins transitoires, en train de perdre plus ou moins lentement leur individualité, nous apprenons que la seule chose permanente est la réalité inconnaissable cachée sous toutes ces apparences changeantes
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