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CHAPITRE m

§ 484. Pendant les premières phases du progrès humain, les circonstances au milieu desquelles vivent les familles errantes et les petites agglomérations de familles^ fournissent des expériences comparativement limitées en nombre et en variété; et par conséquent il ne peut y avoir à ce moment aucun exercice considérable des facultés qui prennent connaissance des vérités générales qui se dégagent de nombreuses vérités particulières.

Que Ton suppose la répétition perpétuelle de la même expérience ; alors la puissance de la représentation est limitée à la représentation en idée de cette expérience. Que deux expériences différentes souvent répétées soient données, et il devient dès lors possible de discerner dans leuf s représentations ce qu'elles ont de commun : d'acte qui implique toutefois que la faculté représentative peut maintenir les deux représentations présentes à la conscience; aptitude qui ne peut à son tour prendre naissance qu'après des retours nombreux des deux représentations. Semblablement il est clair que ce n'est qu'après que de nombreuses expériences ont été recueillies, différentes en nature, mais marquées de quelque rapport commun, que le premier pas peut être franchi vers la conception d'une vérité plus haute en généralité que ces différentes expériences elles-mêmes.

Je dis avec intention le premier pas, parce qu'une seule série de semblables comparaisons ne fournit pas la conscience d'une vérité d'un degré plus générale. Il faut que d'autres

ries d'expériences particulières aient été recueillies, entre

lesquelles on discerne d'autres rapports constants^ a^ant qu'une telle conception devienne possible; car une telle conception ne peut être autrement dissociée d'une série particulière d'expériences différentes, et regardée comme une vérité appartenant à une classe de vérités présentées séparément dans d'autres séries.

Chaque pas dans ce sens implique un grand accroissement de la puissance de représentation. Évidemment aussi l'habitude de se représenter des vérités à un faible degré de généralité, doit être longtemps continuée, et les structures nerveuses correspondantes bien développées, avant que beaucoup de vérités générales de cet ordre puissent être représentées de façon à rendre saisissable la vérité plus générale encore qui leur est commune, puisque cela implique une représentation de représentations.

Il s'ensuit par conséquent que, dans le cours du progrès humain^ les idées ne peuvent nattre que dans la mesure où les conditions sociales .rendent les expériences plus nombreuses et plus variées, tandis qu'en même temps on observe que ces conditions sociales elles-mêmes présupposent quelques idées générales. Chaque pas en avant vers une généralité d'idées plus haute offre un moyen d'améliorer et d'étendre les coopérations sociales ; et chacun de ces pas rend les expériences plus nombreuses, plus variées, plus complexes, et provenant d'un champ plus étendu. Et alors, quand les expériences correspondantes sont organisées, natt la possibilité d'idées encore plus élevées en généralité, et comme une nouvelle évolution sociale.

§ 485. Une puissance de représentation peu développée suppose un défaut d'aptitude à. reconnaître les processus qui mettent un long temps à se compléter; les séquences longues ne sont pas perçues.

Les hommes inférieurs, qui ne distinguent les intervalles de temps que par les migrations des animaux et la floraison des plantes, et ne sont même pas capables de compter assez

bien pour mesurer le temps par lunes à. quelque distance dans le passé, D*ODt aucun moyen de calculer des séquences plus longues que celles des saisons. Et la vie qu'ils mènent ne leur fournit aucun motif pour en calculer de telles. Par cela même qu'ils se réunissent, par cela môme qu'ils s'agrègent en communautés capables d'accumuler des expériences traditionnelles^ et pour le moment de conserver les souvenirs» les hommes peuvent trouver des avantages à établir des connexions entre des antécédents et des conséquents séparés par un long intervalle de temps , par exemple ceux qui se présentent dans la nature environnante, dans la vie individuelle, dans les affaires sociales.

[ci donc^ comme auparavant, l'aptitude à la représentation de pensées capables de saisir les processus naturels qui ne s'achèvent qu'en de longues périodes, ne peut prendre naissance que par degrés, à mesure que la civilisation marche,— la faculté en voie de croissance et les conditions favorables à cette croissance exerçant perpétuellement des actions et réactions réciproques. Ce n'est qu'après une réunion considérable d'observations délibérées qu'il peut y avoir une conception de Tannée astronomique en tant que période définie, revenant avec régularité. Ce n'est qu'après que Ténumération est devenue facile, et qu'un état social s'est constitué, où des registres d'un genre quelconque ont été conservés, que des conceptions définies d'intervalles embrassant plusieurs années peuvent être obtenues, — la durée de la vie humaine ellemême n'étant pas encore susceptible d'une connaissance anticipée.

Comment la longueur des séquences prévues dépend de de la longueur des séquences rappelées au souvenir ; comment les unes et les autres dépendent de la longue continuation des conditions sociales favorables, rendant à la fois possibles les souvenirs et les facultés capables de réunir en faisceau les phénomènes, objets des souvenirs, c'est ce que nous voyons facilement dans la science, et plus particulièrement

dans Vastronomie. Et ce qui est vrai ici est vrai en principe général.

Il résulte de là que rhomme primitif n'a que peu de prévoyance, et ne montre aucune tendance à se pourvoir pour des contingences éloignées. Jusqu'au moment où le développement social ait permis d'enregistrer les événements de façon qu'on puisse reconnaître les contingences éloignées, jusqu'à ce que la société soit unie de façon à ce que les mesures prises pour la découverte des contingents éloignés ne soient pas entravées, on ne peut cultiver la faculté de concevoir les résultats lointains avec la vivacité requise pour employer les mesures qui y pourvoient. L'aptitude de la pensée à la représentation, qui rend possible la liaison entre une cause actuelle et un effet éloigné dans le temps, ne peut s'accroître que peu à peu, en même temps que les facilités offertes par une société organisée pour unir dans l'expérience cette cause et cet effet. Ce n'est donc que peu à peu que les anticipations sur l'avenir peuvent devenir efficaces à conlre-balancer les impulsions immédiates.

§ 486. Des expériences devenues chaque jour plus nombreuses, plus variées, plus hétérogènes, plus complexes, à mesure que la civilisation progressant en fournit l'occasion, et développe les facultés requises pour les apprécier, tendent toujours à étendre les possibilités de la pensée et à diminuer la rigidité de la croyance : la variabilité (modificabUity) de la croyance s'accroît.

Comme il a été dit au paragraphe 253, <i l'évolution mentale, à la fois intellectuelle et émotionnelle, peut être mesurée par Téloignement à partir de l'action réflexe. » Dans l'action réflexe, qui est l'action des appareils nerveux qui effectuent des coordinations en petit nombre, simples et souvent répétées, l'état nerveux conséquent suit irrésistiblement l'état nerveux antécédent, et cela non-seulement parce que la décharge suit un canal parfaitement ouvert au passage, mais aussi parce

qu'il n'y a pas d'autre canal oîile passage soit également posas

sible. De ce degré, où la vie psychique est restreinte d^une manière automatique dans les limites les plus étroites, jusqu'aux degrés supérieurs, où la complexité nerveuse croissante permet une variété croissante d^actions, et rend possibles des combinaisons nouvelles, le processus se poursuit sans changer de nature ; et il se poursuit sans changer de nature à mesure que nous passons de Tétat de sauvage à celui d'homme civilisé. Car là où la yie fournit des expériences rares et peu variées, — là où la sphère restreinte où elle s'agite, ne laisse rien à soupçonner des nombreuses combinaisons de phénomènes qui se rencontrent ailleurs, la pensée suit irrésistiblement l'un ou Tautre des canaux en petit nombre que les expériences lui ont ouverts ; — elle ne peut être déterminée à prendre quelque autre direction, vu le manque d^autres canaux. Mais à mesure que la civilisation qui marche apporte à chaque homme des expériences plus nombreuses, aussi bien que des amas d'expériences acquises par d'autres hommes, dans le présent et dans le passé, les connexions d'idées multipliées qui en résultent impliquent des possibilités de pensée toujours multipliées aussi. Les convictions^ dans un grand nombre de cas, perdent leur fixité. D'autres causes que les causes auxquelles on a recours d'ordinaire deviennent concevables ; d'autres effets peuvent être imaginés, et il s'ensuit une variabilité croissante d'opinion. Cette variabilité d'opinion atteint son summum dans ces hommes soumis à une haute culture, dont les nombreuses expériences renferment de nombreuses découvertes d'erreurs, et dont la pensée est douée d'un pouvoir de représentation assez grand pour avoir habituellement présentes lesdiverses possibilités d'erreur, comme constituant une raison générale de chercher de nouvelles clartés et de soumettre leurs conclusions à une révibiou nouvelle.

Si nous parcourons du regard la série des différents modes de pensée que la civilisation présente^ en commençant par le

uvage, qui, frappé de l'idée imaginaire qu'un objet est un

charme ou un présage, reste ensuite fermement fixé dans cette croyance, et en finissant par l'homme de science dont les conmtions» inébranlables quand il a la conscience d*une évidence longuement accumulée^ sont cependant assez souples pour changer là où l'évidence, quoique abondante, n*est pas encore accablante ^ nous verrons comment une augmentation de liberté dans la pensée est simultanée à cette aptitude représentative supérieure qui accompagne les plus hauts degrés de l'évolution mentale.

§487. Outre qu'elle est relativement simple, relativement pauvre et relativement rigide, la pensée est encore marquée dans ses phases les plus humbles d'un autre caractère : elle est bornée à des conceptions concrètes : les conceptions abstraites lui sont impossibles.

Si on considère de nouveau ce qui a été dit plus haut, touchant l'ordre nécessaire des degrés ascendants qui vont d'un petit nombre de groupes restreints d'expériences à des groupes composés de ces premiers, dans lequel se distinguent des vérités d'une grande généralité, et ainsi de suite à des groupes de plus en plus étendus , on verra que là où les expériences sont simples et peu variées, les termes de la pensée doivent être des choses et des actions particulières. Ce n'est que quand des faits généraux présentés en commun par un grand nombre de faits particuliers viennent à être reconnus que des conceptions peuvent naître, ayant un caractère proportionnel d'abstraction; — des conceptions offrant cette particularité : que l'objet de la pensée n'est plus un objet ou une action, mais un trait commun à plusieurs. A un objet ou à une action rappelés au souvenir pour servir d'exemple à un attribut ou à un rapport,se joint la conscience d'un assemblage hétérogène au milieu duquel il se rencontre aussi : et il en résulte que cet attribut ou ce rapport tend à être dissocié dans la conscience de chacun des membres de l'assemblage. Une fois que ces abstractions du premier degré sont devenues familières, la possibilité d'une abstraction du second degré

{reabstraetion) se fait jour^ — la possibilité de recoo naître deè vérités plus abstraites, communes à plusieurs de ces vérités moins abstraites. Chaque pas en avant de cette sorte, qui, comme nous le voyons, implique un plus haut degré de représentation simple et de représentation double, est une plus complète émancipation de la conscience par rapport à ses états concrets primitifs. Les termes de la pensée ne sont plus des choses particulières et des actes particuliers accomplis par elles ; les caractères généraux des choses et des classes de choses sont conçus de plus en plus distinctement, considérés séparément des choses elles-mêmes, et les forces générales mises en jeu par elles sont conçues de plus en plus distinctement, considérées séparément des actions particulières.

Après une certaine période de ce progrès, la conception d'une proprtV/^ et d* une cati^e devient possible, d'impossible qu'elle était. Jusqu'à ce qu'un grand nombre de propriétés particulières aient été abstraites des choses qui les portent, rien de pareil à la conception d'une propriété en général, considérée séparément des propriétés particulières, ne pouvait être obtenu; et c'est seulement après qu'un grand nombre de causes particulières ont été séparées dans la pensés des classes d'actions qui leur servent d'exemples que peut se former quelque notion d'une cause en général.

11 sera évident par conséquent que la pensée primitive qui à chaque conséquent concret assigne un antécédent concret (si elle va jusqu'à lui en assiguer un), ne le fait pas par choix, mais par nécessité. Il faut qu'il y ait une accumulation d*expériences plus nombreuses, plus variées, plus hétérogènes ; — il faut qu'il y ait un accroissement graduel correspondant de l'organisation et de la faculté corrélative qu'a la pensée de se représenter les choses, avant que les ordres même les plus humbles de ces conceptions que nous distinguons comme scientifiques puissent être obtenus. Semblablement il est lair que les conceptions que nous distinguons comme reliuscs passent nécessairement par des échelons parallèlci.

Du démon^ qui est pensé par le saunage sous une forme aussi concrète que Tennemî contre lequel il combat, jusqu'à la conscience plus abstraite d'une puissance universelle, àlaquelle un petit nombre d'hommes dispersés sont parvenus, il y a un progrès que peut seul rendre possible le développement des facultés produit par la marche de la civilisation.

§ 488. Des expériences comme celles qui sont reçues par l'homme primitif ne fournissent que peu de données pour la conception de Yuniformité, qu'elle se manifeste dans les choses ou dans leurs rapports. La notion de ressemblance, qui nous paraît si simple, est une notion graduellement atteinte par ce processus de l'abstraction qui accompagne l'aptitude de la pensée à la représentation; et les impressions journalières que le sauvage éprouve ne fournissent les éléments de cette notion que très-imparfaitement et dans un petit nombre de cas.

De tous les objets environnants, — arbres, pierres, montagnes, pièces d'eau, nuages, etc., — la plupart diffèrent en grandeur, en forme, en couleur, ou de toutes ces façons à la fois, et peu se rapprochent assez de la ressemblance pour rendre la distinction difficile. Même entre les animaux de la même espèce, les différences sont d'ordinaire assez notables ; et même quand les individus ont le plus haut degré de ressemblance, il arrive rarement que, pendant leur vie ou après leur mort, ils se présentent dans des attitudes exactement les mêmes. Parmi les odeurs, les saveurs, les couleurs et les sons émis par des êtres vivants, il y a, il est vrai, des approximations étroites, mais il est rare qu'on ne puisse les distinguer les uns des autres. Ce n'est que dans un développement graduel des arts, qui accompagne les degrés ascendants de la civilisation, que se produisent des expériences fréquentes de lignes parfaitement droites, comportant une apposition complète ; elles fournissent ainsi les perceptions d'égalité et d'inégalité.

La vie sauvage est plus dépourvue encore d^expériences qui

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engendrent la conception de Tuniformité dans la succession. Les séquences observées d'heure en heure et de jour en jour, ne semblent rien moins qu'uniformes : leur différence est de beaucoup leur trait le plus apparent. Bien que les pierres qu'on lance et les flèches qu'on tire présentent certaines uniformités de séquence;— bien qu'après l'ascension il y ait la descente, et après le mouvement, le repos, les relations des phénomènes ne sont pourtant pas les mômes dans les deux cas ; les hauteurs atteintes, les courbes décrites, les temps employés sont évidemment dissemblables. Et puisqu'une relation générale ne devient, comme nous l'avons démontré, susceptible d'être pensée séparément du grand nombre des relations particulières qui la manifestent qu'à mesure que §e développe la faculté d'abstraction, ce n'est qu'à mesure que les expériences cultivent cette faculté que les uniformités de séquence^ même de nature simple, deviennent reconnaissables en tant qu'uniformités. La conception ne peut s'étendre que beaucoup plus tard aux séquences de plus longue durée, et à celles qui ont des antécédents et des conséquents plus complexes. Excepté danscertainsmouvementsmécaniques assez rares, il n'y a que peu de régularité dans les événements qui font l'objet d'expériences. Les animaux poursuivis à la chasse ne se conduisent pas deux fois de même exactement. Les individus de la tribu se conduisent plus ou moins diversement sous des conditions semblables, et chacun est plus ou moins changeant. Bien que chaque espèce de plantes fournisse ses fruits d'année en année à des époques peu différentes, cependant, en l'absence d'une mesure astronomique des saisons, une régularité comme celle qu'elles offrent n'est pas distinctement appréciable. Et les séquences astronomiques ellesmêmes, quoique offrant une grande régularité aux races civilisées qui ont enregistré et analysé les mouvements des corps célestes, n'en laissent pas voir une telle aux hommes non civilisés^ ce qu'il y a d'évident dans la ressemblance desmouinents quotidiens étant obscurci par leur dissemblance. En

sorte que^ si nous considérons la vie humaine primitive dans son ensemble, nous voyons que la multiformiti de séquence est, plutôt que Tuniformité de séquence, la notion qu'elle tend à engendrer.

Si, après ce regard sur les circonstances originelles où se trouve la race^ nous examinons les circonstances apportées par la civilisation^ nous verrons que c*est selon le degré où la pratique des arts développe Tidée de mesure que la conscience de Tuniformité peut s'éclaircir. Car ce n'est qu'après que Tusage d'instruments destinés à mesurer les longueurs a rendu familières les idées d'égalité et d'inégalité, que l'usage de grossiers moyens pour mesurer les intervalles de temps a donné les idées distinctes de durées égales et inégales, et que l'usage de la balance a rendu définie la conscience de poids égaux et inégaux ; ce n'est qu'alors que peuvent naître les matériaux nécessaires à la conception de l'uniformité d'actions et de séquences qui nous semble maintenant si naturelle.

Et si des uniformités particulières et des classes d'uniformités ne peuvent être dégagées qu'à mesure que^ dans le progrès de la civilisation et des arts, les généralisations et les abstractions se multiplient^ en même temps que se développeut les facultés capables de les saisir, la conception de l'uniformité en général, qui est une abstraction d'un grand nombre d'uniformités particulières , reste encore pendant longtemps impossible.

Ainsi la croyance à un ordre immuable, — la croyance en la loU qui est répandue maintenant parmi les hommes les plus cultivés dans toute l'étendue du monde civilisé, est uq# croyance dont l'homme primitif est absolument incapable. Il ne manque pas seulement des expériences qui lui fourniraient des matériaux pour cette conception, il est encore incapable de penser même une seule loi^ à plus forte raison la loi en général. L'aptitude indispensable de la pensée à la représentation ne peut être acquise que par l'hérédité des accroissements accumulés de cette faculté^ successivement organisés ;

et même maintenant elle n'est possédée à un haut degré que par une très-faible minorité.

§ 489. Le progrès que fait la pensée ou détermination (definiteness) est un des effets concomitanis de cette aptitude progressive à la représentation qui rend possible une extension croissante de la généralisation et de Fabstraction, et facilite les conceptions qui en résultent de rapports constants de coexistence et de séquence.

Les conditions fournies par la marche en avant de la civilisation, en rendant possible la notion d'uniformité, rendent en même temps possible la notion d'exactitude. Jusqu'à ce que les mesures de l'espace , du temps et de la force soient en usage, il n'y a rien qui puisse cultiver la conscience d'ajustement défini. Les ressemblances perçues par l'homme primitif atteignant rarement l'égalité parfaite que les arts nous mettent en état de réaliser, les idées d'exactitude et d'inexactitude ne diffèrent pas nettement pour lui. Et ce qui est vrai des attributs comparés, est vrai aussi et plus encore des rapports comparés. En l'absence de procédés pour mesurer le temps et la force, rien qui ressemble à des connexions spécifiques ne peut être établi entre les causes et les effets. Les seules connexions spécifiques observables sont celles qui unissent les attributs de chaque espèce d'animaux; et ces attributs eux-mêmes présentent des variations qui luttent contre la conception d'exactitude.

Conséquemment Tbomme primitif ne dispose que de peu d'expériences capables de cultiver en lui la conscience de ce que nous appelons vérité. Combien cette idée est jointe étroitement à la conscience que cultive en nous la pratique des arts, c'est ce que montre le langage lui-même. Nous disons une vraie surface aussi bien qu'une vraie théorie. L'exactitude indique la perfection d'un appareil mécanique aussi bien que le parfait accord entre les résultats de nos

'*uls. Bectitude, direction, droiture, sont des mots qui iiquent aussi bien aux affaires et à la conduite qu'aux

DÉVELOPPEMENT DKS CONCEPTIONS. 553

objets sensibles, et on appelle tortueuse aussi bien une politique mensongère qu'une ligne sans régularité. Les notions générales d'accord et de désaccord s'appliquent également à deux lignes dont on compare la longueur et à deux récits d'un événement; et par conséquent, en l'absence d'expériences qui nous fournissent cette notion générale, l'exactitude de la pensée et la précision du langage sont impossibles. L'habitude d'exprimer les choses d'une manière définie ne peut exister, pas plus que celle de contrôler les assertions, pas plus que le sens exact de la différence qui sépare la fiction et le fait.

§ 490. La crédulité est un accompagnement inévitable de cet état mental primitif : le scepticisme et le criticisme ne peuvent devenir habituels. Tant qu'il n'y a ni concepticîns générales claires ni conceptions abstraites claires, et tant que les idées de loi, de cause, de vérité sont encore rudimentaires, il ne peut y avoir que de vagues notions de probabilité et d'improbabilité. De telles notions ne se développent que parallèlement avec les notions que nous venons d'examiner.

Car, jusqu'à ce que des expériences multipliées aient rendu familiers certains rapports généraux, il ne peut y avoir dans la pensée rien qui puisse lutter contre un rapport anomal quelconque qui vient à être affirmé. C'est dans la proportion 011 les conceptions d'uniformité et de loi sont acquises qu'il peut se produire des conceptions opposées de choses en désaccord avec l'uniformité et la loi ; jusqu'à ce que la conscience de la causalité soit devenue distincte, il ne peut y avoir aucune antithèse distincte entre des événements ayant des causes connues et des événements n'ayant pas de causes connues : — ce qui est naturel, et qui est dans la suite regardé comme surnaturel, est cru avec une égale facilité.

Le criticisme par conséquent, même ce criticisme spontané qui distingue la vérité évidente de la fausseté évidente, ne devient habituel qu'autant que les pouvoirs intellectuels en général se développent, et inversement, le développement des

pouvoirs intellectuels implique Taide du criticisme. Et si rhabitude du criticisme spontané ne peut s'établir qu'autant que l'aptitude de la pensée à la représentation croit de son côté, cette habitude doit naître bien avant que l'aptitude du criticisme conscient et délibéré puisse être obtenue, puisque cette aptitude implique des expériences doublement représentées non-seulement d'uniformité, de loi, de cause, etc.^ mais aussi d'erreurs nombreuses qui ont été découvertes et des recherches méthodiques qui sont requises pour les découvrir.

§491. Dans les plus bas degrés de l'évolution mentale, l'imagination est faible, et elle prend de la force à mesure que s'étend le progrès intellectuel : c'est ce que nous avons déjà dit en avançant que chaque pas en avant du progrès intellectuel implique un accroissement de l'aptitude à la représentation. Ici cependant cette vérité doit être exposée en termes plus familiers, car c'est une idée courante que les races moins avancées sont douées d'imagination à un plus haut degré que les races plus avancées. Une de ces confusions de pensée^ qui est elle-même un exemple d'une insuffisance de la faculté représentative, se rencontre dans cette croyance : que la superstition implique une imagination active, et que le déclin de la superstition a pour cause la restriction de l'essor de l'imagination.

Cette confusion de pensée a été entretenue par l'opposition habituelle de la prose et de la poésie, du fait et de la fiction. Beaucoup d'ouvrages de littérature^ de ceux qui sont les plus répandus, étant remplis de récits connus pour faux ; et ces ouvrages, qui présentent des personnages, des aventures^ etc., purement fictifs, se trouvant par là distingués comme des fruits avoués de l'imagination, une association s'est formée entre l'idée d'imagination et l'idée de non-réalité : association d'où il résulte que l'imagination est puissante partout où la ^lité est faible ; et par conséquent qu'un peuple qui dévet^pe et admet en sa croyance les conceptions les plus

éloigaées de la réalité, manifeste ainsi la plus haute imagination. Après ce qui aété dit ci-dessus, toutefois, il seraévident que révolution mentale qui accompagne la civilisation rend imagination plus vive, plus exacte, plus compréhensive et plus rapide. Comme nous l'avons déjà montré, l'habitude de penser sous forme d'objets concrets, et les actes que les superstitions primitives nous montrent, sont un accompagnement nécessaire d'un développement mental rudimentaire; et, comme nous venons de le voir, la crédulité que supposent de telles superstitions ne peut décroître qu'autant que les expériences sont organisées en conceptions plus nombreuses, plus générales, plus abstraites, plus exactes, — conceptions dans lesquelles la quantité de choses imagées ou imaginées est plus grande et leur représentation relativement claire.

L'acceptation d'une proposition en désaccord avec un fait évident, implique ou une image mentale de la relation affirmée ou une image mentale de la relation connue avec laquelle cette affirmation est en désaccord, si faibles que l'incompatibilité de l'une avec l'autre n'est pas perçue. Si par exemple un cocher de fiacre, suivant l'habitude de ses pareils, au lieu de suivre deux belles rues larges qui sont à angle droit l'une de l'autre, suit un zigzag rectangulaire ayant la direction générale de la diagonale, sa croyance erronée que telle est la voie la plus courte, implique qu'il imagine assez faiblement les rapports d'étendue pour ne pas voir que la somme d'une série des lignes courtes du zigzag doit être égale à l'une des longues lignes, tandis que la somme de l'autre série des lignes courtes du zigzag doit être égale à l'autre longue ligne. Son erreur résulte non d'un excès, mais d'un défaut d'imagination. Et ainsi des autres cas. Un esprit superstitieux imagine si vaguement les choses merveilleuses qu'il entend rapporter que les contradictions qu'elles impliquent lui échappent; mais précisément dans la proportion où les objets et les actions sont clairement imaginéi avec tous leurs caractères, qualitaUfs et quantitatife, la diffU

^^cci

culte augmente de croire comme pouvant être rencontré ce qui est contraire à Texpérience, — et dans la même proportion la superstition est rejetée.

§ 492. Un nouveau trait du développement du pouvoir intellectuel semble mériter d'être rapporté ici. Comme continuation de la présente section, je signalerai une distinction d*une importance considérable, — celle qui existe entre Vimor gination reproductive (reminiscent) eiY imagination constructive.

Revenons à la doctrine : que le degré de l'évolution intellec* tuelle peut être mesuré par le degré d'éloignement à partir de Faction réflexe; rappelons-nous comment, dans l'action réflexe, les combinaisons des états psychiques sont limitées à celles que permettent les connexions organisées : nous verrons que, chez les hommes primitifs, l'imagination peut rarement dépasser la réminiscence, c'est-à-dire une limite fort étroite. Tant que les seuls canaux de la pensée sont ceux qui sont établis par des expériences relativement simples et d'espèces peu variées, les représentations ne peuvent guère être autre chose que la répétion des sensations dans leur ordre originel. Mais à mesure que les expériences croissent en nombre, en complexité et en variété, à mesure que se développent les facultés capables d'embrasser leurs représentations dans toute leur ampleur, toute leur multiplicité et toute leur diversité, à mesure aussi la pensée cesse d'être restreinte aux canaux établis. Quand la conscience est habituellement occupée par des agrégats très-complexes d'idées qui sont liées à d'autres agrégats de même sorte de façons très-diverses et par des liens assez lâches, la possibilité naît de les combiner autrement qu'elles ne sont données par l'expérience. Acquérant une liberté plus grande à mesure qu'elle atteint les phases les plus hautes de complexité et de diversité, la pensée acquiert une agilité telle qu'à l'aide des plus légères suggestions,— des plus légères impulsions venues de circonstances identelles, — ses états hautement complexes entrent dans combinaisons qui n'avaient jamais été formées jusque-là ;

et c'est ainsi qu'il résulte de là des conceptions que nous appelons originales.

Pendant les premières phases de l'évolution humaine, par conséquent, rimagination étant presque exclusivement reproductive, est presque incapable de développer des idées nouvelles. Dans la sphère qui sera plus tard celle de la littérature, son activité est bornée au récit des événements passés, et les générations s'écoulent après les générations sans inventions ni découvertes. Avec le progrès de la civilisation, des pensées originales se rencontrent de plus en plus fréquemment. La littérature et Fart ne sont plus entièrement reproductifs ; la connaissance, cessant de consister exclusivement en récits reçus des ancêtres, s*accro!t par l'addition de nouvelles vérités acquises par des imaginations originales, et Tindustrie, laissant là les procédés transmis autrefois sans modification d'âge en âge, marche à des procédés qui sont inventés avec une abondance croissante en corrélation avec des conceptions ignorées jusqu'à ce jour.

De rimagination reproductive, qui est la faculté la plus ancienne et la moins développée, nous passons donc chez les peuples les plus civilisés, à l'imagination constructive, — ou pour mieux dire chez un petit nombre d'hommes disséminés parmi les peuples les plus civilisés. Celle-ci, qui est la faculté intellectuelle la plus haute, est le fond de tous les ordres élevés de perfection intellectuelle. Et ici, il faut le reconnaître, nous pouvons voir combien est erronée une autre des notions qui ont cours au sujet de l'imagination. Au lieu que l'imagination constructive soit, comme on le suppose communément, un don particulier au poëte ou à l'auteur d'ouvrages de fiction, ou peut se demander si l'homme de science digne de ce nom, n'en possède pas une dose plus forte encore. La plus grande partie de l'imagination déployée dans la description de scènes et le récit d'aventures, en prose comme en vers, appartient à L'imagination reproductive, — extraordinairement vive peutôtre, et distinguée par l'émotion qui l'accompagne, mais

n'ayant encore qu*à un faible degré ce caractère constructif que supposent des réarraugements d'objets et d'actions semblables à ceux du kaléidoscope. Ce n'est que si nous nous élevons à ce point où, sous les dehors superficiels des choses, des personnes et des actions, on nous représente les particularités de caractère et les combinaisons de sentiments sans cesse changeantes oti^ces manifestations prennent leur source^ que nous saisissons en exercice l'imagination constructive à un haut degré. Et le pouvoir constructif de cette sorte d'imagination n'est pas probablement plus grand en degré (quoique fort différent en nature) que celui par lequel les vérités les plus importantes de la science sont découvertes, — les représentations simples et doubles impliquées dans la découverte de ces vérités étant encore plus éloignées des expériences sensibles.

§ 493. L'évolution intellectuelle, parallèle dans l'humanité à l'évolution sociale, dont elle est à la fois la cause et l'effet, est ainsi sous tous ses aspects un progrès de la puissance de représentation de la pensée. C'est parce qu'elles consistent en représentations plus étendues, plus définies, plus variées, plus implexes, que les conceptions de l'intelligence développée se distinguent de celles de l'intelligence non développée. Et c'est parce qu'elles ont ce caractère commun qu'il y a entre elles, dans toute la suite de leurs phases ascendantes, le consensus que nous avons décrit.

Ce n'est qu'autant que le progrès social amène des expériences plus nombreuses et plus hétérogènes que des idées générales peuvent se dégager des idées particulières, et que la faculté de les penser peut être acquise. Les relations constantes des phénomènes dans le temps, que le sauvage ne peut observer que dans des séquences rapides, ne peuvent être établies pour les séquences lentes avant que la société soit organisée. Avant ce moment donc, l'aptitude de la pensée à la représentation, nécessaire pour embrasser de longues iodes et les connexions de phénomènes qu'elles présentent.

De trouve point de matière pour s'exercer. L'extension des expériences, produisant des associations d'idées plus abondantes et plus variées, diminue la rigidité de la croyance en multipliant les possibilités de pensée ; et cette plasticité croissante de la pensée qui accompagne l'aptitude croissante à la représentation continue^ à mesure que la civilisation se développe, à rendre les croyances plus modifiables^ — hâtant ainsi les changements intellectuels et sociaux. Le progrès dans l'aptitude de la pensée à la représentation rend possible un progrès dans la faculté d'abstraction ; des propriétés particulières et des relations particulières deviennent concevables séparées des choses qui les manifestent ; ensuite les conceptions de propriété en général et de relation en général deviennent concevables, et, à mesure qu'elles deviennent plus claires^ il devient plus facile de penser les choses suivant la manière scientifique comme des résultats de forces agissant sous des conditions déterminées. Parallèlement à la faculté d'abstraire, marche en avant la faculté de reconnaître les uniformités, — celles-ci n'étant reconnaissables que quand les relations essentielles sont abstraites de leurs simultanés non essentiels ; et plus les uniformités reconnues se multiplient, plus la conception de l'uniformité elle-même, qui conduit à la conception de loi universelle, devient possible. L'habitude de démêler les ressemblances de connexion du milieu des phénomènes qui les voilent nous fournit une appréciation de l'accord exact : — les notions d'uniformité et de conformité agissent et réagissent l'une sur l'autre, et ainsi se développe Tidée de vérité, simultanément à l'idée de correspondance. Jusqu'à ce que le fait, considéré comme une coïncidence entre unejrelatiou établie et une relation que Ton voit exister^ ait été clairement distingué de la fiction dans laquelle la coïncidence a été contredite ou n'a pas été montrée du tout; jusqu'à ce que l'babitude se soit établie de faire des comparaisons pour contrôler la coïncidence affirmée, Tbabitude de douter ne peut naître : le criticisme et le scepti*

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