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CHAPITRE IV

§ 49i. Avant de donner une esquisse du développement émotionnel qui accompagne, comme le développement intellectuel esquissé dans le chapitre précédent, révolution sociale , nous devons considérer les dilTérentes façons dont les ôtres humains influent les uns sur les autres. Outre les effets que les signes et les mots consciemment employés leur permettent d'exercer sur rintellect les uns des autres, il y a des effets plus profonds dans leur origine, bien plus puissants, et en un sens plus importants qu'ils produisent inconsciemment sur la sensibilité les uns des autres par les manifestations physiques qui accompagnent les sentiments. La première classe d'effets opérés par le langage proprement dit, n'est pas ce qui nous occupe ici ; mais nous devons brièvement expliquer la seconde classe, c'est-à-dire les effets opérés par ce qui est appelé métaphoriquement le langage des émotions.

Déjà dans les data de la psychologie, dans les chapitres sur <f la stimulation nerveuse et la décharge nerveuse » et sur « l'aestho-physiologie, nous avons posé les bases des interprétations dont nous allons avoir besoin. Nous n'aurons plus qu'à appliquer aux cas particuliers les principes posés à ce moment en général*.

La conception exposée dans ce chapitre remonte toutefois à une date plus

éloignée que la première partie de cet ouvrage. Elle est indirectement impliquée

dans un essai sur u la Ueauté personnelle, » publié pour la première fois en 1853,

aussi dans un autre essai sur u la Grâce,» de la même année. Elle est clairement

quéc au §200 de la première édition de cet ouvrage, publiée en 1855. Dans les

U sur c rOrignc et la fonction de la musique » et sur a la Physiologie du rire. »

§ 495. Tout sentiment, périphérique ou central, — sensation ou émotion, — est le simultané d'un ébranlement nerveux et le résultat d'une décharge nerveuse qui a sur le corps deux effets, l'un général, l'autre particulier.

Voici quel est, comme on l'a expliqué plus haut, l'effet général. Le mouvement moléculaire dégagé par un stimulus quelconque dans quelque centre nerveux que ce soit, tend toujours à s'écouler le long des lignes de moindre résistance dans l'étendue du système nerveux, excitant d'autres centres nerveux et suscitant d'autres décharges. Les sentiments de tout ordre, modérés aussi bien que violents, qui d'instant en instant s'élèvent dans la conscience, sont les corrélatifs d'ondes nerveuses qui sont sans cesse engendrées et sans cesse répercutées dans l'étendue du système nerveux, la décharge nerveuse perpétuelle constituée par ces ondes perpétuellement engendrées affectant à la fois les viscères et les muscles, volontaires et involontaires.

En même temps chaque espèce particulière de sentiment, — sensation ou émotion, — étant localisée dans un appareil nerveux spécialisé qui a des relations déterminées avec certaines parties du corps, tend à produire sur le corps un effet qui est particulier. La particularité peut être très-simple et constante, comme dans l'éternument, ou elle peut être complexe et variable dans de larges limites, comme dans les actions qui expriment la colère. Mais, toutes réserves faites, il est incontestable qu'il y a une certaine spécialisation de la décharge qui communique un certain caractère distinctif aux modifications corporelles par lesquelles chaque sentiment est

accompagné.

Par conséquent, dans l'étude du langage des émotions, nous avons à reconnaître deux classes d'effets, — ceux de la décharge diffuse, et ceux de la décharge restreinte. Et de

publiés l'un en 1857 et l'autre en 18C0. des applications parlieulières de cette .

conce|4ion ont clé élabories. ki, en revenant k celle concepUou, je l'ai dévelopi)éc J

sous une fornae plus syslémalique, et je lui ai donné de nombreuses extensions.

plus, cette seconde classe doit être distinguée en deux autres, les effets indirects et les effets directs, — les uns ayant lieu sans motif, et les aulres se manifestant par des actions soumises à Tempire d'un motif.

§ 496. La décharge diffuse, qui accompagne un sentiment de quelque espèce que ce soit, produit sur le corps un effet qui indique simplement Texistence à\\n sentiment, sans dé- .sigalion de son espèce, — l'effet par exemple de l'excitation musculaire. Du léger frémissement causé par un attouchement chez une personne endormie, jusqu'aux contorsions de l'angoisse et aux bondissements de la joie, il y a une relation reconnue entre la quantité de sentiment, agréable ou désagréable, et la somme de mouvement engendré. Si nous négligeons pour un moment les différences, nous voyons que, en raison des décharges nerveuses qu'ils impliquent tous, les sentiments ont le caractère commun de causer une action corporelle dont la violence est en proportion de leur intensité. Nous voyons le choc des dents, le renversement des traits, la contraction des poings, accompagner les douleurs corporelles aussi bien que la rage. Les cheveux se dressent dans la colère aussi bien que dans le désespoir. On danse de joie comme on piétine de colère ; on ne peut pas plus rester en place dans la détresse morale que dans rexaltation délicieuse. Si nous voulons comprendre combien cette relation générale est essentielle, nous n'avons qu'à nous souvenir qu'elle est manifestée par tout le règne animal. Par la violence de ses mouvements dans le combat ou dans la course, nous jugeons qu'un animal est sous l'empire d'un sentiment violent d'une espèce quelconque ; que ce soit de la souffrance, de la colère ou de la terreur, ou que ce soit, comme quand les mouvements sont des bonds superflus et des courses circulaires, un sentiment de plaisir.

Parmi les muscles habituellement excités par des décharges uses, se trouvent ceux des organes vocaux, — à la fois

» muscles respiratoires et les muscles qui contendent le

larynx. De là ce fait que le sentiment en général, sans dis* tinction de nature^ est d'ordinaire indiqué par des sons qui sont d^autant plus forts qu'il est plus violent. Les cris qui accompagnent la souiFrance corporelle ne peuvent être distingués en eux-mêmes de ceux qui accompagnent la douleur de l'âme , et il y a des cris d'angoisse, comme il y a des cris de volupté. L'anxiété s'exclame aussi bien que la joie ; et souvent les bruits que font les enfants dans leurs jeux laissent leurs parents dans le doute si c'est le chagrin ou le plaisir qui en est la cause. En conformité avec la même loi^ il suit que les sons qui se produisent en même temps que les sentiments, diffèrent des sons ordinaires non-seulement en éclat, mais encore en hauteur, — s'écartant des tons moyens d'une manière plus marquée à mesure que le sentiment s'accroît. Ici encore on doit remarquer que le rapport est manifesté parles animaux. Les sons qu'ils font entendre sont toujours signes de la présence d'un sentiment, agréable ou douloureux, et ils varient de même avec le sentiment en intensité et en hauteur.

§ 497. Si le trait le plus remarquable de la décharge diffuse, qui accompagne un sentiment de quelque nature qu'il soit, est qu'elle produit une contraction proportionnée en force à l'intensité du sentiment, il en est un autre moins saillant, à savoir que^ toutes choses restant égales, elle affecte les muscles en raison inverse de leur importance et du poids des parties auxquelles ils sont attachés^ et par là elle [fournit une indication complémentaire de sa quantité. Supposez qu'une onde faible d'excitation nerveuse se propage uniformément dans le système nerveux, la part de cette onde qui se déchargera sur les muscles signalera davantage son efiTet là où la somme d'inertie à vaincre sera le moins considérable. Les muscles qui sont gros et qui ne peuvent manifester les états d'excitation où ils sont amenés qu'en faisant mouvoir les jambes ou d'autres masses pesantes, ne fourniront de signes ; tandis que les petits muscles et ceux qui pe

se mouvoir sans avoir à surmonter de résistauce considérable, répondront visiblement à cette onde faible. Il s'ensuit nécessairement un certain ordre d*excitation pour les muscles, servant à marquer la force de la décharge nerveuse et du sentiment qui raccompagne.

Observons d'abord comment les animaux qui nous sont le plus familiers, nous fournissent des exemples de cette vérité. Dans un chien encore au repos, les muscles qui meuvent la queue de côté et d'autre, sont de ceux qui peuvent produire un mouvement perceptible après la plus petite résistance ; et aussi un léger mouvement latéral de la queue est l'indication la plus visible d'un léger sentiment agréable. De même, dans le chat, la mobilité relative de la queue le rend capable de fournir, dès l'abord, l'indication du sentiment naissant, — sa plus ou moins grande élévation étant un signe de plaisir, et les battements qu'elle exécute de côté étant un signe d'inquiétude. Dans le cheval, nous voyons que le renversement des oreilles, qui sont l'une des parties les plus mobiles de son corps^ est une marque presque immédiate d'irritation, qui va être sans doute suivie sur-le-champ d'une ruade. Il en est de même des mouvements de queue d'un petit oiseau et du hérissement de la huppe d'un perroquet.

Dans l'homme, cette loi fournit des exemples plus variés. D'abord, c'est parce que les muscles de la face sont relativement petits^ et sont attachés à des parties plus faciles à mouvoir, que la face est un si bon indice de la quantité du sentiment, — ses indications se trouvant exceptionnellement faciles à lire grâce à l'absence de poils. Observons les faits. Les différences qualitatives des contractions des muscles faciaux mises de côté, nous inférons de leurs différences quantitatives des différences dans l'intensité des sentiments. Un visage parfaitement tranquille est regardé comme signifiant l'absence de sentiment, supposé que nous n'ayons aucune raison pour soupçonner la dissimulation qui résulte d'un arrêt intentionnel des mouvements naturels. Une contraction très-légère

de ces muscles avec un plissement des angles extérieurs des yeux, jointe peut-être à un mouvement à peine perceptible des muscles qui allongent la bouche, implique Texistence d'une onde faible de sentiment agréable, due peut-être à une pensée passagère. Que le plaisir augmente, le sourire se dessine, et, s'il continue à croître, la bouche s'entr'ouvre, les muscles du larynx et des cordes vocales se contractent, et les muscles relativement étendus qui gouvernent la respiration étant mis en jeu, le rire apparaît. Si l'excitation devient encore plus forte dans les effets de la décharge nerveuse qui se dégage, le même ordre général sera suivi : les mouvements de la tête et ceux des mains, qui sont facilement exécutés, viennent avant ceux des jambes et du tronc, qui demandent plus de force. En sorte que l'intensité du sentiment agréable, sans égard à sa nature, se trouve indiquée non-seulement par la quantité de contraction musculaire, mais encore par sa distribution. Il en est de même du sentiment pénible. Négligeons pour l'instant la dissemblance des combinaisons de contractions, qui ont, comme nous le verrons une cause différente ; les marques de déplaisir que la face fournit nous montrent une gradation parallèle. Un léger rapprochement des sourcils est reconnu comme un signe d'ennui. S'il va jusqu'au froncement, on comprend aussitôt qu'il révèle une contrariété positive. Joint maintenant à des contorsions de la bouche, et peut-être à ces actions des muscles temporaux qui font que les dents s'entre-choquent, il dénote la colère. Et alors, bien que les muscles vocaux et respiratoires subissent une action différente de celle qu'ils subiraient sous l'effet d'un sentiment agréable, cependant la loi est la même , car ils trahissent des excitations plus fortes par les mouvements de masses plus grandes. Quand, enfin, on arrive à la fureur, les effets produits sur les membres et le corps en général, maintiennent le parallélisme. Il en est de même au fond des autres formes de sentiment désagréable. Qu'il s'élève d un simple pincement Jusqu'à la douleur corporelle la plof

5fi8 COROLLAIRES.

aiguë, ou qu'ail parcoure les gradations qui mènent du regret au chagrin poignant, nous voyons que, à commencer par les petits muscles faciaux, les souffrances positives et émotionnelles affectent progressivement des muscles plus nombreux et plus considérables , pour finir peut-être par exciter le rire hystérique ou sardonique et de violentes contorsions.

On trouvera une vérification de ce principe général, si Von observe qu'il explique une autre série d'indications qui n*est pas du tout explicable dans Thypothèse courante : que ces muscles de la face qui trahissent le sentiment ont été spécialement destinés à Vexpression. Je veux parler des indications des états spirituels fournis par les mouvements des mains et des pieds. Battre du tambour avec ses doigts sur la table est une marque d'impatience reconnue ; et souvent un état de plaisir, dépassant à peine l'équilibre indifférent^ est trahi par un mouvement des doigts de même nature, mais plus doux. Maintenant tirailler et déchirer quelque chose qu'on tient à la main, un gant par exemple, trahit souvent une agitation qui n'est point visible autrement. Faire claquer ses doigts est encore une action musculaire facile qui indique souvent un flot d'esprits joyeux qui ne trouve pour le moment aucune autre issue. Ce rapport se retrouve dans les mouvements des pieds. Balancer le pied libre quand les jambes sont croisées Tune sur l'autre, exprime une bonne humeur générale et quelquefois l'impatience, — impatience qui, allant jusqu'à la contrariété, se révèle par un battement de pied rapide sur le plancher. Dans ces cas d'expression du sentiment par les mouvements des extrémités, le même principe commun se confirme, h savoir : que les muscles que l'on rencontre le moins de résistance à mouvoir trahissent les premiers l'excitation qui s'élève.

§ 498. Des décharges diffuses ou non restreintes, passons aux décharges restreintes. Les effets spéciaux qu'ils produisent sont dus en partie aux relations établies dans le cours de i'ëvolution entre des sentiments particuliers et des séries

particulières de muscles mis ordinaire ment en jeu pour leur satisfaction^ et dues en partie aux relations proches de celles* là qui unissent les actions musculaires et les motifs conscients existant au moment même.

C'est par la décharge restreinte résultant de connexions nervo-musculaires héritées que lo langage naturel de Tune des classes les plus importantes de sentiments est différencié de celui d'une autre classe. Car la décharge restreinte, qui indique extérieurement un sentiment particulier quelconque^ est une décharge qui excite parlielleraent les muscles que ce sentiment emploie pendant son action positive. Dans le § 213 on a remarqué que l'état émotionnel provoquant une action d'une nature quelconque, est une excitation partielle des sentiments qui accompagnent une action de cette nature ; et on a donné pour raison que cela est montré par le langage naturel des sentiments. « La crainte, quand elle est forte^ s'exprime par des cris, des efforts pour échapper, des palpitalions, des tremblements ; et ces manifestations sont précisément celles qui accompagnent la souffrance réelle du mal redouté. La passion destructive se montre aux yeux par une tension générale du système musculaire, par des grincements de dents et le mouvement en avant des ongles, par la dilatation des yeux et des narines, par des grondements ; et ce ne sont là que les formes affaiblies des actions qui accompagnent le meurtre de la proie. )> Il nous reste ici à spécifier plus complètement les actions indiquées de la sorte, et à désigner comment l'expression des passions dans les êtres humains est expliquée par elles.

Dansl'étendue durègne animal, les sentiments désagréables sont le plus fréquemment et le plus diversement excités pendant l'antagonisme. Dans les types d'animaux inférieurs, l'antagonisme implique d'ordinaire le combat avec toutes ses contentions et ses souffrances. Bien que dans l'homme il y ait bien des sources de sentiments pénibles autres que l'antagonisme, et bien que l'antagonisme lui-même ne se termine par

le combat que quand il est poussé à l'extrême, cependant, comme parmi les types inférieurs d'où nous dérivons, l'antagonisme est l'accompagnement le plus commun et le plus notable du sentiment pénible, et comme il continue à l'accompagner très-généralement dans la race humaine^ une relation s'est établie dès l'origine entre le sentiment pénible et les actions musculaires que l'antagonisme entraîne d'ordinaire. De là ces simultanés extérieurs du sentiment pénible qui constituent ce que nous appelons son expression, et résultent de contractions musculaires naissantes de l'espèce de celles qui accompagnent le combat réel.

Mais comment cela explique-t-il la première marque et la plus générale du sentiment pénible, — le froncement des sourcils? Qu'ont à faire l'antagonisme et le combat avec cette corrugation du sourcil, qui, quand elle est légère, peut indiquer une souffrance insignifiante ou une petite contrariété, et qui, quand elle est accentuée, peut avoir pour cause une douleur corporelle intense, ou un violent chagrin, ou une extrême colère ? La réponse à ces questions n'est pas évidente; mais, quand elle sera trouvée, elle sera satisfaisante.

Si nous voulons voir un objet éloigné en plein soleil, nous nous aidons en mettant notre main au-dessus de nos yeux; et sous les tropiques, cette atténuation de la lumière dans l'œil, destinée à obtenir plus de netteté dans la vision, est bien plus nécessaire qu'ici. Dans l'absence de l'ombre fournie par la main ou par un chapeau, l'effort pour voir clairement sous un soleil éclatant est toujours accompagné de cette contraction des muscles du front qui abaisse le sourcil et l'étend en avant, les faisant servir ainsi au même usage que la main. L'usage d'un fourreau de bois à coulisse pour le télescope, destiné à garantir l'objectif contre la lumière latérale, et spécialement contre les rayons du soleil, donne le sens de la contraction des sourcils quand la réverbération empêche la vision . Maintenant, si nous songeons que, pendant les combats des animaux supérieurs, qui exéculenl divers mouvements d'attaque

el de défense, le succès dépend, dans une large mesure, de la rapidité et de la clarté de la vision ; — si nous nous rappelons que Tadresse d*un tireur d'armes se révèle en partie par sa faculté de découvrir instantanément le signe d'un mouvement près d'avoir lieu, de façon qu'il puisse se préparer ou à s'en garder ou à s'en servir pour l'offensive, — et que chez les animaux, comme par exemple chez deux coqs combattant, l'attention avec laquelle ils se surveillent l'un l'autre, montre combien il leur est important de deviner promptement les mouvements l'un de l'autre, il sera évident qu'une légère amélioration de la vision, obtenue par un moyen d'écarter de l'œil les rayons du soleil, peut être souvent d'une grande importance, et là où les combattants sont presque égaux, déterminer la victoire. 11 n'y a vraiment pas besoin d'inférer ces choses à priori^ car nous 'en avons une preuve à posteriori : dans les assauts, c'est un désavantage reconnu que d'avoir le soleil de face. De là nous pouvons inférer que, pendant l'évolution de ces types dont l'homme est le plus immédiatement rhéritier, il doit être arrivé que les individus dans lesquels la décharge nerveuse, accompagnant Texcitatiou du combat, causait une contraction extraordinaire des muscles du front, avaient le plus de chances, toutes choses restant égales, pour remporter la victoire et pour laisser une postérité, — la survivance des mieux doués tendant à établir et à accroître cette particularité chez leurs descendants. On peut trouver un appui pour cette induction dans ce fait : que le mâle du singe anthropoïde le plus formidable, qui a des dents canines presque égales à celles du tigre, avec des mâchoires et des muscles temporaux proportionnés, est remarquable par une énorme crête osseuse supra-orbitaire, au-dessus de laquelle il étend, dit-on, lorsqu'il est irrité, un pli de peau couvert de poils : produisant ainsi un froncement, — c'est-à-dire une ombre efficace. Mais pourquoi cette marque de courroux serait-elle aussi une marque de douleur, physique ou morale? Ne pouvons-nous pas répondre que, puisque les douleurs physiques

et morales sont, dans la vie des animaux inférieurs et dans celle de l'homme, liées d'une manière indissoluble aux autres faits qui accompagnent le combat, leurs effets physiologiques sont enchevêtrés avec les effets physiologiques du combat ; si bien que la douleur, non moins que le courroux, vient à exciter en grand nombre ces actions musculaires qui se sont à l'origine établies d'elles-mêmes pour favoriser le succès dans la lutte ? Les lois de l'association justifieront, je pense, cette conclusion.

Un autre trait de la colère, dont la signification physiologique n'est pas au premier abord évidente, est la dilatation des narines. Mais puisque le combat implique une grande dépense de force; puisque une grande dépense de forces exige une rapide aération du sang ; et puisque cela nécessite nonseulement que les poumons soient mis en activité, mais aussi que les voies aériennes soient bien ouvertes, il doit arriver qu'une distribution de la décharge nerveuse la portant sur les muscles dilatateurs des narines, doit donner un avantage, et doit être, toutes choses restant égales, développée par la survivance des mieux doués. Nous comprendrons clairement l'utilité d'une telle relation nervo-musculaire si nous nous souvenons que quand, pendant le combat, la bouche est remplie par une partie du corps de l'adversaire qui a été saisie, les narines deviennent le seul passage qui puisse servir à la respiration, et qu'alors leur dilatation est particulièrement utile.

Que l'entre-choquement et le grincement des dents et le retrait des lèvres sont des marques de colère établies de la même façon, c'est une remarque qu'il est à peine besoin de faire ; car ces mouvements résultent évidemment d'excitations inférieures en degré, mais semblables en nature à celles par lesquelles les animaux au-dessous de l'homme et les hommes eux-mêmes exécutent le combat. La même vérité s'applique à la contraction des poings.

§ 499. On montrerait sans difficulté que les expressions

urnies par la voix des passions destructives s'expliquent do

la même manière. Nous avons vu qu'avant de s'élever à un haut degré, la décharge diffuse excite parmi les autres petits muscles ceux qui mettent en jeu Tappareil vocal^ et qu'eusuite, à mesure que la décharge devient plus forte, les sons deviennent non-seulement plus forts, mais encore plus divergents de la hauteur moyenne. Ces tendances une fois données comme résultant nécessairement de la structure nervo-musculaire, elles se développeront et se modifieront de manière à servir la préservation individuelle. De là Texplication du grognement. Dans un animal comme le chien, qui a à se défendre contre d'autres animaux de mémo race^ supposons seulement une tendance automatique à produire un son quand une émotion s'élève ; dès lors un individu dans lequel la décharge nerveuse affecte les muscles vocaux de manière à provoquer dans le larynx un ton d'une profondeur inaccoutumée, et excite ainsi dans un chien approchant l'association établie par l'expérience entre un ton profond et un coup reçu d'un adversaire furieux^ un tel individu produira l'alarme dans le chien approchant. En écartant ainsi d'autres chiens, particulièrement quand il dévore une proie, cet individu profitera ; la tendance et l'aptitude à produire un son bas dans de telles occasions s'augmenteront dans sa postérité ; et le grognement deviendra un signe bien établi et bien compris de colère, — qui servira enfin d'une manière consciente comme d'une menace.

Dans l'homme, des relations alliées à celles-là existent évidemment. Nous avons les mots de ce grognement » et de ft grondement,» qui servent communément à décrire Texpression vocale d'une colère plus ou moins décidée. Les jurements prononcés avec une passion profonde, sont prononcés sur le ton de la basse profonde. Une imprécation, murmurée entre les dents, est toujours sur un ton bas. Et dans les foules, l'indignation se fait jour d'ordinaire par des grognements.

Que la colère s'exprime aussi vocalement par des notes aiguës est un fait dont la vérité est hors de doute. Comme on^

574 corullaiuf:s.

Ta déjà dit, une onde naissante de sentiment, causant une tension croissante dans les muscles, peut ajuster Tappareil \ocal à des tons d'une hauteur croissante ou d*une profondeur croissante, — impliquant les uns et les autres une tension musculaire d'autant plus forte que la distance à partir du médium est plus grande. Par conséquent Tun ou Tautre extrême peut être produit; et souvent on quitte subitement Tun pour Tautre. La raison probable pour laquelle la colère à son début se sert des tons les plus bas» et emploie quand elle devient violente les tons les plus hauts, est que les tons les plus bas au-dessous de la voix moyenne sont émis avec moins d'efforts que les tons les plus élevés au-dessus d'elle ; et que par conséquent, impliquant un excès plus grand de décharge nerveuse, les tons les plus élevés sont naturels à la passion la plus violente. Une nouvelle raison de croire qu'il en est ainsi est que la même opposition subsiste dans les autres sentiments ; — que, tandis qu'un grognement implique une douleur corporelle ou morale qui n'est pas intense, l'intensité de l'une ou l'autre douleur est impliquée par un cri ou une note aiguë.

Des explications voisines peuvent être données des phénomènes du timbre, qui complique encore les manifestations vocales du sentiment. La qualité de la voix qui caractérise un état calme, est celle qui est produite par les cordes vocales dans un état de relâchement relatif; et le caractère plus sonore des tons qui expriment un sentiment plus fort, finissant à la longue par ce retentissement métallique qui indique une grande passion, implique une tension croissante des cordes vocales.

§ 500. Outre ces caractères divers du langage des émotions, en tant que causé physiologiquement d'abord par des décharges nerveuses diffuses, ensuite par des décharges nerveuses restreintes, non dirigées d'une manière consciente, il y en a d'autres produits par des décharges nerveuses restreintes dirigées par des motifs délibérés. Ceux-ci compliquent

LAN(iAliK DES ÉMOTION.-. 575

souvent les maDifcstations émotionnelles et en rendent l'interprétation plus difficile. Je veux parler plus particulièrement de ces restrictions intentionnellement apportées aux actions des organes externes dans le dessein de cacher ou de déguiser les sentiments. Les sentiments secondaires qui provoquent cette dissimulation ont un langage qui leur est propre ; ce langage est dans bien des cas lu avec facilité, môme par les intelligences ordinaires, et les hommes de pénétration rapide savent le lire dans des cas où il est comparativement fort discret.

Quelques-uns des plus communs d'entre ces caractères sont ceux auxquels les mains prennent part. Souvent une agitation qui ne se montre pas clairement sur le visage, se trahit par de faibles mouvements des doigts : — on roulera et on déroulera, je suppose, le coin d'un tablier. Ou bien encore un état de mauvaise honte \ assez bien cachée d'ailleurs, est indiqué par la difficulté évidente que Ton éprouve de trouver une position pour ses mains, Semblablement la douleur ou la colère, dont les signes ordinaires sont consciemment supprimes, peuvent être indiquées par les poings, qui se serrent. Dans les mouvements de la physionomie elle-môme, on rencontre quelques modifications de même origine. Ce fait, que la compression des lèvres accompagne souvent la colère quand elle n'est pas violente, a probablement sa cause originelle dans un effort qu'on fait pour s'empôcher de retirer les lèvres en arrière et de montrer les dents, mouvements qui sont spontanés dans la colère naissante. Et de plus, il semble probable que ces tiraillements des muscles faciaux qui trahissent quelquefois l'agitation, résultent d'insuccès momentanés dans l'effort que nous faisons pour empocher les actions musculaires appropriées aux sentiments présents. Nous trouvons une forme de ce langage naturel secondaire du sentiment, qui naît d'efforts tentés pour voiler le langage naturel primitif, dans certains rapports entre la position des yeux et celle de la tête.

* En français dans le icxte.

Quand nous regardons un objet placé près de nous, de côté, rajustement nécessaire du regard est obtenu^ partie en tournant la téte^ partie en tournant les yeux, les deux mouvements restant Tun par rapport à Tautre en proportion à peu près régulière. Des mouvements exécutés suivant cette proportion deviennent donc Taccompagnement naturel de la curiosité franche. Si maintenant on désire voir quelque chose d'un côté du champ visuel sans laisser supposer qu'on voit cet objet, on éprouve une tendance à empêcher le mouvement si apparent de la tête et d'exécuter l'ajustement exigé entièrement avec les yeux, qui se trouvent par conséquent tournés tout à fait d'un seul côté. Ainsi, quand les yeux sont tournés d'un côté, tandis que le visage est tourné de l'autre, nous obtenons le langage naturel de ce que nous appelons le caractère sournois '.

§801. Il est une nouvelle série de complications que j'ai laissée tout à fait sous silence : d'abord, parce qu'elle aurait jeté de la confusion dans mon exposition, si je l'avais mentionnée plus tôt; ensuite parce que, ayant une origine trèsdifférente, elle tombe sous une loi différente et presque opposée. Je veux parler des effets opérés par les sentiments sur le système vasculaire, sur l'afflux de sang qui s'ensuit dans les centres nerveux, et sur la genèse d'énergie neryeuse qui en résulte. Dans des cas nombreux, les effets secondaires produits de la sorte agissent en sens contraire des effets cidessus décrits, et il n'est pas rare qu'elle les change du tout au tout.

L'action refrénante du nerf vague sur le cœur, semble être la cause dominante de ces complications. Quand le sentiment est très-intense, qu'il soit corporel ou mental, agréable ou

* Plusieurs exemples de ce fait sont fournis par les portraits du temps de la Restauration et des temps qui suivirent. Les peintres de portraits désiraient alors écarter toute apparence de formalisme, et tentaient d*oblenir le pittoresque par une distribution asymétrique particulièrement dans les attitudes de la tête et des yeux. Mais, ne reconnaissant pas cette loi d'asymétrie normale, ils choisirent le plus

lYent des dispositions qui donnaient à leurv sujets Texpression sournoise.

pénible, — le nerf vague surexcité arrête Faction du cœur et cause la syncope. Nous voyons ici que^ par suite de Farrét soudain du cours du sang dans le cerveau et la cessation soudaine des décharges nerveuses, les muscles se relâchent et le corps tombe ; le sentiment, au lieu de causer un accroissement dans Faction musculaire, paralyse les muscles entièrement. Cette explication du cas extrême bien comprise, Fexplication des autres cas devient facile. Quand un sentiment violent agissant sur le nerf vague n'arrête pas absolument le cœur, mais le fait seulement battre plus lentement et plus faiblement, ou les deux à la fois, il doit en résulter une prostration musculaire qui est plus ou moins grande, selon que Feffet produit sur le cœur est plus ou moins grand. Et ainsi il doit y avoir un conflit entre Fexcitatiou directe du système musculaire par une décharge qui augmente avec le sentiment, et le relâchement indirect de ce même système causé par l'affaiblissement de la circulation dans les centres nerveux et dans les muscles eux-mêmes.

Deux classes de manifestations extérieures se trouvent ainsi expliquées. La première et la plus simple est la diminution de la force. La prostration causée par un grand chagrin» Fënervement qui suit Fextrême désespoir, Finertie presque absolue que produit Fépouvante, sont des exemples de cet effet. C'est un effet qui se manifeste aussi bien par la perte de la force des muscles vocaux que par la perte de toute autre force. Car, tandis qu'au moment oîi ces passions n'ont pas encore trop arrêté Faction du cœur, elles s'expriment par des cris et des gestes, quand la prostration du cœur se produit, il y a faiblesse de la voix en même temps que disparition générale des forces. L'autre classe de manifestations, souvent simultanée à celle-là, se rencontre dans les tremblements que de violentes émotions provoquent. Que la cause générale de ce nouveau trait est la même, c'est ce que nous verrons si nous nous rappelons que le tremblement est une marque d'une disparition de la décharge nerveuse dépensée ailleurs. Habi-

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