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CHAPITRE V

§ 503. Si nous étudions les habitudes des animaux de différentes espèces, en vue de découvrir ce qui fait que les individus de certaines espèces vivent séparément, et que ceux de certaines autres vivent ensemble^ nous trouvons deux groupes de causes qui s'unissent ou s'opposent de différentes façons et à différents degrés. Il est deux fonctions de la plus haute généralité, la conservation de Tindividu et la conservation de la race, auxquelles toutes les autres fonctions particulières sont subordonnées. Chacune de ces deux fonctions détermine pour sa part si les habitudes seront solitaires ou sociales {gregarious)^ ou en partie solitaires, en partie sociales. Car selon les circonstances où se trouve Tespèce sous le rapport de la nourriture et de la propagation, elle tire avantage tantôt de Tune de ces habitudes^ tantôt de l'autre, tantôt même de leur adoption alternative. Un petit nombre d'exemples éclairera ce qoe j'avance.

Un animal d'une espèce vivant de proie, qui saisit et met à mort ses victimes sans avoir besoin de secours, gagne à vivre seul, surtout si sa proie est très*dispersée et se garde attentivement ou vit cachée. La vie en troupe serait dans ce cas un désavantage positif. De là la tendance des grands carnivores et aussi des petits carnivores, qui ont une proie faible et distribuée sur un vaste espace, à mener une existence solitaire. Il y en a d'autres toutefois, comme les loups et leurs alliés, qui> s'attaquant à de grosses proies^ trouvent de l'avantage à agir commun, et la vie en troupe devient en partie leur état û. Parmi les herbivores, la vie en troupe {gregariousness)

est générale, par la raison que la distribution de leur nourriture ne leur rend pas la dispersion décidément avantageuse, tandis que certains avantages leur sont assurés par la vie en commun : celui-ci entre autres, que les yeux et les oreilles de tous les membres d'un troupeau peuvent être employés à découvrir le danger; et ainsi, à l'approche d'un ennemi^ chaque membre du troupeau a plus de chance d'être averti à temps pour s'échapper que s'il était seul. Évidemment dès lors, sous de telles conditions alimentaires, une variété quelconque des espèces herbivores ayant eu une tendance à ce que ses membres prissent ensemble leur nourriture, sous les regards les uns des autres, aura rencontré plus de probabilités de survivance, et la v^e en troupe se sera confirmée, puis établie.

Les oiseaux fournissent des exemples familiers de la genèse de ces habitudes en tant qu'elles conduisent à la conservation de l'individu, et d'autre part à la conservation de la race. Notons d'abord les différences apportées par les différences d'espèce et les différences d'alimentation. Les aigles et les faucons ont des habitudes solitaires ; ainsi des chouettes, ainsi des hérons, pendant qu'ils sont à la recherche de leur nourriture. La plus courte réflexion montrera qu'aucune de ces espèces ne trouverait le moindre avantage à chasser de concert, mais au contraire y perdrait considérablement. D'un autre côté, chez les oiseaux qui vivent de graines et d'insectes distribués de façon telle que chaque oiseau n'aurait que peu ou point de bénéfice à se séparer complètement des autres, nous voyons une tendance à vivre en bande. Cette tendance n'est pas uniforme toutefois, — quelques espèces la manifestant pendant toute l'année, d'autres ne la manifestant que pendant une partie de Tannée. La différence est due aux besoins de l'espèce sous le rapport de la conservation dtf la race. En effet, considérons la différence qu'il y a entrs iMf freux, qui vivent en bande toute l'année, et les oisealix petits qui, bien que réunis en bande pendant l'hiver,

dispersés pendant la saison des amours. Observons particulièrement la différence qu'il y a sous ce rapport entre les freux et une famille voisine, — les étourneaux. Les freux, étant des oiseaux d'une force considérable et très-bien doués pour le combat, n'ont presque rien à redouter des éperviers : il est probable que Tépervier le plus vigoureux n'est pas de taille à lutter contre plusieurs freux. Par conséquent les freux n'ont pas à cacher leurs nids aux oiseaux de proie. La seule chose nécessaire est que ces nids soient hors de l'atteinte des ennemis terrestres, en sorte qu'ils sont en parfaite sécurité au sommet des arbres, quoique très-visibles. Au contraire^ pour les petits oiseaux qui ont les freux pour ennemis, c'est une chose essentielle que de cacher leurs nids; et évidemment, si un grand nombre de petits oiseaux nichaient à côté les uns des autres, il leur serait impossible de cacher leurs nids, ce qui leur est si nécessaire. De là la dispersion habituelle où ils vivent pendant la saison des amours. De là la différence entre les freux, qui ne se dispersent pas pour chercher leur nourriture, et les étourneaux, qui se dispersent à ce moment^ mais qui volent par bandes et s'associent souvent avec lesfreux^ leurs proches alliés pendant l'hiver.

Sans que nous ayons besoin de donner une plus ample description de ce groupe complexe de phénomènes, il sera assez évident pour notre dessein actuel que, dans chaque espèce, la taille, la force^ les moyens de défense, le genre d'alimentation, la distribution de la nourriture, le mode de propagation, etc.^ coopèrent et se balancent de la manière la plus diverse pour déterminer la mesure d'avantages qu'un animal peut rencontrer soit dans la vie en troupe, soit dans la vie solitaire.

§ 504. Cette vérité une fois reconnue : que la sociabilité, refusée dans certains cas par les besoins de l'espèce, s'établit naturellement dans d'autres parce qu'elle sert à sa préservation, nous avons maintenant à considérer quels sont les traits intellectuels qui accompagnent la sociabilité, — quels

sentiments elle suppose, et quels sentiments elle cultive.

La sociabilité ne peut commencer que quand^ par une légère variation, il y a chez les individus une tendance moindre qu'il n'y en a d'ordinaire à se disperser au loin. La descendance des mêmes parents, naturellement réunie pendant les premiers jours^ peut garder pendant longtemps sa propension à rester en groupe ; — ses membres peuvent ne tendre qu'à un âge avancé déjà à se séparer les uns des autres. Si la famille profite de cette légère variation, la dispersion sera de plus en plus délaissée dans les générations subséquentes, jusqu'à ce qu'elle cesse entièrement. Ces légères variations de la nature mentale^ suffisantes pour donner le signal de ce progrès, peuvent être parfaitement admises ; tous nos animaux domestiques nous les montrent : les différences entre leurs caractères et leurs goûts sont évidentes.

Quand la sociabilité a commencé ainsi^ comme la survivance des mieux doués tend toujours à la maintenir et à la développer, elle sera de plus fortifiée parles effets héréditaires de l'habitude. La perception d'êtres si proches qui s'offrent continuellement à la vue, à l'oreille, à l'odorat, finira par former une part prépondérante de la conscience, — prépondérante à ce point que son absence causera infailliblement de la douleur. Nous n'avons qu'à observer combien un oiseau tenu en cage désire s'échapper^ et combien le chien, abattu tant qu'il reste à la chaîne, témoigne d'enchantement dès qu'on le délivre, pour nous convaincre que toute activité perceptive habituelle à une race, implique un désir corrélatif, et une souffrance corrélative si ce désir n'est pas satisfait. Môme durant la vie d'un individu, comme les hommes nous le montrent continuellement, un tic, une habitude tout à fait spéciale et triviale en arrive à produire un désir correspondant auquel on résiste avec difficulté. Il est donc clair que, dans une espèce à laquelle la vie en bande est avantageuse, le désir d'être ensemble sera corroboré de génération en génération^ par l'habitude même d'être ensemble. Combien ce désir d^^^

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vient vif, nous le voyons dans les animaux domestiques. Les chevaux qu'on laisse seuls sont souvent tristes, abattus^ et se montrent pleins d'empressement pour la compagnie. Un mouton perdu est manifestement malheureux jusqu'à ce qu'il ait retrouvé son troupeau. La force du désir est telle qu'en l'absence de membres de leur propre espèce^ les animaux sociétaires forment compagnie avec des membres d'autres espèces.

Sans poursuivre plus loin cette démonstration, nous pouvons conclure avec sécurité que, chez les animaux ainsi conduits insensiblement à vivre en troupe, s'établit petit à petit un plaisir à être ensemble, — un plaisir dû à la conscience de leur présence réciproque, — un plaisir plus simple que les plaisirs plus élevés que celui-ci rend possibles, et tout à fait différent d'eux. C'est un plaisir d'un degré semblable à celui que montre un chien quand il quitte la grand'route pour un pré, où la seule vue du gazon et b contact de l'herbe qu'il foule lui communiquent un sentiment de plaisir qu'il exprime en bondissant çà et là. Dans un cas comme dans l'autre, il y a une série d'appareils nerveux mis en corrélation avec une série de conditions eitérieures. La présence des conditions extérieures est nécessaire pour que les appareils entrent en exercice. Dans l'absence de ces conditions, il se produit un malaise ; et quand les conditions sont présentes, il y a un plaisir correspondant.

§ 505. Des états mentaux produits dans un animal sociable par la présence d'autres animaux semblables à lui, nous passons aux états mentaux produits en lui par les actions d^autres animaux semblables à lui. La transition est insensible, car la conscience existe rarement sans la conscience des actions ; nous pouvons toutefois nous borner ici aux actions qui ont. une signification marquée.

Comme on l'a indiqué plus haut, celui de tous les avantages

icmés par la vie en troupe, qui est probablement le premier ^te pour beaucoup d'animaux le plus important, est la

SoCIAiai.ITÉ ET SYMPATHIE. 587

sécurité relative qu'elle leur assure en leur faisant découvrir plus tôt leurs ennemis. L'émotion de la crainte s*eiprime par des mouvements de fuite précédés et accompagnés peut-être de certains sons. Les membres d'un troupeau simultanément alarmés par un objet distant qui se meut ou par quelque bruit Tenu de cet objets — produisant simultanément les mouvements et les sons qui accompagnent Talarme, — voient et entendent les uns et les autres produits par le reste du troupeau en même temps qu'ils les produisent eux-mêmes, et en même temps le sentiment qui les provoque est présent à leur conscience. Une répétition fréquente établit inévitablement une association entre la conscience de la crainte et la conscience des signes de la crainte en autrui : — les sons et les mouvements ne peuvent être perçus sans que les sentiments qui leur sont joints d'ordinaire soient éveillés. Il résulte de là inévitablement que ce qu'on appelle le langage naturel de la crainte, devient dans une race vivant en bande le moyen d'exciter la crainte chez ceux qui ne distinguent encore aucun objet redoutable. Les membres alarmés d'un troupeau vus et entendus par les autres, excitent chez les autres l'émotion qu'ils manifestent; et les autres, mis en éveil par l'émotion excitée ainsi sympathiquement, commencent à exécuter des sons et des mouvements semblables. Évidemment le processus ainsi commencé doit, sous l'aciion des habitudes héréditaires et grâce à la survivance des mieux doués, rendre organique une vive et complète sympathie de cette nature. A la fin, la simple audition du bruit d'alarme propre à l'espèce, éveillera par elle seule l'émotion de l'alarme. Car la signification de ce bruit est reconnue non-seulement de la manière déjà indiquée^ mais encore d'une autre. Chaque animal a conscience du bruit produit par lui-même quand il est effrayé; et l'audition d'un bruit semblable, tendant à lui rappeler le bruit produit par lui-même, tend à provoquer le sentiment concomitant.

De là viennent les paniques si curieuses qui se produisent dans les troupes d'animaux. De simples mouvements suffisent

souvent à les faire éclater. Un vol d'oiseaux vers lequel on homme s'approche le regardera tranquillement pendant un instant; mais que l'un d'entre eux s'envole, ceux qui soDt près de lui, excités par les mouvements qu'il fait pour fuir, s'envoleront aussitôt. Il en est de même d'un troupeau de moutons. Ils restent longtemps regardant les objets d'un œO stupide ; mais si Tun d'entre eux se met à courir, tous courent; et la tendance sympathique est si forte, qu^ils exécutent tous le même mouvement au même endroit, — sautant tous quand il n'y a aucun obstacle à franchir. Communément, en même temps que ces mouvements d'alarme, il y a des bruits d'alarme qui se propagent de la même façon. Les freux, quand ils sont à terre, n'entendent pas plutôt le coassement bruyant d'un des leurs qui prend son vol tout à coup, qu'ils poussent tous ensemble les mêmes coassements en s'élevant avec lui dans les airs.

§ 506. Outre la crainte sympathique, qui s'établit facilement chez les animaux vivant en troupe, parce qne les causes de frayeur agissent simultanément d'instant en instant sur un grand nombre d'entre eux, il y a des sentiments sympathiques d'autre nature qui s'établissent d'une manière analogue. Les animaux vivant ensemble sont affectés simultanément par les conditions favorables environnantes ; sont par conséquent capables d'être jetés simultanément dans des états agréables ; sont par conséquent encore habituellement témoins de sons et de mouvements accompagnant ces états, et par suite deviennent de la môme manière qu'il a été dit plus haut, capables d'éprouver des sentiments agréables sous l'influence d'une excitation sympathique.

Les agneaux au printemps nous montrent que la galté de l'un cause la gaité de ceux qui sont près de lui. — Si l'un gambade, d'autres gambadent aussi. Parmi les chevaux, l'excitation agréable se propage comme on le voit dans toutes les chasses à courre. Une meute de chiens aussi se met tout entière à aboyer quand l'un d'eux commence à donner de la voix. On

peut remarquer les mêmes faits dans un poulailler. Le matin, au premier caquet des canards, qui est un signe de satisfaction, tous continuent en chœur : un canard donne l'exemple, les autres Fimitent. La même chose arrive pour les oies et les poules. Les oiseaux vivant en bande dans la vie sauvage nous fournissent de nouveaux exemples. Dans un vol de freux, les coassements éclatent en mille voix, puis s'éteignent peu à peu^ puis tout à coup s'étendent sympathiquement; et il en est de même des cris des perroquets et des perruches.

Cette sympathie se montre de la manière la plus variée chez le plus intelligent des animaux vivant en troupe qu'il nous soit donné d'observer, — le chien. Outre les aboiements sympathiques des chiens qui chassent leur proie de compagnie, il y a Vaboiement sympathique que soulève dans les rues chacune de leurs querelles, le même qui sous une autre forme est parfois si ennuyeux la nuit; et il y a aussi le hurlement sympathique des chiens qui sont tenus ensemble au chenil. Ici encore les sentiments qui se communiquent deTun à l'autre sont des sentiments qui sont simultanément produits dans plusieurs à la fois par une cause commune. Mais le chien, capable comme il est de percevoir des marques plus complexes et moins apparentes de sentiment, jouit d'une aptitude sympathique bien supérieure en degré et en variété. Ayant vécu longtemps en compagnie des hommes aussi bien que des membres de leur propre espèce^ les chiens ont acquis des tendances à être excités sympathiquement par les manifestations de sentiments humains. Je ne parle pas seulement de ce fait : qu'un chien hurle quelquefois sympathiquement quand il entend chanter, et suit même la voix dans ses notes ascendantes ; ce n'est là qu'une modification légère de l'effet produit en lui par les sons que font entendre d'autres chiens. Je veux parler de ce fait : que quelques chiens sont affectés sympathiquement par des manifestations silencieuses de joie ou de tristesse chez les hommes auxquels ils sont attachés ; — qu'on les voit la queue basse^ l'œil plein

d'une tristesse significative, quand le visage et Tattitude de leur maître témoignent de rabattement, et tout animés de joie quand leur maître sourit.

§ 407. Nous sommes ici naturellement amenés à cette vérité: que le degré et retendue de la sympathie dépendent de la clarté et de rétendue de la représentation. Un sentimeut sympathique n'est pas celui qui est immédiatement excité par la cause naturelle d'un tel sentiment ; c'est celui qui est excité médiatcment par la présentation de signes habituellement associés à ce sentiment. Il présuppose conséquemment l'aptitude à percevoir et à combiner ces signes, aussi bien que l'aptitude à se représenter ce qu'ils impliquent à l'extérieur ou à Tintérieur des êtres vivants, ou à l'extérieur et à l'intérieur à la fois. En sorte qu'il ne peut y avoir sympathie qu'autant qu'il y a capacité représentative.

C'est pour cette raison en effet que chez les animaux inférieurs qui vivent en troupe, l'extension de la sympathie est si étroite. Les signes du plaisir quand il devient très vif et les signes de la crainte, qui est Tespèce de douleur la plus commune, excitent seuls en eux les sentiments concomitants. Pour d'autres émotions, il n'y a pas de sympathie, soit parce que les signes de ces émotions sont comparativement peu apparents, soit parce que les causes qui les produisent n'agissent pas simultauémeut sur ces animaux. Une brebis qui a perdu son agneau n'excite pas par ses manifestations de sentiment des sentiments semblables chez les autres brebis : d'abord par la raison que son bêlement ne diffère pas beaucoup du bêlement causé par un simple malaise; secondement par la raison que les autres brebis n'ont pas associé habituellement de telles modifications légères de leur propre bêlement avec la douleur produite par la perte de progéniture; et troisièmement par la raison que, quelles que soient les autres manifestations qui viennent de la brebis privée de son petit, soit dans la nature de ses mouvements, soit dans l'asect desa p'nysionomie, elles ne sont pas appréciables aux au-

ires et ne pourraieDt, si elles Tétaient, être combinées mentalement par celles-ci. Les expériences requises n^ont jamais été données, ou, si elles Tout été, il manque ici une capacité représentative suffisante pour combiner ces expériences et en faire les antécédents nécessaires du sentiment.

L'accroissement de Vintelligence est donc une condition, mais non pas la seule, de l'extension de la sympathie. Parce qu'ils manquent d'intelligence, les animaux herbivores, quoique leurs habitudes ne gênent presque en rien le progrès de la sympathie, restent néanmoins incapables de sympathie dans toutes les directions autres que celles décrites ci-dessus. Tandis que le chien, formé par les habitudes de son espèce à la perception d'apparences plus complexes et plus variées, a atteint un développement sympathique beaucoup plus étendu, malgré les entraves que ce sentiment rencontre dans la vie de rapine.

§ 608. Nous devons exposer ici un groupe nouveau de considérations générales. La genèse de la sympathie impliquant en premier lieu la présence d'autres étres^ et en second lieu l'exposition à des influences qui agissent simultanément sur ces autres êtres et provoquent en eux des marques de sentiment, il s'ensuit que la sympathie est cultivée par toutes les relations existant entre les animaux qui remplissent ces conditions. De ces relations nous n'avons jusqu^ici reconnu qu'uneseule, — celle qu'implique la vie en troupe. Mais il y en a deux autres, — la relation des sexes et la relation de paternité (par^nto/). Elles coopèrent en différents degrés; et les effets les plus marqués sont produits quand elles agissent toutes les deux, en même temps que la vie commune. Un paragraphe sera consacré à chacune d'elles.

La relation des sexes ne peut développer la sympathie à un degré considérable que si elle a une permanence considérable. Quand l'éducation des petits ne peut se faire que si les parents restent ensemble pendant l'intervalle nécessaire à l'élevage d'une seule portée et, bien plus encore, que si les

parents restent ensemble pendant Féducation de plusieurs portées successives, les conditions requises sont ainsi maintenues pour que certaines excitations sympathiques se produisent au delà de celles qu'entraîne la simple habitude de vivre en troupe. Comme^ dans leurs relations communes avec leur progéniture, les parents sont capables d'éprouver fréquemment des sentiments de plaisir et de peine provoqués par la même cause au même moment d'une manière déterminée, ils doivent devenir sympathiques à Tendroit de ces sentiments; et dans la mesure où ces sentiments sont en partie composés de sentiments plus généraux, exprimés par des signes plus généraux, ils doivent devenir relativement sympathiqnes à l'endroit de ces sentiments plus généraux. Les oiseaux fournissent des exemples où ces conditions sont remplies et suivies par la production de leurs effets. La différence entre les oiseaux polygames, dont les mâles ne prennent aucun soin de l'éducation de leurs petits, et les oiseaux monogames, dont les mâles consacrent à cette éducation des soins très-étendus, apporte à notre thèse une preuve significative. Quand le mâle suit ses petits après leur naissance pour chercher avec eux la nourriture, comme c'est le cas pour nos verdiers {hedge-birds) ^ il y a sympathie dans la crainte quand la progéniture est en danger, et probablement dans d'autres sentiments qui sont moins apparents. Chez les hirondelles et les martinets, le mâle nourrit souvent la femelle pendant Tincubation ; et nous apercevons ici par les gazouillements simultanés des unes aux bords des toits, ou les cris simultanés des autres quand ils volent vers le soir à côté les uns des autres, qu'il y a chez eux une sympathie plus active que chez nos volailles. La différence est encore mieux marquée cependant parmi nos oiseaux de basse-cour entre les poules et les pigeons. Le même couple de pigeons élève des portées successives; la femelle est nourrie par le mâle pendant qu'elle couve, et le mâle prend des petits un soin peu ordinaire, puisqu'il leur donne de la nourriture déjS à demi digérée dans son jabot. Ici, et parti-

culièremeot dans la Tariété appelée colombes, la sympathie est si vive qu'elle nous fournit des métaphores familières.

Le sentiment d'amitié est également cultivé dans chaque parent par ses relations directes avec la progéniture commune. Le sentiment qui a cette origine est si intimement mêlé au sentiment qu'éprouvent les parents Tun pour l'autre, lequel est primitif et bien plus simple, que les deux ne peuvent être clairement distingués. Hais comme les parents et leurs petits sont par leurs relations intimes exposés à des causes communes de plaisir et de peine, il doit y avoir un développement particulier de sympathie des uns aux autres, ou plutôt des parents aux petits ; car les petits, n'étant développés que partiellement, ne peuvent interpréter assez bien le langage naturel pour y répondre comme il convient. Il arrivera d'ordinaire que les signes de satisfaction qui suivent la trouvaille d'une nourriture abondante seront manifestés en même temps par les parents et les jeunes^ aussi bien que les signes assez semblables qui suivent l'apparition d'une chaleur propice ; et les marques de malaise, comme celles que provoque le froid ou l'approche d'un danger, seront fréquemment simultanées. Nous trouvons là les conditions requises pour que des sympathies particulières puissent prendre naissance.

Ces brèves indications sur une classe de faits très-étendue mettront dans tout son jour cette vérité : qu'il y a trois causes de sympathie dues aux trois relations suivantes : celles qui unissent les membres d'une même espèce, celles qui unissent le mâle et la femelle, celles enfin qui unissent les parents et les jeunes. Comme ces causes coopèrent en différentes proportions et de différentes manières, selon que les circonstances de l'espèce déterminent, en tant que plus favorables à la survivance, une série ou une autre d'habitudes, on peut croire que là où les circonstances permettent la coopération de toutes ces causes, les effets sont aussi les plus grands. Parmi les animaux inférieurs, la coopération de toutes ces causes est rare : les freux nous fournissent l'un des rares exemples aisé- ^

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ment observables. Et même là où toutes ces causes coopèrent^ Teffet quelles peuvent produire dépend du degré d'intelligence qui les accompagne ; car la capacité d*étre affecté sympalhiquement implique la capacité d'éprouver des sentiments idéaux d'une espèce quelconque, à la perception de sons ou de mouvements qui supposent des sentiments réels de la même espèce dans un autre individu.

§ 509. C'est seulement quand nous arrivons aux races d'êtres les plus élevées que cette dernière condition est largement remplie. Notons seulement que parmi les primates inférieurs, où une intelligence considérable coïncide avec la vie sociale et de longs soins consacrés aux jeunes par les femelles^ i la sympathie se montre de différentes façons ; et bomoDS maintenant notre attention à la race humaine. Ici nous trouvons en action les trois causes directes de sympathie avec leur condition essentielle, — une intelligence élevée. i

Les types inférieurs de Thumanité, qui montrent le senti- f ment social de la manière la moins décidée et la moins variée, T sont ceux qui se trouvent le moins sujets à la coopération de ces trois causes et qui remplissent au moindre degré la condition requise. Chez les habitants des lies Andaman il n'y a pas [ de mariage permanent; une mère, aussitôt après la naissance de son enfant, est abandonnée par le père, qui ne l'aide en rien à rélever ; et ainsi font défaut à la fois la culture de la sympathie qui résulte des relations directes entre les parents^ et celle qui résulte de Tintérôt commun pris par les parents à l'éducation. Semblablement, là où prévaut la polyandrie et où la paternité est incertaine ou tout à fait inconnue, il ne doit vraisemblablement pas y avoir une sympathie aussi active des hommes pour les enfants que là où la monogamie rend laf^ filiation évidente. Bien plus, entre les parents eux-mêmes, la polyandrie est moins favorable à la culture de la sympathie que ne Test la monogamie. Et si nous nous rappelons que, simultanément à ces formes inférieures des relations domesti- ^ ques, les relations sociales sont plus que rudimentaires, tandis

]ue rintelligence est petite, nous n'aurons aucune difficulté à M)mprcndre pourquoi, dans les races inférieures^ les sympathies lont faibles et étroites.

Inversement, les races qui sont devenues les plus sympathiques sont celles où la monogamie a été dès longtemps établie ; selles où la coopération des parents dans l'éducation se condnue jusqu'à une période comparativement avancée de la vie les enfants ; celles où le développement social a rendu le con- ^ct des citoyens les uns avec les autres constant, plus étroit >t plus varié ; celles enfin où Taptitude de la pensée à la repréentation s'est accrue graduellement à mesure que la société rogressait graduellement.

Et ici nous sommes conduits à faire la remarque suivante : ^ développement relativement peu avancé de la sympathie endant la civilisation, malgré le haut degré de la sociabilité L les relations domestiques favorables, est dû à un degré >)3sidérable au lent développement de l'aptitude à la repré- ^ntation. Les châtiments gratuits, dont on trouve un si grand Ombre dans le passée et qui sont encore si fréquents de nos »V]rs, impliquent évidemment une faible représentation de la :>uleur chez ceux qui les infligent. Si les signes de la dou- Or qu'ils font subir suscitaient en eux des douleurs idéales ^elque peu vives, ils seraient détournés d'agir ainsi. Et on ^ peut attendre de ceux chez lesquels le violent langage ^ la souffrance physique excite une si faible représenta- J^n de la souffrance qu'ils aient quelque sympathie pour les kltiments dont le langage naturel est complexe et peu ap- Went.

■^510. Mais, bien que l'insuffisance de l'intelligence im-

■que une limitation de la sympathie, et explique l'absence '* la sympathie pour les sentiments qui sont faibles en degré * -^e manifestent d'une manière obscure ou complexe, elle / xplique pas à elle seule l'absence de sympathie dans les ^ cités tout à l'heure, où de violents sentiments sont exprimés -me manière apparente. Cette absence de sympathie a une

cause d'un autre ordre qu*il est important d'avoir toujours présente à Tesprit.

La race humaine^ bien qu'elle soit une race vivant en troupe (gregarious), a toujours été et est encore une race prédatrice. Depuis le commencement, la conservation de chaque société a dépendu de deux groupes de conditions qui^ considérées en général, sont antagoniques. D'un côté, par des activités destructives, offensives et défensives, chaque société a eu à se maintenir en face des interventions ennemies extérieures, en partie animales, mais surtout humaines; et cela a exigé que la nature de ses membres reste telle que les activités destructives ne leur soient pas douloureuses, et qu'elles leurs soient au contraire agréables : en somme, il a été nécessaire que leurs sympathies pour la douleur ne puissent les empêcher d'eo infliger à d'autres. D'autre part^ pour que la coopération des membres de la société puisse progresser, et pour que les relations domestiques qui assurent l'éducation des enfants puissent être maintenues, un certain degré de sentiment affectueux a été nécessaire ; et aucun progrès social considérable n'a été possible sans un accroissement de ces sentiments affectueux. Si les membres d'une tribu ne se souciaient pasl plus du salut les uns des autres qu'ils ne se soucient du saluti de leurs ennemis, ils ne pourraient se prêter les uns aux autres! cette confiance réciproque et cette aide mutuelle nécessaires aul progrès; car la subdivision des fonctions impliquée par l'évo-l lution sociale n'est qu'un autre nom de l'assistance mutuelle,! i qui ne peut exister que grâce à la confiance mutuelle. Ea|$ sorte que, tandis que les activités extérieures de chaque soJ t ciété tendaient à maintenir un naturel antipathique, ses actif c vités intérieures exigeaient de ses membres de la sympathieJs et tendaient à rendre leur naturel plus sympathique. NotoB|D en passant ce fait que, sous les conditions existantes jusqu'ici|p Tune ou Tautre de ces deux activités opposées a été fatale dil e qu'elle est devenue excessive, — Tune en fortifiant plus quV n n'eût fallu dans c\ia(\\x& mdimdvi le caractère antisocial. Fautif n

en rendant la société incapable de résister avec saccès à une agression. Mais ce que nous avons à remarquer ici est le compromis établi dans la nature morale des individus, pour répondre à ces exigences opposées.

Le compromis se manifeste par une spécialisation des sympathies. Le sentiment affectueux a été continuellement réprimé dans les directions où le salut social en a rendu le mépris nécessaire^ tandis qu'il lui a été permis de croître dans les directions où il a servi directement au bien de la société, ou simplement où il ne Ta pas empêché. La possibilité d'une telle spécialisation n'est guère évidente au premier abord ; mais un petit nombre d'exemples montrera que son apparition est en conformité avec les principes biologiques connus.

L'adaptation par laquelle des actions d'abord désagréables et même douloureuses sont rendues, grâce à la répétition, moins désagréables ou douloureuses, nous est familière aussi bien sous sa forme mentale que sous sa forme corporelle. Nous savons qu'une peau sensible qu'un frottement un peu fort éraille^ s'épaissit et se durcit si le frottement est souvent répété, et nous savons que l'habitude rend à la fin aisée à supporter une gêne qui semblait au premier abord insupportable. Ces exemples rappelleront la vaste application dont ce principe général est susceptible. Dans le cas considéré, son application est évidente. Là où les circonstances sont telles qu'une douleur sympathique est fréquemment excitée^ cette douleur deviendra de moins en moins excitable par voie sympathique sous l'action de ces circonstances; — il en résultera dans cette direction une véritable callosité morale. C'est ce que montre suffisamment l'exemple offert par les chirurgiens. Bien que, la première fois qu'il voit une opération^ il ne soit pas rare qu'un étudiant s'évanouisse de douleur sympathique, il devient cependant de moins en moins sensible, en sorte qu'il devient petit à petit capable de faire lui-même une opération, sinon sans en ressentir quelque douleur, du moins en n'éprouvant plus qu'une douleur bien diminuée. Et

le chirurgien nous montre encore comment cette limitation de la sympathie peut devenir tout à fait spéciale, puisque, tout en cessant d'être aussi sympathique que Tétait l'étudiant à Tendroit de ces douleurs physiques directement infligées au patient^ il garde une sympathie égale ou même acquiert une sympathie plus grande pour ses malades à l'endroit de leurs souffrances générales.

Il y a donc ici une explication de ce fait : que les hommes peuvent devenir cruels en de certaines directions, et boDS dans les autres. Nous sommes mis par là en état de comprendre comment il arrive que tirer du gibier ou forcer un renard soit un plaisir pour des hommes qui ne sont pas seulement tendres dans leurs relations domestiques, mais généreux et justes, même à un degré peu commun, dans leurs relations sociales. Et il cesse de sembler étrange qu'un vieux soldat qui fait ses délices du souvenir de ses combats, n'en montre pas moins delà bonté dans la manière doot il traite ceux qui Tenlourent. Un bon nombre des anomalies dans les manifestations de la sympathie qui sont rendues intelligibles parla, ne seront pas sans avantage groupées ensemble ici.

§ 511. Et d'abord revenons pour un moment à cette absence de sympathie, en apparence anomale, pour un sentiment qui s'exprime par un langage naturel très-énergique.

Il y a une double raison qui fait que les hommes sont relativement dépourvus de sympathie à l'endroit des souffrances qu'ils imposent à leurs concitoyens, tandis qu'ils se montrent sympathiques dans d'autres directions. La suppression de la sympathie pour la douleur infligée directement, qui dans le cours de la civilisation a été nécessitée par les relations antagoniques des sociétés les unes contre les autres, a affecté inévitablement les relations entre les membres de la même société. L'antagonisme contre un concitoyen est si rapproché de l'antagonisme contre un ennemi étranger, que l'appareil mental adapté au second entre inévitablement enjeu dans le premier. Les hommes ne peuvent rester dépourvus de sympathie vis-à-

Tis de leurs eonemis extérieurs sans rester dépourvus de sympathie vis-à-vis de leurs ennemis intérieurs, — vis-à-vis de tous ceux, veux-je dire, qui se trouvent en face d'eux comme adversaires. L'autre raison qui explique dans ces cas l'absence de sympathie est que celle-ci ne peut s'établir que si les hommes sont exposés simultanément à une influence commune ; et c'est ce qui n'arrive pas d'ordinaire quand on inflige la douleur. Celui qui l'inflige et celui qui la subit n'éprouvent pas au même moment le même sentiment exprimé par le même langage naturel. Le seul sentiment qui est en des cas nombreux commun aux deux est la colère^ et celui-ci est tout à fait susceptible d'un accroissement sympathique, le langage naturel de la colère dans l'un des deux tend évidemment à augmenter la colère dans Tautre, — tout le temps du moins qu'il n'engendre pas la crainte.

Et maintenant nous voyons la raison de la différence marquée qui existe entre la sympathie universellement rapide que l'homme ressent pour le plaisir, quand il est énergiquement manifesté, et la sympathie beaucoup moins rapide et rien moins qu'universelle qu'il ressent pour la douleur quand elle est énergiquement manifestée. Car, dans des cas sans nombre, les causes du plaisir agissent simultanément sur une foule d'hommes, et suscitent en eux en présence les uns des autres le langage naturel du plaisir. Dans un autre groupe de cas fort étendu^ l'impression faite sur chacun par le plaisir, quoique non simultanée avec l'impression faite sur les autres^ n'est cependant pas en désaccord avec elle. Dans l'état social par conséquent, la sympathie pour le sentiment agréable peut se développer sans grande difficulté. De là le pouvoir contagieux du rire, qui est le langage naturel commun aux plaisirs de beaucoup de sortes quand ils s'élèvent à un haut degré. La conscience du plaisir dans chaque individu, tandis qu'elle ^ se fait jour par ce langage naturel, a été si habituellement accompagnée des témoignages de ce langage naturel chez les autres, que la connexion entre le sentiment et le langage est

devenue organique. De très-bonne heure, dans la vie la sympathie se montre dans cette direction d'une manière irrésistible ; c'est xe que presque tout le monde reconnattra, si Ton se souvient de ces circonstances de la vie enfantine où^ au milieu des larmes, on était poussé à rire par le rire des personnes environnantes — et en dépit de soi.

On pourrait s'étendre ici sur beaucoup d'autres particularités de la sympathie : comme celle qui cause un frisson de frayeur quand on voit quelqu'un au bord d'un précipice; celle qui provoque le mouvement involontaire des bras quand on voit un cheval tomber sur la route ; celle qui^ chez les hystériques, détermine une attaque à la vue d'un autre sujet en proie à la crise ; ou celle qui se manifeste par les enthousiasmes religieux : mais il n'est pas nécessaire pour notre dessein actuel d'insister sur ces cas. Une de ces sympathies spéciales digne d'être notée à cause de son étrangeté est la sympathie du bâillement. Il est vrai que, parmi les animaux vivant en troupe, l'état physiologique impliqué par le bâillement doit être éprouvé en commun, et que par conséquent le sentiment qui le produit doit être accompagné de la vue de ce phénomène chez les autres ; il est vrai aussi qu'en même temps que ces conditions requises pour le développement de la sympathie se produisent^ rien n'apparatt qui puisse empêcher ce développement : mais la force de la sympathie semble ici trop grande pour comporter cette explication. Ma raison principale, toutefois, pour appeler l'attention sur ce cas particulier, est qu'il est un exemple très-clair de la nature des actions sympathiques, et aussi de la manière dont elles passent de leur phase présentative originelle à une phase représentative supérieure. Car, en premier lieu, nous avons ce fait, qu'en voyant une autre personne bâiller, nous pouvons percevoir la naissance du sentiment qui précède en nous-mêmes le bâillement, sentiment qui, né ainsi par voie sympathique, est suivi du bâillement sympathique. Et en second lieu, nous avons cet autre fait, que la simple mention du bâillement ou une repré-

sentation mentale de Tacte de bâiller, provoque souvent le sentiment et produit Pacte lui-même. Il y a ici sans conteste genèse, par voie représentative, d'un sentiment sympathique si fort qu'il aboutit à Faction. Nous n'avons qu'à nous rappeler que cela implique une représentation assez vive pour exciter réellement une sensation associée, et nous verrons très-clairement l'origine représentative de la sympathie. Et si nous tirons de là ce corollaire évident : qu'à mesure que des états de conscience plus variés et plus complexes peuvent être représentés avec une vivacité semblable, de semblables effets doivent se produire relativement aux manifestations plus variées et plus complexes du sentiment chez les autres, nous verrons que la sympathie doit devenir de plus en plus intense à mesure que la faculté représentative devient plus puissante.

§ 512. Les faits les plus importants que ce chapitre avait pour but de mettre en lumière, et dont nous devons garderie souvenir pour nous en servir dans l'explication du développement émotionnel, et dans l'explication subséquente des phénomènes sociologiques qui accompagnent le développement émotionnel, sont les faits suivants.

Les êtres dont les conditions d'existence sous le rapport de la nourriture, de l'abri ou de la défense contre leurs ennemis, sont telles qu'elles rendent utile à leur préservation de vivre plus ou moins constamment et plus ou moins étroitement en présence les uns des autres, acquièrent inévitablement par une habitude devenue héréditaire, grâce à la survivance des plus aptes, une sociabilité qui s'accrott jusqu'au point où quelque désavantage, agissant en sens contraire, vient la tenir en échec.

Pendant l'établissement d'un instinct social, — d'un instinct qui trouve sa satisfaction dans la présence de conditions avec lesquelles des idées agréables sont associées dans l'expérience^ — la possibilité natt de sympathies nouvelles au sujet de sentiments capables d'être partagés par des individus asso-

eiés, et de produire des mouvements et des sous suffisamment simples, suffisamment perceptibles et suffisamment distincts.

Le développement dé la sympathie^ limité comme il Test dans les animaux sociables d'intelligence inférieure à un petit nombre de sentiments primitifs, énergiques et clairement manifestés, s'accroît à mesure qu'on monte dans l'échelle à chaque progrès de Tintelligence qui conduit à un discernement plus exact des sons et des mouvements perçus ; à chaque progrès de l'intelligence qui se révèle par une combinaison plus grande d'éléments de la perception^ à chaque progrès de l'intelligence qui augmente la vivacité, la variété et l'étendue de la représentation.

Quand, à la sociabilité générale des animaux vivant en troupe, viennent à se joindre les sociabilités particulières de la relation permanente des sexes et de la relation parentale double, la sympathie se développe plus rapidement. A mesure que ces relations sont plus durables et plus étroites, il y a un nombre plus grand et une plus grande variété d'occasions où les individus maintenus ensemble sont affectés en commun par les mêmes causes, et montrent en commun les mêmes signes extérieurs ; d'où il résulte à la fois que les excitations sympathiques sont plus fréquentes et qu'elles s'étendent à des sentiments plus nombreux. Et on peut en conclure que les sympathies deviendront plus étendues et plus fortes là où les trois formes de la sociabilité coexisteront avec une haute intelligence^ et là où il n'y aura point de condition nécessitant la répression des sympathies.

La race humaine est celle dans laquelle nous pouvons le mieux observer dans les phénomènes concrets les vérités que nous venons d'exprimer en idées abstraites. En même temps qu'une relation imparfaitement établie entre les sexes, en même temps qu'une relation parentale qui, du côté de l'homme tout

moins, est vague et peu persistante, en même temps qu'une cohésion d'un petit nombre de familles les unes avec très, et en même lemçs qu'une faculté relativement

chétive de représentation, les types inférieurs de Thumanité nous montrent une nature morale dans laquelle le sentiment de la solidarité, relativement faible 1& où on peut le saisir, ne se montre en aucune façon à ses degrés les plus hauts. Pendant le progrès qui s'est accompli de ces types aux types les plus élevés qui se soient développés jusqu'ici, la sympathie et ]a sociabilité sous leurs trois formes ont agi et réagi, comme causes en même temps que comme conséquences, — une plus grande sympathie rendant possible une plus grande sociabilité, publique et domestique, et une plus grande sociabilité ^ servant à son tour à une culture nouvelle de la sympathie. Pendant tout ce temps toutefois, cette évolution morale, restreinte d'une façon négative à chaque phase par le défaut d'intelligence, a été restreinte aussi d'une façon positive par les activités prédatrices, — en partie celles que rendait nécessaires la destruction des êtres inférieurs, mais celles-là surtout qui étaient rendues nécessaires par les antagonismes des sociétés. Et cette restriction a eu pour eiïet de spécialiser les sympathies de telle sorte qu'elles sont devenues comparativement fortes là où ces causes répressives n'ont pas été en jeu, et sont restées comparativement faibles là où ces causes ont agi. Si cependant les activités prédatrices n'ont pas prévenu le développement de la sympathie dans les directions qui lui étaient ouvertes, elles Font retardé sur toute la ligne. Car l'indifférence à infliger aux autres des souffrances positives qu'elles rendaient nécessaires, est accompagnée de l'indifférence vis-à-vis de ces souffrances négatives en autrui qu'implique l'absence de plaisir, et se trouve par conséquent en opposition avec le plaisir sympathique qui provient du plaisir que l'on fait à autrui.

Ajoutons qu'on peut inférer de là cette vérité générale : révolution des sentiments sociaux les plus élevés dont la

* Nous choisissons le mot toeiahilité, quoique inexact, parce que c'est celui qui se rapproche le phis du mot soeiality. Celui-ci exprime non l'aptitude à ?ivre en commun, mais le fait même de la ¥ie sociale.

sympathie est la racine n'a pas été tenue en échec dans tout son cours seulement par les activités qa*a nécessitées la lutte pour l'existence entre les tribus et entre les nations ; mais du moins ce n'est que quand la lutte pour l'existence a cessé de sévir sous forme de guerre que les plus hauts sentiments sociaux peuvent atteindre leur plein développement.

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