CHAPITRE VI
§ 513. Au moment où nous avons adopté une classification des connaissances et des émotions fondée sur ce qu'elles sont plus ou moins représentatives (§ 480)^ il a été remarqué que les états de conscience ne peuvent être divisés en groupes tranchés que par ce seul mode de classification. On ne peut rien faire de plus que de les disposer en groupes offrant Tun par rapport à l'autre une gradation, mais bien distincts si on lés considère comme des touts.
Cela entendu, le mot sentiments, dans le sens où nous l'emploierons dans ce chapitre et les suivants, doit être compris comme embrassant les ordres d'émotions les plus élevés qui sont entièrement re-représentatifs. Bien que le mot sentiments ne soit pas d'ordinaire défini de cette façon, cependant les émotions habituellement appelées ainsi sont susceptibles d'une telle définition. Cette distance qui les sépare des sensations et des appétits, et des idées des sensations et des appétits, distance qui est le trait commun des émotions que nous appelons sentiments^ est la conséquence de ce fait : qu'elles ne sont ni des états présentatifs, ni des représentations de tels états, mais consistent en des représentations nombreuses de telles représentations confusément agglomérées les unes sur les autres, et unies avec des émotions encore plus vagues^ qui ont été associées dans l'organisme par l'eipérience des générations antérieures ^
* Noas avons traduit jusqu'ici feeling par le mot français sentimeDt : ici I*3uteur dislingue parmi les feelings les terUimenU ; nous gardons par conséquent le mot de sentiments pour désigner les plus élevés et les plus complexes des feeUngs, que nooi traduisons par émotions.
606 GOROLLATBSS.
La nature du sentiment, en tant que^distincte des émotions d'ordre inférieur, apparaîtra clairement si on considère la différence marquée qui sépare le sentiment qui se développe d*un sexe à l'autre et le simple instinct avec lequel ce sentiment est uni. Les deux peuvent exister tout à fait séparés; et tandis que les éléments de Tinstinct sont nécessairement présentatifs ou représentatifs ou les deux à la fois, les éléments du sentiment sont presque entièrement re-représentatifs. Quoique la présentation ou la représentation d'une autre personne soit nécessaire pour imprimer au sentiment son impulsion initiale, et pour le réexciter quand il revient à la conscience, cependant le sentiment lui-même est entièrement séparé de la présentation ou de la représentation qui l'excite. Le fond du sentiment^ consistant en cette partie qui est due en lui à l'organisation nerveuse héréditaire, ne comporte aucune analyse par la voie de la conscience {introspection) ; ses composants n'ont pas été liés ensemble dans les expériences de l'individu. Mais il y a une partie du sentiment grâce à laquelle ce fond indistinct prend une forme déterminée, qui consiste évidemment en représentations de certaines émotions agréables causées, dans des occasions successives, parla présence et les actions de la personne qui excite le sentiment. Un certain aspect, de certains mouvements, de certaines manières, une certaine voix, une certaine expression de physionomie, etc., qui réveillent la conscience de relations agréables entretenues jadis avec des êtres humains, deviennent des souvenirs sur lesquels on repasse à maintes reprises en connexion avec un être humain en particulier, et qui se fondent par association en un agrégat de souvenirs agréables. Cet agrégat croit par accumulation, et à mesure il devient vague en proportion de son volume même. Plus les souvenirs composants sont nombreux, moins il est possible de les ramener chacun à part sous la lumière de la conscience, plus aussi est volumineuse la conscience que leur union produit. Et en observant comment émotions éprouvées car Vmdwdvi s'unissent ainsi pour
SENTIMENTS ÉOOÎSTBS. 607
former un sentiment naissant^ on verra facilement comment s'est développé le sentiment héréditaire qui constitue la part encore la plus grande de Témotion totale.
Retenons cette conception des émotions re- représentatives ou sentiments, ainsi que de la façon dont ils se sont produits, et considérons maintenant un de leurs groupes, celui qui se rapporte immédiatement au bien personnel.
§ 514. Tout le monde à quelque degré, et à un haut degré les personnes douées d'imaginations surtout reminiscentes, se plaisent à visiter les lieux témoins de plaisirs passés. A moins que les premiers temps de la vie n'aient été pleins de douleurs, il est délicieux de revoir l'endroit où ces premiers temps se sont écoulés. Comme d'ordinaire ces lieux n'ont aucune beauté propre^ aucun caractère d'intérêt qui puisse être la cause directe de ce plaisir, il est dû évidemment au faible réveil de ces innombrables joies avec lesquelles ont été associés les objets divers dans notre expérience enfantine. Bien que des circonstances particulières d'une espèce agréable puissent revenir à l'esprit en présence d'endroits particuliers de cette localité, l'émotion prise dans son ensemble n'est pas due à tel ou tel souvenir^ mais à des souvenirs trop nombreux pour être discernés séparément : beaucoup d'entre eux se trouvant à vrai dire si faibles qu'ils ne peuvent être Tobjet d'un acte déterminé de mémoire^ et n'existant qu'à l'état de traces obscures d'un plaisir évanoui.
Cette évolution d'une émotion re-représentative particulière, ou sentiment, en présence d'un endroit particulier, est un exemple convenable de la distinction entre les sentiments engendrés dans l'individu et les sentiments engendrés dans la race. Car, tandis que rattachement à une localité particulière, supposant, il est vrai, une réiceptivité héréditaire, est cependant sans aucun doute formé dans l'organisme par des expériences que l'individu a recueillies à lui seul^ il y a d'autres sentiments formés dans l'organisme par des expériences qui, étant les mêmes pour ses ancêtres que pour lui, se
sont accumulées dans les générations successives^ et sont par conséquent arrivées a une forme assez développée pour anticiper sur les expériences individuelles.
De tels sentiments héréditaires peuvent être observés là où les conditions de la vie ont été telles qu'elles ont entraîné certaines sortes d'actes et certaines sortes de relations avec les êtres environnants, vivants ou inanimés, sources habituelles de plaisir de génération en génération. Et nous pouvons nous attendre à trouver de tels sentiments doués d'une énergie d'autant plus grande, que ces actes et ces relations ont été unis avec des plaisirs plus fréquemment, plus directement et plus clairement. L'observation confirme cette induction ; et c'est ce que nous verrons en parcourant, comme nous allons le faire, chacun des sentiments égoïstes.
§ 516. La préhension de l'aliment, et particulièrement la préhension de l'aliment vivant, c'est-à-dire de la proie saisie avec ou sans effort, est trës-étroitement associée avec la satisfaction de l'appétit ; et ainsi le simple acte de préhension suscitant des jouissances idéales, qui sont les plus fortes parmi celles que fournit la vie d'un animal prédateur^ devient un plaisir en ce qu'il excite ces jouissances idéales. C'est ce que montre le chien quand il tire un objet que l'on tient par un bout et qu'il a saisi par l'autre, — bondissant en triomphe avec cet objet à la gueule quand il est parvenu à l'arracher des mains; ou quand, après une poursuite simulée, il ne livre qu'avec résistance le bâton qu'il a rapporté, ne cédant parfois qu'à la force. Ici, tout attrait écarté pour Tobjet qu'il tient entre ses dents, il y a une satisfaction marquée dans cette forme la plus simple de la possession qui se rapporte directement à la satisfaction de la faim. Le chat aussi, qui joue avec une souris qu'il a prise, qui la laisse échapper d'entre ses griffes et la ressaisit de nouveau, montre, en même temps que cette satisfaction artificielle de l'instinct de la chasse, une satisfaction résultant de l'acte même de prendre et de reprendre possession.
&emi.mi;:nts égoïstes. 609
Dans ces cas, cette satisfaction, présentative à Torigine et excitant les représentations de plaisirs associés, s'élève à peine jusqu'à la phase de simple représentation : elle forme une partie de l'excitation à la poursuite. Il n'y a rien dans la conscience de plus qu'une présentation ou représentation de l'acte de saisir et de tenir un objet particulier, — la conscience de l'acte de tenir en général n'est pas distinguée encore de celle de la préhension par les dents et les pattes. Nous remarquons cependant dans le chien un pas de plus vers l'amour de la possession proprement dite. Quand il met à part une portion de nourriture et la recouvre pour la rendre invisible, il y a une représentation de la satisfaction future qu'il retirera de ce morceau : peut-être quelque idée que, si ce morceau n*est pas caché, quelque autre animal peut le prendre. Ici la relation au morceau caché devient complètement représentative ; et bien que la possession soit probablement conçue seulement sous la forme de cette préhension qui précède l'acte de manger, il y a un premier pas vers une conscience moins concrète de la possession. L'état d'esprit signalé ici doit avoir quelque chose de commun avec celui de Tlndien de l'Amérique du Nord ou du trappeur qui fait une cachette, — quoique manquant sans doute des éléments de généralisation que celui-ci contient. Mais on voit que dans le chien la conscience de la possession s'élève déjà à un haut degré, par la manière dont il garde la propriété de son maître, non-seulement à la maison^ mais même quand elle lui a été confiée hors de la maison. Il semble vraiment qu'il y ait là une excitation sympathique d'émotions par rapport à des objets qui ne sont pas des sources de plaisir pour le chien lui-même, mais le sont seulement pour son maître.
Quand nous voyons dans le chien une évolution si considérable de cette émotion qui trouve sa satisfaction dans la possession, et que nous voyons qu'une grande partie de cette évolution doit avoir eu lieu depuis que le chien est domestiqué, nous ne pouvons douter que dans l'homme, doué comme
il Test d'une intelligence plus haute et d'un pouvoir de représentation trës-étendu, le sentiment plus développé de lapossession n'ait pu de même être produit par les effets accumulés et hérités d'anciennesexpériences. Commeatrémotioiia-i-elkpris enfin cette forme représentative qui en fait un sentiment^ et comment le sentiment est-il devenu plus hautement ra-repré- ^ sentatif, au cours de la civilisation : ce sont des questions qu'un regard rapide sur les faits nous permettra d*éclaircir.
Si nous comparons la vie de Thomme primitif avec celle d'un animal inférieur intelligent, nous voyons que simultanément aux pouvoirs de préhension et de manipulation plus élevés et plus variés dont Thomme est doué, simultanément au nombre plus grand de choses dont cette première supériorité le rend capable de se servir, ou qu'il peut faire, grâce à elle, pour satisfaire ses désirs^ il y a un accroissement dans la variété des objets associés dans son expérience aveo le plaisir. Ce n'est plus maintenant la nourriture seule dont la pos« session sert d'antécédent au plaisir ; ce sont encore les armes et les outils grossiers qu'il emploie à se procurer et à préparer sa nourriture : — les lances, les massues, les boomerangs, les couteaux en silex, les racloirs, etc. Dans cette liste doivent figurer aussi les peaux dont il se sert pour se garder du froid et les matériviux qu'il peut employer pour se bâtir de grossiers abris contre le vent et la pluie. Et ce ne sont pas les seules choses qu'il trouve capables de lui procurer quelque espèce de plaisir. Il y a encore les produits naturels de couleur brillante ou de forme bizarre qui excitent son sens esthétique rudimentaire, et obtiennent quand il les porte l'admiration des autres; il y a les pigments avec lesquels, pour satisfaire ce môme sens, il se teint la peau. Des objets de difTérentes sortes, de caractères fortement distincts, sont donc associés dans son expérience avec diverses satisfactions. La possesion sous une forme ou sous une autre, sinon celle qui consiste h les tenir^ moins celle qui consiste à les avoir dans sa hutte, ou même qui résulte de ce qu'il peut toujours les retrouver et les
lorm
SENTIMENTS KGOÏSTES. 611
prendre, est toutefois Tautécédent coDstant de chacune de ces satisfactions diverses. Mais cette possession étant devenue habituelle par rapport à des objets de différente nature^ servant d'une foule de manières à des satisfactions de genres très- Dombreuxy acessé simultanément d'être liée dans Texpérienoe avec une sorte particulièro quelconque d'objet ou une sorte particulière quelconque de satisfaction. Le maintien de la pos« session s'est trouvé associé dans la conscience avec de nombreux plaisirs dissemblables donnés par de nombreuses choses dissemblables ; et la prise de possession est devenue un acte agréable, parce qu'elle produit une excitation partielle de tous oes plaisirs passés d'espèce multiple agglomérés ensemble, d'obscurcissant les uns les autres et ne se prêtant plus à un rappel individuel, mais formant une émotion vague volumineuse,— émotion qui est devenue un sentiment proprement dit, puisqu'elle est devenue re-représentative.
Avec ce progrès de la civilisation est atteint un plus grand pouvoir de représentation, correspondant à un éloignement plus grand des satisfactions qui sont en vue, ainsi qu'à une déviation plus prononcée des moyens indirects par lesquels elles peuvent être obtenues. Ce ne sont pas des aliments, des outils, des vêtements, des ornements seuls qui excitent l'amour de l'appropriation ; c'est aussi la partie de la surface terrestre d'où on les tire : le sol devient un objet de possession. Le sentiment devient encore plus re-représenlatif quand il trouve sa satisfaction, non dans cette sorte hautement Imaginative de possession qui s'attache h quelque chose de matériel, comme la propriété territoriale (si éloignée cependant de l'acte primitif de saisir et de tenir embrassé), mais quand la chose possédée n'a pas de matérialité distincte, — quand elle est simplement un droit. Commençant parle billet de banque, visible et tangible, mais n'ayant pas d'autre valeur que celle qu'il représente ; passant au compte cotirant, d:ins lequel la possession est représentée par des chiffres établissant une b«i];\no(î du crédit, mais où un équivalent monétaire peut être d'ordi-
61? CUHOLLAIRES.
iiaire obteou du banquier, pour aller enfin jusqu'aux documents qui représentent des valeurs sur les dettes des gouvernements étrangers, où il n'y a plus rien qu'un gage sur une certaine propriété supposée, appartenant à des personnes inconnues, dans une région qu'on n'a jamais visitée, nous voyons que le sentiment de la possession devient en fin de compte re-représentatif à un très-haut degré, — est hautement généralisé, et se trouve fort éloigné d'objets réels.
Pour prévenir toute méprise, nous pouvons ajouter que le désir de l'acquisition et de la possession ne doit pas être entièrement identifié avec le désir de la propriété sous cette forme développée qu'il atteint en dernier lieu ; car la conception de la propriété n'est complète que quand il y a conscience d'une limitation définie de la possession, et cette conscience requiert la coopération d'un autre sentiment qui sera ultérieurement décrit.
§ 516. Un enfant sur la bouche duquel on met la main, montre une forte tendance à la résistance, souvent accompagnée de marques de colère. Chacun verra, en se rappelant ces expériences, qu'un arrêt de la respiration sous une action extérieure quelconque produit instantanément une intolérable conscience d'oppression, — conscience bien plus marquée que celle de l'oppression due au manque réel de respiration. Nous pouvons retenir notre souffle pour quelque temps sans trop souffrir; mais la représentation d'un empêchement dans la respiration dont nous serions menacé cause une agitation proche de Tangoisse. Évidemment, il y a là une émotion représentative due à des expériences surtout héréditaires et organiques, mais en partie individuelles, des souffrances qui résultent d'un arrêt prolongé de la respiration. Et cette émotion peut être considérée comme la forme primitive la plus simple et la plus énergique de l'émotion générale produite par une restriction quelconque apportée aux actions corporelles.
En effet, cette émotion a un élément commun avec celle qui
natt en nous quand les mouvements de nos membres sont empêchés. Les animaux eux-mêmes s'opposent de toutes leurs forces aux tentatives faites pour tenir leurs membres liés, ou pour arrêter leurs mouvements d'une autre manière. Abstraction faite des souffrances qu'on peut lui infliger, ou des plaisirs qu'on peut lui refuser, un chien manifeste» quand il est emprisonné, un violent désir de se délivrer. £t chez Thomme, la conscience de la possibilité de se mouvoir librement est tellement essentielle à la tranquillité d'esprit, que la plus légère tentative tendant à l'en priver par l'emprisonnement excite chez lui le ressentiment le plus vif.
Ce ressentiment peut servir par sa violence même à mesurer le pouvoir latent de l'inclination qui trouve sa satisfaction dans une liberté d'action sans entraves : — pouvoir latent, ai-je dit^ parce que, cette inclination se trouvant d'ordinaire sans cesse et complètement satisfaite, l'émotion ne se dégage pas d'ordinaire dans la conscience. Ce n'est que quand, la satisfaction ayant été refusée, de la souffrance s'en est suivie, et qu'enfin la liberté de mouvement est recouvrée, qu'il se produit un plaisir positif.
Cette émotion est clairement re-représentative. La douleur causée par la coercition ne consiste pas dans la représentation de la perte d'un plaisir qu'on est sur le point d'obtenir. La suspension de la liberté entraîne cette douleur quand il n'y a aucun bien immédiat à poursuivre, et même quand il n'y a point de désir de mouvement. La conscience d'une incapacité d'agir imposée est une conscience qui renferme à l'état de représentation obscure le refus non d'une seule sorte de plaisir, mais de toutes les sortes de plaisirs. La faculté de se servir sans entraves de ses membres et de ses sens est associée dans la vie de l'individu avec chaque espèce de plaisir ; et elle est semblablement associée daos les existences de tous ses ancêtres, humains et préhumains. Le corps du sentiment, par conséquent, est une émotion vague et volumineuse produite par des expériences devenues organiques et héritées
lions politiques, il se réjouit à la fin à contempler des relations sociales idéales dans lesquelles aucun citoyen ne doit plus avoir de privilèges dépassant les droits des autres. Ici le sentiment atteint une phase si hautement re-représectative que toutes les idées d'avantages concrets sont pour ainsi dire noyées dans la satisfaction abstraite qui résulte de la sécurité où est chaque citoyen de n'être troublé par aucune intervention dans la poursuite de sa fin. Il suffit d'observer comment, dans un meeting ou dans une circonstance analogue, toute prétention à une suprématie individuelle, ou toute violation des règles établies pour maintenir l'égalité du privilège, est soudain ressentie, bien qu'aucun des auditeurs ne puisse dire quel tort personnel il en reçoit, ou même en quoi il en est personnellement touché, pour voir à quel développement s'est élevé et combien est devenu susceptible le plus hautement rereprésentatif de tous les sentiments, — ce sentiment dont la fonction est de maintenir les conditions qui rendent la vie possible.
Il faut ajouter cependant que, dans ce dernier cas, ce sentiment originairement égoïste n'atteint la forme finale que nous venons de décrire que par l'aide d'un sentiment altruiste dont nous marquerons la coopération dans un chapitre ultérieur.
§ ol7. Quand on manque son but dans la plus simple des actions mécaniques, on éprouve une contrariété à voir sa propre maladresse, — abstraction faite de l'importance du but. Par contre, un trait d'adresse réussi nous cause une satisfaction qui ne se rapporte en rien au résultat concret considéré en lui-môme, et reste exactement la même, que le trait d'adresse serve ou non à quelque dessein ultérieur. Ces émotions opposées sont éprouvées également quand il n'y a point de témoin de notre échec ou de notre succès. Un faux pas dû à l'inattention, ou quelque gaucherie dans l'emploi de nos mains, nous porte à nous condamner nous-mêmes et excite notre dépit, bien que çersonne ne soit présent; et bien que
SENTIMENTS KP.OÏSTES. 617
personne ne soit présent, un saut heureux qui nous fait éviter un obstacle, un coup de feu bien dirigé sur un oiseau ou la prise d'un poisson en dépit des difficultés, excite en nous un mouvement de plaisir. Il en est de même quand les échecs ou le succès sont purement intellectuels, a Que je suis sot 1 p est une exclamation commune quand on découvre quelque méprise^ et le dépit qu'on ressent de cette découverte n*est pas moindre quand aucun mot n'est sorti de nos lèvres et que personne autre que nous ne s'est aperçu de Terreur. D'autre part^ un mouvement de plaisir accompagne la solution d'une question embarrassante, même quand cette question ne vaut pas la peine d'être résolue. On peut voir un exemple de l'un et l'autre de ces deux effets quand on cherche un nom oublié. Si nous ne pouvons nous en souvenir, c'est pour nous un motif de contrariété; et quand, à la fin, nous nous le rappelons, nous nous félicitons nous-mêmes : chacune de ces émotions s'offrant à l'expérience sans considération aucune de l'avantage que nous pouvons rencontrer à trouver le nom perdu.
Ces émotions doivent inévitablement se développer en même temps que notre pouvoir de représentation s'accroît. Un acte corporel ou mental couronné de succès, en même temps qu'il nous assure le plaisir désiré, réveille vaguement la conscience d'actes analogues qui ont été suivis de plaisirs analogues. Chacune des autres espèces de succès, corporels ou in« tellectuels, est semblablement associée dans la pensée nonseulement avec son résultat immédiat, mais avec de semblables résultats obtenus auparavant de semblable façon. C'est ainsi qu'une action couronnée de succès en général finit par être associée dans la conscience avec le plaisir en général. Or, ces deux états de conscience sont re-représentatifs. Car la conscience générale d'une action réussie n'est pas constituée par la pensée d'une action réussie quelconque, ni par la représentation d'un grand nombre d'actions antérieures de la même espèce également réussies, mais elle est telle que la représentation des actes passés réussis de sortes diverses y est repré-
seutée à son tour ; et en même temps la conscience qui Tac* compagne du plaisir résultant d'une action réussie est telle, que des sortes diverses de plaisirs représentés y sont re-replré*sentées comme éléments d'un toutindétetminé.Il arrite ainsi que chaque succès tend à nous rappeler à nous-méme comme agissant avec succès et obtenant par là quelque satisfaction ; et ainsi se produit le sentiment de Testime de soi qui^ élevé à une hauteur considérable» porte le nom d*orgueil.
Que des succès continus tendent à susciter une sorte d'eni*" vrement et qu'un défaut de confiance des plus pénibles suit des échecs réitérés^ ce sont là des vérités familières Impliquant clairement que le sentiment de l'orgueil et le sentiment de l'humilité sont ainsi fortifiés dans l'individu. Et en voyant cela> nous ne pouvons manquer de voir qu'ils se sont développés ainsi dans la race. Nous pouvons voir aussi que, comme les autres sentiments égoïstes que nous avons considérés, ces seU'^ timenls ont pour fonciiou d'ajuster notre conduite aux con*^ ditioos environnantes. L'estime de soi est nécessaire pour régler comme il convient nos efforts en rapport avec leurs fins. Une estime insuffisante nous entraîne à laisser échapper des avantages que nous pourrions obtenir. Une estime exagérée nous engage dans des tentatives qui échouent par défaut de capacité suffisante. Dans l'un et l'autre cas. il y a une moyenne de dommage expérimenté, — bénéfice omis ou effort perdu. Ainsi ce sentiment égoïste que nous décrivons comme une conscience de notre valeur personnelle, sert comme de balance à nos ambitions. Et les expériences de chaque individu tendent continuellement à ajuster cette conscience aux exigences de sa propre nature.
§ 518. Poursuivre cette synthèse dans d'autres directions nous arrêterait trop longtemps : il n'eu est pas de même peut-être des modifications et des combinaisons de ces senti* ments égoïstes. Car, comipeil apparaîtra clairement 6ix)n considère leur genèse, leurs limites ne sont rien moins que définies. Dans chacun d'eux, il y a des différonces qualitatives
SF.NTIMENTS ÉGOÏSTES. G 19
dépendantes des circonstances qui te provoquent^ et trës-géné* ralement ils sont excités ensemble de différentes manières et à différents degrés.
Mais je me bornerai ici à attirer Tattention sur un autre sentiment égoïste, et je le ferai surtout en raison de sa nature mystérieuse. Il y a un sentiment agréablement douloureux dont il est difficile de déterminer la nature et plus difficile encore de retracer la genèse : je veux parler de oe qu'on appelle quelquefois a la volupté de la douleur. »
L'interprétation de ce sentiment, fondée sur un autre nom qu'on lui donne, — la pitié de soi, ne me semble pas satisfai* santé. La pitié, en effet, sous la forme qui seule convient à ce cas, est difficile elle-même à expliquer, comme on peut le voir maintenant. Quand on a découvert pourquoi la pitié elle seule, non accompagnée de quelque activité suggérée par elle, peut devenir une source de souffrance agréable, il faut moptrer que cette explication s'applique au cas où Ton est soi-même l'objet de la pitié : la dernière solution dépend de la première, qui n'est pas encore trouvée. Je ne dis pas que cette hypothèse ne soit vraie partiellement, mais seulement que cette explication n'est pas complète, et qu'il y a probablement d'autres éléments dans le fait de conscience à expliquer.
Il semble possible que ce sentiment qui pousse Thomme en proie à la douleur à souhaiter d'être seul avec son chagrin, et fait qu'il résiste à toute distraction, résulte de ce que cet homme fixe son attention sur le contraste qu'il y a entre ce qu'il croit mériter et le traitement qu'il a reçu, — soit de ses semblables^ soit d'un pouvoir qu'il est enclin à se représenter d'une manière anthropomorphique. S'il croit qu'il a mérité beaucoup tandis qu'il a reçu peu^ et surtout si, au lieu d'un bien, c'est un mal qui est survenu, la conscience de ce mal est adoucie par la conscience du bien qu'il croit mériter, rendue agréablement dominante par le contraste. Un homme qui regarde son affliction comme imméritée regarde nécessairement son propre mérite, soit comme restant sans récompense, soit
comme lui valant un châtiment au lieu d*une récompense : il y a en lui Tidée d^un grand déni et le sentiment de la supé« riorité vis-à-vis de ceux qui en sont les auteurs.
S'il en est ainsi^ le sentiment ne devrait pas exister là où le mal souffert est reconnu par celui qui souffre comme étant mérité. Peu d'hommes sans doute reconnaissent cela, si mémo il en est qui le reconnaissent, et parmi ceux-ci il en est peu de qui nous pourrions obtenir le renseignement désiré. Si cette explication est la vraie, je sens que ce n'est pas évident le moins du monde. Je la propose simplement à titre d'essai^ et j'avoue que cette émotion particulière est telle que ni l'analyse ni la synthèse ne me mettent en état de la comprendre clairement.
CHAITIKE VII.
SKNÏIMENTS EGO-.VLTRUISÏKS.
§ 519. Pour prévenir une méprise qui pourrait se produire, je voudrais, avant de poursuivre l'exposé de la genèse des sentiments par l'accumulation des effets de l'expérience, définir le mot expérience dans l'emploi que j'en fais ici. Dans son acception ordinaire, expérience désigne des perceptions définies dont les termes se trouvent unis par des rapports observés ; et on n'emploie pas ce mot pour représenter des connexions formées dans l'esprit entre des états qui se produisent ensemble, quand les relations qui les unissent, causales ou autres, ne sont pas distinguées avec conscience. Mais^ si le lecteur veut se reporter aux chapitres de la synthèse particulière, comme à ceux qui traitent de l'action réflexe, de l'instinct de la mémoire, etc., ou aux chapitres de la synthèse physique, qui traitent de la genèse des systèmes nerveux simple, composé et doublement composé, il se rappellera que les effets de l'expérience, tels qu'on les comprend en ces endroits et partout ailleurs dans notre ouvrage, sont les effets produits par l'apparition simultanée d'états nerveux, accompagnés d'états de conscience correspondants, quand il en existe, que les relations entre ces états soient ou non observées. Dans les premières phases de l'évolution mentale, il n'y a certainement aucune place pour cette reconnaissance des rapports que l'expérience dans sa signification limitée implique. Le contact habituel du milieu produit ses effets sans que l'être qui en reçoit l'impression les connaisse dans le sens absolu de ce mot ; car la notion du moi, qui est essentielle à l'expérience consciente, n'a pas encore été développée en lui.
622 conoLLAiiiEs.
Mais ce qu'il faut remarquer surtout, c'est que cette notation de rexpérience inconsciente continue après que Texpérience consciente est devenue distincte et même dominante. Autour du mince filet d'idées claires en relations définies qui forment notre expérience consciente, s'écoulent des courants beaucoup plus considérables d'impressions associées indistinctes à mille degrés divers, dans un ordre qui présente tous les degrés d'indécision. Il n'y a qu'un léger trait central dans la conscience qui s'est constitué par des perceptions et des pensées ; et à mesure qu'ils s'écartent de ce trait central, les éléments de la conscience sont en connexion de plus en plui l&che les uns avec les autres et avec le trait central, l'incohé^ rence atteignant son extrême limite aux confins de la con-« science (§ 180). Cependant tous ces états et leurs connexions nous sont en un sens présents. Par conséquent, lorsqu'elles sont souvent répétées, quoiqu'elles ne soient jamais l'objet d'une pensée distincte^ leurs relations deviennent bien établies. En examinant notre conscience, nous nous trouvons en pos* session d'une grande quantité de connaissances positives rassemblées sans observations directes (par exemple le souvenir que nous avons de la situation dans la page d'un passage qui nous a frappés dans un livre) et d'une quantité bien plus grande de connaissances mal définies^ — croyances qui nous dominent, quoique nous ne puissions pas dire pourquoi.
C'est dans cette région volumineuse, hétérogène et seulement en partie définio de la conscience, que se forment ces associations d'états complexes qui, sans cesse répétées, produisent ce que nous appelons sentiments. La genèse des émotions se distinguo de la genèse des idées en ceci : que, tandis que les idées, toujours contenues dans la partie étroite, centrale de la conscience, sont composées d'éléments simples en relation définie et (dans le cas des idées générales) constante, les émotions sont composées d'assemblages très-complexes d'éléments extérieurs de la conscience, qui ne sont jamais deux fois tout a {ailles mèmeS) et sont les uns avec les autres
en relations qui ne soot jamais deux fois tout k fait les mâmes. Dans la construction d'une idée, les expériences successives, que ce soient des sons, des couleurs, des impressions tactiles, des saveurs, ou que ce soient des objets particuliers qui combinent en groupes plusieurs de ces impressions, ont tant de points communs que chacune en apparaissant peut être pensée d'une manière définie comme semblable à celles qui Tout précédée. Mais dans la formation d'une émotion, les expériences successives diffèrent tellement que chacune d'elles^ à son apparition, réveille des expériences passées qui ne sont pas spécifiquement semblables, mais n'ont qu'une ressemblance générale; et qu'en même temps chacune réveille les avantages ou les inconvénients de l'expérience passée, qui sont également variés dans leurs essences particulières, bien qu'ils offrent quelque communauté de nature. Il résulte de là que la conscience produite est une conscience multiple, confuse, dans laquelle, en même temps qu'une certaine sorte de combinaison entre les impressions reçues, il y a comme un nuage vague de combinaisons idéales voisines de celle-là, et une masse vague d'émotions idéales de plaisir ou de peine qui ont été associées avec de telles combinaisons.
Retenons donc cette conception générale de la manière dont les états mentaux situés dans la région la plus vaste^ la plus reculée et la plus vague de la conscience, s'unissent par la répétition sans que nous en soyons avertis, nous pourrons lui donner une forme plus définie en observant ce qui arrive dans des cas présents à l'esprit de tous. Nous pouvons tirer de noire vie passée des faits abondants prouvant que des émotions naissent en nous sans que nous puissions les rapporter à des causes connues et sans que nous soyons capables de dire com* ment nous les avons contractées. Il y a un fait bien familier, duquel tout le monde, je pense, peut rendre témoignage, à savoir qu'une sorte de confiture qui a été pendant notre enfance souvent prise après une médecine, peut être rendue par une simple association d'émotions si répugnante pour nous
624 CURULLAIUKS,
que nous ne pouvons plus la supporter toute notre vie. Ce fait montre assez clairement comment des répugnances peuvent s'établir en dehors de toute idée de connexion causale, ou plutôt quoique nous sachions qu*il n*y a pas de connexion causale. Il en est de même des émotions agréables. Le croassement des corbeaux n'est pas en lui-même un son agréable : au point de vue musical^ il est positivement le contraire. Cependant ce croassement produit ordinairement des impressions agréables, — impressions que beaucoup attribuent à la nature du sou lui-même. Seules les rares personnes qui se sont livrées à l'analyse de leur propre conscience savent que le croassement des corneilles leur est agréable, parce qu'il a été lié jadis avec une multitude sans nombre de leurs meilleurs plaisirs, — avec la cueillette des fleurs sauvages dans l'enfance, avec les excursions du samedi soir aux jours de congé, avec les parties de campagne en plein été, quand on laissait là les livres et qu'on remplaçait les leçons par les jeux et les aventures à travers champs, avec les matinées fraîches et ensoleillées des années de l'âge mûr, quand une promenade les reposait délicieusement de leur tâche. Et maintenant ce son, bien qu'il ne soit pas lié d'une manière causale à tous ces plaisirs passés si nombreux et si variés, simplement parce qu'il leur a été souvent associé, réveille une conscience obscure de ces plaisirs, comme la voix d'un vieil ami apparaissant chez nous à l'improvisle réveille soudain un flot d'émotions résultant des plaisirs de notre camaraderie passée.
Cette explication donnée sur la manière dont les émotions se développent par un passage des expériences à l'état organique, reprenons notre exposition au point où nous l'avons laissée à la fin du dernier chapitre. Des sentiments égoïstes, nous passons maintenant aux sentiments ego-altruistes. Par ce mot j'entends les sentiments qui, tout en impliquant un plaisir personnel, impliquent aussi un plaisir en autrui : la représentation de ce plaisir en autrui étant une source de plaisirs, non eu eVle-mêine^ mais en raison des avan-
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tages personnels ultérieurs que rexpérience y a associés. § 520. ' Uq enfant sur les bras de sa nourrice, assez avancé pour reconnaître vaguement les objets qui Tenvirannent, sourit en voyant la physionomie souriante^ et en entendant la douce voix caressante de sa mère. Qu'une personne survienne qui^ lui présentant une ligure irritée, lui parle sur un ton rauque et dur, le sourire disparaît, les traits se contractent dans une expression pénible, et,se mettant à pleurer, il détourne la tôte et exécute pour s'échapper les mouvements qui lui sont possibles. Quelle est la signification de ces faits ? Pourquoi le froncement des sourcils ne le fait-il pas sourire^ et le sourire de sa mère ne le fait-il pas pleurer? 11 n'y a qu'une réponse possible. Dès ce moment^ dans son cerveau en voie de développement entrent en jeu les appareils par lesquels un groupe d'impressions visuelles et auditives excite des émotions agréables, et les appareils par lesquels un autre groupe d'impressioûs visuelles et auditives excite des émotions pénibles. La relation entre une expression féroce de physionomie, et les maux qui peuvent suivre la perception de cette physionomie, n'est pas plus connue de Toufant que n*est connue de Toiseau sortant pour la première fois de sou nid la connexion entre la mort possible et la vue d'un homme qui s'approche ; et aussi certainement, dans un cas que dans Tautre, Talarme ressentie est due à une structure nerveuse partiellement établie. Pourquoi cette structure nerveuse partiellement établie trahit-elle sa présence d'aussi bonne heure dans l'être humain ? Simplement parce que, dans les expériences antérieures de la race, les sourires et les inflexions douces de la voix chez les personnes environnantes, ont été les accompagnements habituels d'émotions agréables, tandis que des souffrances de plusieurs sortes, immédiates et éloignées^ ont été continuellement associées avec les impressions
* Cette lecture et une portion de la prccétiente faisaient ii Torigine partie d'u i irliele publié dans la Revue de qainsaine^ en avril 1871, sous ce tiirc : La Morale et Us ienUmmU moroitfp.
reçues en présence de sourcils froncés, de dents serrées et de sons de voix grondants. Nous devons remonter bien plus avant au delà de Thistoire de rhumanité pour trouver les commencements de ces connexions. Les apparences et les sons qui excitent chez Tenfant une crainte vague lui révèlent le danger, et ils le révèlent parce qu'ils sont les accompagnements physiologiques de Faction destructive, — quelques-uns d'entre eux étant communs à l'homme et aux mammifères inférieurs, et se trouvant par conséquent compris par ces mammifères inférieurs, comme on le voit chez les petits chiens. Ce que nous appelons le langage naturel de la colère est dû à la contraction partielle des muscles que le combat réel mettrait en jeu ; et toutes les marques d'irritation, jusqu'à l'ombre légère qui passe sur notre front dans un moment de contrariété, sont les phases commençantes des mêmes contractions. Il en est de même en sens contraire du langage naturel du plaisir et de l'état d'esprit que nous appelons sentiment affectueux: il comporte aussi une explication physiologique. (Voyez §§497-499.)
Les enfants un peu plus avancés, ayant quelques années de plus, nous fournissent un autre enseignement. En quoi les expériences de chacun d'eux aident-elles au développement émotionnel que nous considérons? Tandis que ses membres sout devenus plus agiles par l'exercice, que son adresse manuelle s'est accrue par la pratique, que ses perceptions des objets sont devenues par l'usage plus rapides, plus soignées, plus compréhensives, les associations entre le double groupe des impressions reçues des personnes environnantes et des plaisirs et des peines reçues d'elles, simultanément et conséquemment, ont été corroborées par la répétition fréquente, et leurs ajustements ont été perfectionnés. L'obscur malaise et le plaisir vague que l'enfant à la mamelle ressentait ont pris, chacuu à part, chez le bambin, des formes mieux définies. La voix irritée d'une gouvernante n'éveille plus seulement eu lui une èmoViovi Vaàfed^^ ^^^\râi\A^mais orovonue
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encore Tidée spéciale de la tape qui peut suivre. La contraction de la face d'un frère aîné excite, en même temps que rimpression originelle indéfinissable de malaise, l'impression naissante de maux qui sont définissables pour la pensée sous forme de coups de pied, de coups de poing, de cheveux tirés et de jouets ravis. Les visages des parents, tantôt riants, tantôt sombres, ont été respectivement associés avec les formes multiples de plaisir et des formes multiples de douleur ou de privation. C'est ainsi que ces aspects de physionomie, et ces sons qui impliquent Tamitié ou l'inimitié chez les êtres environnants, deviennent des symboles de bonheur et de malheur, si bien qu'à la fin^ la perception de l'un ou de l'autre groupe de faits peut difficilement se présenter sans produire une onde d'émotion agréable ou douloureuse. Le fond de ce flot d'émotions est encore substantiellement de même nature qu'il était jadis ; car, quoique dans chacune de ces nombreuses expériences un groupe spécial de signes physionomiques ou vocaux ait été lié avec un groupe spécial de plaisirs ou de peines, cependant, comme ces plaisirs et ces peines ont différé immensément dans leurs espèces et leurs
combinaisons, et comme les signes qui les précédaient n'ont pas été, en deux cas consécutifs, tout à fait les mêmes, il s'ensuit qu'à la fin la conscience qui s'en dégage reste aussi vague qu'elle est volumineuse. Les myriades d'idées partiellement excitées qui résultent d'expériences passées, sont agglomérées ensemble et superposées de manière à former un agrégat dans lequel rien n'est distinct, mais qui a le caractère d'être agréable ou pénible, selon la nature de ces éléments originels. La différence principale entre cette émotion développée et l'émotion excitée chez le petit enfant est que, sur le fond sombre ou brillant qui formait le corps de la première, peuvent maintenant se dessiner dans la pensée les plaisirs et les peines particulières que suggèrent les circonstances correspondantes.
Quelle doit être l'élaboration de ce processus sous li!& covvdv*'
lions de la vie primitive de rhoaiiDe ? Les émotions communiquées au jeune sauvage par le langage naturel de Famour ou de la haine sur les membres de sa tribu, atteignent une détermination partielle en correspondance avec les relations qui Punissent à sa famille et à ses camarades^ et il apprend par l'expérience Futilité qu'il y a, en ce qui touche ses propres fins, d'éviter les actions qui suscitent chez les autres les manifestalions de la colère, et d'adopter les manières d'agir qui provoquent en eux les manifestations du plaisir. Ce n'est pas chez lui une généralisation consciente. Il ne formule en rien à cet ftge, — et probablement pas plus à un autre âge qu'à celui-là, — ses expériences en ce principe général : qull est bien pour lui de faire des choses qui provoquent le sourire des autres, et d'éviter les choses qui font contracter leur visage. Il arrive ceci, qu'ayant hérité, comme oti Fa vu, celte connexitn entre la perception de la colère en autrui elle sentiment de la crainte, et ayant découvert que certains actes des sa part font naître cette colère, il ne peut subséquemment penser à commettre Fun de ces actes sans penser à la colère qui en résultera, et sans éprouver plus ou moins la crainte qui en résultera à son tour. Il n'a pas pensé au caractère bon ou mauvais de Facte en lui-môme : ce qui Fen détourne est la crainte vague en somme mais partiellement définie du mal qui peut suivre. Ainsi comprise,Fémotion coercitrve {deterring) est celle qui se dégage des expériences d'utilité, — en prenant ce mot dans son sens éthique ; et si nous nous deman-* dons pourquoi cette colère redoutée est provoquée chez les autres, nous trouverons d'ordinaire que c'est parce que Facte défendu entraîne quelque part quelque souffrance, — est repoussé par Futilité. — Si nous passons ensuite aux injonc-* lions qui ont cours dans la tribu, nous voyons non moins clairement comment les émotions produites par l'approbation et la réprobation, viennent à être associées dans rexpériencQ avec \es actions qui sont avantageuses et les actinriFs nui sont nu\s\b\es k \a VxWiW . ^\. ^^\sv\s^^\îil nar Rintft
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les iMHnmes soet aigtilUoDoés à accomplir les unes, détojur- Dés d'aceoMf^r les autres. Dès ses jeunes ans, le sauvage entend raconter les exploits de son ebef, — il les entend raconter avec des paroles de louange, et voit tous les visages rayonner d'admiration. D« temps en temps aussi il pi4te l'oreille au récit d'un acte de l&chelé, fait sur un ton de Wûéçris, avec des métaphores insultantes, et il voit l'auteur de cei acte traité avec dédain partout où il se montre. C'e$ft-4dire que l'une des choses qui s'associent le plus fortement dans son esprit avec les physionomies souriantes, symbolisant le plaisir en général, est le courage ; et que l'une de celles qui s'associent le plus fermement dans sou es prit avec des fronts contractés, et les autres marques d'inimitié qui coostiJLuent un symbole de malheur, est la lâcheté. Ces sentiments ne se forment pas en lui parce qu'il a, en raisonnant à sa façon, trouvé cette vérité : que le courage est utile à sa tribu, et par suite à lui-même, ou cette autre : que la lâcheté est cause du mal. Dans la vie adulte, il le comprendra peut-être; mais ii ne le comprend certainement pas à Tépoque où la bravoure eS(t4Mnsi associée dans sa conscience avec tout ce qui est bon, et la làcbeié avec tout ce qui est mauvais. Semblablement se produisent en lui des sentiments d^inclination ou de répur gnance vis-à-vis d'autres lignes de conduite qui ont été établies ou interdites parce qu'elles sont avantageuses ou nuisibles à la tribu, bien que ni le jeune homme ni le vieillard ne sachent pourquoi elles sont venues à être établies ou interdites : par exemple, le mérite qui s'attache à dérober des femmes à l'étranger^ et le caractère vicieux du mariage parmi les femmes de la tribu.
lîous pouvons nudntenant monter d'un d^é à un Ardre d'eiicitations et de contraintes dérivées de celles-là. C'est une croyance primitive que chaque homme mort devient un démon qui reste quelque part à portée, tout prêt à revenir à chaque instant aider ou nuire. Ainsi,parmiles autres agents dont le sauvage considère, en tout résulte de sa conduite,
rapprobatioo et la réprobatioD, se trouvent les esprits de ses aDcétres. Enfant^ il entend parler de leurs agissements, tantdt sur le ton du triomphe, tantôt avec des murmures d'horreur, et la conviction qui pénétre ainsi en lui que ces esprits peuvent infliger un mal vaguement imaginé, mais terrible, ou donner quelque grand secours, devient pour lui un aiguillon puissant ou un frein redoutable. Cela doit arriver surtout quand ce qu'on raconte est rapporté à un chef remarquable par sa force, sa férocité, et cette ténacité à la vengeance que les expériences du sauvage lui font remarquer comme un avantage et une vertu. La conscience qu'un tel chef redouté par les tribus voisines, et redouté aussi par les membres de sa propre tribu, peut réapparaître et punir tous ceux qui ont méprisé ses ordres, devient un puissant motif d'action. Mais il est évident d'abord que la colère et la satisfaction imaginaires de ce chef déifié, ne soni que des formes transfigurées de la colère et de la satisfaction manifestées par les hommes environnants, et que les émotions qui accompagnent de telles imaginations ont, comme celles-là, leur racine originelle dans les expériences qui ont associé des résultats en somme pénibles avec les manifestations de la colère en autrui, et des résultats en somme agréables avec la manifestation de la satisfaction en autrui. Et il est évident, en second lieu, que les actions défendues à ce titre et les actions encouragées, doivent être surtout des actions nuisibles ou avantageuses à la tribu , puisque le chef heureux, d'ordinaire meilleur juge que les autres, a poursuivi le salut de sa tribu en poursuivant son propre salut. Par conséquent des expériences d'utilité, organisées avec ou sans conscience, sout le fond de ses ordres, et les sentiments qui lui obtiennent Tobéissance peuvent être, bien que très-indirectement et à Uinsu de ceux qui les éprouvent, rapportés à des expériences d'utilité.
Cette forme transfigurée de coercition, qui ne diffère d'abord que peu de la forme originelle, comporte un immense développement. Les traditions qui s'accumulent, croissant tou-
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jours à mesure qu'elles soat répéléos de génération eu génération, élèvent de plus en plus au-dessus des proportions hu* maines le héros antique de la race. Les pouvoirs qu'on lui prête d'infliger des châtiments et de donner le bonheur deviennent toujours plus grands, plus nombreux et plus variés ; en sorte que la crainte du déplaisir divin et le désir d'obtenir l'approbation divine, acquièrent une certaine étendue et une certaine généralité. Pourtant les conceptions restent anthro* pomorphiques. La déité vengeresse continue à être regardée comme manifestant les émotions humaines de manière tout humaine. En outre, les sentiments de droit et de devoir^ dans la limite où ils sont développés, se rapportent surtout, si ce n'est complètement, aux commandements et aux défenses du dieu, et ne se rapportent que pour une très-petite part à la nature des actes commandés ou défendus. Dans le sacrifice à demi accompli d'Isaac, dans l'immolation de la fille de Jephté, dans le désastre d'Agag, comme dans les atrocités sans nombre commises sous l'influence de motifs religieux par les races primitives en général, nous voyons que la moralité et l'immoralité, comme nous les comprenons, n'étaient point du tout connues d'abord, et que les sentiments» surtout celui de la crainte, qui en tenaient la place, étaient des sentiments éprouvés pour des êtres invisibles de qui des injonctions et des interdictions étaient supposées émaner.
§ 521. Une bonne part de ce qui passe pour sentiment religieux n'est ainsi qu'une forme hautement re-représentative de ce sentiment ego-altruiste qui guide surtout les hommes dans leur conduite les uns par rapport aux autreâ. En exprimant son étroite parenté avec la prudence mondaine, le mot heureux de Leigh Hunt : a la prudence pour l'autre monde » (other-worldliness) ^hii bien comprendre cette vérité : que le sentiment par lequel l'observance religieuse est surtout obtenue des hommes de nos jours, est un sentiment dans lequel la représentation de l'approbation divine accompagne la représentation du bonheur futur général qui doit être assuré par
cette approbation, — sentiment d'autant plus vague qu*il est plus hautement représentatif, mais est néanmoins composé d^éléments fournis à rorigioe par des expériences de plaisir. Marquons aussi soigneusement ce fait: que la conscience du juste et de Tinjuste, telle <fu*elle existe chez les hommes bmi civilisés ou à demi civilisés, et même en une grande proportion chez les hommes de notre âge les plus civilisés de tous, prend son origine dans les sentiments ego-altruistes. Si nous jetons un regard en arrière sur les croyances du passé et les sentiments corrélatifs, tels que nous les montrent le poème de Dante, les mystères du moyen âge, les massacres de la Saint- Barlhélemy, les auto-da-fe, nous rencontrons la preuve que, dans des temps comparativement modernes^ le juste et Tin* juste ne signifiaient presque rien autre chose que la subordination ou l'insubordination, — d'abord au législateur divin, ensuite au législateur humain. Jusqu'à nos jours, cette conception prévaut sur une grande échelle, et on la trouve même dans des ouvrages de morale très-médités dont elle forme le fond, par exemple les Essais sur les principes de moralité^ par Jonathan Dymond : l'auteur ne reconnaît pas d'autre fondement à l'obligation morale que la volonté divine exprimée par les croyances dominantes. Et en vérité, avec ces sermons dans lesquels les supplices des damnés et les joies des élus sont présentés comme les motifs presque uniques d'encouragement et d'abstention ; avec nos catéchismes, qui nous apprennent « la manière d'être heureux dans ce monde et dans l'autre, » on ne peut nier que les sentiments qui poussent et retiennent les hommes d'aujourd'hui soient encore largement composés d'éléments semblables à ceux qui agissent sur le sauvage, — la crainte en partie vacrue, en partie spécifiée, associée avec ridée de la réprobation humaine et divine, et l'impression de satisfaction, en partie vague, en partie spécifiée, associée avec l'idée de l'approbation humaine et divine. Ni dans les sentiments religieux, ni dans les sentiments moraux, au degré de développeiBent où on l^s rencontre dans cette
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pha§e ego-âhruisie, De se trouve implicpiée la coDScieoce agréable ou pénible^ causée par la considératioii des actes dans leur nature intrinsèque, absiraetion faite des conséquences qu'ils ont pour Tindividu^ immédiates ou élol* gnées.
§ 52S. C'est pour cette raison qite le critérium da juste et de l'injuste a été et est encore si différent dans les différentes sociétés. Évidemment, tout le temps que les émotions eidtatives ou coercitives n'ont pas d'autres causes déterminantes que les manifestations réelles ou idéales d'approbation ou de désapprobation humaine ou divine, les notions du juste et de l'injuste doivent dépendre avec les senUmtats eorre^ndants des traditions théologiques et des circonstances sociales. Si le dieu d'une race est représenté comme exigeant Textermination des ennemis, et comme s'offensant de la pitié qu'on leur montre ; — si, comme il résulte de là, la vengeance s'associe dans la conscience avec la pensée du plaisir fait à ce dieu, et des recompenses qu'on en doit conséquemment recevoir, tandis que le pardon est accompagné de la pensée de la colère divine et des malheurs qui la suivront, alors la ven^ geance et le pardon deviennent dans la conscience, l'une agréable et l'autre désagréable dans leurs résultats généraux, ou l'une juste et l'autre injuste. Il en est de même des sentitments qui se rapportent aux actes qui excitent l'approbation et la désapprobation des hommes. Les usages, quelle qu'en soit la nature^ que les circonstances ont établis, en sorte que s'y conformer entraine l'approbation du milieu social, et s'y soustraire entraîne l'irritation et les paroles de blâme, deviennent des usages en quelque sorte sanctifiés. Les agrégats de plaisirs idéaux et les agrégats de douleurs idéales que ces manières d'être opposées chez nos semblables suggèrent en nous, sont associés avec l'accomplissement et l'omission de tels actes ; et ainsi l'accomplissement et l'omission de ces actes finissent par être conçus avec inclination ou répugnance, et sont appelés convenables ou inconvenants.