‹ Principes de psychologie, tr. sur la nouv. éd. anglChapitre 10 sur 67 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

§ 52. Nous pouvons entrer maintenant dans notre sujet spécial. Jusqu'ici nous nous sommes occupés des data de la psychologie, et non de la psychologie proprement dite. Ici nous laissons les fondations pour passer à l'édifice lui-même.

Beaucoup de lecteurs seront étonnés de cette assertion : qu'aucune des vérités que nous avons examinées n'est psychologique. Depuis que Tanatomie et la psychologie ont tant occupé l'attention, et depuis qu'il est devenu de plus en plus manifeste qu'il y a une connexion fondamentale entre les changements nerveux et les états physiques, il s'est établi une confusion entre les phénomènes qui servent de base à la psychologie et la psychologie elle-même. En réalité, les faits déterminés par ceux qui ont fait leur étude de la structure et des fonctions nerveuses, sont des faits d'un ordre plus simple que ceux qui sont proprement appelés psychologiques^ quoique ce soient des faits qui entrent dans la composition des %dts psychologiques.

On admettra généralement sans hésiter que les cinq premiers chapitres de cette partie, consistent en propositions exclusivement morphologiques et physiologiques. On y a examiné la structure du système nerveux, ses fonctions, les conditions de son action, comme des phénomènes purement physiques^ aussi purement physiques que l'absorption de la nourriture ou la circulation du sang. Quoi que les mots employés aient pu impliquer, grâce à leur sens indirect, le sens direct de toutes les propositions établies n'a impliqué nulle

pari la conscience ni le sentiment : et ignorant toujours la I. 9

conscieDce comme le sentimeDi^ elles ont négligé tout ce qui, implicitement ou explicitement, est contenu dans toute proposition de psychologie.

Cependant, on pourra penser que les yérités appartenante la psychologie proprement dite se trouvent, en une certaine mesure, dans le dernier chapitre. Ce chapitre, s'occupantde la connexion eutre des changements nerveux et des états de conscience, devient nécessairement une portion de la scieDce psychique, puisqu'il renferme un élément psychique. A cela on répond que, quoiqu'il ne puisse absolument être exclu du corps de la science, cependant il n'en fait pas strictement partie. La position de T^estho-physiologie est tout à fait uuique. Elle n'appartient ni au monde objectif, ni au monde subjectif; mais, prenant un terme de chaque, elle s'occupe de la corrélation des deux. Elle peut aussi bien être renfermée dans le domaine physique que dans le domaine psychique, et ou peut la laisser où elle est^ comme un trait d'union entre les deux.

Il y avait une assertion à justifier, et peut-être cette explication ne fera qu'augmenter la surprise qu'elle cause. Pour éclaircir cette confusion, il faut examiner avec plus de soin la distinction entre les vérités qui sont strictement psychologiques et celles qui ne font qu'entrer dans la composition des vérités psychologiques.

§ 53. Toutes les propositions comprises dans les chapi précédents, en y comprenant le dernier, expriment quelq rapports entre des phénomènes qui se passent dans les limites de l'organisme. Le sujet, c'était ou bien le caractère d'une structure^ ou bien comment un trouble dans un endroit laisse un mouvement dans un autre, ou bien la connexion entre l'état physique de tout ou partie de l'organisme et quelque processus nerveux général ou local, ou bien l'intensité variable d'une action dans un centre nerveux, en tant que déterminée par une action précédente semblable, ou bien la dépendance mutuelle des changements physiques internes et des chauge*

ments physiques externes : c'est-à-dire que Tattentiou a toujours été dirigée exclusivement sur des coexistences et des séquences dont le corps seul est la sphère. — A la vérité, on s*est référé plus d'une fois, explicitement ou implicitement, à quelque force externe. Ou bien on s'est référé en termes généraux à quelque agent perturbant, situé hors des limites de l'organisme ; ou bien on a nommé à titre d'éclaircissement telle ou telle espèce d'agent perturbant. Mais on ne s'est référé ainsi d'un manière vague ou précise à cet agent que parce qu'il était nécessaire de supposer quelque chose qui causât le changement organique, et non parce que ce quelque chose devait être renfermé dans la proposition établie, laquelle dans chaque cas ne formulait qu'un rapport interne. Les phénomènes sont si bien mêlés entre eux qu'on ne peut jamais séparer absolument des autres ceux qu*on examine; mais parce que nous présupposons ces autres phénomènes, il ne s'ensuit pas que la science à laquelle ils appartiennent forme une partie de la science dont nous sommes spécialement occupés. Par exemple, il est impossible de décrire une expérience chimique qui nous révèle quelque rapport chimique, ni même d'y penser, sans nous référer implicitement ou explicitement à quelques rapports physiques (la fusion, le mélange des liquides, l'ascension des bulles de gaz dégagé, la chute ^IBUi précipité) : on ne dit pas pour cela que nous renferla physique dans notre chimie. De même, dans les pré(fédents chapitres, quoiqu'on ait supposé tacitement des forces environnantes, cette supposition n'a été cependant qu'accidentelle pour l'étude des coexistences et séquences internes.

Tant que nous n'établissons que des faits dont les termes sont contenus dans l'organisme, nos faits sont morphologiques ou physiologiques, nullement psychologiques.il y a plus : quoique le rapport que nous examinons existe entre un changement nerveux et un état de conscience, ce n'est pas d\i\.^\yN. un rapport psychologique^ tant que l'état de cotvsàewe^ ^%V

considéré simplement comme lié au chaugement oerveux,*! non coaiQie lié h quelque existence située hors de l'oi^inisme. Il est certaÏD que celui qui démontre par dissection les articulations des os, et celui qui dessine par le sphygmograpbe les pulsations du cœur étudient chacun la morphologie et la physiologie. Mais il est certain aussi que celui qui examine une structure nerveuse, qui expérimente sur une fonction nerveuse, étudie les mêmes sciences s'il considère seulement les corrélations internes, et ne coni^idère pas simiiltanément les corrélations externes correspondantes.

Car ce qui distinguo la psychologie des sciences sur U»quelles elle repose, c'est que chacune de ses propositions tiol compte à la fois des phénomènes internes liés entre eux et des phénomènes externes liés entre eux, auxquels les premiers fie rapportent. Dans une proposition physiologique, un rapport interne est l'objet essentiel de la pensée ; mais dans une proposition psychologique, un rapport externe se joint au rapport interne comme objet coessentiel de la pensée. Il se produit ua rapport dans le milieu environnant qui a une importance de même ordre que le rapport dans L'organisme. La chose considérée est maintenant une chose totalement différente. Ot n'est plus la connexion entre les phénomènes internes, cfl n'est plus la connexion entre les phénomènes externes; mais c'est la connexion entie cfs deux connexions. Une proposilino psychologique est composée nécessairement de deux propod^ tions dont l'une concerne le sujet et l'autre l'objet ; et elle M peut être formulée sans les quatre termes que ces deux propositions impliquent. Des signes éclairciront mieux cette dis> tinction. Supposons que A et B soient deux phénomènes unîi par un rapport dans le milieu environnant, — par exemple, la couleur et le goîlt d'un fruit ; — tant que nous examinons leur rapport en lui-méiuc ou comme associé à d'autres phénomènes externes, nous nous occupons d'une portion de la physique. Supposons maintenant que « et b soient les seosa* tions produites dans l'organisme par la lumière partîculiire

que le fruit réfléchit et par Taction chimique de son jus sur le palais. Alors, tant que nous étudions Faction de la lumière sur la rétine et les centres nerveux, et que nous examinons comment ce jus produit dans les centres nerveux le changement connu comme douceur, nous nous occupons de faits appartenant à la physiologie et à rœstho-physiologie. Mais nous passons dans le domaine de la psychologie du moment que nous cherchons commcntil peut exister dans l'organisme UD rapport entre a et by qui, d'une manière ou de l'autre, répond au rapport entre A et B. La psychologie s'occupe exclusivement de cette connexion entre A B et a b, elle a à chercher sa nature, son origine, sa signification, etc.

Un peu de réflexion fera voir clairement au lecteur qu'il ne peut former aucune conception psychologique sans considérer ainsi des coexistences et des séquences internes dans leur ajustement à des coexistences et des séquences externes. S*il étudie l'acte de perception le plus simple, comme celui de localiser un contact dans quelque partie de sa peau, les termes indispensables de sa recherche sont, d'une part : i"" une chose ; et if" une position (il considère l'une et l'autre comme objectifs); d'autre part, S^ une sensation; et 4* un état de conscience qui constitue son appréhension d'une position s'il considère les deux comme subjectis. Pour prendre un exemple à l'extrémité opposée, s'il prend pour exemple un de ses ■6iitiments les plus compliqués^ comme celui de justice, il ne peut représenter ce sentiment ou donner un sens à ce mot, sans se rappeler des actions et rapports supposés existant dans le milieu environnant. Ni ce sentiment ni aucun autre ne peut être éveillé dans la conscience, même vaguement, sans poser au delà de la conscience quelque chose à quoi il se rapporte. Et quand, au lieu d'étudier la psychologie subjectivement, il rétudie objectivement dans les actes des autres êtres, il se trouve également incapable de faire un pas sans penser à des corrélations internes dans leur rapport à des corrélations externes.

134 LES donni':es de la psychologie.

§ S4. On a soutenu que la psychologie est une partie de It biologie et doit être absorbée par elle, et ceux qui soutiennent cette opinion répondraient probablement à Targument ci-dessus que, dans beaucoup de cas, la partie non psycho* logique de la biologie tient aussi compte des phénomènes du milieu environnant» et même des connexions définies entre ces phénomènes. La vie de chaque organisme est une adaptation continue de ses actions internes aux actions externes, et une interprétation complète de ses actions internes implique la connaissance des actions externes. La production annuelle des feuilles, des fleurs et des graines chez les plantes, est ajustée aux ehangements annuels des saisons, et il y a dans les animaux un ajustement entre la production interne des œufs et des changements dans la température ou Tabondance de nourriture. De plus, il y a chez les animaux et les plantes beaucoup de rapports spéciaux de structure et de fonction qui sont en relation avec les rapports spéciaux de struc* ture et de fonction chez les plantes et les animaux environnants, par exemple, cet arrangement des organes sexuels qui rend les phanérogames propres à être fécondés par les insectes particuliers qui les visitent.

Mais quelque vraie que soit cette conception de la vie (et je n'ai aucune envie d*en diminuer la valeur, puisque c*est sur elle que j'ai fondé les {Principes de biologie)^ je soutiens néanmoins que la distinction établie ci-dessus est valable en substance. Car, dans toute la biologie proprement dite, le milieu et les phénomènes corrélatifs ne sont que tacitement reconnus, ou, s'ils le sont ouvertement et précisément, ne le sont que par occasion, tandis qu*en fait, Torganisme et les phénomènes corrélatifs absorbent toute Tattention. Mais, dans la psychologie, les phénomènes corrélatifs du milieu environnant, sont à chaque instant reconnus explicitement et distinctement, et ils sont aussi essentiels à toute idé;- psychologique que le sont les phénomènes corrélatifs de Torganismc. Examinons ce contraste à Taide d'exemples. Nous étudions la di-

gestion. La digestion implique la nourriture. La nourriture implique des animaux ou des plantes. Mais ceci entre à peine dans notre étude de la digestion, à moins que nous ne posions cette question tout à fait spéciale : Comment les organes digestifs sontrils appropriés aux matériaux qu'ils ont à transformer? De même, quand nous expliquons la respiration^ nous prenons pour accordé un milieu oxygène environnant. Et cependant, pour montrer jusqu'à quel point ces deux choses peuvent être séparées, il suffit de se rappeler que le phçnomène de la respiration peut être aussi bien étudié sur quelqu'un qui respirerait du gaz obtenu artificiellement du peroxyde de manganèse ou du chlorate de potasse. Enfin^ si, en suivant l'histoire du développement d'une plante, nous avons à noter l'adaptation de ses graines crochues à la toison laineuse de l'animal qui les charrie et les disperse accidentellement, nous ne nous référons ainsi d'une manière expresse à des phénomènes qui sont liés au milieu environnant qu'une fois, en faisant l'histoire de la plante, ou du moins à de longs intervalles. En fait^ nous pouvons dire que la grande masse des phénomènes purement biologiques peut être manifestée pendant quelque temps par un organisme, détaché de son milieu, comme un poisson hors de l'eau. Maintenant observons la différence avec les phénomènes psychologiques. Nous ne pouvons expliquer un acte aussi simple que le mouvement d'un poisson dans l'eau sans tenir compte de ses rapports avec les objets voisins distingués parleurs attributs spéciaux. Les actes instinctifs de Tinsecte, tout aussi bien que ceux des êtres supérieurs que nous appelons intelligents, ne peuvent être exprimés sans que nous nous référions aux choses environnantes.

En bref donc, les propositions de la biologie, lorsqu'elles impliquent le milieu environnant, impliquent presque exclusivement ce petit nombre de phénomènes généraux et constants qui, à cause de leur généralité et de leur constance, peuvent n'être pas considérés ; tandis que les propositions

i;Ui LK3 DONNIÎES DE LA PSYCHOLOGIE.

(le la psychologie se rapportent à ces phénomèoes multiples, spéciaux, toujours changeants, qui, à cause de leur spécialité et de leur variété, ne peuvent pas ne pas être considérés.

§ 55. On dira peut-être qu'admettre qu'il n*y a pas de ligne de démarcation nette entre la psychologie et la biologie, c'est admettre qu'on ne peut la regarder justement comme une science distincte. Mais ce serait en réalité méconnaître la nature des rapports qui unissent les sciences. Ce serait admettre qu'il existe objectivement ces séparations claires que les besoins de la classification nous conduisent à établir subjectivement, tandis qu'en fait, outre les divisions entre les trois ordres fondamentaux de sciences, — abstraites, abstraites-concrètes, concrètes, — il n'existe objectivement aucune séparation claire : il y a seulement différents groupes de phénomènes, séparés en gros, mais qui se fondent les uns dans les autres. Gela a besoin à peine d'être dit pour ceux qui acceptent la doctrine de l'évolution, car l'évolution étant un processus universel, un et continu à travers toutes les formes d'existence^ il ne peut y avoir de rupture, il ne peut y avoir de changement d'un groupe de phénomènes concrets en un autre groupe sans qu'il y ait un pont formé par des phénomènes intermédiaires. 11 est bon, cependant, de montrer ici par des exemples que les sciences concrètes simples ne sont séparables les unes des autres que comme la psychologie Test de la biologie.

Ou regarde l'astronomie et la géologie comme distinctes. Mais la géologie n'est rien de plus qu'un chapitre continuant en détail une partie d'une histoire qui fut autrefois astronomique totalement; et même maintenant beaucoup de ses faits principaux appartiennent autant à la portion ancienne de cette histoire qu'ù la portion moderne. Non seulement nous remontons jusqu'au moment où les attributs astronomiques de la terre n'étaient pas compliqués de ces attributs géologiques qui se sont produits graduellement à mesure qu'elle se refroidissait; non-seulement nous sommes contraints de reconnaître une force astronomique dans la chaleur solaire qui

cause ces courants aériens, marius, fluviaux, qui causent euxmêmes la plupart des changements géologiques ; mais dans les marées nous avons an phénomène autant astronomique que géologique et autant géologique qu*astronomique. Même celui qui exclut de l'astronomie tout ce qui n'est pas le mouvement des masses dans le système solaire (faisant ainsi abstraction de la lumière et de la chaleur rayonnantes, qui seules nous font connaître le soleil et les planètes), n'échappe pas à cette difficulté ; car le mouvement de la marée est un mouvement de masses produit par des forces comme celles qui produisent tous les autres mouvements de masses du système solaire : et cependant il y a, en même temps, sur la surface de la terre un mouvement de matière qu'on ne peut distinguer des autres mouvements de matière qui constituent des changements géologiques, dont dépend beaucoup d'ailleurs le phénomène des marées. — Il semblait autrefois qu'il n'y avait pas de passage possible entre la biologie et la géologie, et beaucoup le pensent encore. Mais chaque jour apporte de nouvelles raisons de croire qu'un groupe de phénomènes est sorti de l'autre. Les organismes sont des portions extrê* mement différenciées de cette matière qui forme la croûte de la terre et son enveloppe gazeuse, et cette différenciation a eu lieUt comme toutes les autres^ par degrés. On travaille à combler le gouffre entre l'organique et l'inorganique. D'une part, quatre ou cinq mille composés regardés autrefois comme exclusivement organiques, ont été tirés artificiellement de la matière inorganique^ et les chimistes ne doutent pas d'être en état de produire les formes les plus hautes de la matière organique ; d'autre part, le microscope a suivi les organismes du plus simple au plus simple jusqu'à atteindre, dans les Protogènes de Hœckel, un type qui ne se distingue d'un fragment d'albumine que par une granulation plus fine.

Ainsi la distinction entre la biologie et la psychologie se justifie de la même manière que la distinction entre les autres sciences concrètes placées au-dessous d'elles. Théoriquement,

toutes les sciences concrètes ne sont que des fragments, liés entre eux, d'une seule science qui a pour objet la transfomution continuelle que subit Tunivers. Pratiquement, on peut les distinguer comme étant des portions de plus en plus spécialisées de la science totale, — et spécialisées par rintrodoction de facteurs additionnels. L'astronomie du système solain est une partie spécialisée de cette astronomie générale qui renferme tout notre système sidéral^ et il se spécialise en tenant compte des révolutions et des rotations des planètes et des satellites. La géologie (disons plutôt la géogénie, ce mot comprenant tous ces changements minéralogiques et géologiques que le mot géologie, dans le langage usuel, ne reoon* naît que tacitement) est une partie spécialisée de cette astronomie spéciale; et elle se spécialise en joignant aux effets da mouvement de la terre les effets du décroissement continu de son mouvement interne moléculaire et les effets du mouvement moléculaire rayonné par le soleil. La biologie est une portion spécialisée de la géogénie, qui s'occupe d'agrégats particuliers de composés chimiques particuliers formés des éléments superficiels de la terre, — agrégats qui, exposés à ces mômes forces générales de masses ou de molécules, manifestent aussi certaines actions et réactions les uns sur les autres. Et la psychologie est une partie spécialisée de la bio* logie, limitée dans son application à la plus haute division de ces agrégats particuliers, et s'occupant exclusivement de ces actions et réactions spt'cialcs qu'ils manifestent, d'instant en instant, dans leur commerce avec les objets spéciaux, animés ou inanimés, au milieu desquels ils se meuvent.

Mais cette introduction de facteurs additionnels, qui différencie chaque science plus spéciale de la science plus générale qui la renferme, ne peut, dans chaque cas, la différencier absolument, parre que Tintroduction des facteurs additionnels est graduelle. Et cela est vrai non-soulemont des sciences concrètes, mais des sciences abstraites-concrètes, qui, à première vue, ne semblent pas nettement délimitées, cumme la

physique et la chimie. La physique, s'occupaut des changements dans la distribution de matière et de mouvement^ considérés indépendamment des différences dans la qualité de la matière, est obligée de renfermer dans ses recherches toutes les intégrations et désintégrations moléculaires causées par des altérations de température : par exemple, les fusions et évaporations que produit l'accroissement de chaleur, aussi bien que les condensations et cristallisations qui suivent sa décroissance. Entre autres transformations moléculaires résultant de perte ou de gain d'actions moléculaires, sont celles connues sous le nom d'allotropiques, — transformations qui, sans altérer d'une manière appréciable le degré d'intégration^ laissent les molécules réarrangées de telle manière qu'elles montrent de nouvelles propriétés de l'ordre que nous appelons chimiques; ce qui se voit par un changement soit d'affinité pour les molécules d'autres substances, soit d'effet sur les nerfs de nos sens. Devons-nous classer ces transformations moléculaires comme des phénomènes physiques, parce que dans chaque cas les molécules sont toutes de*la même espèce? Si cela est, que dirons-nous des transformations isomériques qae tous les chimistes reconnaissent comme étant de la même

J nature essentiellement? Ici les molécules sont d'espèce différente. Et si, parce qu'elles nous montrent une redistribution I de molécules hétérogènes au lieu d'une redistribution de molécules homogènes, nous les mettons dans la catégorie des phénomènes chimiques, nous dissocions arbitrairement deux classes de phénomènes essentiellement semblables. On répondra peut-être que, dans les transformations isomériques, les molécules sont homogènes, relativement à la redistribution ^*elles subissent; que chacune d'elles retenant son individualité sans aucun changement, elle se comporte envers le rwte comme si c'était une simple molécule; que ce qui a 'ieUf c'est un groupement nouveau de ces molécules non clwiDgées, et rien de plus, et qu'il n'y a pas là ce qu'on appelle réellement un changement chimique : union ou désu-

nion de molécules dissemblables. La réponse est plausible; mais on peut facilement la rétorquer^ car il y a des transformations de cette nature dans lesquelles se produisent dei unions et désunions. Un composé colloïde, en passant d*aiie de ses formes isomériques à une autre, perd en général une partie de son eau ou en gagne. Cela fait-il du changement une changement chimique? Alors nous devons reléguer dans le domaine de la physique cette isomérie, qui n*est accompagnée ni de perte d*eau ni de gain, et renfermer dans le domaine de la chimie cette isomérie qui en est accompagnée : désonion vraiment artificielle des deux sciences, et à laquelle, je pense, ni les physiciens ni les chimistes ne souscriraient. Néanmoins, si peu marquée que soit la ligne qui les sépare, rien ne nous empêche de reconnaître une large distinction entre la physique moléculaire et la chimie. Le nouveau facteur qui différencie Tune de Tautrc, c'est Thctérogéuéité des molécules dont la chimie étudie les redistributions. Et le contraste qui en résulte est trop fortement marqué pour être effacé par des cas de transition.*

C'est de cette manière que la présence frappante de facteurs additionnels différencie la psychologie de la biologie propre, quoique, dans la biologie, propre ces facteurs apparaissent i Toccasion. L'opposition des deux n'est pas plus détruite par cette communauté, quand elle existe, que le contraste du jour et de la nuit n'est détruit par Tapparition de l'aurore, qui appartient aussi bien à Tun qu'à l'autre.

§ i>6. 11 reste à indiquer une distinction beaucoup plus radicale. Tandis que la psychologie, sous son aspect objectif» doit être classée comme une des sciences concrètes dont l'objet décroît successivement à mesure qu'elles croissent en spécialité sous son aspect subjectif, la psychologie est une science complètement unique, indépendante de toutes les autres sciences quelles qu'elles soient, et qui s'oppose à elles comme une antithèse. Les pensées et sentiments qui constituentjUM eonsdence, et qui sont absolument inaccessibles à

tout autre que le possesseur de cette conscience, forment une existence qui ne peut se placer parmi les existences dont le reste des sciences s'occupe. Quoiqu'une accumulation d'expériences et d'observations nous ait conduits par une série trèsindirecte d'inférences (§ 41) à croire que l'esprit et l'action nerreuse sont les côtés subjectifs et objectifs d'une seule et même chose, nous restons complètement incapables de voir et même d'imaginer quel rapport il y a entre les deux. L'esprit continue d'être pour nous quelque chose sans parenté ETec les autres choses ; et de la science qui découvre par introspection les lois de ce quelque chose, il n'y a aucun passage, aucune transition graduelle aux sciences qui découvrent les lois de ces choses.

A la suite de M. Comte, quelques personnes affirment qu'une psychologie subjective est impossible : je suppose que pour elles le paragraphe ci-dessus n'aura pas de sens. Mais quiconque reconnaît une psychologie subjective et admet, comme il le doit, que sans elle il ne peut y avoir de psychologie objective, se trouve par là même obligé d'assigner un rang tout spécial, non-seulement à la première, mais implicitement à la seconde. Pour ceux qui voient que les idées essentielles de la psychologie en général, pour ceux qui voient que les mots sensations, idées, souvenirs, volilions^ n'ont acquis une signification que par l'analyse de soi-même, et que la distinction que nous faisons entre les sensations et les émotions, ou entre les actes automatiques et les actes volontaires^ ne peut être établie que par comparaison et classification entre nos états de conscience, pour ceux-là, il sera clair que la psychologie objective ne peut exister, comme telle, sans emprunter ses data à la psychologie subjective. Et en voyant ainsi qu'à moins de reconnaître sa dette envers la psychologie subjective, la psychologie objective ne peut légitimement employer aucun terme qui implique la conscience, mais qu'elle doit se limiter aux coordinations physiques considérées comme simplement nerveuses^ ils remarquetoxA ^^

la psychologie objective elie-méme contient un élément qui la distingue de toutes les autres sciences concrètes plus qu^aucune de celles-ci ne se distingue des autres.

Les prétentions de la psychologie à être une science distincte sont donc plus grandes et non plus petites que celles de toute autre science. Si ses phénomènes, considérés objecdTement, ne sont que des ajustements ncrvo-musculaires^ par lesquels les organismes supérieurs adaptent à chaque instant leurs actions aux coexistences et séquences environnantes, même sous cette forme, son degré de spécialité lui mérite une place à part. Mais du moment que la conscience est employée pour interpréter ces ajustements nervo-musculaires dans les êtres vivants, la psychologie objective acquiert une distinction additionnelle et tout à fait spéciale. Et elle se distingue encore plus en se liant, grâce à ce commun élément de la consciencei à la science totalement indépendante de la psychologie subjective, les deux formant ensemble une double science qui, dans sa totalité, est tout à fait sui generis.

§ 57. Le but de la psychologie étant ainsi compris, nous sommes préparés à entrer dans cette science proprement dite. La discussion précédente nous senira à introduire diverses divisions dans notre sujet.

D'abord viennent les Inductions de la psychologie. Sous ce titre nous examinerons les principales généralisations empiriques; nous les présenterons cependant sous un aspect un peu différent de l'aspect ordinaire. Et, quand il sera possible, nous éluciderons déductivenient les vérités obtenues induclivement, en rattachant ces vérités à celles de la névro-physiologie et de Ta^stho-physiologie établies dans les précédents chapitres.

Nous passerons ensuite à la psychologie objective, qu'on peut convenablement diviser en trois parties. Dans la première, ou synthèse générale^ nous suivrons tout le long du règue animal le progrès de ce perpétuel ajustement d'actions spéciales internes à dus actions spéciales externes, qui accom-

pagne l'évolution croissante du système nerveux; nous omettrons autant que possible l'élément de conscience. Dans la seconde, ou synthèse spéciale^ nous considérerons ce progrès de plus près, en vue de Texposer et de la formuler en termes qui impliquent la conscience. Dans la troisième, ou synthèse physique^ on essayera d'expliquer comment ce progrès peut s'expliquer comme une partie de l'évolution en général, par le moyen d'un principe dernier de l'action nerveuse.

Arrivant ensuite à la psychologie subjective, on traitera d'abord, sous le titre d'Analyse spéciale, de la nature des divers modes de la conscience connus par introspection. Puis, sous le titre d'Analyse générale^ nous entrerons dans la question dernière du rapport entre la pensée et les choses.

Deux autres subdivisions seront consacrées : l'une à la comparaison .entre les résultats atteints dans les divisions précédentes, en vue de montrer leur harmonie; l'autre à une série de corollaires qui constituent cette partie spéciale de la psychologie humaine sur laquelle est fondée la sociologie.

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