‹ Principes de psychologie, tr. sur la nouv. éd. anglChapitre 15 sur 67 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

KEiAïlVlTE DES SENSATIONS.

§ 77. L'esprit étaDt composé de sensatioDS et de rapports entre les sensations, et l'aptitude des sensations à entrer dans quelque rapport variant selon leur espèce, Texpression à relativité des sensations est applicable, en un sens, à certains des phénomènes purement subjectifs décrits dans le dernier chapitre. Mais il faut l'entendre ici dans un sens tout diffé* rent. Ayant examiné les sensations dans leurs rapports entre elles, comme éléments de la conscience, nous avons maintenant à les examiner dans leurs rapports avec les choses situées hors de la conscience, par lesquelles elles sont produites.

De plus, les choses en dehors de la conscience que nons avons ù considérer ici^ ce ne sont pas les désordres nenreui qui sont le c6té physique de ce que nous appelons sensation sous son c6té psychique; déjà, dans le chapitre sur TiEstho- Physiologie, on a décrit les rapports entre le c6té objectif et le côté subjectif des changements nerveux. Notre présente re* cherche porte sur la nature des connexions qui existent entra les sensations et les forces situées hors de Torganisme. U esL difficile d'en traiter sans revenir sur des principes déjk éta^ blis, puisque, une action externe n'étant rapportée à une sation que par l'intermédiaire d'un changement nerveux, ne peut perdre de vue l'intermédiaire. On excusera donc l'occasion quelques courtes répétitions.

Il iaut d'abord faire remarquer que nous nous occupons idi tOTlout des sensations venant de la périphérie et dont Tori^ I Mt externe, ou plutôt de leurs formes primitives on

\ivcs, que nous appelons réelles^ par opposition aux formes secondaires ou faibles, que nous appelons idéales.

§ 78. La vérité générale^ familière à tous ceux qui étudient la psychologie, et que ce chapitre se propose de présenter sous ses divers aspects, c'est que, quoique la sensation interne dépende habituellement d'un agent externe, cependant il n'y a aucune ressemblance entre eux ni en nature ni en degré. La connexion entre la cause objective et son effet subjectif est conditionnée de façons très-complexes et très-variables^ que nous allons examiner seriatim.

Nous trouverons que chaque série de conditions modifie la connexion entre la cause objective et l'eiTet subjectif de manière à déterminer le caractère qualitatif de l'effet. En d'autres termes, le même agent produit des sensations très-différentes selon les circonstances dans lesquelles il agit.

Nous verrons plus tard qu'outre cette différence qualitative,

il y a une différence quantitative. Entre la force externe et la

sensation interne qu'elle excite, il n'y a pas une corrélation

comme celle que le physicien appelle équivalence ; bien

mieux, il n'y a pas entre les deux une proportion invariable.

Des quantités égales de la même force excitent des quantités

différentes de la même sensation, si les circonstances diffèrent.

Ce n*est que quand les conditions restent constantes qu'il y a

quelque chose comme un rapport constant entre l'antécédent

physique et le conséquent psychique.

§79. Si je n'étais pas tenu d'énumérer tous les aspects de eette relativité, il serait inutile de dire que la connexion entre l'agent externe et la sensation interne engendrée par lui, dépend de la structure de l'espèce.

Évidemment les formes de sensation qui peuvent être éveillies dans la conscience d'un animal sont déterminées primitivement par les organes périphériques dont son type est doué. Cela existe même pour la plus générale des sensations, celle du toucher. Un crustacé, enclos de toute part dajis un exosquelette dur, ne peut avoir des impressions tactiles comme

19S LES IXDrOTIONS DE LA PSYCHOLOGIE.

celles d'un animal à peau molle. Les impressions qu'il reçoit de rextrémité de ses membres et de ses pinces, lorsqu'ils sont en contact avec les objets externes, peuvent être comparées k celles qu*un homme reçoit quand il tâtonne avec le bout de sa canne. — Il est encore plus manifeste que les sensations spéciales dépendent, pour leurs qualités, de la présence d'organes sensoriels spéciaux. Prenons les sensations auditives. Les divers animaux aquatiques, qui n'ont pas Torgane de l'oule développé, sont néanmoins affectés par ces vibrations qui sont sonores pour des animaux mieux doués. Quand de pareilles vibrations se propagent dans leur milieu, ils se contractent ou se retirent dans leurs coquilles quand ils en ont. Nous pouvons raisonnablement supposer que ce qu'ils sentent est un ébranlement ressemblant quelque peu à celui que reçoit la main d'un instrument de musique qui vibre. Mais en tout cas la qualité de la sensation excitée chez ces animaux inférieurs par les ondes sonores diiïère complètement en qualité de celles qu'elles excitent chez les animaux supérieurs.

C'est une vérité également familière que, les qualités l'tant semblables, les quantités de sensations produites par des agents donnés varient avec la structure spéciGquc. Chez un oiseau ou mammifère dont les yeux sont appropriés à dcs habitudes nocturnes^ la sensation excitée par une lumière faible est beaucoup plus grande qu'elle ne le serait chez uo oiseau ou mammifère diurne, et la lumière qui donne à uo animal diurne une sensation modérée, suffit pour éblouir un animal nocturne. — De môme pour les sensations olfactives. Une odeur qui n'a pas d'effet appréciable sur la conscience d'un homme, a un effet très-marqué suc celle d'un chien. El même entre les variétés de chiens, comme le lévrier et le basset, il y a des différences quantitatives marquées pour les changements mentaux produits par U même odeur.

Ce petit nombre d'exemples ju^tiQe nus suupçuns que, daoâ

une quantité donnée d'un agent externe

donné, n'cxcîtc ni la même espèce ni la même quantité de sensation.

§80. Cette généralisation, qui peut paraître hâtive, est justifiée par une autre à laquelle nous arrivons, à savoir que, dans la même espèce, le rapport entre la cause objective et l'effet subjectif varie, en quantitéet en qualité, avec la constitution, c'est-à-dire avec la structure in(Jividuelle.

Cette particularité de la vision, que Dalton a découverte chez lui-même et qui a pris son nom, nous offre un exemple de différence qualitative. A ceux qui sont organisés comme lui, le monde visible ne présente pas les mêmes sensations de couleur qu'il présente au genre humain en général. Des sensations qui paraissent aux autres très-opposées, comme le rouge et le bleu, leur paraissent les mêmes. D'où nous pouvons conclure que certaines ondulations de Téther, produisent chez ces personnes des sensations différentes de celles qu'elles produisent chez les autres personnes. — Nous pouvons tirer un autre exemple des sensations del'oule.Les ondes aériennes, au taux de seize par seconde, sont perçues par quelques personnes chacune séparément ; par d'autres elles sont perçues comme d'un timbre très-bas. De même à l'autre extrémité. Les vibrations excédant 30,000 par seconde^ ne sont plus perceptibles à certaines oreilles, tandis que, pour des oreilles d'une structure un peu différente, à ce que nous pouvons croire, ces vibrations rapides sont un son extrêmement aigu- Tout le monde connaît les différences quantitatives de sensations qui sont causées par des différences d'organisation individuelle. On en trouve des exemples dans les sensations de tout ordre. En voici de chaque : — Les personnes à peau épaisse sont insensibles à des impressions tactiles que les personnes à peau mince sentent très-bien ; et il y a des personnes qui distinguent si bien les plus petites différences de surface, qu'on les emploie à juger des marchandises, comme la soie crue, en les touchant. — A table, on voit coi\ç>\atwai^w\. ^wûr

200 LES INDUCTIONS DE lA PSYCHOLOGIE.

ment des saveurs complétcmenl inappréciables aux uns s<:>Dt facilement appréciables aux autres. Et la profession de dégu?tateur montre que, dans des organisations exceptionnelles, la sensation produite par une quantité donnée de substance sapide, est beaucoup plus grande que chez les autres. — De môme pour les odeurs. II y en a à qui les parfums les plus délicats semblent d'une force insupportable, et il y en a auxquels les odeurs les plus dégoûtantes d'ordinaire, sont à peine peréeptibles. — Les différences constitutionnelles dans la Onesse de Touïe, marquées entre les personnes de la môme race, le sont encore plus avec des personnes de différentes races. En mettant son oreille à terre, un sauvage entend des sons non perceptibles à un homme civilisé. ~ De même pour la sensibilité visuelle. Le Busham est impressionnable à des changements dans le champ de la vision qui ne feraient rien à un Européen. Et ce qui arrive dans la recher- <me, à l'aide du télescope, de petites étoiles montre que^ dans la même race, la quantité de lumière qui excite une sensation distincte dans une personne, n'en excite aucune dans une autre.

Ainsi nous pouvons étendre rinfércnce contenue dans I^ dernière section. Non-seuliîuuînl, dans deux espèces, les effel:^ subjectifs produits par des actions objectives données ne son X. pas absolument les mômes, quantitntivomont et qualitative — ment, mais môme nous pouvons conclure qu'ils ne joa * pas absolument les mômes dans deux individus de lamf©^ espèce.

§ 81. Quelque excessive que puisse paraître cette affirmii-" tiun, (îlli' in^ semblera plus telle si on se rappelle que, dansi*? niônje imlividu, la quantitr, sin(>ii l.i qualité de srn?.'i'.i''*^ excitée par un ai;rnl cxliTiie, constant en espèce et en deiTi** varie d'après Trtat co^^Iitutionnel.

Nou< n'avons que (\o> prouves vacu^s vi indirectes dfvariatiDUs quantitatives. (Irpmdant l't^xpéri» nce des ni.ibili:^ nous donne des raisuns d'y croire. H y a des états aiuiina"^

RFXATIVITK DES SENSATIONS. 201

du système oerveux durant lesquels des sensations illusoires tronapent le malade. Par exemple, la conscience d'une odeur désagréable est un des symptômes prémonitoires d'une attaque d'épilepsie. Et si des sensations d'origine purement subjective, assez fortes pour être prises pour des sensations objectives, peuvent se produire par suite de dérangements nerveux extrêmes, on peut en inférer raisonnablement que des dérangements nerveux plus petits éveilleront souvent des états subjectifs vagues, qui peuvent se mêler aux sensations d'origine objective et les déterminer.

On connaît généralement les variations quantitatives que des variations d'état constitutionnel produisent dans les sensations dues à des agents externes égaux. Ici encore quelques-uns dépendent de l'état de la santé, quelques-uns de Tâge. — Dans certaines conditions d'irritabilité nerveuse, des sons d'une force ordinaire paraissent d'une force intolérable ; la lumière devient insupportable pur la sensation excessive qu'elle cause, et la peau elle-même devient extrêmement sensible : c'est ce qu'on appelle l'hyperesthésie. Au contraire, il y a certains états morbides, caractérisés par une anesthésie analogue à l'anesthésie artificielle, c'est-à-dire un état d'indifTérence comparative pour les stimulus externes, qui d'ordinaire éveillent de vives sensations. — On a des preuves journalières qu'avec le déclin de l'âge, il se produit une anesthésie croissante d'une ou de plusieurs espèces. Il y a affaiblissement de la vue; l'oreille devient paresseuse, le goût souvent obtus.

Ainsi, outre que l'effet subjectif produit par chaque cause objective varie avec la structure de l'espèce et avec la- structure de l'individu de cette espèce, nous voyons qu'elle varie avec l'état constitutionnel de Tindividu, — souvent dans un degré marqué. Il est Irès-possiblc que le rapport ne soit jamais deux fois le même; mais il diffère toujours d'une manière infinitésimale, sinon appréciable.

§ 82. L'espèce et le degré d'effet que produit un stimulus

'i05 Li:s ixnrcTioxs de l\ psycholo&ie.

physique externe sur Tétat psychique dépend aussi de la partie de l*organisme sur laquelle il agit. Des quantités égales de la même force exciteront des sensations très-différentes, quantitativement et qualitativement, selon la structure des organes périphériques sur lesquels elle tombe.

Nous reconnaissons si naturellement les différences qualitatives que nous en oublions la signification ; mais ici nous oe le devons pas. Plusieurs espèces de matière qui, appliquées à la peau, en général ne causent que des sensations de toucher, causent, quand on les applique sur la langue, des sensations de tact et de goût; ou, si elles ont le goût qu*on appelle piquant, elles excitent sur la peau des sensations de chaleur ou de tintement. — De même pour les substances volatiles. Une bouffée d'ammoniaque venant en contact avec les yeux produit une douleur cuisante ; dans les narines, elle excite la conscience d*une odeur qui nous parait d'une force intolérable; sur la langue, elle engendre un goût acre; et une solution d'ammoniaque appliquée à une partie tendre de la peau la brûle. Nous avons déjà dit que la sensation causée par les ondes sonores varie selon la structure des espèces, mais elle varie aussi selon la structure de la partie affectée. Un diapason qui vibre, quand on le touche avec le doigt, donne une sensation de tremblement; tenu entre les dents, il leur donne la même sensation, tandis que, par la communication qui s'établit avec les os du crâne, ses vibrations affectent l'appareil auditif de manière à éveiller la conscience d'un son, — conscience qui se produit seule quand le diapason ne touche pas le corps. — On peut tirer aussi divers exemples des différentes sensations excitées par les ondulations de Téther sur le tégument non modifié et sur ses parties modifiées qui constituent les yeux. {Principles ofBiology, § 295.) Les rayons du soleil^ en tombant sur la main, y causent une sensation de chaleur, mais non de lumière, et en tombant sur la rétine, y causent une sensation de lumière mais non de chaleur. Comme Je professeur Tyndall Ta prouvé par des expériences

RELATIVITÉ DKS SENSATIONS. '203

faites sur lui-même, la rétiDe est insensible aux rayons de chaleur même très-concentrée.

Il y a beaucoup de preuves que le rapport entre une force externe et la sensation interne qu'elle éveille, varie quantitativement selon la partie du corps sur laquelle on agit : une ou deux preuves suffiront. — La plante du pied éprouve une sensation intense de chatouillement, par suite d'un léger contact qui partout ailleurs ne produit qu'une sensation beaucoup plus faible. Inversement, la peau épaisse du talon supporte avec une douleur comparativement petite la pression longtemps continuée d'un corps dur, qui serait intolérable sur le dos de la main. — En général, il n'y a pas de différence remarquable en degré dans les sensations causées par la même chaleur aux diverses parties du corps; dans certains cas pourtant il y en a. Quand nous buvons un liquide dont la chaleur est tout à fait tolérable pour celte partie supérieure de la lèvre qui est ordinairement immergée, on peut remarquer que si, par l'excès de liquide, la peau extérieure est un peu mouillée, il en résulte une sensation de brûlure.

Nous trouvons donc que le môme agent externe, en agissant sur les différents organes périphériques, engendre des états de conscience qui souvent ne se ressemblent pas en espèce, et, dans d'autres cas, différent immensément en degré.

§ 83. L'état de la partie affectée^ aussi bien que sa structure, a sa part dans la détermination du rapport entre l'agent externe et la sensation interne. Déjà^ dans le chapitre sur l'iEstho-Physiologie, on a montré que le rapport entre le changement produit duns une extrémité nerveuse et la sensation qui en résulte, varie avec les conditions locales. Évidemment, cela implique une variation concomitante dans le rapport entre la quantité de force externe qui fait naître le changement nerveux et la quantité de sensation qui en résulte. Il suffira de rappeler quelques causes de variation.

L'une d'elles est la température de la partie. Entre réiat d'insensibilité locale produit par uu froid excessif et TéUt de sensibilité qui accompagne la chaleur naturelle» il y a des états où Ton voit tous les degrés dans la proportion eiisUot entre l'agent externe et la sensation évoquée.

L'anémie locale affecte cette proportion en diaiinuaot h quantité de sensation qu'engendre une somme donoée d'action externe, et Thyperhémie locale en l'accroissaot souvent extrêmement. Cependant l'hypcrhémie^ dans certains cas (probablement parce qu'elle met un obstacle entre l'agent externe et les nerfs à affecter), diminue k somme de sensation produite, comme dans la perle partielle ou totale du goût ou de l'odorat causée par un froid excessif.

Les décharges précédentes que les structures ont subies dans leurs fonctions, sont aussi une cause de variation dans le rapport entre les actions objectives et les effets subjectifs qui leur sont dus. Les organes sensoriels, fatigués par de fortes excitations récemment subies, demandent de plus grand» forces externes pour exciter la même quantité de sensation interne. Cela est vrai des impressions du toucher, du goût, de l'odorat, de la vue et de l'ouïe.

Il faut ajouter une autre cause de variation qui se présente dans une classe spéciale de cas. La sensation qui suit le conctat avec une matière plus chaude ou plus froide que le corps, dépend moins de la température de cette maUèwff que du contraste entre sa température et celle du corps- Quand on entre dans un bain chaud ou froid, le chaud ou le froid semble plus grand d'abord qu'après un petit inler^ valu* durant lequel Télat thermal de la peau a approché de celui de l'eau. Plus frappant encore est le cas ou la mimo v:m tiède par.iîl chaudcî ou froide», selon la température de la main qu'un mvl dedans; bien mieux, parait h la fois chaude et fruido nux deux mains, si l'une est très-chaude et Tautre très-froide.

§ 84. Il reste encore ud autre fait général. Les mouvements relatifis du sujet et de l'objet, modifient à la fois en quantité et en qualité les rapports entre les forces agissantes et les sensations provoquées.

L'exemple de modification quantitative le plus facile à observer est celle produite dans le dergé d*un son, suivant que le corps sonnant est mû vers l'auditeur ou dans le sens contraire. Si, qMdLudnnivain express traverse une station^ le sifflet se fait entendre, le son entendu par chaque personne qui est dans la station, varie du plus haut m plus bas, au moment où la machine passe près d'elle. Il y a un changement encore plus marqué pour l'auditeur lorsque, assis dans un train qui va très-vite dans une direction, il est rencontré par un autre train qui siffle en allant très-vite dans une direction opposée. Dans de pareilles conditions, j'ai remarqué que la note s'abaisse d'une tierce majeure ou même d'une quarte. Il est inutile d^expliquer ici longtemps comment cela est dû à une altération du nombre des ondes aériennes qui viennent à l'oreille dans un temps donné. Il nous suffit de noter que la qualité de la sensation produite par un corps qui sonne, n'est pas la même quand le corps s'approche ou s'éloigne que quand il est stationnaire, et que la qualité de la sensation change avec tout changement dans le degré d'approchement ou d'éloignement. — Un exemple remarquable de nature analogue a été découvert par les recherches sur la qualité de la lumière irradiée par diverses étoiles. Il y a quelques années, on imagina que la couleur apparente des étoiles était déterminée par leurs mouvements (avec des vitesses variables), soit vers la terre, soit en sens contraire ; et, quoique cette supposition n'ait pas été trouvée vraie^ on a découvert une vérité analogue. Quoique, à Tœil nu^ la qualité de la lumière émanant de chaque étoile, ne soit pas affectée d'une manière appréciable parla vitesse de l'étoile, selon qu'elle s'approche ou s'éloigne de nous, cependant, avec le spectroscope^ on voit que sa qualité est affectée. M. Huggtns a montré récemment que le spectre de Syrius

diffère du spectre qu'il aurait s'il était stationnaire par rapport à nous, et qu'il en diffère de façon à nous xnoDtrer qa*il s'éloigne de nous à raison de deux millions de milles par jour. Par suite, la nature de la sensation excitée par les ondulation! lumineuses, varie selon le mouvement relatif de robservateor et du corps qui les émet, à un degré appréciable sous eettaines conditions.

Quant aux variations quantitatives qui naissent d*uD mouvement relatif, nous en avons un exemple familier dans les différentes sensations de chaud et de froid produites en nous par le milieu environnant, selon que nous sommes en repos ou en mouvement. Dans un bain au-dessous de lOiT, Teau semble plus chaude à un membre qui se meut qa*à nn qui est stationnaire^ et à tous les baigneurs, Teau courante semble beaucoup plus froide qu'une eau tranquille qui a la même température, — contraste qui devient très-grand quand la vitesse de l'eau croît beaucoup, comme dans une douche. De même pour Tair. On sent un plus grand froid lorsqu'au lieu d'être tranquille, on est exposé dans une voiture au venl de sa propre vitesse. Quoique l'explication de ces différences, c'est que le milieu en contact avec la peau change continuellement dans un cas, et non dans l'autre, il n'en reste pas moins vrai que la sensation varie en intensité, selon que le mouvement relatif du milieu varie.

§ 80. Jusqu^ici nous nous sommes restreints aux sensations excitées par l'action des choses externes sur Torganisme. Nous ne devons cependant pas oublier les sensations qui accompagnent les actions de l'organisme sur les choses externes. Quoique ici le rapport entre les changements subjectifs el objectifs ne varie pas en qualité d'une manière frappante, il varie beaucoup en quantité.

Si, dans, l'action musculaire, a lieu une transformation de sensation d'effort musculaire en un équivalent d'effet mécanique, alors une quantité donnée d'une pareille sensation dt'xruii toujours produire \a mciwe ç\wv\\\V\v4 d'uu pareil effet»

RELATIVITÉ DKS SENSATIONS. 507

quels que soient les muscles qui servent à le produire. Mais le fait est tout autre. La dépense consciente de force nécessaire pour élever un poids de huit livres avec le petit doigt, excède de beaucoup celle qui est nécessaire quand le même poids est pris dans la main ou soulevé par le bras. De même, Texercice gymnastique d'élever le corps sur une échelle, implique à un beaucoup plus haut degré cet état subjectif que nous appelons effort que quand on monte Téchelle à la façon ordinaire. Il est donc clair qu'une quantité donnée de sensation produit une quantité de mouvement qui est grande ou petite, suivant les muscles employés. — Le rapport dépend aussi de Tâge. Le sentiment d'effort qu'éprouve un enfant en soulevant un poids excède de beaucoup en intensité le sentiment d'effort qu'il éprouvera à soulever le même poids avec les mêmes musolcs trente ans plus trad. Dans l'âge mûr, une quantité égale de sensation a pour corrélatif une quantité plus grande de mouvement produit. — De même, ce rapport varie quantitativement, selon l'état constitutionnel. Après une maladie qui a causé de la prostration, le sentiment d'effort qu'on sent à soulever un membre est aussi grand que celui qui, en santé, accompagne une grand dépense de force.

§ 86. Si nous n'avions déjà été fort long, il serait bon d'éclaircir ici par des exemples comment les sensations périphériques qui naissent dans les organes internes, et les sensations venant du centre ou émotions, ont aussi leurs diverses formes de relativité. Mais il suffira d'indiquer ces extensions de la vérité générale déjà exprimée.

Pour le présent, nous pouvons nous restreindre à la relativité de ces sensations périphériques, directement attri^ buables aux agents environnants. Nous trouvons que leur relativité est de diverses sortes. La qualité et la quantité de sensation produite par une quantité donnée de force externe, varient non-seulement avec la structure de l'organisme spécifique et individuel et avec la structure de la partie affectée, mais aussi avec l'âge, l'état conslitutionnel, Vèla\.àe\^ ^\i\>ÀKi

208 LES INDUCTIONS DE LA PSYCHOLOIjIE.

modifiée par la température, la circulation, Tiisage aDtérieur, et même le mouvement relatif du sujet et de Tobjet. Ainsi, nous pouvons compter neuf causes différentes qui affectent quantitativement ou qualitativement, ou les deux, le rapport entre l'agent physique et la modification psychique qui eft produite. Ces difl'érentes causes coopèrent dans des propoi^ lions toujours changeantes. Et quand on se rappelle que ch«» j que changement de chacune d'elles, aboutit à quelque alti- ' ration dans Tespèce ou le degré de sensation éveillée, une vérité qui nous devient frappante, c*est que la conscience subjective, déterminée complètement comme elle Test par la nature, Tétat et les circonstances subjectives, n*est pas la mesure de Texistence objective.

Certes, la croyance primitive que le rouge existe comme tel hors de Tesprit, et que le son possède, indépendamment de nous-mêmes, cette qualité qu*il a pour nous comme perception, il est aussi difficile au psychologiste de l'avoir qu'i Tesprit non cultivé de penser le contraire. Quand nous avons appris que, si on frappe un gobelet, le coup produit en lui un changement de forme, immédiatement suivi d'un changemeot opposé, après lequel il revient à sa première forme, et ainsi J« suite ; — quand on a vu que chacun de ces changements de forme rhythmique communique un choc aux substances co contact avec le gobelet, produisant des ondes visibles sur b surface du liquide qu'il contient; — quand on nous a prouvé que la sensation de son vient de semblables oscillations mécaniques de la matière voisine, se reproduisant avec une certaine vitesse, et qu'il varie en qualité selon la vitesse; — quandt do plus, nous trouvons que ces oscillations mécaniques ne produi>rnt cette sensation que quand elles tombent sur une structure particulière, et que, quand elles lombefll sur d'autres structures, elles produisent des sensations totalement dillVreiit(S, — nous acquérons l,i conviction inlimc que la forme d'action objective que nous appelons son n'a pas lu plus légère parenté de nature avec la sensation de son

qu'elle éveille en nous. De même pour les ondulations de rélher. Maintenant que nous savons que la chaleur et la lumière sont des formes très-voisines entre elles d'un mouveoient insensible, qui peut se produire par la transformation d*un mouvement insensible et être re transformé en lui, nous en concluons que^ entre les actions externes qui éveillent en ^ nous les sensations de lumière, chaleur, mouvement sensible, K il ne peut pas y avoir de différence comme entre les sensations que nous désignons par ces noms, et que, par suite, ces sensations ne peuvent leur ressembler. De là la conclusion irrésistible que la même chose est vraie des goûts et des couleurs; qu'une saveur amère n'implique dans la substance qui la cause rien qui ressemble à ce que nous appelons amertume; qu'il n'y a pas de douceur intrinsèque dans la matière qui exhale ce que nous appelons une odeur douce, mais que, dans ce cas, comme dans les autres, l'action objective ne ressemble pas plus à l'état subjectif qu'elle cause que le moament qui rabat la détente d'un fusil ne ressemble à l'explosion qui suit.

Enfin, l'induction s'étend même aux sensations de tension et de pression que nous attribuons à ce que Ton appelle d'ordinaire force mécanique. Le même poids produit une sensation différente, suivant qu'il repose sur une partie passive du corps ou qu'il est supporté à l'extrémité du bras étendu. Pour prendre un meilleur exemple : si on tient une main ouverte sur la table, et qu'on enfonce dans son dos avec quelque force une articulation de l'autre main, il en résulte une sensation de douleur sur le dos de la main, -de pression dans l'articulation, et de tension musculaire dans le bras actif. Laquelle de ces sensations ressemble, en quantité ou en qualité, à une force mécanique en action ? Évidemment, elle ne peut pas être assimiliée à Tune des sensations plus qu'à l'autre ; il faut donc qu'il y ait en elle quelque chose d'étranger à toute sensation, et qu'aucune sensation ne peut repréicnler.

Nous sommes ainsi conduits à cette conclusion : c^estqoe ce dont nous avons conscience, comme propriété de la matière, même la pesanteur et la résistance, ne sont que des affections subjectives produites par des agents objectiCs inconnus et inconnaissables. Toutes les sensations produites en nous par les objets environnants, ne sont que des symboles d'actions hors de nous, dont nous ne pouvons même concevoir la nature.

§ 87. Cette conclusiou s'accorde pleinement avec ces vérités que la physiologie fournit comme data à la psychologie, et en est même un corollaire évident. Notons brièvement comment les faits de structure et de fonction exposés dans U partie précédente conduisent déductivement à ce que nous venons d'obtenir inductivement.

Un nerf est un cordon de substance azotée instable, allant de la périphérie au centre ou du centre à la périphérie, et dans lequel, quand une de ses extrémités est troublée, une onde de changement moléculaire se propage jusqu'à l'autre extrémité. L'onde de changement produite par un désordre à la périphérie ne ressemble pas à Taclion qui la cause; et il n'y a pas dans les ondes de changcMnent produites dans les différents nerfs, par différents désordres périphériques, la mémo différence qu'entre les désordres eux-mêmes. Il faut donc conclure que le genre de la sensation dépend ou des caractères du centre nerveux, ou de la façon dont le trouble moléculaire est amené au centre nerveux, ou des deux : par suite, il devient inconcevable qu'il y ait une ressemblance quelconque entre l'effet subjectif et la cause objective qui l'éveille par l'intermédiaire de changements qui ne ressemblent ni à Tun ni à l'autre.

De même pour les variations quantitatives. Comme nous l'avons vu, tout trouble nerveux propagé de la périphérie au centre subit une multiplicalii»n dont le degré dépend : Tdes structures mulliplianles (|u'il traverse, î2" de certaines conditions physiologique:: qui favorisent ou entravent la multipli-

cation : par suite, il est clair que, si ce qui est du côté physique trouble nerveux central est du côté psychique sensation , il ne peut y avoir des proportions constantes entre les sensations et les stimulus environnants auxquels elles répondent. Qualitativement et quantitativement, les sensations doivent être en rapport avec Tétat et la nature de l'objet.

§ 88. N'oublions pas une conclusion très-importante qu'on oublie d'ordinaire, mais dont Toubli conduit à des systèmes âaborés d'inductions erronées d'une espèce très-remarquable, pour ne pas dire étonnante.

Tous les arguments qui précèdent et tous les arguments analogues, débutent par supposer Texistence objective. Nous ne pouvons pas admettre comme vérité que nos états de conscience sont les seules choses que nous puissions connaître, sans postuler implicitement ou explicitement quelque chose d'inconnu hors de la conscience. Cette proposition : que tout ce que nous sentons a une existence qui n'est relative qu'à nousmêmes, ne peut être établie ni même exprimée d'une manière intelligible sans affirmer, directement ou implicitement, une enstence externe qui n'est pas relative à nous-mêmes. Si on objecte que ce dont nous avons conscience comme son, n'a ^de réalité objective comme tel, puisque son antécédent est aussi celui dont nous avons conscience comme vibrations, ^que les deux conséquents, étant différents l'un de lautre, ne peuvent ressembler respectivement à leur antécédent comnuo, la validité de l'argument dépend tout entière de l'existence de l'antécédent commun^ comme étant quelque chose qui est resté sans changement^ tandis qu'il y en avait dans la ^Qscience. Si, après avoir trouvé que la même eau tiède peut P^tre chaude à une main et froide à l'autre, on en conclut î^e la chaleur est relative à notre propre nature et à notre propre état, cette induction n'est valable qu'en supposant V^ l'activité à laquelle ces difTérentes sensations sont rapportées est une activité hors de nous-mêmes et qui n'a pas été ^ifiée par notre propre activité.

Oq ne peut affirmer qu*une de ces deux choses : — ou ïm rantécédent de chaque sensation, ou état de consdeiiee, n'existe qu'à titre de sensation ou étatde conscience antérieur, — ou bien ils existent (quelques-uns du moins) hors et indépendamment de la conscience. Si on affirme la première, akit Taffirmalion que tout ce que nous sentons n'existe que relali* yement, nous devient doublement inintelligible. Dire qu*QM sensation de son et une sensation de vibration ne peufent être respectivement semblables à leur commun antécédent, parce qu'ils ne se ressemblent pas entre eux, est une propon* tion creuse, puisque les deux sensations de son et de TibratioD n'ont jamais un antécédent commun dans la conscience. U combinaison de sensations qui est suivie par la sensation de vibration, n'est jamais la même combinaison de sensations qui est suivie de la sensation de son; et par suite, n'ayant pas d'antécédent commun, on ne peut objecter qu'elles ne ressemblent pas à cet antécédent. De plus, si par antécédent on entend l'antécédent constant ou uniforme (et toute autre assertion est contradictoire), alors l'assertion que l'antécédent du son n'existe que dans la conscience est absolument inconciliable avec ce fait, que la sensation de son apparaît brusquement dans la série des sensations déterminées autrement, et \h où il n'y a pas d'antécédent de l'espèce spécifiée. — Donc, l'autre alternative que l'antécédent actif de chaque sensation primaire existe indépendamment de la conscience, est seulepensable. Elle est affirmée implicitement dans cette proposition : que les sensations sont relatives à notre nature ; et ell^ est prise pour accordée dans tout le cours des arguments lesquels nous prouvons la proposition.

Nous arrivons ainsi par une autre route à la conclusion déjà obtenue deux fois. Dans la première partie des Premiers PrincipeSy en traitant de la relativité de la connaissance, on a montré que l'existence d'un non-relatif est forcément impliquée dans toute la chaîne du raisonnement par lequel nous prouvons b " l^tns la seconde partie des Premiers Prindpeê^ en

RELATIVITÉ DES SENSATIONS. 12 Kj

nous occupaot des data de la psychologie, oq a montré que la coexistence du sujet et de l'objet est une affirmation de la conscience qui, antérieure à tout examen analytique, mais vérifiée ensuite par l'examen analytique, est une vérité dépassant toutes les autres en certitude. Et ici encore, la validité de cette conclusion : que tout ce que nous sentons n*existe que comme nous le sentons nous-mêmes, dépend entièrement, nous le voyons, de ce postulat : que les sensations ont des an^ técédents hors de nous-mêmes.

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