CHAPITRE IV
§89. La critique la plus modérée qu*on puisse adresser à ce tilre, sera probablement qu'il est uue maladroite combinaison de mots, et une critique outrée le condamnera stni doute comme dépourvu de sens. Cependant il y a un sens dé&ni, et qu'on ne peut proprement exprimer par aucun autre titre.
Nous avons trouvé que l'esprit est composé de sensations et de rapports entre les sensations. Dans le dernier chapitre, ob a montré que l'espèce et la quantité de sensations sont déte^ minées par la nature du sujet, — n'existent, telles que nous les connaissons^ que dans la conscience, et n'ont aucune ressemblance avec ces agents situés hors de la conscience et qui les causent. Le but de ce chapitre, c'est de moutrer que les formes et degrés des rapports entre les sensations sont déte^ minés de même par la nature du sujet, — n'existent, tels que nous les connaissons, que dans la conscience, et ne ressemblent pas plus aux connexions entre les agents externes que les sensations qu'ils unissent ne ressemblent à ces agents externes.
Les rapports les plus composés qui existent entre les sensations sont ceux dans lesquels les sensations sont présentes à la conscience, non simplement comme coexistant, mais comme coexistant dans certaines positions relatives : — coexistant, c'est-à-dire existant avec plusieurs de ces positions intermédiaires et environnantes qui sont les unités de notre conception de l'espace. Nous devons commencer par examiner la relativité de ces rapports composés de coexistence, car c'est
ainsi que nous pouvons les appeler. Après, nous passerons aux rapports composés de séquence, c'est-à-dire ceux dans lesquels les sensations sont connues non simplement comme s*étant produites en succession, mais comme occupant dans la série des états de conscience certaines positions entre lesquelles il y a des positions intermédiaires occupées par d'autres états : — rappors de séquence, c'est-à-dire dans lesquels le temps, considéré comme ayant une quantité assignable, entre à titre d'élément. Nous considérerons ensuite les rapports composés de différence^ c'est-à-dire ceux où il y a, outre la pure conscience de la différence, une conscience du degré de différence : — rapports de différence, c'est-à-dire dans lesquels les sensations en relations sont conçues comme différant en force selon des quantités assignables. Occuponsnous donc des rapports de coexistence, de séquence et de différence, considérés sous leurs aspects les plus simples et indépendamment de toute complication quantitative.
§90. Il n'est pas besoin d'un grand effort d'imagination pour comprendre que la conscience d'un espace à trois dimensions, constituée par des rapports trois fois composés de coexistence, est une conscience qui varie qualitativement selon la structure de l'espèce . Il suffit de se rappeler combien notre conception de l'espace est grandement modifiée, quand nous sommes dans un Ueu obscur dont nous ne connaissons pas les limites, pour voir que ces animaux inférieurs qui n'ont pas d'yeux et ne peuvent, comme nous le faisons dans les ténèbres, compléter les expériences tactiles présentes par des expériences visuelles Tappelées, doivent avoir une conception de l'espace tout à fait différente en qualité de la nôtre, qui est abstraite à un si large degré des expériences visuelles. — Chez ces êtres inférieurs, ce n'est pas seulement la conscience des rapports trois fois composés de coexistence qui doit différer, mais aussi celle des rapports deux fois composés et u^ fois composés de coexistence. Un animal qui a des yeux ^^ capable de recevoir dans la conscience, avec une ^^^^
^^l'i LKS INDLTTIONS HP. I.\ l-SYCHOI.OGEE.
rente simultanéiLc, toutes les poâitiuus relatives qui cnKtiluent une surfuce ; mais uu anioial saos yeux ne peut avoir la conscience de ces nombreuses positions relatives que par une exploration tactile continue qui les présente touteseo succession distincte. Et tandis que l'espace ù une dinaensiOB est connaissable pour l'animal qui voit, comme une consci<iua instantanée en apparence des positions relatives de deu choses qui font impression snr lui, la couâcience de ces pod* tions relatives dans un animal sans yeux [h moins qiu lei choses ne soient assez proches pour être touchées au mtmi instant par les deux parties du corps de l'animal) ne pent sembler instantanée, mais doit durer une période apjutciable requise pour que le mouvement musculaire d'un membre ou du corps ait lieu d'un bout à l'autre. NatureUement de pareilles différences qualitatives entre les rapports composés de coexistence, tels qu'ils sont présents à la conscieoee, doivent avoir des degrés sans nombre, déterminés par la pwfection de la vue. — On peut ajouter qu'il y a môme tue espèce de variation quantitative qui se produit dans le menu animal usant des mêmes sens. Prenez deux objets suFfiMiD< ment éloignés pour que vous puissiez vous tenir entre eii. Examinez leurs rapports de position à distanco, puis eu* minez-les de nouveau après avoir placé votre corps de lelle façon qu'un objet soîl devant et uu autre derrière. On trouven que ce qui est couçu comme un rapport simple dans un cas, ne peut l'être dans l'autre. (Juand on se place eotre les deux objets, on ne peut penser leurs positions relatives qu'eo pensant successivement ï leurs deux rapports de position psr rapport à soi. — 11 semble au moins probable que les rapports composés de coexistence, varient quantitativemetit avec la structure de l'espèce. Les animaux dont les facultés locouo* trices sont puissantes, n'ont vraisemblablement pus la même conception d'un espace donné que les animaux dout la facultés locomotrices sont très-faibles. A un auimal construit de façon à avoir acquis l'cipérieuce de grands espaces par des
bonds étendus et rapides^ les distances peuvent à peine présenter le même aspect qu'à un animal qui les traverse à pas lents et multipliés.
Les dimensions de notre corps et les espaces parcourus par notre corps servent comme points de comparaison avec les dimensions environnantes, et nos idées de grandeur ou de petitesse se forment suivant que ces dimensions environnantes sont beaucoup plus grandes ou beaucoup plus petites que les dimensions organiques. Par suite, la conscience du rapport donné de deux positions dans l'espace doit varier quantitativement avec la variation de la masse du corps. Il est clair qu'une souris qui doit parcourir plusieurs fois sa propre longueur pour traverser l'espace qu'un homme traverse d*un pas, ne peut avoir la même conception de cet espace qu'un homme. Chacun peut suivre dans sa propre histoire mentale, de l'enfance à l'âge mûr, des changements quantitatifs dans ees rapports composés de coexistence. Les distances qui semblaient grandes à un enfant semblent médiocres à un homme^ et des édifices qu'on trouvait imposants par leur hauteur et leur masse, deviennent insignifiants.
L'état physiologique de l'organisme modifie aussi beaucoup quantitativement cette forme de la conscience. De Quincey^ décrivant quelques-uns de ses songes causés par Topium, dit « que les édifices et les paysages se montraient avec des proportions si vastes que Toeil du corps ne pourrait pas les recevoir. Uespace s*enflait^ s'étendait à l'infini d'une manière inexprimable. 1» Il n'est pas rare que les sujets nerveux aient des illusions perceptives dans lesquelles le corps semble énormément étendu, au point de couvrir un acre de terrain.
Une modification plus spéciale de Tétat du corps affecte aussi la conception. Comme toutes les autres structures nerveuses, les structures nerveuses employées à l'appréhension de l'espace^ ont leur réceptivité diminuée temporairement par Vaction. L'appréciation d'une saveur délicate est empêchée quand le palais vient d'être excité par une saveur très-forte;
de même une grandeur, faible ou moyenne, est estimée audessous de sa valeur^ quand on vient d'en contempler une énorme. Un édifice qui paratt grand au milieu de petits édifices, perd beaucoup de son apparente grandeur, si on bitîl auprès un édifice beaucoup plus grand. Ou^ pour prendre un meilleur exemple, quand ou voit le soleil au milieu du ciel n'ayant qu'un grand espace angulaire entre lui et rhorizon, il semble beaucoup plus petit que quand il est près de rhorizon et que Tespace angulaire qu'il sous-tend est comparable à de petits espaces angulaires.
De plus, les rapports composés de coexistence varient atec la position de l'observateur, non-seulement quantitativement, mais en un certain sens qualitativement ; car ce n*est qu'aina que nous pouvons expliquer ces faits : que la grandeur apparente dépend de l'éloigncment de l'œil, et que la forme apptrente change avec chaque changement dans le point de vue. — Les impressions faites sur nous par deux objets dont nous sommes proches sont considérablement éloignées Tune de l'autre dans la conscience. Mais à mesure que nou$ nous éloignons de ces deux objets, le rappqft composé de coexistence qui forme notre conception de leurs positions relatives diminue quantitativement^ et finalement disparaît tout à fait, lei deux impressions se fondant pour nous en une. — Les positions coexistantes qui forment un cercle sont perçues comme une ellipse quand on les vuit obliquement, comme une ligne droite quand on les voit de cùtr. Ces faits montrent que ks rapports composés de coexistence subissent une espèce de varialion qualitative, selon que varie la place du sujet percevant. Cette variation est due sans doute aux différences entre les moyennes de variation quantitative de la plupart dos rapports composants; mais ou n'en doit pas moins la regarder romuie une vari.ition qualitative, puisque les différences de quantité en grniM'al sont ré.^olublos on différences de rapports entre les facteurs coopératifs.
mmes ainsi conduits à cette conclusion : que ce que
RFXATIVITÉ DES RAPPORTS RNTRK LES SENSATIONS. 219
nous concevons comme rapports d'espace ne peut ressembler, ni en nature ni en degré, à ces connexions entre les objets externes auxquelles ils sont dus. ils changent en quantité et en qualité avec la structure, la grandeur, Tétat et la position du sujet. Et quand nous voyons que ce qui, objectivement considéré, forme une seule et même connexion entre les choses, peut, à titre de rapport d'espace dans la conscience, être simple ou double ; - quand nous nous rappelons que, selon que nous sommes près ou loin, cette connexion peut être trop grande pour être perçue simultanément ou trop petite pour être perçue d'une façon quelconque, il devient impossible de supposer quelque identité entre cette connexion objective et quelqu'un des nombreux rapports subjectifs qui 7 répondent
§ 91. Les rapports composés de séquence, c'est-à-dire ceux dans lesquels nous concevons que les phénomènes se sont produits, non simplement l'un après l'autre^ mais comme occupant dans la conscience des places entre lesquelles il y a des intervalles mesurés par des places intermédiaires, et d'où, par abstraction, nou^^érivons notre idée du temps, — ne paraissent pas, à première vue, varier qualitativement. Hoos avons cependant des raisons de croire qu'ils le font.
U est probable que ces variations de structure sont déterminées par des différences de structure spécifique. Un animal itationnaire, sans yeux, ne recevant des sensations distinctes des objets externes que par des contacts qui se produisent à iotervalles longs et irréguliers^ ne peut avoir dans la conscience tncno rapport composé de séquence, sauf ceux qui viennent du rhytbme lent de ses fonctions. Même chez nous, les intervalles respiratoires, joints quelquefois aux intervalles entre les pulsations du cœur, fournissent une partie des matériaux d'où Mre conscience de la durée est dérivée ; et si nous n'avions pas des perceptions continuelles de changements externes, et par conséquent aucune idée d'eux, ces actions organiques
rhytbmiques nous fourniraient évidemment des données importantes pour notre conscience du temps, et même noi seules données en Tabsence des rhythmes locomoteurs. Si « se rappelle ceci, et que les séquences dont nous nous occhpons principalement et d*où est principalement abstraite notn idée du temps, ne sont pas ces séquences dérivées de nos 9^ tions internes, mais les séquences de nos impressions d'actions externes, on verra clairement qu'il doit y avoir une dil^ férence qualitative marquée entre ce sens non développé de k durée dérivé seulement de Texpérience de nos changemeali internes, et cette conception développée du temps, dérivée surtout des changements externes, mais que Ton conçail comme la forme des cbangements et internes et extemeSt — Les variations quantitatives dans les rapports composés de séquence, sont manifestement causées dans la consciencepirki différences de structure qui constituent les différences d*Cipèce. Les rhythmes subjectifs des actions vitales et des fonctions locomotrices déterminent dans la conscience des inttf* valles à peu près réguliers, et donnent aiu^i une mesureenlfe les états de conscience causés autrement, des étalons de durée. Par suite^ un petit animal dont les rhythmes sont trèirapides, doit avoir une conscience d*un intervalle objecd donné très-différente de la conscience qu'en aurait un gnol animal dont les rhythmes sont relativement très-lents. L*iii> d*un moucheron donne dix ou quinze mille coups par s^ conde. Chaque coup implique une action nerveuse séparée. Chaque action nerveuse ou changement dans un centre ntf* veux est probablement appréciable pour le moucheron comoi l'est, pour rhomme, un mouvement rapide du bras. Etsiocl» est ainsi, ou quelque chose de semblable, alors le temps ac* cupé par un changement citerne donné, mesuré par plusieof* mouvements dans un cas, doit sembler beaucoup plus loo^ qu'il ne semblerait dans l'autre cas, mesuré par un simple mouvcmeut.
I remarque commune que r&ge détermine des
nations quantitatives dans les rapports composés de séquence. Probablement^ elles sont dues en partie à des différences de grandeur, à des différences concomitantes dans le rhythme des fonctions vitales et locomotrices; pour mesurer on jour, il faut un plus grand nombre de mouvements chez Fenfant que chez l'homme. Mais le changement dans TestimatioD des intervalles ne vient pas tout entier de cette cause : ce qui le prouve, c'est qu'après Tâge mûr, les jours, les plus longs au moins, continuent de subir une semblable abréviation. Les mois ne paraissent pas plus longs au vieillard que les semaines au jeune homme.
Une autre variation quantitative, essentiellement semblable en origine à celle qui a lieu quand on avance en âge, accompagne la variation dans les circonstances externes^ quand elle augmente ou diminue le nombre des expériences vives dans un intervalle donné. Si, après une vie monotone, on passe une semaine en voyage d'agrément, au milieu de choses nou- "velles qui nous excitent, c'est une remarque commune qu'il semble qu'il y a plus d'une semaine depuis qu'on est parti de chez soi. Même un état de conscience comparativement monotone parait long^ s'il est intense : ainsi Tintervalle d'une attente impatiente. Cette apparente lenteur est exprimée dans le proverbe populaire : « Le pot qu'on regarde toujours ne bout jamais, d
L'estimation du temps varie aussi avec l'état constitutionnel. Tout ce qui exalte l'activité vitale, et produit ainsi des impressions mentales plus fortes, exagère notre idée de la durée. C^est particulièrement le cas des personnes sous Tinfluence de Topium. De Quincey, détaillant ce qu'il a éprouvé, dit qu'il lui a semblé quelquefois a avoir vécu 70 ou 100 ans en une Duit,i> bien mieux, avoir eu a des sensations qui représentaient "•mille ans ou, en tout cas^ une durée au delà des limites de toute expérience humaine, d
Une autre cause de variation quantitative dans la conscience d'un rapport composé de séquence est un changement de
ii'î LES INDUCTIONS DK LA PSYCHOLOGIE.
position dans nos expériences. Les intervalles de temps comme les intervalles d'espace paraissent petits en proportion de leur éloignement. Une soirée passée chez un ami parait très longue, quand on la regarde rétrospectivement au moment du départ. Si on y pense une semaine après, elle sou»tend un angle beaucoup moins grand dans la conscience, et un très-petit une année après. On a la conviction qu*elle a duré quelques heures; mais quand ou l'examine de près, elle ne parait pas avoir la même longueur que les quelques beaiti qu'on vient de passer, tout comme la distance, petite en apparence, de deux objets à Thorizon ne peut dans la perception actuelle ressembler au grand intervalle qui parait entre eux, quand nous les voyons à notre portée. Kn d'autres termes, il y a un proraccourcissemcnt de quantité protensive analogue au préraccourcissemcnt de quantité extensivc; d'où H résulte que les intervalles entre les expériences commencent à diminuer à mesure qu*un s'en éloigne, se fondent de plus en plus, jusqu'à ce que leur longueur devienne inappréciable. C'est cette loi de perspective mentale qui fait que rétrospectivement la vie ne parait pas plus longue à quarante ans qu'à vingt.
Par suite, nous pouvons dire pour les rapports composa de séquence, comme pour les rapports composés de coeiii* tence, que probablement ils ne ressemblent pas qualitative ment aux rapports auxquels ils répondent, et que certainement ils ne leur ressemblant pas quantitativement. — Pour soupçonner que Torigino ubjoctive (quelle qu'elle soit) Je notre conception subjective du temps, nVstpas id<'ntique avec elle, nous avons cettt» raison, que le temps, considéré commis abstrait des rapports de séquence, doit présenter un asped différent, selon qu'il est plus ou moins dissocié de séquence? parliculitTfS. Pour un animal lent qui n*a conscience que de changements venant de Tintérieur, le temps ne peut paraîtra le m£ine qu'à un animal occupé surtout de changements vc^ teneur, puisque ddu& ce dernier le temps est di^
socié partiellement de ces deux ordres de changements. D'où il semble qu'on peut inférer que^ n'étant dissociée que partiellement, elle ne peut avoir dans la conscience ce caractère qualitatif que lui donnerait une dissociation absolue, et que nous pouvons supposer qu'elle a objectivement. — Et ces rapports composés de séquence, comme nous les concevons, ne peuvent ressembler quantitativement aux connexions situées hors de la conscience auxquelles elles se rapportent : ce qui le prouve, c'est qu'elles varient dansleurlongueurapparenteavec la structure de Torganisme, sa grandeur, son âge, son état constitutionnel, le nombre et la vivacité des impressions qu'il reçoit et leur position relative dans la conscience. Évidemment, comme aucune de ces longueurs, dont Testimation varie, ne peut être choisie comme plus valable que les autres, il devient impossible de supposer une égalité entre un intervalle de temps, tel qu'il est à présent à la conscience, et une quelconque des liaisons dont il est le signe.
§ 92. Le rapport composé de différence est encore plus profond que les rapports composés de coexistence et de séquence, puisque, outre qu'il est compris dans une comparaison d'espaces et de temps, il est compris dans la comparaison des forces manifestées dans l'espace et le temps.
De même que, dans la conception de deux choses coexistantes à une distance assignable l'une de l'autre, il entre la conscience de peu ou de beaucoup de positions coexistant entre elles; et de même que, dans la conception de deux changements séparés par un intervalle assignable de temps , il entre la conscience de peu ou beaucoup de positions sequentes intermédiaires, de même, dans la conception de deux forces qui ont une inégalité assignable, il entre la conscience de peu ou beaucoup de degrés de différence, et la quantité de différence conçue est déterminée par le nombre de ces degrés. Observons que nos conceptions des quantités de différence^ ainsi constituées, ont des relativités analogues à celles qui existent dans notre conception des quantités d'espace et de temps.
2'2i LES INDUCTIONS DE LA PSYCHOLOGIE.
Nous D*avoDs aucune preuve distincte que le rapport composé de dirfércncc varie quantitativement, selon la structure de l*espèce. Mais, puisqu'un rapport composé de diffërenee doit être conçu en termes d'impressions qui diffèrent; et puisque la conception de la différence ne peut être dissociée de Tordre d'impressions dans lequel elle est présentée, s'il n'y a qu'un de ces ordres^ on peut en conclure qu*à mesure que les impressions deviennent plus nombreuses en espèce, la conception de la différence devient plus indépendante des différences particulières^ et que^ par suite, dans les animaux supérieurs, elle n'est pas la même qualitativement que dans les animaux inférieurs.
On verra clairement que des variations quantitatives dans la conception accompagnent des différences spéciGques de structure, si on se rappelle qu'une différence dans les forces donne ou ne donne pas naissance à une différence dans les sensations, suivant que l'organisation peut les recevoir peu ou beaucoup. Des forces incidentes qui paraissent semblables à un animal bien doué, semblent remarquablement dissemblables à un animal doué d'organes sensoriels qui peuvent les apprécier. Quand les yeux sont si peu développés que les objets qui s'approchent ne paraissent qu'intercepter la lumière du soleil, il est riair que les oppositions de lumière et d*ombre qui semblent marquées aux animaux dont les yeux sont développés, ici sont imperceptibles. De même pour les animaux bien doués de diverses manières. Entre deiB odeurs qui ne produisent sur l'homme aucune impressioOi un chien perçiât des différences de force, probablement de plusieurs dogrés. La différence de structure produit, mitot entre des individus, ilc pareils résultais. Une bonne oreille découvre des gradations de tons, là où une mauvaise ne peP* t;oit que dos ressemblances.
La grandeur du l'organisme est aussi un facteur qui luodifu" qualitativement le rapport de dilférence. Les manifeslalioa^ de «ntrc lesquelles un animal peut percevoir des d»»^
féreDcesy sont limitées d'un côté par son aptitude à les supporter, de l'autre par sa capacité à être affecté par elles : et c'est lagrandeur qui détermine en partie ces limites. Un grain (poids) et un demi-grain se distinguent à peine à leur pression sur le doigt. Mais s'ils sont successivement supportés par un animal qui ne pèse pas plus d'un grain, il y aura évidemment entre eux une différence perceptible et divisible en plusieurs degrés. De même, un homme ne peut percevoir la différence de poids entre un tonneau et un demi-tonneau, car il ne peut soulever ni l'un ni l'autre ; mais il est clair que dans la conscience d'un éléphant, chargé d'abord de l'un, puis de l'autre, les sensations produites auraient une différence qui pourrait être graduée. Des différences objectives, toutes égales en degrés, ne sont ainsi appréciables par un animal que dans une mesure vraiment très-étroite. — Et dans cette mesure même on peut démontrer qu'à Tune ou l'autre des extrémités, l'idée de différence devient de plus en plus vague quantitativement; et dans l'intervalle entre ces extrémités, nulle part il n'y a parallélisme entre les contrastes des sensations internes et les contrastes des formes externes auxquelles elles se rapportent. Car, quand on soupèse une masse sur la main, certains muscles doivent faire effort pour supporter la masse plus le bras. Si le poids de la masse est petit, le poids du bras est la plus grande partie de la force à laquelle il faut faire contre-poids : si la masse est grande, c'est le contraire. Évidemment donc l'effort produit pour supporter le bras, étant un élément constant dans les états de conscience comparés, doit modifier la différence apparente entre les poids en une mesure wiable, selon que la quantité absolue des poids est augmentée ou diminuée.
n est inutile de montrer en détail comment les variations d'itat contitutionnels déterminées, soit par la maladie, soit pv l'Age^ causent aussi des variations quantitatives dans les apports de différence tels que nous les concevons. Il est clair, d&près tout ce qui a été dit, que toutes les exaltations ou I. 15
dépressions d'énergie et de sensibilité, doivent altérer la mesure dans laquelle les différences sont appréciables et modifier leur appréciation, surtout vers les extrémités.
Nous trouvons donc que le rapport composé de différence tel que nous le connaissons, dépend de la structure, de la grandeur et de Tétat constitutionnel. La même différence objective peut n'avoir aucune différence subjective qui y corresponde, parce que les forces entre lesquelles elles existent, pèchent par excès ou par défaut. Dans les limites d'appréciation, la même différence objective peut sembler grande ou petite, suivant la nature et la condition temporaire du sujet percevant. Et comme nous ne pouvons pas considérer un de ces rapports plus qu'un autre comme ressemblant dans la conscience à la réalité hors de la conscience, nous devons inférer de là qu'il n'y a aucune ressemblance entre aucun de ces rapports et la réalité hors de la conscience.
§ 93. Et maintenant que pouvons-nous dire des purs rap* ports de coexistence, de séquence et de différence, considérés indépendamment des quantités d'espace, de temps et de contraste ? Pouvons-nous dire que le rapport de coexistence, conçu simplement comme impliquant deux termes qui existent en même temps, mais qui ne sont pas déterminés dans leurs positions relatives, a quelque chose qui lui corresponde hors de la conscience ? Pouvons-nous dire quo, hors de nousmêmes, il y a quelque chose comme une succession currespondant à l'idée que nous avons d'une chose venant après une autre, sans rapport du temps qui est entre elles ? Et pouvons-nous dire que ce que nous connaissons comme différence, indépendamment de tout degré particulier de diffé* rence, a des différences objectives comme sa cause ?
Nous répondrons qu'on ne peut fornuT les idées de coexistence, de séquence et de différence, sans y faire entrer des idées de quantité. Quoique nous ayons examiné à part les rapports composés de cet ordre dans lesquels entre évidemmeut la couscituce de la quantité, et quoique, en définissant
ci-dessus les rapports simples de ces ordres, nous ayons exclu de propos délibéré toute considération de quantité, cependant, en y regardant de plus près, nous trouverons que la récognition tacite de la quantité a toujours été présente. La coexistence ne peut être pensée sans une certaine quantité d*espace. La succession ne peut être pensée sans quelque quantité de temps. La différence ne peut être pensée sans quelque degré de contraste. Par suite, ce qui a été dit cidesus de ces rapports considérés comme composés, s'applique à eux sous cette forme que, par une fiction, nous les regardons comme simples. Toutes les preuves de relativité applicables là où les quantités conçues sont grandes, restent applicables si petites que ces quantités deviennent. Et, comme les quantités conçues ne peuvent disparaître de la conscience sans que les rapports eux-mêmes disparaissent, il s'ensuit inévitablement que les réalativités s'appliquent aux rapports euxmêmes dans leurs derniers éléments. . Nous sommes ainsi conduits à cette conclusion : que les rapports de coexistence, de séquence et de diff'érence, tels que nous les connaissons^ n'ont pas de valeur en dehors de la conscience.
Simplifions la question, en réduisant les rapports dérivés au rapport fondamental^ et nous verrons alors plus clairement la vérité de cette proposition, qui semble incroyable.
Tout rapport particulier de coexistence implique la connaissance de quelque différence dans^la position des choses coexis- ^tes, — résoluble finalement en différences de positions relatives par rapport à soi. Et les différences de positions relatives ne peuvent être connues que par des différences entre les états de conscience accompagnant la découverte des positons. Hais, tandis que les positions dans l'espace et les objets coexistants qui les occupent, sont connus par des rapports de ^frences entre les sensations qui accompagnent leur dé- ^uverte, elles sont connues par des rapports de ressemblance relativement à l'ordre de leur présentation. Le rapport de coexistence, qui est celui qui sert à bàlir toutes nos conceç-
tioDs de Tespacc, est un rapport dans lequel aucun terme n*est premier ui dernier : — les termes ont égalité dans leur ordrei
— n'ont aucune différence dans leur ordre.
Les phénomènes qui s'offrent successivement, comme ceux qui s'offrent simultanément, sont connus comme occupant différentes positions dans la conscience. Les intervalles entre elles sont distingués par des différences dans les sensatioos qui se produisent en traversant ces intervalles; et là où les intervalles sont semblables, ils sont classés d'après TabseDce de ces différences. Mais, tandis que les rapports entre les phénomènes de temps sont connus comme étant tels ou tebi par la conception de différence ou de non-différence due à leur comparaison, elles sont connues comme semblables eo ceci, que leurs termes sont inégaux en ordre de présentation,
— diffèrent dans leur ordre.
Ainsi tous les rapports d'espace et les rapports de tempSi tous les rapports de coexistence et de séquence, sont connus par des rapports de différence et de non-différence. La séquence est une différence d'ordre, la coexistence une nondifférence d'ordre. Ainsi, nous n'avons définitivement à examiner que les rapports de différence et de non-différence. Et comme toute notre conscience est faite de sensations qui présentent ces rapports en eux-mêmes et dans les sensations secondaires qui constituent la conscience de leur ordre, U question entière de la relativité des rapports entre les sensations est réductible à la question de la relativité du rapport de différence. Ceci est facile à démontrer.
Les seuls et indissolubles éléments de ce rapport sont ceux-ci : — une sensation d'une certaine espèce ; une sensition voisine qui, pouvant se distinguer à titre de sensation autre^ prouve par là qu'elle n'est pas homogène aTec la pre* mière; une sensation de choc, plus ou moins accentuée, accompagnant la transition. Ce choc, qui natt de la différenee de deux sensations, devient la mesure de cette différence, — oom ion apparition la conscience d'un rapport de
différence et, par son degré, la conscience de la quantité de différence. C'est-à-dire que le rapport de différence, en tant que présent dans la conscience, n'est rien de plus qu'un changement dans la conscience. Comment donc peut-il ressembler en quoi que ce soit à sa cause, située hors de la eonscience? Voici deux couleurs différentes. Telles qu'elles existent objectivement, les deux couleurs sont complètement indépendantes ; il n'y a rien en elles qui réponde au changement produit en nous, en examinant d'abord l'une et puis l'autre. Hors de notre conscience, elles ne sont pas liées comme les deux sensations qu'elles produisent en nous. Leur rapport, tel que nous le pensons, n'étant rien de plus qu'un changement de notre état, ne peut être mis en parallèle avec quoi que ce soit qui existerait entre elles, tant qu'elles restent sans changer.
§ 94. Il est bon de montrer que toutes ces conclusions, jusqu'à la dernière, sont en harmonie avec celles qu'on peut déduire directement des faits fournis par la physiologie à la psychologie.
Chaque sensation étant l'accompagnement de quelque changement moléculaire dans une portion de matière ner- Teuse vésiculaire, et chaque rapport étant l'accompagnement de quelque onde de transformation moléculaire propagée le long d'une fibre nerveuse ou des fibres d'une partie de la matière nerveuse moléculaire à une autre, il s'ensuit : ^^ que les divers rapports, tels que nous les connaissons, sont composés d'éléments essentiellement semblables ; 2"" que, n'ayant point de différences intrinsèques dans leur nature dernière, ils ne peuvent ressemblera des connexions objectives dont les différences sont intrinsèques.
D'ailleurs, il suffit de considérer un instant le cerveau comme siège des décharges nerveuses, intermédiaire outre les actions du monde externe et les actions du monde do la pensée, pour comprendre combioD il est absurde de supposer que les connexions entre les actions externes, après avoir traversé
ilM) LES INDUCTIONS DE LA PSYCHOLOGIE.
le milieu des décharges nerveuses, peuvent réapparaître dans le monde de la pensée sous la forme qu'elles avaient à Torigine.
§ 95. Mais n'oublions pas de reconnaître ici rhypothèse,— rhypothèse inévitable de tout raisonnement employé pour prouver la relativité des rapports : c'est qu'il existe hors do la conscience des conditions de manifestation objeclife qui sont symbolisées par les rapports, tels que nous les concevons.
La proposition même que ce que nous connaissons comme rapport est déterminé quantitativement et qualitativement par notre propre nature, et ne ressemble h aucun ordre ou nexos hors de la conscience, implique qu'il existe quelque ordre on nexus hors de la conscience; et chaque pas dans chaque argument dans lequel cette proposition est établie, pose distinctement cet ordre ou nexus, et no peut être pris que soui cette condition. De plus^ l'argument suppose et est contndnt de supposer des différences fondamentales d'ordre objectif qui sont symbolisées par des différences fondamentales d'ordre subjectif.
Car dire que ce que nous connaissons comme un rapport entre des positions dans l'espace, no peut ressembler à un nexus objectif, puisque ce rapport de positions tels que nous le concevons varie indéfiniment, c'est dire qu'il existe un nexus objectif qui n'a pas varié. On trouve que deux affirmations de la conscience, relativement à une grandeur donnée, sont dif* férentes dans des conditions différentes de perception ; d'oik on a inféré qu'aucune des deux ne ressemble à cette grandeur. Mais cette inférence est un non-sens si par grandeur on en-*tend quelque chose dans la conscience, au lieu de quelque chose hors de la conscience. On pourrait montrer ici, dans le cas de rapport entre les sensations, ce qu'on a montré précédemment dans le cas des sensations : c'est que le raisonnement employé devient faux dans ses prémisses et inintelligible dans sa conclusion. — En changeant les termes, cela est vrai natu-
rellement des périodes du temps. Tout argument prouvant que nos conceptions du temps sont relatives tombe en pièces^ si on retire l'hypothèse qu'il existe quelque forme des choses dont le temps» comme forme de la pensée, est dérivé.
L'hypothèse d'une source objective du rapport subjectif de différence est impliquée dans les deux hypothèses qui précèdent. Si, comme on l'a montré ci-dessus, toutes les connaissances spéciales d'espace et de temps impliquent une connaissance de différences, et si, comme on l'a montré ci-dessus, Fespace en général, qui est résoluble en rapport de coexistence, et le temps en général, qui est résoluble en rapport de séquence, sont séparables l'un de l'autre, comme étant respectivement constitués, le premier par une différence d'ordre, le second par une non-différence d'ordre, il est clair que ces formes subjectives postulent des sources objectives, cela implique parla même le postulat d'une source objective de différence. Et ce postulat d'une source objective de différence, également impliqué dans tous les arguments qui prouvent la réalité de la conception de différence, a pour dernière garantie la plus profonde garantie assignable, la persistance de la force. Quoique le rapport de différence constitué, comme nous l'avons TU, par un changement dans la conscience, ne puisse être identifié avec quelque chose hors de la conscience, cependant il est dû à quelque chose hors de la conscience ; et c'est une conclusion inévitable, puisque penser autrement, c'est penser qu'un changement a lieu sans un antécédent.
L'existence de formes non relatives est donc plus certaine fue la relativité des rapports, telle que nous la concevons, puisque prouver la seconde ne se peut sans supposer perpétaellement la première. Il y a quelque ordre ontologique d'où sait l'ordre phénoménal que nous connaissons comme espace, tty a quelque ordre ontologique d'où naît l'ordre phénoménal fuenous connaissons comme temps, et il y a quelque nexus ontologique d'où naît le rapport phénoménal que nous connaissons comme différence.