CHAPITRE IX
PLAtSIRS ET DOULEIIRS.
§ 122. Les chapitres précédents contienoeot » dos Inductions de la psychologie, telle que le plan de wl ouvrage la comporte. Compléter celle esquisse prendrait beaucoup plus de place que nous n'en pouvons donner, et mittromprait trop notre sujet générBl.
On ne pourrait cependant, sans laisser cette esqoisn incomplète, omettre un autre cflté des phénomfines mentani ainsi généralisés objeclÎTement. Jusqu'ici, nous n'avons parW des états de conscience que comme centraux ou périphériques, vagues ou définis, cohérents ou incohérents, réels ou idéaui ; et quand nous les avons considérés comme diffénot en qualité, leurs différences étaient telles qu'elles n'impliquaient rien de plus qu'un étal d'indifférence dans le sujet, — une réceptivité passive. Mais il y a certains caractères communs en vertu desquels des états de conscience d'ailleurs totalement dissemblables, se réunissent sous le titre d'agréables ou de désagréables. Nous avons vu que la division deî états de conscience en réels et idéaux, basée sur une différence de fonction, subdivise elle-même la division en ceotraui, enlopériphériques et épipériphériques, basée sur des différences de structure : de même, la division des états de conscience en agréables ou désagréables traverse toute 8ut« ligne de démarcation, groupe en un assemblage hétérogène des sensations et des émotions de toute espèce avec les idéei de ces sensations et de ces émotions, et groupe en uD autre ! des sensations et émotions réelles et îdéalcSj
égalvmenl hétérogènes.
Examiner à fond ce nouvel aspect de la conscience nous entraînerait trop loin^ car les phénomènes de plaisir et de douleur sont peut-être les plus obscurs et les plus embrouillés de la psychologie. 11 suffit d'exposer ce qui paraît essentiel.
§ 123. Les plaisirs et les douleurs accompagnent certains états locaux ou généraux, j'allais dire certaines actions; mais il vaut mieux employer le mot état, puisqp.e des douleurs d'une certaine classe accompagnent ce que nous appelons des inactions (ces inactions ne peuvent cependant jamais être absolues). Non que tous les états vitaux de l'organisme entier ou d'un organe soient accompagnés de plaisirs ou de douleurs, car beaucoup, comme les viscères pendant leur fonctionnement normal, n'envoient à la conscience aucune sorte de sensation; et il y a des sensations dues aux organes supérieurs qui ne sont ni agréables ni désagréables, comme une sensation tactile ordinaire. Mais, tandis que certains états ne causent aucun sentiment, que d'autres n'en causent que d'indifférents, les états de conscience distingués comme agréables ou désagréables résultent de certains états ; de là cette question : Quels sont les états qui causent du plaisir et les états qui causent de la douleur?
Nous venons de faire en passant cette remarque : qu'il j a des douleurs qui viennent d'un état d'inaction ; nous disons douleurs, parce que nous avons l'habitude d'employer ce mot comme l'antithèse de plaisir, mais elles sont plutôt connues comme un malaise, comme un besoin, ayant cette qualité qu'elles se ressemblent entre elles et qu'elles ne ressemblent pas à ce qu'on appelle communément douleurs. Examinons les principales espèces. — Les besoins dus à l'inaction des organes qui causent les hautes sensations épipériphériques sont rarement forts, parce que ces organes sont rarement dans une inaction totale. Les sensations de toucher étant incessantes, on n'en sent jamais le besoin. On entend si habituellement des sons de tout côté, que rarement on éprouve ce besoin de son qui suit un silence continu. Ce ue^l ^"^^^^^
380 LES INDUCnOXS DE LA PSTCHOLOftlB.
avoir été confiné plusieurs jours dans les ténèbres q besoin positif de lumière et de couleur. L*absence d' devient jamais un élément de malaise. Quand on a temps privé de certains goàts naturels, du doux par ex encore plus de goûts acquis, Talcool, le tabac, on 1 beaucoup plus ; cependant ce besoin n*est pas, à '. près, aussi fort que ceux qui accompagnent les beso périphériques avec lesquels on pourrait les confondu parmi les besoins d'ordre entopériphérique que se les plus forts. L'inaction du canal alimentaire ei suivie de la faim ; et si cette inaction continue^ alli bientôt une souffrance distincte et peut même deveni chose de plus intense. De même aussi cette inactii l'absence de liquide dans les aliments ingérés, p besoin qu'on appelle la soif, qui peut devenir aussi De même quand tous les stimulants habituels déviai appétits anomaux. Nous ne devons pas oublier conscience désagréable causé par l'inaction musci doit compter au nombre des besoins entopéripbériq irritation qui accompagne tout repos forcé, et qui remarquable souvent chez les enfants. — Restent les ments dus à certaines inactions des organes ceo système nerveux, les besoins émotionnels. La solitud sitant le repos des facultés qui s'exercent dans m merce avec nos semblables, rend peu à peu très-mal L'absence totale de marques d'approbation de la gens qui nous entourent cause un état de conscient h supporter, et les personnes accoutumées à être a] se sentent malheureuses quand elles ne le sont même les facultés dont la sphère est celle des rehH maines intimes^ quand elles sont inactives^ caus douleur : être blessé dans ses affections. Pour aller i d'une critique évidente, remarquons que les formel leur les plus intenses^ causées par la rupture des humaines intimes, no doivent pas être comprises
besoins émotionnels, mais qu'elles viennent de ce qu'on se représente un avenir où de pareils besoins ne pourront pas èbre satisfaits.
Nous en venons maintenant aux douleurs de l'espèce opposée: les états de conscience qui accompagnent des actions excesiifes. Naturellement leurs classes correspondent aux classes d-dessus décrites de douleurs. On peut les énumérer briëvemeDt. — Parmi les états de conscience épipériphériques, ceux qui naissent sur la surface générale ont une aptitude remarquable à devenir douloureux. La sensation de chaleur, en derenant très-intense, devient cette sensation intolérable que D0Q8 appelons brûlure ou cuisson. La pression contre un corps dur produit, quand elle est excessive, un état de conscience intolérable. Les maux et douleurs aigus causés par les eoDtosions, blessures et autres lésions de la surface impliquent aosri, sans doute, une excitation anomale des nerfs qui, quand l'excitation est normale, causent des sensations périphériques normales. Les sensations auditives s'élèvent quelquefois à un excès tel, qu'on ne peut les supporter patiemmeut. Les personnes qui sont près d'un canon qu'on tire ou daos un clocher lorsqu'on sonne à toute volée, en ont une très-vive expérience. Rarement, les sensations visuelles devien- Beot douloureuses par intensité, du moins chez ceux qui ont de bons yeux. Mais ceux dont les yeux sont faibles ne peu- Mt regarder le soleil sans souffrir, et souvent même ils bouYent désagréable de regarder une large surface de rougefatflate. Les sensations olfactives, souvent très-désagréables, ne deviennent pas des douleurs positives. L'inhalation de l'amnoniaque cause, à la vérité, une sorte de douleur aigué ; iDais, comme elle a lieu moins dans la chambre olfactive que dans les narines, il faut la classer plutôt dans les sensations communes sous la forme intense. Les saveurs aussi, quoique plusieurs soient répugnantes, ne deviennent pas douloureuses parce que leur intensité croit; et l'intensité n'est plus toujours une condition pour que la répugnance exisle, Wxwx^
part^ une saveur comme celle de Thuile de foie de morue esl désagréable, même légère, et, d'autre part, le doux ne imtA désagréabk à aucun degré d'intensité. — Dans les étals è conscience d'origine entopériphérique , la liaison entre h douleur et Texcès d*actioD est très-connue. Ceux qui acoû» pngnent Teffort musculaire nous montrent que des étals à conscience qui, modérés, ne sont pas douloureux, le devi» nent en devenant intenses ; la conscience de fatigue qa accompagne l'extrême elfurt est un degré supérieur de h conscience ordinaire de Teflurt. Mais en finissant avec les do» leurs cntopériphériques de cet ordre, il faut remarquera sujet des autres qu'elles naissent d'une activité excessivedm les organes dont l'activité normale ne produit aucune seiis^ tion. Les douleurs qui résultent d'un excès de nourritM ingérée, viennent de parties qui, quand cet excès n^existepes» n'ajoutent aucun élément appréciable à la conscience, et il ci est de même pour les viscères en général. On peut dire b même chose des douleurs produites dans les membres qui M sont pas dues à un excès d'action de ces membres ou de leoii parties. En conséquence, des douleurs comme dans la goutta ou dans une maladie locale, impliquent une demande eices^* sive de la part de certaines structures locales et de leuis nerfs qui, non surmenés, ne donnent lieu à aucune sensation. — Les états de con.scicnce venant du centre ne deficonent presque Jamais (Ioul«)uroux simplement par excès. Lss émotions normales correspondent aux diverses activités D0^ maies, ne deviennent pas intrinsèquement désagréables, si haut qu'elles s'élèvent, â la vérité, il y a des cas où OB a pu dire c( que la joie est pns'pie de la douleur, » etoi il semble que c't^st Texrès ({ui conduit à ce résultat; mais s'il arrive que la douleur soit ain>i cau.*«éo, c'est très-rarement.
Si l'on reconnaît <lonc h un • extrémité les douleurs négatives dtî rin.iclion appelées lii-^mis, et à l'autre extrémité les douleurs positives de Texcès d\ictivité, il en résulte que k plaisir accompagne les actions situées entre ces deux extrêmes.
n est vrai que cette douleur positive ou négative qui appartient à Tun des deux extrêmes, manque dans les actions d'un eertaîn ordre, et qu*on peut citer d'autres actions qui sont lésagréables, même avec une intensité moyenne. Cela s'expliipt ainsi dans certains cas : Tétat de conscience dû aux états eitrémes ne se produit pas parce que l'état extrême n^est pas rileint. Ce fait, que des reins ne vient jamais aucun besoin, peat aller de pair avec ce fait, qu'ils travaillent toujours. Per- Mmne n'a besoin d'impressions tactiles, parce que les impresnoD8 tactiles ne cessent jamais. Les émotions qui accompagnent le succès dans la poursuite des divers objets de la vienne peuvent passer du degré de plaisir au degré de douleor, puisque les conditions environnantes qui les causent s'admettent pas cette progression nécessaire dans Tintensité. Généralement parlant donc, le plaisir accompagne les actinies moyennes, quand ces activités sont de nature à être sa acès, ou en défaut ; et, quand les activités ne sont pas Rueeptibles d'excès, le plaisir croit comme l'activité ellenême, sauf quand l'activité est constante ou involontaire.
Quoique nous sachions ainsi dans quelle région des états k conscience doit se trouver le plaisir, on peut admettre cepmdaot que ses relations restent assez mal définies. A cette loetrioe : qu'il accompagne une activité qui n'est ni trop petite ùtrop grande, on peut adresser une critique analogue à celle Ute par M. Mill à la doctrine de sir W. Hamilton : que a le daisir est une réverbération de l'exercice spontané et libre l*Qne faculté^ d'une énergie dont nous avons conscience; x> et i la doctrine analogue d'Âristote : que le plaisir accompagne 'exercice d'une faculté saine sur l'objet qui lui est propre. !aril s'élève ces questions : Qu'est-ce qui constitue une actiité moyenne ? Qu'est-ce qui détermine cette limite inférieure 'activité agréable au-dessous de laquelle il y a besoin, et cette mite supérieure d'activité agréable au-dessus de laquelle il a douleur?
38i LES INUICTIONS DE L* PSYCHOLOGIE.
Est-il possible de répondre k ces questions et à cette autre : CouimeDt se fait-il que certains états de coascience (par ciemple parmi les saveurs et les odeurs)soieDt désagré^lei à tous les degrés d'intensité, et d'autres agréables à tous lu degrés d'intensité? — Je crois qu'où peut trouver des r£ponses. Mais il faut les chercher dans une régiou que \tt pbychologistes n'ont pas explorée. Si nous éludions les étali de conscience, tels qu'ils existent présentenaent, nous ne trouverous pas de solution ; mais nous pouvons en troam un, si nous considérons les conditions passées sous leiqnetla ces états de conscience ont évolué.
g 1S4. Considérons d'abord ce Fait, suffisamment claïrel suffisamment significatif : que les étals extrâmes, positif et négatif, que la douleur accompagne, ne peuvent s'accorder avec cet équilibre normal des fonctions qui constitue lasaolé, tandis que cet état moyen que le plaisir accompagne s'accorde avec l'équilibre normal ou plutôt est requis par lui. C'est ci que nous pouvons voir à priori. Dans une série mutuellemenl dépendante d'organes ayant un consensus de fonction, l'eiii" tence même d'un organe spécial ayant sa fonction spéciale, implique que l'absence de cette fonction doit causer un trûubU dans le consensus ; implique aussi que sa fonction peut devenir excessive au point de troubler le consensus ; implique par conséquent que le consensus n'est maintenu que par ua degré moyen de la Fonction. L'induction à priori que ces actJooi moyennes, productives de plaisir, sont utiles et que les ac* tions extrêmes, productives de douleur, sont nuisibles, esl abondamment confirmée par l'expérience, où l'on trouve det actions de tous genre. Voici quelques cas.
La chaleur et le froid intenses causent tous deux une sodI- France aiguë, et si le corps est exposé longtemps à l'uD eo l'autre, la mort s'ensuit, tandis qu'une chaleur modérée «A agréable et amène le bien-être physique. Une inaction pernicieuse des organes digestifs est accompagnée d'uD besoïo extrême de nourriture, eV s\ tt Wî^vQftt. celte ianctiOB
sisteot, le résultat est fatal. Si on ingère outre mesure de la nourriture solide ou liquide, sans considérer les sensations douloureuses qui en résultent, l'effet est encore pernicieux, et peut même tuer. Hais entre ces douleurs qui tiennent à un excès ou à un défaut d'activité, il y a le plaisir de se nourrir, qui est d'autant plus grand que le profit que nous en tirons est plus grand. Pour une personne en santé, bien reposée^ le ^ sentiment qui accompagne Tinaction absolue des muscles est ^ intolérable, et cette inaction est nuisible. D'autre part, Texeri cice des muscles en général produit à la fois de la fatigue et de la prostration ; et Texercice excessif d'un muscle particulier ^ poussé jusqu'à la douleur, cause une paralysie temporaire^ et ^ même» en rompant quelque fibre musculaire^ peut en inter- J rompre pour longtemps Tusage. Quand on ferme tout passage J à Fair de manière à arrêter la circulation, cela cause un état ^ de conscience intolérable, et s'il ne cesse pas, la mort s'ensuit, f Beepirer un air impur est nuisible et répugnant ; respirer un : air très-frais et très-pur est agréable et physiquement utile. n en est de même des sensations causées par le contact avec les objects; quoique, comme nous l'avons montré plus haut, nous n*en soyons jamais délivrés et que, par suite, nous n'en sentions pas le besoin, et qu'ils nous causent peu ou point de plaisir, cependant nous ressentons tout excès ainsi que les douleurs qui les accompagnent, et ces douleurs sont les corré- ^ lalife de résultats nuisibles : chocs, contusions, déchirures. n en est de même pour les odeurs et les saveurs extrêmement fortes. Les végétaux dont l'amertume est intense empoison- ~ nent, pris en grande quantité, et ceux dont Tamertume est très-intense empoisonnent, pris en très-petite quantité. Les acides puissants empoisonnent aussi, en détruisant immédiatement les membranes qu'ils touchent. Les gaz, dont l'inhalation irrite violemment^ comme l'ammoniaque concentrée, ou le chlore pur, ou l'acide hydrochlorique, ont des effets délétères.
Ces faits doivent produire d'eux-mêmes la coT\v\(^\.\oti c^' ^tk
dépit d'exceptioDS apparentes, les douleurs sont les corrélatib d'actions qui nuisent à Torganisme, tandis que les phisbi sont les corrélatifs d'actions qui contribuent au bien-ttit Nous ne nous contenterons pas cependant d*indu€tioDS tim de faits dus aux fonctions vitales essentielles, car c*eât im déduction inévitable de l'hypothèse de révolution que ds races d'êtres sentants n'ont pu venir à Texistence dos d'autres conditions.
§ 13$. Si nous substituons au mot plaisir la phrase éqninlente : Un état que nous cherchons à produire dans la 00» ciencc et à y retenir; et au mot douleur, la phrase éqimlente : Un état que nous cherchons à ne pas produire dans k conscience ou à en exclure, nous verrons que, si les étatiè conscience qu'un être s'efforce de conserver sont les oonélatifs d'actions nuisibles, et que si les états de conscience qui s'efforce de chasser sont les corrélatifs d'actions profitabK l'être doit rapidement disparaître, s'il peri^isto dans ceqniri nuisible et fuit ce qui est profitable. En d*autres termes, eei races d'êtres seules ont survécu chez lesquelles^ en mojeoBi les états de conscience agréables ou qu on désire accompagiKrt les activités utiles au maintien de la vie, tandis que les états à conscience agréables ou qu'on fuit, accompagnent les activités directement ou indirectement destructives de ]avie;ptf suite, toutes choses égales, parmi les diverses races, cellesJà ont dû se multiplier et survivre qui possédaient les mcillM0 ajustements entre leurs états de conscience et leurs actîM et tendaient toujours vers un ajustement parfait.
Si nous exceptons la race humaine et les races les phi: hautes qui s'en rapprochent^ chez qui la prévision de coni^ quences éloignées introduit un élément de complication» ( ne peut nier que tout animal persiste ordinairement danstflrt arlc qui lui rati-<: dn plaisir, autant qu'il le peut, et fuittflil acte qui lui cause de la douleur. Il est clair que des tM d'intelligence inférieure, incapables de suivre une succeaiii d'effets, ne peuvent avoir d autre guide. Il est clair que pitf
ce guide sera complet, plus la vie sera longue; que moins il le sera, plus la vie sera courte. D'où il suit que comme, toutes choses égales, dans chaque espèce, les individus à longue vie ont plus de chance de produire et d'élever une progéniture que les individus à courte vie, les descendants de Tun tendent à remplacer ceux de l'autre : ce processus, continuant dans les familles de ces survivants, ne peut que travailler au maintien et au perfectionnement de ce qui sert de guide.
Mais, dira-t-on, comment se fait-il que l'animal meure quelquefois pour avoir mangé des plantes vénéneuses ou en se surchargeant dangereusement d'aliments qui en grande quantité sont nuisibles, quoique sains en quantité modérée? Voici la réponse : Ce guide qui consiste dans le plaisir et la douleur ne peut, par sélection naturelle, s'adapter qu'aux conditions de l'habitat dans lequel le type spécial s'est développé. Les survivants entre les mieux appropriés ne peuvent avoir des inclinations ou des aversions en harmonie avec des conditions qu'ils n'ont pas senties. Et comme chaque espèce, sous la pression croissante du nombre, doit être refoulée dans les milieux voisins^ chaque membre doit, de temps en temps, rencontrer des plantes, des proies, des ennemis, des actions physiques que ni eux ni leurs ancêtres n'ont encore expérimentés, et auxquels leurs états de conscience ne sont pas adaptés. Chaque espèce souffre de défauts dans son adaptation, non -seulement par suite de migrations dans d'autres habitats, mais par suite de changements organiques et inorganiques dans son propre habitat. Mais toute mauvaise adaptation commence inévitablement une réadaptation. Les individus chez qui les inclinations et aversions sont le moins en harmonie avec les nouvelles conditions sont les premiers qui disparaissent. Et si la race continue d'exister, il faut que, par le dépérissement perpétuel des moins bien adaptés, il se produise une variété dont la manière de sentir serve à pousser ou à éloigner dans le sens requis par les modifications.
Nous considérerons plus au long, par rappoTl k uoVi^ t^^^^
avec quelles restrictions cette loi générale doit être ac4replte.
§ 126. L'espèce humaine nous montre, de plusieurs façons fort remarquables, les défauts d'adaptation résultant de changements dans les conditions environnantes, — moins de ces changements dus aux migrations, quoiqu'il faille en tenir compte, que des changements causés parle développement de grandes sociétés.
Les hommes préhistoriques, comme ceux que nous triNivoos encore dans diverses parties de la terre, avaient des maaièm de sentir en harmonie avec leur vie de courses et de rapines, avec leur forme sociale naissante. Le gibier manquant a poussé quelques-uns de leurs descendants à la vie pastorale et agricole ; ceux-ci se multiplièrent en tribus populeuses cl même quelquefois en communautés fixes. Par suite, ils durent perdre les activités semblables à celles des autres dont ils avaient hérité le caractère; ils furent contraints à des modes d'activité pour lesquels le caractère hérité ne fournissait aucun aiguillon. Dans le cours de la civilisation, cela a été et continue d'être, en une grande mesure, une source de dé^a^ cord entre les inclinations et les nécessités. D*une part, 2 survit encore de ces sentiments tout à fait propres à dos ancêtres éloignés, qui trouvent leur satisfaction dans I*actirilé destructive de la chasse et de la guerre : sentiments qui, |tf leur direction antisociale, causent indirectement de uoabreuses misères. D'autre part, la pression de la populatiou > rendu nécessaire le travail persistant et monotone; et quoique le travail ne répugne nullement à l'homme civilisé auuot qu*au sauvage, et qu'il soit même pour quelques-uns uac source de plaisirs, cependant, pour le présent, la réadaptalioa est loin d'avoir été assez loin pour qu'on trouve du plaisir habituellement dans la quaiititr de travail requise habituelle ment. De plus, il faut remarquer que beaucoup dos aclivilc^ industrielles que la lutte pour rexislence a imposées aui membres des sociétés modernes sont des activités h leur débat, — des activités auxquelles non-seulement ne répondent pa»
les sentiments hérités des premiers hommes, mais qui sont en conflit direct avec ces sentiments hérités depuis longtemps et profondément organisés qui prédisposent à une vie active et en plein air.
Des discordances secondaires avec les dérangements qui en résultent dans ce qui nous sert normalement de guide, ont pour cause indirecte une persistance exagérée dans des habitudes de vie en désaccord avec les besoins de la constitution. Une occupation sédentaire poursuivie^ pendant des années» dans un air confiné, malgré nos sensations qui protestent, amène une dégénérescence physique dans laquelle les sentiments hérités sont complètement en désaccord avec les besoins surajoutés du corps. Des aliments qu*on désire et qui nous étaient appropriés autrefois deviennent indigestes. Un air agréable par sa fraîcheur à ceux qui sont en état de santé cause des frissons et des rhumatismes. Une quantité d'exercice naturellement saine et agréable devient nuisible. Tous ces maux, quoiqu'ils soient dus à l'oubli continuel de ce guide, à savoir, les sentiments hérités, sont souvent donnés à tort comme preuve que ce guide est sans valeur.
Il y a encore une autre cause dérivée de dérangement. Les gens que les circonstances forcent tous les jours à mettre en tttioQ certaines facultés d'une manière exagérée et doulou- Teose, étant privés des plaisirs qui accompagnent l'exercice convenable d'autres facultés, sont sujets à exagérer les modes d*exercice agréable qui leur restent. Après avoir été longtemps soumis à des états de conscience désagréables, un état agréable est reçu avec ardeur, et, en l'absence d'autres états Agréables qui alternent, est maintenu par une persistance 6iagérée dans l'exercice qui les produit. De là diverses sortes d'excès. Des sentiments qui n'auraient pas induit Thomme en erreur, si tous les autres sentiments avaient eu leur sphère d'action appropriée, deviennent causes d'erreur quand ces autres sentiments sont empêchés ; et alors on accuse les sentiments en activité d'être cause d'une erreur de conduite due I. 19
990 LES INDUCTIONS DE l.X rSVCHOI.OGlE.
en réalilé à nolrû désobéissaoce aui autres scDliments.
I^arectificalion de ces discordances profondes et oombreusei par rt^équilibraliou de la con^àliluUon el des conditions, se bit Irès-lcnlcment dans la race humaine pour diverses raîsoii que voici. Comme on l'a montré dans les Pnncipesdebiohgk, § 1G6, l'upproprialion d'un organisme à de nouvelles cob£* lions, s'eiïectuc de moins en moins facilement par la sunî- \ance des plus aptes à mesure que l'organisme devient ooaplexe. Cela se montre très-claire ment chez uous-môiaes. Dj a tant d'espèces de supériorités dont chacune rend les homma aptes à survivre, malgré des infériorités concomitantes, qui la sélection naturelle ne peut, par elle-même, rectifier qudqu inaptitude particulière, surtout si, comme cela est ordinaire, il y a des inaptitudes coexistantes qui varient d'une manière indépendante. L'équilibration indirecte ne peut jouer qu'iu rûle secondaire, et le cliangemeot, qui doit être produit po équilibration directe ou par l'hcrédilê d'altéraliuus prodaJU fonctionnellement, est plus lent que d'une autre manière. - Dii plus, les conditions auxquelles nous devons Ctre réadapta changent elles-mêmes. Chaque nouvelle modification de U nature humaine rend possible une nouvelle modification sociale. Le milieu s'altère avec les altérations de laconstitu' tion. Delà nécessité de réadaptation sur réadaptation. — D* plus, ou empêche en grande partie l'aide qu'apporterait ili réadaptation la survivance des plus aptes, si l'on acconUil que les individus mal doués à cet égard doivent disparaître. Mais on rend arli&ciellement les imbéciles et les bioéaiiU propres à se multiplier aux dépens des capables et des iudut* trieuï.
Dans les cas de l'espèce humaine, il s'est produit, et il doit durer lougtemps, un dérangement profond et compliqué^ la connexion naturelle entre le plaisir et les actes proûlflblMi entre la douleur et les actes nuisibles, déraogcmeal qui obfcurcitsi bien laconnexiou naturelle qu'il fait supposer quelquefois une connexion inverse. Et In croyance demi-avui"^
qu'on rencontre communément, que les actions désagréables profitent et que les actions agréables nuisent^ a été et est encore renforcée par une foi qui offre à l'adoration des hommes un Être qu'on suppose fâché contre ceux qui cherchent leur plaisir, et propice à ceux qui s'infligent des mortifications gratuites ou môme des tortures.
§ 127. Nous acceptons ici ce corollaire inévitable de la loi. générale de l'évolution : que le plaisir excite aux actes qui conservent la vie et que la douleur détourne des actes qui la détruisent. Non-seulement nous voyons que, chez les animaux inférieurs, il est incontestable que ce guide est efficace, mais qu'il l'est aussi chez nous, en ce qui concerne les fonctions d'où la vie dépend immédiatement. Et nous ne pouvons supposer qu'un système régulateur efûcace pour les actes essentiels, doive être renversé quand il s'agit des actes qui en sont sortis.
Il y a une autre restriction à faire. Nous pourrions prendre pour accordé que les actions profitables doivent être profitables à l'individu, tandis qu'il suffit qu'elles soient profitables à la race. Les deux choses ne sont nullement identiques. Jusqu'à un certain point, tant que Tindividu est jeune et n'est pas encore fécond, son bien et celui de la race vont de pair: mais quand vient l'&ge de la reproduction, le bien de l'individu et celui de la race cessent d'être le même et peuvent être diamétralement opposés. Et en fait, ils le sont le plus souvent. Je ne parle pas seulement de ces cas de genèse asexuelle qui prévalent dans les types inférieurs, et où, le corps se séparant en deux ou plusieurs, Tindividualité du parent se perd dans l'individualité des descendants : je parle de ces cas de genèse sexuelle, très-fréquents chez les invertébrés, et où la mort des parents est un résultat normal de la propagation. Dans la grande classe des insectes, la plus nombreuse de toutes les espèces animales, la règle, c'est que le mâle ne vit que jusqu'à ce qu'il ait engendré une nouvelle génération^ et que la femelle meurt aussitôt que les œufs sotiV. dè^^^^^^) ^v\^
daus quelque cas^ elle laisse l'eQveloppe morle de sos*^ pre corps pour protéger les œufs. Ici cependant le bien être de chaque nouvelle géoération ne dépend pas de la conlÎDuatioQ de la vie de l'aucieune. Là où, comme cbpz les aniinaui supérieurs, la progéniture doit ôtre élevée, la survivance des mieux doués doit établir un équilibre de coustitutioa tel que l'obéissance aui seniiments périphériques et ceotraui qui assurent lo maiotien de l'esp&ce ne puisse être fatale ni même sérieusement nuisible. Et là où, comme dans les types supérieurs, il se produit duraut des années une succession de générations ou d'individus, et où les iudividus ainsi produits doivent être élevés pend.uit une loague période, la salisfactioQ de ces seuliments doit s'accorder avec le bien-être des parents. Si nous ne pouvons inférer, à titre de résultat nécessaire de la survivance des mieux doues, qu'ici tes sentiments qui nout servent de guides sont profitables à l'individu, nous pouvoni ilu moins inférer, eu une certaine mesure, qu'ils ne meurent pas.
Ainsi, eu considérant comme transitoires ces nombreuses anomalies qui accompagnent l'adaptation de la race humaine aux conditions spéciales, et en tenant comple de la reslriciion i\\ii vient d'être faite, nous en conclurons que, jusqu'à l'ige de la reproduction, la douleur accompagne les actions nuisibles à la fois à l'espèce et à l'individu, tandis que le plaisir accompagne les actes contraires; que, quand la reproducUoQ commence, les mômes rapports existant toujours, les rapports uddilionnels existant entre les sentiments et les actions qui naissent alors peuvent être d'espèce inverse, mais que celK opposition ne peut exister dans les types supérieurs des 6tre( sentants.
§ itS. H faut ajouter quelques mots sur une autre quectlun : Quelle est la nature intrinsèque du plaisir el de Udou- Il-ut, considérés psycholugiquemeul î 11 semble qu'on peut répondre & cette question et même qu'on peut le prouver: .<.i"S essayer d'y répondre in, i,'è,\a'û\\'C'M. bvièvcmeol Iroiseï-
PLAISIRS ET DOULKUKS. 293
légories de faits généraux qui indiquent dans quelle direction il faut chercher la réponse, si elle est possible.
1* Les plaisirs en une grande mesure, et les douleurs en quelque mesure, peuvent être ou séparés ou ajoutes aux états de conscience avec lesquels nous les identifions habituellement. Si j'entends un beau son^ un état de conscience agréable se produit; mais si le son ne cesse pas ou est répété perpétuellement, l'état de conscience cesse d'être agréable, sans changer autrement. La vue d'une belle couleur est accompagnée de plaisir; mais après cette couleur devant les yeux pendant longtemps, il ne reste que la conscience de sa qualité, le plaisir a disparu. De même, si je goûte quelque chose de doux, ilnent un moment où le plaisir finit, quoique la sensation de doux continue. Sans doute le sens du doux lui-même s'assoupit, mais le plaisir est remplacé par le dégoût avant que cela arri?e. — Pour les douleurs, on peut remarquer des faits parallèles ; mais il n'est pas difficile de voir qu'avec la douleur localisée (une contusion, une brûlure) il y a un élément d'état désagréable non localisé.
S* Voici dés faits qui servent encore à éclaircir les précédents : c'est que le plaisir et la douleur peuvent être acquis, peuvent être, pour ainsi dire, superposés à certains états de ^Dsçience qui à l'origine ne les causaient pas. Les fumeurs, 1^ priseurs et ceux qui mâchent du tabac, nous fournissent des exemples familiers de la manière dont une longue persistance rend agréable une sensation qui ne l'était pas à l'oripiie, la sensation restant sans changement. Il en est de même pour divers aliments ou boissons, qui, désagréables à l'ori- 8Ù^e, paraissent plus tard excellents, si on en prend souvent. Ce qu*oQ dit vulgairement des effets de l'habitude implique 9ue cela est vrai de tous les autres ordres d'états de conscience. ■^^Nous n'avons pas de preuve qu'on puisse surajouter une peine aiguë à des états de conscience agréables ou indiffé- ^Dts à l'origine. Mais nous avons des preuves que l'état de ^nscieDce appelé répugnance peut devenir inséparable d'un
294 Li:S INDUCTIONS DE LA PSYCHOLOGIE.
état de conscience autrefois agréable. Nousen avons un exemple dans la répugnance extrême des enfants pour les choses douces qu'ils ont prises avec une médecine, et chacun trouvera probablement dans sa propre expérience quelque exemple d'aversion acquise d'un autre ordre.
3** Les plaisirs se ressemblent plus entre eux que ne font Its états de conscience qui les causent, et parmi les douleurs, od peut suivre une ressemblance analogue. Le sentiment de plaisir produit par la vue d'un beau paysage est en grande partie le même qualitativement que celui que produit une cadeuce expressive en musique. Il y a beaucoup d'analogie entre les senlime\its agréables éveillés, l'un par une belle parole, Tautrc par une pensée très-poétique. Bien mieux, il suffit de remarquer l'expression de la physionomie pour voir que même le plaisir que cause un parfum exquis est en grande partie de la même nature. Enfin remploi fréquent des mots doux, délicieux, etc., etc., pour les choses et actes de toute espèce qui causent un grand plaisir, montre que cette analogie est généralement reconnue. — Cette ressemblance est encore plus frappante dans les douleurs. Quoique les sensations ordinaires de chaleur, de pression et de tension musculaire ne se ressemblent que peu, cependant, quand elles deviennent lK>sintenses, les douleurs qui en résultent sont très-analogues. Et il y a une ressemblance do fimille évidente entre les donleurs périphériques intenses et les douleurs centrales intenses.
Ces trois grands groupes de faits pris ensemble autorisent à soupçonner que, tandis que les plaisirs et les douleurs S4»dI constitués en partie par ces états de conscience, locaux, frappants, excités par des stimulus spéciaux, ils sont en granik partie et surtout ^^umposés par ces états de conscience secondiiirt'S cxrités iii(liroote:iienl par la ditfusion de la slimulati«»n du svst'ino nerveux. Plus tard, dans le ruurs de cet ouvraire, nous pourrons trouver d'autres niions de le croire.