DB LA CORRESPONDANCE ENTRE LA VIE ET SES CONDITIONS
Bq coDsidérant de quelle maDÎère nous distinguons habituellement un objet vivant d'un objet mort, nous trouverons que nous le faisons en observant si un changement que nous produisons dans les conditions environnantes ou que la nature a produit elle-même, est suivi ou non de quelques changements perceptibles dans Tobjet. En découvrant que certains objets se contractent quand on les touche, ou s'enfuient quand on approche, ou tressaillent quand on fait du bruit, TenFant distingue tout d'abord, d*une façon grossière, ce qui est vivant de ce qui ne Test pas, et l'homme, quand il doute si un animal qu'il considère est mort ou non, le pousse avec son bftton, et, s*il est loin, pousse un cri on lui jette une pierre. C'est par ce moyen qu'on reconnaît tout d'abord et la vie des végétaux et celle des animaux. L'arbre qui pousse ses feuilles quand le printemps amène un changement de température, la fleur qui s'ouvre et se ferme avec le lever et le coucher du soleil, la plante qui s'incline quand le sol est desséché, et se redresse quand on l'arrose, nous les croyons vivants en vertu de ces changements qui s'y produisent, tout comme le zoophyte qui se contracte quand un nuage passe sur le soleil, le ver qui sort à la surface quand on remue continuellement la terre, et le hérisson qui se ramasse quand on l'attaque.
Cependant, non-seulement, quand un stimulus externe est appliqué à un organisme vivant, nous recevons habituellement quelque réponse, mais nous reconnaissons dans la réponse quelque justesse. Les objets privés de vie, comme ceux qui sont vivants^ changent si les conditions changent : ainsi un morceau de carbonate de soude qui bout si on le plonge dans l'acide sulfurique; ainsi une corde qui se contracte si on la mouille; ainsi un morceau de bois qui noircit quand on le tient au feu. Mais,
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dans ces cas, nous n'apercevons aucune connexion enlrei cliaugeinents subis et la conservation des objets qui les subissent; ou, pour écarter toute idée tcléoloRique, — les cbangemenls n'oul point de rapport apparent avec les résultats externes qui devroal cerlainement ou probableraeni se produire. Dans le» cbuigements vitaux, au contraire, un tel rapport est claireioeut vûible. La lumière élanl nécessaire à la vie des végétaux, nous voyons dans l'action d'une plante qui, quand elle a beaucoup d'ombre, crotl du côté qui n'en a pas, une appropriation que nous ne verrions pas si elle croissait d'une autre manière. La manière d'agir d'une araignée, qui s'élance liors de sa toile quand elle est secouée doucement, el rentre au fond quand la secousse est vio> lente, est manifestement plus propre à lui procurer de la nourriture el à la préserver du danger que si elle suivait un procédé inverse. Et sans multiplier des exemples lamiliers, le fait que nous ressentons de la surprise lorsque, dans le cas de l'oiseau fasciné par un serpent, nous voyons les actions d'un être tendre à sa propre destruction, montre combien est générale TbarmoDie que nous avons observée entre les changements de la vie et les changements des conditions environnantes.
De plus, il reste k remarquer cette vérité rebatlue, — cette vérité devenue si commune h force d'élre répétée que nous en avons presque oublié la portée : — qu'il y a invariablement et nécessairement une certaine conformité entre les fonctions vitales d'un organisme et les condilions dans lesquelles il est placé, — entre les manières d'élre qui viennent d'au dedans de lui et celles qui viennent d'au dehors de lui. Nous savons qu'un poisson ne peut vivre dans l'air ni un homme dans l'eau. Un chêne croissant dans l'Océan et des algues sur le sommet d'une montagne sont des associations d'idées inacceptables. Nous trouvons que chaque animal est limité à une certaine région, chaque plante à certaines zDnes de latitude et d'altitude. Dans la flore el la faune marine, chaque espèce ne se trouve qu'entre telles et telles prorondoors. Certains animaux aveugles ne peuvent vivre que dans des caves* obscures; le lépas ne vil que si la marée le couvre el le découvre allernntivement; le champignon red-snow ne vient que dans les régions arctiques ou sur les sorumets des Alpes.
Groupant ensemble ces deux classes de cas, — d'abord les cas où un changement particulier dans les conditions d'un organisme est suivi d'un changement particulier en lui, ensuite les ei&^m^
actions constantes qui se produisent au dedans d'un organisme dépendent de quelques actions constantes qui viennent du dehors, — nous voyons que, dans les deux cas, les changements ou actions manifestés par un corps vivant ont un rapport spécial avec les changemeAts et actions du milieu environnant. Et dans cette vérité nous trouvons le supplément dont nous avions besoin pour notre définition. Par l'addition de ce caractère très-important, la ▼ie se définit : — La combinaison déterminée de changements hétérogènes à la fois simultanés et successifs, en correfpondance ao$c des coexistences et séquences externes. Il est nécessaire, pour eomprendre la pleine signification de cette addition, d'examiner la correspondance sous quelques-uns de ses principaux aspects.
Si nous étudions les actions qui se passent dans une plante, en vue de déterminer ce qu'elles présupposent, nous trouvons, en négligeant les conditions moindres, quil est nécessaire qu'il y ait un milieu environnant contenant au moins de l'acide carbonique et de l'eau, avec une quantité suffisante de lumière et une certaine température. Dans les feuilles, le carbone est assimilé et l'oxygène dégagé; hors des feuilles, il y a le gaz, d'où le carbone est séparé, et les agents impondérables à l'aide desquels cette séparation est produite. Quel que puisse être le caractère particulier de cette action, il est certain qu'il y a des éléments externes disposés à subir des combinaisons spéciales sous des conditions spéciales; il est certain que la plante présente ces conditions et effectue ces combinaisons : et ainsi il est certain que plusieurs changements simultanés qui constituent la vie de la plante correspondent à des coexistences dans le milieu envi-» ronnant.
Si maintenant nous nous demandons, au sujet de la plus humble cellule animale, quels sont les changements en vertu desquels elle continue de vivre, la réponse est que, d*une part, sa substance subit une oxydation continuelle et que, d'autre part, elle absorbe constamment de nouveaux matériaux tirés du milieu environnant, et pour que cette monade organique puisse continuer d'exis* ter, il faut que l'absorption se produise aussi vite ou plus vite que Toxydation. Si nous nous demandons ensuite dans quelles conditions ces changements combinés sont possibles, la réponse évidente, c'est que le milieu dans lequel la monade est placée, doit contenir de l'oxygène et delà matière assimilable en une mesure déterminée. Les actions intégrantes et désintégrantes qui corn-
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posent, autant que nous pouvons l' affirmer, la vie de la cellule, ' présupposent niïcessairemeot de l'oxygène et de la matifere assimilable autour de la cellule ; — l'oxygène en quantité sofBsanle pour produire quelque désintégration , la matière assimilablB en quantité suffisante pour permettre à celte désintégratMo de se réparer. En d'autres termes, les deux actions opposées qui se produisent au dedans de la cellule doivent correspoDdre aux deux éléments opposés qui existent au dehors.
Si, maintenant, laissant ces formes inférieures de t'aninialité qui nous sont révélées par le microscope, et qui se bornent simplement k s'emparer par le moyen de leur surface externe de h nourriture et de l'oxygène en contact avec elle, nous passons à ces . formes un peu plus élevées et plus amples qoi possèdent une cavité digeslive, — dont les tissus sont affectés partie à l'assimilation, partie à la respiration, et adaptés à ces deux procédés l'undamenlaux d'inlégralion et île désintégration. — nous voyons en eux une correspondance entre certaines actions dans le sac digestif et les propriétés de certains corps environnants. Pour qu'un animal de cette espèce puisse continuer de vivre, il est nécessaire, d'une part, qu'il y ait dans le milieu environnant des substances susceptibles d'être transformées dans son propre tissu, et, d'autre part, it est nécessaire que l'introduction de ces substances dans le sac digestif soit suivie de la sécrétion d'un Huide dissolvant, capable de les réduire à un état propre pour l'absorption.
Lorsque, du procédé par lequel la nourriture est digérée, nous passons aux procédés par lesquels elle est saisie, nous apercevons la même vérité générale. Le pouvoir qu'a la tentacule de la mi'duse de piquer et de serrer, correspond à la sensibilité et k la force des animaux vivants qui lui servent de proie et au milieu desquels elle flotte. &\ le changement externe qui finit par mettre un corps vivant en contact avec la tentacule, n'était suivi instantanément de ces changements internes d'où résulte le ntouvement convenable de la tentacule, lamédusemourraitd'inanilion, c'est* à'dire que, si les actions fondamentales d'intégratioo et de désintégration qui sont au dedans d'elle ne correspondaient point avec les opérations et actions du dehors, la vie cesserait.
De m^me ou pourrait montrer que, quand la masse du tissu qui compose l'animal devient assez grun«li> pour ne pouvoir être suffisamment nourrie par la simple absorption à travers les niuiubranes qui la recouvrent, ou ne pouvoir être suffisamment fou^
nie d*air par raciion du fluide qui entoure sa surface, il se produit la nécessité d'un système circulatoire par lequel la nourriture et l'oxygène puissent être distribués dans la masse : — un système dont les actions, subsidiaires des actions primaires, forment des anneaux dans la correspondance entre les changements internes et les changements externes. Et la même chose est évidemment vraie de toutes ces fonctions subordonnées de sécrétion et d'excrétion par lesquelles l'oxydation et l'assimilation sont facilitées : — fonctions qui manifestent non-seulement divers changements simultanés en correpondance médiate avec des coexistences dans le milieu enxrironnant, mais qui, de plus, manifestent des changements successifs correspondant à ces changements de composition, température, lumière, humidité, pression, que subit le milieu environnant.
Si nous montons, de ces actions des viscères qui constituent ce que les physiologistes appellent la vie végétative, à ces actions nerveuses et musculaires qui constituent la vie animale, nous trouvons que la correspondance se manifeste d'une manière en- .core plus évidente. La production d'un certain acte de locomotion implique la dépense de certaines forces mécaniques internes dont l'ensemble et la direction sont adaptés de manière à vaiucrfs des forces mécaniques externes. La reconnaissance d'un objet implique une harmonie entre les changements qui constituent la perception et les couleurs, grandeurs et formes particulières coexistant dans le miUeu environnant. Échapper à des ennemis présuppose dans l'organisme des mouvements qui sont, par leur espèce et leur rapidité, en rapport avec des mouvements en dehors de lui. La destruction d'une proie requiert une combinaison particulière de changements subjectifs qui, en nombre et en succession, doivent concorder avec un groupe de changements objectifs. Et il en est ainsi de cette infinité d'actions adaptées à un but dont nous trouvons des exemples au long dans les œuvres de l'instinct des animaux.
Dans le plus haut ordre des actions vitales, le même fait est également manifeste. La généralisation empirique qui guide le cultivateur dans la succession habituelle de ses moissons, sert à mettre ses actions d'accord avec certaines actions qui se produisent dans le milieu environnant. Les déductions rationnelles pav lesquelles le navigateur instruit calcule sa position sur la mer, impliquent une série d'actes mentaux par lesquels ses procé-
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(lés sccooforment aux circonstances environnantes. Dans lesplui simples inférencea de l'enfant comme dans les plus compliquées des savnnts, nous pouvons reconnaître celle mâme correspoRdflnce fondamentale entre les changements simultanés et sucoessil's dans l'organisme, et tes coexistences et séquences dans son milieu environnant.
Avant de procéder au développement de cette formule ^nèraie, qui, comme nous l'avons vu, comprend égalemcal les fonctions les plus basses de la vie de la plante et les manifesta* tiens les plus liautes do l'inlellîgence humaine, il faut que je me débarrasse de quelques objections sans importance qu'on pour* rait lui faire.
Et tout d'abord, il y a encore un petit nombre d'acltoos inorganiques qui paraissent renfermées dans la définition, par exemple, celles qui se produisent dans certains ÎDstruments hygrométriques. La légère cristallisation qui, à l'approche d'une perturbation atmosphérique, se produit dans la solution contenue dam ces instruments, — cristallisation qu'on dit prendre tel ou tel caractère, suivant la nature du changement prochain, et qui plu» tard revient à l'état de solution pour reparaître avec de nouvelles formes sous de nouvelles conditions, — pourrait être considérée comme présentant des changements simultanés et successifs qui sont en une certaine mesure hétérogènes, qui se produisent arer quelque détermination dans les combinaisons, et, avant tout, qui se produisent en correspondance avec des changements externes. On doit admettre que, dans ce cas, la vie végétative est grandement simulée; mais elle est enlitrentfnt simulée. N'y efil-il pas d'autre manière concluante d'aller à l'enconlre de l'objection, oii pourrait s'en tenir au fait que ks changements simultanés et successifs qui se produisent ici, consistant simplement en modificitions de forme et d'arrangement atomique, ne sont ni aiiol nombreux, ni aussi hétérogènes que ceux qui se produisent dans une plante, laquelle subit constamment, non-seulement des modifications de structure, mais aussi ces modifications qui constituent l'assimilation, la circulation et la respiration. On pourrait s'en tenir à cet autre fait, que, quoique les changements se produisent suivant une certaine combinaison déterminée, cependant cette combinaison n'est pas aussi bien déterminée que dansl* , plante, soit par rapport i^ la forme produite, au temps emploie h celte production ou au temps pendant lequel elle dure.
EdAd^ on pourrait pousser plus loin, et dire que, si ces changements, quoique remplissant la déûnition d'une manière imparfaite» ressemblent de si près aux changements vitaux que, n*était une grande différence dans les conditions chimiques et autres, nous pourrions les confondre tous deux^ on ne peut critiquer la définition pour paraître renfermer ce qui parait trèssemblable à la vie. Mais la réponse convenable et concluante à l'objection est celle-ci : c'est que le rapport entre les phénomènes qui se produisent respectivement dans l'atmosphère et l'instrument hygrométrique n'est pas en réalité une correspondance dans le sens propre du mot. En dehors il y a un changement ; en dedans il y a un changement de structure atomique; en dehors il y a un autre changement; en dedans il y a un autre changement d'arrangement atomique. Mais, quelque étroitement que chaque changement interne dépende de chaque changement externe, le rapport qui existe entre eux ne diffère point in abslracto du rapport qui existe entre le mouvement d'une paille et le mouvement du vent qui Tenlève. Dans l'un et l'autre cas, un changement produit un changement, et tout finit là. Dans tout objet inanimé dont l'état a été altéré par une altération dans le milieu environnant, l'altération subie par l'objet ne tend pas à produire une altération secondaire en anticipation d'une altération secondaire dans le milieu environnant. Mais, dans tout corps vivant, il y a une tendance vers des altérations secondaires de cette nature : et c'est dans leur production que consiste la correspondance. Pour exprimer cette différence par le moyen des signes, soit A un changement dans le milieu environnant, et B quelque changement qui en résulte dans une masse inorganique. Alors, A ayant produit B, l'action cesse. Quoique le changement  dans le milieu environnant soit suivi d'un changement a dans ce milieu, une séquence parallèle n'engendre pas en même temps dans la masse inorganique quoique changement b. Mais, si nous prenons un organisme vivant, et que le changement A implique en lui quelque changement G, alors, tandis que, dans le milieu environnant, A occasionne a, dans l'organisme, G occasionnera c ; d'où a et c montreront une certaine concordance sous le rapport du temps, de la position ou do l'intensité. Et tandis que, d'une part, c'est dans la production continue de telles concordances de correspondances que la vie consiste, d'autre part, c*est par cette production continue que la vie est rendue possible.
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d'occupation, de nourriture, produisent lentement quelque nouvel arrangement dans l'équilibre organique, — doivent éUe regardées de même comme des ajustements continuels de relations internes h des relations pstprues. De sorte que, sous celte forme, non-seulement lu définition comprend toutes ces activités corporelles et mentales qui consljtiicot notre Idée de la vie, mais vile comprend aussi à la t'ois ce processus de développement par lequel l'organisme est approprié d'une manière générale à laproduction de ces activités, et ces processus ultérieurs d'adaptation par lesquels l'organisme est approprié d'une manière spéciale à des activités spéciale!!.
Cependant, quelque supérieure qu'elle soit en simplicité et en compréhension, une formule aussi abstraite que celle-ci n'est guère appropriée k notre présent dessein. Réservons-la pour tel usage que l'occasion demandera; il vaudra mieux employer communément son équivalent, qui est plus concret, — et considérer les relations internes comme ■ des cliangements siraultanés et successifs,» les rapports externes comme des • coexistences el séquences, > et leur connexion comme a une correspondance. >
CHAPrrRE V.