‹ Principes de rhétoriqueChapitre 15 sur 79 · I . De Orat., U · texte numérisé non relu

I . De Orat., U

21 l'UINCIl'I-S DE UIIETOltIQL'K.

évident qu'il faut tout d'abord parler pour être compris. INIais celle clarlé du style suppose la clarté de la pensée. Bien des orateurs ne sont obscurs dans leur langag-e que parce que leurs idées ne sonl pas nettes, précises, délimitées. Faute de logique, ils ne savent pas démêler leurs pensées, distinguer un principe de ses conséquences; faute de réflexion et par légèreté, ils passent d'une idée à une autre. sans aucun lien, et suppriment des intermédiaires que lesprit de l'auditeur ne peut pas suppléer. Qu'à ces défauts s'ajoute l'abus des termes vagues, généraux, équivoques, leur discours devient incompréliensijjle.

2° Qualités requises pour plaire.

L'art de plaire, a dit Pascal. « est la partie la plus subtile, la plus difficile, la plus utile, la plus admirable de l'art de persuader ».

L'orateur, eu effet, ne doit rien avoir qui indispose l'auditeur contre lui, et il doit savoir prendre tous les moyens de lui être agréable.

11 y arrive par un ensemble de qualités qui constituent ce qu'on appelle les mœurs de l'orateur.

Il ne sufTit pas qu'il ait ces qualités, il faut qu'il les montre dans un discours. Un homme pourrait avoir des mœurs réelles, si elles ne paraissent pas dans son langage, l'auditeur n'en est pas frappé. Au contraire, un habile orateur pourrait feindre des qualités qu'il n'a pas. et arriver à séduire un auditoire.

L'ORATEUit. -.'5

C'est sur ce fait que repose la distinction que les rhéteurs établissent entre les mœurs réelles et les mœurs oratoires. Nous ne parlons que de celles-ci.

Les mœurs ou qualités de l'orateur sont :

1. La probité. Caton réclamait tout d'abord cette vertu, quand il définissait l'orateur : « 17/bonus clicendi peritus. »

(( L'éloquence, dit Fénelon, demande que l'on soit homme de bien et cru tel. »

C'est cette probité qui inspire la confiance et qui gagne les auditeurs.

Quelle sincérité victorieuse dans ces paroles de Burrhus à Agrippine :

Vous m'avez de César confié la jeunesse... 3Iais vous avais-je fait serinent de le trahir. D'en faire un empereur qui ne sût qu'obi'ir ?... Burrhus i)our le mensonge eut toujours troj) d"Iioneur.

2. La bienveillance consiste à montrer du zèle ou de la sollicitude pour les intérêts de ceux à qui l'on s'adresse. Rien n'est plus propre à gagner les sympathies des auditeurs.

« Tous me tenez lieu de père, de mère, de frère, disait saint Jean Chrysostome à ses lidèles; je n'ai ni joie, ni douleur qui me soit sensible en comparaison de ce qui vous touche. Que je sois un jour justifié au redoutable tribunal, que je sois trouvé eoupaljle, ce n'est pas là ma plus pressante sollicitude et ma plus grande crainte ; mais que vous soj'ez sauv(''S tous sans exception, tous à jamais heureu.x, voilà ce qui est nécessaire, ce qui suffit à mon bonheur. Si

■Z(i PRINCIPES DE RIIÉÏOIUQUE.

quelqu'un s'(''tonno de ce langage, c'est qu'il ignore ce que c'est que d'être père. -

3. La modestie consiste, dans l'orateur, à paraître s'oublier lui-même pour ne s'occuper que de son sujet. « Le moi est haïssable, « a dit Pascal. Aussi l'orateur indispose-t-il contre lui, quand il parle trop de lui-même.

« En ce moment solennel, disait Montalemljert dans le Procès de l'École libre, je me sens presque accablé par le poids de la responsabilité que j'ai prise sur moi. .le sais que l)ar moi-même je ne suis rien : je ne suis qu'un enfant; et je me sens si jeune, si inexpérimenté, si obscur, que pour m'encourager, il ne faut rien moins que la grande causi; dont je suis ici l'humble défenseur. »

Qui ne serait charmé de cette modestie?

Toutefois, un excès de modestie peut également indisposer, car il donne le droit de suspecter la sincérité de celui qui parle.

4. La sincérité et la conviction sont une condition indispensable de la persuasion.

Le précepte de Boileau concerne les orateurs aussi bien que les poètes :

Que votre âme et vos mœurs, peintes dans vos ouvrages, X'olïrent jamais de vous que de nobles images'.

Ce que l'auditeur redoute le plus, c'est d'être trompé; s'il peut soupçonner l'absence de sincérité chez l'orateur, c'en est fini.

i. Art poétique, IV, 91-9-2.

5. Le tact et la délicatesse, qui sont des formes de la prudence, consistent à éviter non seulement tout ce qui pourrait nuire à l'auditoire, mais tout ce qui serait de nature à le froisser, même dans ses susceptibilités. C'est ce tact et cette délicatesse C{ui dicteront \q^ précautions oratoires ': précautions de ménagement pour proclamer des vérités dures à entendre ; précautions de respect, quand il faut parler contre les personnes qui méritent des égards; précautions de convenance, pour voiler ce que certaines vérités ont de pénible.

Ce tact et cette délicatesse guideront encore l'orateur dans le choix des sujets qu'il traitera, dans le choix des preuves dont il se servira, etc.. Par là, il aclièvera de réaliser la définition de l'orateur donné par Caton, il ne sera pas seulement l'honnête homme, nr bonus, mais il sera aussi rhomme hsih'ûe^ peritus, haljile pour savoir ce qu'il convient de dire, et comment il faut le dire, clicendi peritus.

3° Qualités requises pour toucher.

Nous avons déjà dit que le pathétique a sa source dans la sensibilité et l'imagination. Mais, pour être employé utilement, il suppose, en outre, dans l'orateur, une grande connaissance du cœur humain, un grand discernement et un goût épuré.

Ce sont là, en effet, les qualités requises pour toucher.

28 l'IllNCU'ES DE lilIETOUIQUE.

1. La sensibilité est la faculté d'éprouver des émotions. Chez loraleur, elle consiste à être ému par les choses dont il parle, au point de laisser paraître au dehors celle émotion, el de la rendre ainsi communicative. « Peclus est qiiod diserlos facit, disaient les anciens. C'est le cœur qui fait l'éloquence. » Rien n'est plus contag-ieux que l'émotion de la sensibilité ; quand l'auditeur la sent chez l'orateur, il est bien difficile qu'il ne la partag-e pas.

La sensibilité est une faculté naturelle : elle n'est pas égale chez tous. ^lais elle se développe par l'éducation, par la réilexion sur les cliarmes de la vérité et de la verlu, par la pratique de la charité, etc..

Qui refuserait de reconnaître une exquise sensibilité dans ces accents de saint Grégoire de Nazianze faisant l'éloge funèbre de son frère Césaire :

" Agréez, ù (]é.saiie,cetriljut de ma douleur. C'est à vous que sont consacrées les prémices de cette voix dont vous avez souvent accusé le silence. Hélas ! c'était donc pour vousmême que devaient éclater ses premiers accents... >■

2. L'imagination est le pouvoir de se représenter les choses qui ne tombent pas ou qui ne tombent plus sous les sens. Chez l'orateur, c'est le pouvoir de donner une forme sensible aux objets disparus, ou même simplement aux idées. C'est le pouvoir de peindre par la parole.

Cette facullé est naturelle dans l'homme, mais comme la sensibilité, elle est susceptible d'être développée par l'éducalion. par la réflexion cl par

rexercice. L'étude des grands écrivains surtout peut féconder l'imagination et apprendre l'art de peindre, en montrant par quelles images ils ont su rendre leurs pensées.

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