Des arguments dans le discours
L'argument, en général, est un ensemble de propositions exprimant un raisonnement, c'est-àdire conduisant d'une assertion à une autre assertion, et permettant de conclure d'une vérité à une autre vérité. De ce que Dieu est juste, par exemple, je conclurai qu'il récompensera les bons et punira les mécliants; j'aurai fait un raisonnement qu<^ j'exprimerai par un argument.
Pour dire tout le rôle de l'argument dans le discours, il y a lieu d'étudier : a les sortes d'arguments; b leur forme et leur développement oratoire ; (' le choix qu'il convient d'en faire ; d leur disposition et leur liaison.
a. Diverses sortes d'arguments.
Les rhéteurs et les philosophes distinguent plusieurs sortes d'arguments.
1. Le syllogisme est l'argument principal et régulier; il est composé de trois propositions enchaînées de telle manière que la dernière se déduit de l'une des deux premières au moyen de l'autre. Voici un exemple de syllogisme, :
Ce qui nous rend heureux est digne d'amour ; or la vertu nous rend heureux; donc elle est digne d'amour.
LE DISCOURS. /ô
Dans tout syllogisme, on établit la convenance de deux idées avec une même troisième, et on en conclut à leur convenance réciproque. En d'autres termes, on pose un principe incontesta])le, ou du moins non contesté par ceux à qui Ton s'adresse ; on montre ensuite que telle vérité particulière est renfermée dans ce principe, et on en conclut que cette vérité est aussi incontestable que le principe.
Dans le discours, l'argumentation n'a pas la forme rigoureuse du syllogisme; mais si elle est bonne, elle doit pouvoir s'y ramener.
2. L'enthymème est un syllogisme abrégé dans l'expression; on y supprime l'une des propositions que l'esprit peut aisément suppléer. Dans le syllogisme cité plus haut, il est facile de supprimer la première proposition et de dire simplement : La vertu nous rend heureux, donc elle est digne d'amour.
L'enthymème est appelé, par Aristote, le syllogisme des orateurs; on le trouve souvent dans le discours, il donne au style de l'élégance et de la rapidité. Un orateur dira : Aimez Dieu, car il est bon. Un logicien dirait Z)/e«esZ bon, donc il fautV aimer .
3. L'épichérème est .un syllogisme dont les deux premières propositions sont accompagnées de leur preuve. Le discours Pro Milone peut se résumer dans un épicliérème :
Il est permis de tuer un injuste agresseur; c'est ce ciu(> prouvent la loi naturelle, la loi positive, la coutume... Or. Ciodius a été injuste agresseur, comme le prouvent ses an-
70 PHINCIl'ES DE RHÉTORIQUE.
lécédents, son caractère, ses préparatifs, ses armes... Donc -Milon pouvait le tuer.
4. Le sorite est un entassement de propositions, liées de telle sorte que l'attribut de la première devient le sujet de la seconde, l'attribut de la seconde le sujet de la troisième, et ainsi de suite jusqu'à la conclusion qui a pour sujet, le sujet de la première proposition et pour attribut, l'attribut de la dernière. On connaît le fameux sorite du Renard de Montaigne :
Cette rivière fait du bruit,
Ce qui fait du bruit remue,
Ce qui remue n'est pas gelé.
Ce qui n'est pas gelé ne peut me porter,
Donc cette rivière ne peut me porter.
On connaît moins celui de Bossuet :
« Afin que Jésus-Christ fût notre roi en qualité de Sauveur, il fallait qu'il nous acquît, et pour nous acquérir, il fallait qu'il nous achetât ; et pour nous acheter, il devait donner notre prix ; pour donner notre prix, il fallait qu'il fût mis en croix; pour être mis en croix, il fallait qu'il fût m(''prisé; et afin qu'il fût méprisé, ne fallait-il pas qu'il fût pauvre, qu'il fût faible, qu'il fût impuissant, abandonné aux injures, exposé à l'oppression et à l'injustice par sa condition misérable? »
(Sermon pour une profession.)
5. Le dilemme consiste à poser deux ou plusieurs alternatives qui conduisent à la même conclusion. Pour convaincre Athalie quil faut mettre à mort Joas, Nathan fait le dilemme suivant :
A d'illustres parents s'il doit son origine,
La splendeur de son rang doit hâter sa ruine;
LE DISCOUUS. 77
Dans le vulgaire obscur si lo sort l'a placé. Qu'importe qu'au hasard un sang vil soit versé"?
Les anciens appelaient cet arg-ument argumentum utrinque feriens, parce qu'il frappe comme mie épée à deux tranchants. Mais, pour qu'il frappe sûrement, il ne doit pas y avoir d'autres alternatives que celles qu'on a posées en divisant la question.
6. En outre de ces arguments que les logiciens appellent démonstratifs, l'orateur en utilise d'autres qui ne sont pas toujours aussi concluants, mais qui conduisent sinon à la certitude, du moins à la probabilité ou à la vraisemblance.
Tels sont Y induction, Y analogie et Y argument personnel.
L'induction tire une conclusion générale d'une ou de plusieurs vérités particulières.
Par induction, on conclura du caractère d'un homme qu'il n'a pas pu être coupable dans tel cas donné. Par induction, on conclura de quelques faits à une vérité générale :
« La santé n'est qu'un nom, la vie n'est qu'un songe, la
gloire n'est qu'une apjiarence, les grâces et les plaisirs ne
sont qu'un dangereux amusement. Tout est vain en nous. ■■
(Bossuet, Ofalson funèbre de la Duchesse iVOrléans.)
L'analogie conclut d'une vérité particulière à une autre vérité particulière avec laquelle elle a des rapports ou des ressemblances. Démosthène raison naitpar analogie, quand il engageait les Athéniens à profiter des vents et des saisons pour faire la
7S l'KINTIPES Kl- RHÉTORIQUE.
guerre à Philippe : Philippe l'avait fait, donc ils devaient le faire.
A rargumenl par analogie, se rapporte V exemple.
L'argument personnel, appelé aussi argument ad hominem^ consiste à se servir des paroles ou des actes de l'adversaire pour en tirer une conclusion contre lui.
C'est par un argument de ce genre que Cicéron défendit Ligarius accusé parTubéron. Tubéron, dit en résumé Cicéron, a porté les armes contre César; de quel droit reproche-t-il à Ligarius de lavoir faity
Par cet exemple, il est facile de voir que cet argument n'a qu'une valeur relative, il ne prouve pas la vérité, il ne prouve que l'inconséquence d'un adversaire; mais par là cependant, il a une très grande force sur un auditoire. C'est surtout dans la réfutation que l'argument ad hominem trouve son emploi.
Tous ces arguments constituent la charpente d'un discours ; il faut pouvoir y ramener toutes les raisons apportées par un orateur.
b. De la forme et du développemefit des arguments.
Ainsi que nous lavons dit pour le syllogisme, les preuves du discours sont rarement présentées dans la forme sèche et didactique que nous avons exposée. On ne supporterait pas un discours composé tout entier de syllogismes.
LE DISCOUKS. 7!)
Parfois cependant, il est bon de présenter une preuve sous une forme rigoureuse, mais le plus souvent il faut, par un tour rapide et gracieux, en voiler l'aridité; il faut savoir la faire valoir, la développer avec une juste étendue, pour en faire sentir tout le poids et pour en tirer tout l'avantage possible.
Développer une preuve, pour lui donner toute sa force, c'est ce qu'on appelle faire une amplification. C'est en cela que consistent principalement la force et lart de lorateur.
Nature de l'amplilication.
Amplifier n'est pas entasser des mots et des phrases, mais c'est donner à une pensée tout le développement qui peut la rendre plus forte, et plus accessible à toutes les facultés de l'homme ou aux différentes classes d'auditeurs.
11 y a la bonne et la mauvaise amplification. Développer un sujet qui n'a pas besoin d'être développé ; délayer des idées simples, surcharger son style de répétitions, de synonymes et d'épithètes, se jeter dans des détails inutiles"; entasser avec profusion des sentiments et des images, n'est pas la véritable amplification.
Cicéron, qui passe pour le roi de l'amplification, n'a pas évité ces défauts. Chez lui, le génie des mots suffit à produire l'éloquence, mais quel délayage de la pensée parfois!
'< Tu ne poux rester plus longtemps, dit-il à Catillna, je ne le sauf] rirai pas, je ne le supporlei'ai pas, je ne lepermet- Irai pas »
La véritable amplification est lart de développer un sujet insuffisamment présenté, en donnant aux idées plus dorncment, plus d'étendue et plus de force. Tout ce qui ne concourt pas à ce but, doit être impitoyablement sacrifié.
Un beau modèle d'amplification oratoire est ce passage célèbre de Démosthène. Au lieu do dire : « Votre insouciance vous perd, » il s'écrie :
-< Quand donc. Athéniens, ferez-vous ce qu'il faut faire? Qu'attendez-vous? Un événement, la nécessité? Mais la plus urgente nécessité pour des hommes libres est d'éviter la honte de mal conduire ses propres affaires. Voulez-vous continuer à perdre votre temps? Irez-vous encore vous promener sur la place publique, vous demandant les uns aux autres s'il y a quelque chose de nouAeau? Que peut-il y avoir de plus nouveau que do voir un Macédonien vainqueur d'Athènes et maître de la Grèce? Philippe est mort, dit quelqu'un. Non, dit un autre, il n'est que malade. Ehî que vous importe? puisque, s'il n'était plus, vous vous feriez bientôt un autre Philippe. »
(Première Ph Hippique.)
Procédés de l'amplification.
Les rhéteurs indiquent deux procédés généraux d'amplification : les lieux oratoires et les figures.
1° Les lieux oratoires sont une sorte de catalogue ou de répertoire des différentes manières de présenter une pensée.
Les principaux sont : la définition, l'énumération des parties, le genre et l'espèce, la cause et l'effet, les circonstances, la comparaisan, les contraires, etc.
1. La définition oratoire consiste à exposer la -nature d'une chose, en en décrivant les divers aspects.
L'orateur ne cherche pas, comme le philosophe, à définir avec concision, il prend tous les traits qui peuvent l'aider à faire impression sur l'esprit et l'imagination de ses auditeurs.
Le philosophe dira, par exemple, que l'homme est un animal raisonnable. Un orateur pourrait emprunter le langage de Lamartine et dire :
liorné dans sa nature, infini dans ses vœux,
L'iiommc est un dieu tombé qui se souvient des cieux...
Esclave, il sent un cœur né pour la liberté;
Malheureux, il as^nre à la félicité.
Il veut sonder le monde, et son œil est débile :
Il veut aimer toujours; ce qu'il aime est fragile.
2. L'énumération des parties décompose une idée et en parcourt les principaux éléments.
Bossuet décrit ainsi les merveilles de l'industrie humaine, pour prouver l'excellence de l'homme :
« L'homme a presque cliangé la face du monde; il a su dompter par l'esprit les animaux qui le surmontaient par la force; il a su discipliner leur humeur brutale et contraindre leur liberté indocile; il a même fléchi par adresse les créatures inanimées. La terre n'a-t-elle pas été forcée par son industrie à lui donner des aliments plus convenables, les plantes à corriger en sa faveur leur aigreur sauvage, les venins mêmes à se tourner en remèdes pour l'amour de lui? Il serait superflu de vous raconter comment il sait ménager
N2 l'IÎINClPES DE RHÉTORIQUE.
les éléments, après tant de sortes de miracles qu'il fait faire tous les jours aux ))lus inti-aitables, je veux dire au feu et à l'eau, ces deux grands ennemis, qui s'accordent néanmoins à nous servir dans dos opérations si utiles et si nécessaires. Quoi plus? il est monté juscpi'aux cieux; pour marclier plus sûrement, il a appris aux astres à le guider dans ses voyages; pour mesurer plus également sa vie, il a obligé le soleil à rendre comjite, pour ainsi dire, de tous ses pas. Mais laissons à la rhétorique cette longue et scrupuleuse énumération... » {Sermon sur la Mu ri.)
3, Le genre et l'espèce. On raisonne par genre, lorsque dune idée générale on conclut à une idée particulière qui y est renfermée. Si la bonté en général est digne d'éloges, la bonté, chez (^ondé, mérite d'être louée, ainsi que fait Bossuet. On raisonne par espèce, lorsque d'une idée particulière, on passe à une idée générale. Exemple :
Cet homme n'est pas sans vertu, puisqu'il a lo courage militaire.
4. La cause et l'effet. Argumenter par la cause et par l'effet, c'est expliquer une chose par les principes qui l'ont produite, ou par les conséquences qu'elle a eues. Dans son sermon sur VEpiphaîiie, Fénelon montre les causes qui ont amené la diminution du christianisme, chez ses contemporains.
Dans Polyeucte, Sévère vante la morale des chrétiens, à cause des effets qu'elle produit :
... Chez les chrétiens les mœurs sont innocentes,
Les vices détestés, les vertus florissantes.
Ils font des vœux pour nous qui les persécutons.
(Acte IV, se. VI.)
5. Les circonstances sont les diverses particularités (\yx\ précèdent, qui accompagnent o\\ qui suivent un fait. Les rhéteurs distinguent la personne, la chose, le lieu, les moyens, le nombre, les motifs, la manière et le temps. Ils ont résumé ces circonstances dans le vers suivant :
Quis? quid"? iibi"? quavi? quoties? cur?qiiomodo?quan(lo?
La méditation de ces diverses circonstances suffît à inspirer des développements à l'orateur, en l'aidant à mettre en lumière ce qu'il veut démontrer. Dans son discours Pro Milone, Cicéron se sert habilement de toutes les circonstances de la mort de Milon.
6. La comparaison, ou rapprochement des choses qui ont des rapports entre elles, permet de conclure
a) D'égal à égal (à pari). Dans le discours pour Sylla, Cicéron dit : « 11 a été permis à Hortensius de défendre 9^dla, j'en ai donc le droit moi aussi. »
b) Du moins au plus \à minori).
Si mourir pour son prince est un illustre sort, Quant on meurt pour son Dieu, quelle sera la mort"?
{Polyeuclc, IV, 3.)
c) Du plus au moins [à fortiori).
Si Dieu, dit saint Paul, a livré son Fils à la mort pour nous, que ne nous donnera-t-il pas après nous l'avoir donné?