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V. Le régime douanier des principaux États

l6o. Les six États de TEurope, qui ont plus de 20 millions d'habitants, et les États-Unis, qui constituent à eux seuls le plus grand marché du monde, ont des régimes douaniers très différents : un seul d'entre eux, l'Angleterre, pratique le libre échange; les autres ont tous des tarifs de douane de nature économique. Mais, chez tous prévaut une commune tendance, un besoin qui résulte, pour ainsi dire, des faits : le désir d'éviter les crises, autant que possible, et d'équilibrer la production et la consommation. De là il suit que chacun d'eux cherche à orienter sa politique douanière, de façon à atteindre ce but, du moins en grande partie (1).

L'Angleterre seule n'a que des taxes fiscales, et encore dans une mesure peu considérable; mais l'Angleterre a possédé très longtemps la protection en soi; elle a eu la première place dans la production minérale du monde, les matières premières à bas prix, le trafic facile, l'absence presque absolue de concurrents. Pendant plus d'un demi-

1. Cf. Lbxis, Histoire du protectionnisme, dans A. d'E. P., janvier 1896; — F. Grunzbl, Handbuch der intemationalen Handelspolitik^ Vienne, 1898.

siècle, l'Angleterre a gardé la prépondérance mondiale pour le fer, pour le charbon, pour les machines, pour les tissus, pour le coton. Sa position insulaire lui a permis de se passer d'une grande armée. Par le fait, don<;, chez elle peu d'impôts, et simples. Sa seule exportation des produits minéraux équivaut, encore actuellement, à l'exportation entière de l'Italie. Les industries anglaises se sont formées comme des monopoles, presque sans concurrence étrangère : elles ont généralement lutté dans des conditions de supériorité absolue, après avoir amorti en majeure partie leurs capitaux. Longtemps l'Angleterre a possédé cette suprématie, tellement incontestée qu'elle n'a pas même eu besoin de se chercher une clientèle, elle l'a attendue. Dans une telle situation, le protectionnisme industriel était inutile et absurde : la seule question, c'était de savoir s'il lui fallait protéger l'industrie agricole. Mais le revenu agraire ne représente que la plus petite partie du revenu anglais et l'on ne pouvait, sans nuire au développement de la production industrielle, élever les prix des denrées de consommation populaire (1). Aussi la réforme libérale anglaise n'eût-elle, dans ses effets douaniers, d'autre origine que celle déterminée par la distribution, déjà accomplie, des modes de production et par la statistique des professions. 11 devenait simplement absurde, avec une production agricole très incertaine dans ses résultats, de paralyser l'industrie et le commerce. Malgré tous les progrès de la technique et les gros placements de capitaux, l'agriculture anglaise subit une

1. Voici^ en livres sterling, le mouvement commercial anglais, depuis

Importations. Exportations.

grande dépression, et il ne lui est guère possible de sortir de cet état. L'Angleterre importe presque un million et demi de céréales ; elle introduit du dehors de la viande, du fromage, du sucre, etc. C*est un pays importateur de matières pre* mières et de produits agricoles et exportateur de produits industriels. Sa suprématie a été jusqu*ici incontestée. Son commerce total a été, en lOOl, de 869 millions -sterling : 524 millions d'importation, 347 d'exportation. Les différences entre l'importation et l'exportation sont payées par les bénéfices de l'immense flotte commerciale et surtout par les énormes créances que l'Angleterre a sur Tétranger.

Mais, depuis quelque temps^ de nombreux symptômes portent à penser que la politique commerciale anglaise doit tôt ou tard changer. L'Angleterre de nos jours n'a plus la suprématie : l'examen de son commerce et de ses transactions prouve qu'elle commence à vivre sur son capital et que, même dans les productions où elle détenait encore le premier rang, les étrangers commencent à pénétrer sur le marché anglais, plutôt que d'en craindre la concurrence. Des centaines d'écrits ont paru sur cette nouvelle situation, dont les conséquences se révèlent dans les nouvelles tendances impérialistes du peuple anglais et dans certains faits qui ne sont pas dénués de signification. Caractéristique, la taxe sur la sortie de la houille anglaise, qui constitue, bien plus qu'une mesure fiscale, une prime d'exportation aux industriels anglais. Récemment encore, on a mis un petit droit sur l'importation du blé, bien petit et fiscal seulement. Mais, dans tous pays, c'est de cette façon que sont nées les taxes économiques. C'est le cheval de Troie qui porte dans ses flancs la destruction d'un système (1).

L'Allemagne est le pays du continent qui a le plus grand commerce et aussi celui qui a réalisé les plus grands progrès. Le commerce spécial d'importation et d'exportation,

1. L'Angleterre a retiré de ses douanes 35 millions sterling en 1902-

qui avait déjà atteint, en*1875, un chiffre très élevé, après avoir baissé, en 1880, par suite du régime protectionniste établi en 1879, n*a cessé de monter dans ces dernières années. L'Allemagne, après la guerre de 1870, était encore un pays où dominait Tagriculture et qui importait d'Angleterre une grande partie de ses produits industriels. Un régime de libre échange lui eût très difQcilement permis de se transformer; d'autre part, possédant de grands fleuves navigables, des matières premières en abondance ainsi que des combustibles, une population dense, TAUemagne se trouvait dans les meilleures conditions pour une transformation. Ce fut en 1879 que l'empire germanique inaugura sa politique protectionniste, qui fut aggravée en 1885 et 1887. A l'origine, cette politique marqua une diminution dans le commerce international : ce furent les années où l'industrie allemande se prépara. Peu de temps après, l'ascension fut rapide et constante. Aussi, dès 1890, l'Allemagne, loin de craindre la concurrence étrangère, put, grâce à ses progrès industriels, combattre bien des fois victorieusement, sur le marché mondial, contre la fabrication anglaise elle-même. Elle cherch a alors, par une habile politique de traités, commencée en 1891, avec TAutriche, la Hongrie, la Belgique, la Suisse, à mitiger les formes anciennes du protectionnisme. L'Allemagne est maintenant le plus avancé des États industriels du continent; bien plus, l'élément industriel prend chez elle une importance sans cesse croissante, comme le révèle la statistique des professions. Ce qui est franchement merveilleux, c'est la constitution du commerce allemand, supérieur à celui de tous les États de l'Europe. En 1901, il n'a importé que pour 1.064 millions de mark d'objets fabriqués, tandis qu'il en a exporté pour 2.892 millions. C'est donc un pays importateur de matières premières et exportateur de produits manufacturés. La lutte entre l'élément agraire et l'élément industriel est très vive actuellement, l'Allemagne ne voulant pas renoncer à son agriculture et ne

pouvant renoncer non plus à son grand développement industriel (1).

L'Autriche et la Hongrie forment avec tous les pays de Tempire une seule communauté douanière : la production agricole y prévaut, mais tous les jours s'affirme davantage un remarquable développement de l'industrie. L'Autriche- Hongrie a eu, entre 1853 et 1865, un tarif général protectionniste : elle se fit ensuite un règlement douanier libéral, rentra dans le protectionnisme en 1878, avant TAUemagne elle-méme.Plus tard.les tarifs de 1872 et 1882 furent aggravés par celui de 1887. Depuis 1890, l'Autriche-Hongrie, elle aussi, est entrée dans le régime des traités. En 1901, son commerce d'importation était de 1 .652 couronnes ; celui d'exportation, de 1.885, sans y comprendre le mouvement des métaux précieux.

Depuis le commencement du xix« siècle, la Russie suit, avec peu de variations, une politique protectionniste. Depuis plus d'une cinquantaine d'années, elle aspire à devenir aussi un grand pays industriel, et on ne peut pas dire que les progrès accomplis ne soient énormes : la filature du coton, le tissage de la laine, l'industrie métallurgique, etc., ont fait des pas de géant. Le commerce d'importation de la Russie était, en 1900, de 626 millions de roubles; celui de l'exportation, de 716. Toutefois, en tenant compte de l'immense étendue du marché national, on comprend

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