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I . Le monopole du sel

173. Le sel est le seul monopole qui, dans les pays modernes, frappe les objets de première nécessité. Il s'agit d'un article de consommation universelle, d'une production des plus simples, et dont le bas prix rend impossible les falsiûcations et les substitutions. Quelques écrivains ont une

grande antipathie contre le monopole du sel ; ils le considèrent comme un impôt qui frappe les familles, sans proportion avec leur revenu. Mais cette antipathie est injuste entendue comme fait général, c'est-à-dire comme une répugnance contre la forme de monopole ; elle est juste, si elle en a aux trop hauts prix du sel, qui est une consommation nécessaire, surtout pour les classes populaires.

L'Angleterre, la Belgique, la Norvège, la Russie et les États-Unis ne frappent le sel d'aucun impôt. Le sel supporte un impôt de fabrication en France et en Allemagne; en Italie et en Autriche, il est l'objet d'un monopole d'État (1). Mais il est bon d'avertir qu'en Autriche, le sel se vend 6 fr. le quintal, et qu'il en est tout autrement en Italie, où le prix en est très élevé. Le sel, nous l'avons dit, est un aliment indispensable à la vie, surtout parmi les peuples dont l'alimentation est principalement végétale (2). Les herbivores sont, en général, avides de sel; bien plus, le sel est pour eux une nécessité, alors que les carnivores s'en passent très souvent. On sait le célèbre principe de Bunge, qui affirme qu'en tout temps et en tout lieu, les peuples qui font usage de la seule nourriture animale (viande, lait), ne connaissent pas le sel ou y répugnent, après avoir appris à le connaître. Au contraire, ceux qui aiment mieux l'alimenta-

1. D'après VŒsterreichisches slatistiches Handbuch^ 1900, part. !!• p. 750, la recette brute pour le monopole du sel, en Autriche, a été de 45 millions de couronnes 6 ; les dépenses, de 8,4 ; les recettes nettes, de 37,2.

Le prix du sel est, en Italie, de 40 lire par quintal (décret du 21 février 1893). Les lies de Sicile et de Sardaigne n'ont pas le monopole du sel, par ladifûcalté même qu'offrirait le contrôle dans des zones où la production en est si abondante. Les recettes brutes sur le sel ont été de 86 millions 19, en 1884-85; de 73,9, en 1898-99. Elles étaient portées en prévision pour 76 millions 4, en 1902-03. Souvent, les renchérissements de tarifs en ont notablement réduit la consommation.

2. Dès son époque, Salluste mettait en évidence ce fait que les peuples carnivores consomment peu de sel. 11 raconte que Numidse plerumgue lacie elferima carne vescabaniur et negue saiem, neque alia irritamenla guise quœrebant.

lion végétale ont, pour le sel, un transport irrésistible et le regardent comme une substance précieuse et indispensable à la conservation de la vie. La peine qu'on a à digérer Talbumine végétale n'est atténuée que par une forte consommation de sel : son absence prédispose à une série de maladies, qui n'est pas petite. Il a été prouvé à plusieurs reprises que, tandis que le sel est un luxe pour les riches carnivores, pour les herbivores et, par conséquent, pour les classes pauvres, il est de nécessité absolue. Parmi tous les impôts indirects, celui-là donc que ses effets rendent le plus nuisible pour le peuple, c'est l'impôt sur le sel. Il anéantit, quand il est excessif, un des grands bienfaits de la nature, laquelle distribue partout le sel avec prévoyance, comme un élément nécessaire à la vie. Bien entendu, ce n'est pas la forme du monopole qui est nuisible, mais le haut prix du sel, de quelque cause qu'il vienne. Quant au monopole, il peut, dans certains cas, en assurer le bon marché.

Des savants ont calculé que les dépenses faites pour le sel représentent, dans les familles pauvres, une proportion bien supérieure à ce qu'elle est dans les familles riches. Les anciens prix sont donc à éviter. On ne peut nier que l'impôt sur le sel tombe non pas proportionnellement, mais parfois absolument, sur les pauvres, et dans une plus large mesure, qu'il nuit souvent à l'alimentation populaire en l empirant et qu'il met de grands obstacles à l'hygiène sociale. On ne peut nier, non plus, que les populations agricoles consomment plus de sel que les habitants des villes, bien qu'elles soient beaucoup moins riches (1). Il arrive que là où la pauvreté est la plus grande, où prévaut par conséquent

1. Sur le monopole du sel cf. Lbhr, Salz, Salzsteuer dans le Handwôrterbuch der Slaalswissenschaften, léna, 1890, vol.V,*p. 484; — Alsssio, op. cit. y vol. il, pp. 450 et suiv. ; — Ricca Salbrno, op.ciLy^^. 512 et suivantes; — Gblli, dans R. S. de 1894. Sur la disette duseletsurles dangers que produit sa cherté cf. Forster, dans la Zeilschrift fUr Biologie, vol. IX, p. 197; — BuNGE, Traitalo di chimica fisiologica e paiologica (traduction Albertoni) ; — Nitti, dans R. S, de 189 i.

Talimentation végétale et où le besoin du sel est le plus pressant, on se ressent parfois davantage des dangers de cette disette du sel, véritablement très nuisible à certaines populations et qui constitue pour elles une cause de dépression et de maladies. Il arrive que les régions les plus pauvres et par dessus tout agricoles, comme le midi de Tltalie, se ressentent davantage de l'absence d'un aliment aussi indispensable. Et même, il est arrivé — le fait a été mis en relief à différentes reprises, — que la consommation du sel comestible venant à diminuer, il y a eu augmentation de certaines maladies sur le bétail, si bien que les pauvres gens ont dû, dans certaines régions, partager avec leurs bêtes le sel et pas seulement la nourriture.

Le monopole du sel est souvent très commode, parce qu'il est simple, peu coûteux et relativement fort productif; il ne mérite ni antipatbie ni préconception. Ce qui est nuisible, au contraire, quand il s'agit de consommations de première nécessité, c'est de maintenir sur elles une cherté de monopole.

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