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IV. La loterie

176. Le monopole de la loterie se heurte à Taversion des^ théoriciens et, de plus, à celle des hommes politiques les plus éclairés et des statisticiens les plus avisés. Bien plus, beaucoup de gens font un tort à Tltalie de conserver une institution presque partout abolie et qui n'est certainement pas la plus propre à répandre dans le peuple des habitudes de prévoyance. C'est un reproche qui va à l'excès, puisque de nombreux États, en dehors de l'Italie, maintiennent la loterie sous une forme ou sous une autre.

Tous les économistes sont d'accord pour croire que la loterie est une institution condamnable, qu'elle empêche la formation de l'épargne, provoque l'imprévoyance, habitue les classes populaires à compter sur le hasard plus que sur une patiente assiduité au travail. Tout cela est vrai. Ce qui ne l'est pas, c'est que Ton joue parce qu'il existe un monopole gouvernemental; au contraire, des conditions spéciales de civilisation poussent le grand nombre à compter sur l'œuvre du hasard ou dé la fortune. Supprimez le monopole de rÉtat, la spéculation prendrait des formes encore plus graves. A Naples, aujourd'hui encore, à côté de la loterie publique, il y a la loterie privée, la loterie clandestine, dont les recettes montent chaque année à plusieurs millions et dont la base est l'offre de conditions un peu meilleures que celles de l'État.

L'abolition de la loterie est une nécessité morale qui s'im

posera lentement, bien plutôt qu'un fait qui puisse se traduire en acte d'un moment à l'autre. 11 est notoire que les pays mêmes qui ont aboli la loterie tolèrent des modes de de jeu non moins blâmables, jeux qui déterminent chez la population des dépenses plus fortes que ne le fait la loterie en Italie. A. Paris, presque toutes les classes de la société, dans leurs paris sur les chevaux de course (et presque chaque semaine il y a des courses), trouvent quelque chose de semblable à la loterie. 11 existe de très grands brelans : Monaco, naguère Ostende, etc., avec un mouvement annuel souvent plus considérable que celui déterminé, en Italie, par la loterie tout entière. Les brelans d'Ostende ont été, jusqu'à ces dernières années, reconnus, sinon en droit, du moins en fait, par le gouvernement belge. Celui de Montecarlo, toléré par la France, est Tassise financière de la petite principauté de Monaco. En Allemagne ni en Angleterre ne manquent des jeux auxquels on recourt pour la même cause qu'on s'empresse à la loterie en Italie. Souvent les journaux anglais organisent de véritables loteries à primes, qui remplacent à peu près la loterie (1).

Quoi qu'il çn soit, TEspagne, la Prusse, l'Autriche- Hongrie, le Danemark ont des loteries sous diverses formes. D'une manière ou d'une autre, on joue partout, la chose

1. On a longuement discuté sur Torigine de la loterie et surtout sur son origine italienne. Certains auteurs, peu respectueux pour la magistrature d'une grande ville, attribuent Tinstitution de la loterie, sous sa forme actuelle, aux élections... des magistrats citoyens de Genève. Dans la seconde moitié du xvi« siècle, il fut décrété, à Genève, que tous les citoyens devaient nommer 120 candidats au SérénisHme Collège. Parmi eux, on en devait tirer au sort 5, destinés à remplacer cenx qui sortaient de charge. On engageait des paris (ô irrévérence) snr les noms des 5 que le sort devait désigner; la longue attente induisait beaucoup d«! gens à jouer et, comme des compagnies se formaient pour constituer entre elles un monte délie scommesse (montagne, tas de paris), ou marcha peu à peu vers une organisation complète du jeu. Plus tard le gouvernement genevois, qui tout d'abord Tavait prohibé, le donna à ferme et l'exploita directement en monopole. C'est là une des origines qu'on a trouvées, mais il y en a beaucoup d'autres. La loterie est aussi vieille que peu respectable.

est admise par tout le monde. Ce qu'on ne veut pas admettre, c'est que l'État discipline le jeu et réglemente, pour ainsi dire, une tendance qui n^est certes pas des plus morales. Mais, là où le fait existe, il est plus moral que l'État en monopolise l'exercice, au lieu de le laisser aux mains des particuliers. En France et en Angleterre, l'abolition de la loterie a correspondu à sa décadence, c'est-à-dire au moment où elle mourait d'elle-même.

177. Quand aucune cause perturbatrice n'en altère les résultats, la loterie rapporte ni plus ni moins que la différence entre ce que l'État devrait payer, en tenant la banque au pair et ce qu'il paie effectivement d'après le tarif (1). L'État, qui tient la banque, a un nombre de combinaisons favorables bien plus grand que ceux qui jouent; et, comme la banque a des conditions favorables bien plus nombreuses, il a, par le fait, la certitude de vaincre. Or, si le profit de la loterie va à la collectivité, le jeu est tolérable, au moins pour ses résultats financiers; mais il serait profondément immoral, s'il s'exerçait au bénéfice de sociétés privées. En tout cas, s'il faut réprouver la loterie et s'il faut tendre à l'abolir, c'est surtout pour une raison d'ordre moral, parce qu'elle instruit les foules à l'imprévoyance. Franklin disait : Tout homme qui vous dira que la fortune peut s'acquérir autrement que par le travail, est un empoisonneur.

La loterie se présente sous deux formes. La forme type est la loterie par numéros, comme en Autriche, en Italie, en Espagne, comme autrefois en France (2). 11 y a en Italie

1. Notez, disait Sella, à la Chambre des Députés, que lorsqu'on dit gain probable, comme il s'agit d'un nombre de mises qui monte à plusieurs millions, autant dire le gain véritable du gouvernement; car, comme le démontrent les calculs et le fait lui-même, les résultats d'un grand nombre de faits se rapprochent singulièrement, — et Ton pourrait ajouter merveilleusement, — des résultats du calcul des probabilités.

2. Sur la loterie et ce qu'elle était dans les anciens États italiens, voyez C. J. PETrrri, llgiuoca del /o//o, Turiu, etc. L'histoire de la loterie, en Italie, et la base financière et technique de ce monopole ont été étudiées par l'ingénieur £. Gorgo dans la RivUta tecnica e di Am-

90 numéros, qui donnent lieu à une nombreuse série de combinaisons. Pour qu'il en sorte 3 sur les 90, la probabilité est de 1 : 11.748; en un mot, la probabilité est la même que s'il devait sortir une boule blanche d'une urne où il y en aurait exactement 11.748 noires et une seule blanche. Au contraire, l'État ne donne point 11.748 lire à qui en joue 1 et tire le bon numéro, mais seulement 5.000 lire, somme bien moindre que celle qui représenterait le véntable gain, une fois retranchés les frais d'administration ; et encore, sur ces 5.000 lire, il faut prélever, par-dessus le marché, l'impôt sur la richesse mobilière. L'État est donc, vis-à-vis du joueur à la loterie, comme 11.748 est à 5.000 dans le cas du terne. Bref, en tenant compte du nombre de ceux qui jouent, il doit toujours gagner k peu près la moitié de la recette brute. Sur un grand nombre de personnes qui participent au tirage, quelques-unes tirent le bon numéro. Mais la position de la banque n'en est pas moins représentée par 11.747 contre 5.000. On peut penser combien sont plus grandes les difficultés du quaterne.

Il existe une autre forme de loterie, celle par séries, que les Allemands appellent Klassenioiterie et qui fut introduite à Hambourg, en 1619. Celle-ci est absolument différente de l'autre : il s'agit d'un nombre de combinaisons fixé tout d'abord, comme dans les loteries ordinaires (1).

minisirazione deiservizi de/le privative finanziarie^ Rome, faac. IV. Cf. aussi rintéressaote étude de Godacci Pisanblu, Rome, 1876 et celle de P. Stkohart, Die Ôffentlichen GlUrkspiele, Mayence, 1901.

1. Un phéDomène curieux, c'est que, comme les pécheurs vont déposer une obole pour les trépassés, espérant, par cette œuvre de piété, obtenir des indulgences, de même les États, qui ont exploité la loterie autrefois, faisaient œuvre de piélé, comme pour se faire pardonner. Dans quelques États d'Italie, le prêtre qui disait la messe avant le tirage était largement payé. Dans d'autres, à chacun des 90 numéros corres. pondait, dans tout tirage, le nom d'une demoiselle pauvre, qui concourait pour nne dot. Dans d'autres pays enfin, la concession d*ane banque n'était accordée que contre l'obligation de payer une petite pension à une famille pauvre. A Hambourg même, les recettes de la loterie étaient destinées, à l'origine, â construire une maison de correction.

LKS MUI^iUfULKS fli^UAUX. DXJl.

Gavour disait que la loterie est un impôt sur les imbéciles. Rien de moins vrai, bien qu'à première vue on puisse croire qu'il en est ainsi. En effet, quiconque prend part au jeu alors qu'il sait n'avoir que 1/1 1.748 de probabilité de vaincre et qui, une fois qu'il ^aura gagné, sait pertinemment ne devoir toucher que 5.000, et non pas 11.748, peut bien paraître un imbécile. Mais d'abord, le public ne se rend pas compte de ces difficultés; et puis — et Ton tient compte de cela — celui qui les connaît joue quand même. La loterie est donc un impôt non pas sur les imbéciles, mais plutôt sur la souffrance et la pauvreté. Quiconque se trouve dans une situation difficile tente la dernière ressource, môme si elle lui paraît invraisemblable. Quiconque n'espère plus dans les moyens réguliers tente n'importe quoi, même l'incertain, même l'improbable. Ainsi Naples, la grande ville de l'Italie où les conditions sont les plus malheureuses, est celle où l'on joue le plus. Il est indéniable, toutefois, que l'abolition immédiate de la loterie, dans les pays où elle s'exerce et prospère, entraînerait le développement de loteries clandestines. C'est pour cela que, depuis longtemps, certains auteurs avaient proposé de changer la loterie en une institution de prévoyance. La proposition fut plusieurs fois présentée de nouveau par la suite. Si, en effet, l'État ne se proposait aucun gain, il pourrait, après le prélèvement de ses dépenses, considérer comme fonds d'épargne les sommes provenant du nombre de probabilités favorables à qui tient la banque. Quiconque joue aujourd'hui, .s'il ne gagne pas (et il arrive si rarement qu'il gagne I) perd le tout. Au contraire, s'il jouait une lire et qu'ayant la probabilité d'en gagner 5.000 par terne, il se trouvait que, tout en ne gagnant rien, il a mis à la caisse d'épargne ou s'est fait un fonds de prévoyance d'une demi-lire, on peut dire que le jeu perdrait beaucoup de son apparence immorale. L'organisation n'en serait pas difficile.

En Italie, les projets de transformation de la loterie en institutions de prévoyance remontent à 1848, en Autriche

à 1849. Pour raisons financières, ils n'ont eu aucun succès, mais on ne peut dire qu'ils ne le méritent pas. Si quiconque joue sur un terne une lire et qu'il voie, dans ce concours en vue du gain, que la différence entre la probabilité qu'il a de gagner et le contraire est enregistrée sur un livret d'épargne pour une somme de 60 centimes, par exemple, la loterie deviendra une forme de prévoyance. On a dit que la meilleure réforme à en faire est son abolition ; mais il est fort douteux, à moins de changer les sentiments, que cette abolition se fasse tout entière au profit du public. Certes, la plupart des États ont déjà aboli la loterie ; mais ils tolèrent certaines formes de jeu qui ne sont ni plus morales ni meilleures.

178. Les principaux monopoles fiscaux sont ceux que nous avons parcourus jusqu'ici. Mais il y en a eu et il y en a encore d'autres: certains d'entre eux sont même destinés, à l'avenir, à représenter une part considérable des finances de quelques États. Les allumettes, les cartes à jouer, les explosifs, etc., sont, dans bien des contrées, un monopole d'État. Des projets de loi ont été déposés pour monopoliser le pétrole, le café, les assurances, etc.

Il y a déjà bien des années que la France exerce le monopole des allumettes. Elle l'avait jadis confié à une compagnie concessionnaire; elle l'a repris pour elle-même, depuis le !•' janvier 1890. Toute importation d'allumettes étrangères est prohibée. C'est un monopole dont l'exercice n'est pas difficile, mais dont la productivité est très restreinte (1).

Le monopole des poudres à feu et des explosifs n'a pas toujours un but fiscal, mais bien celui d'éviter les dangers qu'offrent, pour la sécurité publique, la fabrication particulière des poudres et explosifs. Ainsi, en Suisse, le but fis-

1. Néanmoins, en France, les recettes brutes fournies parce monopole, en 1901, ont été de 32.929.519; les recettes nettes, de 23.713.247.

cai n'existe pour ainsi dire pas. II y a d'autres monopoles de peu d'importance. Dans certains pays de l'Europe, on a môme songé à monopoliser la vente de quelques denrées coloniales, comme le café, ou de quelques produits provenant exclusivement des pays étrangers, comme le pétrole. Le monopole des assurances, des assurances sur la vie, principalement, a été bien des fois proposé; et, sans doute, il n'est pas sans présenter des côtés fort avantageux ; mais aucun pays encore n'a osé le réaliser.

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