LES PETITES RECETTES EXTRAORDINAIRES
serve, dans la tour de Spandau, un trésor de guerre, {Kriegsschatz). Dans cette tour historique se gardent, en effet, environ 150 millions en monnaie de métal et plusieurs centaines de millions en valeurs et titres facilement réalisables. Le jour où TAllemagne devrait entrer en campagne, elle y entrerait fortement pourvue de ce que Machiavel en appelle le nerf (1). Mais, en réalité, on peut dire que tout État prospère en peut aisément faire autant.
A part le Trésor de TÉtat, qui sert pour les exigences ordinaires et pour celles de la circulation, toutes les banques d'émission ont de grosses réserves métalliques, qui dépassent souvent deux ou trois milliards (2). Sans enserrer inutilement, en temps ordinaire, de grandes masses de richesses, ces réserves sont, en temps de guerre, le trésor le plus considérable et celui dont remploi est le plus facile.
Et cela, sans tenir compte des réserves du Trésor de TÉtat. Or, pour entrer en campagne, rien n*est plus facile à un État dans des conditions prospères, que de se servir des réserves du Trésor et des réserves des banques, sauf à les restituer une fois la guerre finie. Wagner cherche à expliquer l'existence du Trésor de guerre, en Allemagne, par la configuration géographique de ce pays, mais il n'y a d^autre explication à ce fait, que la tradition qui, en certains cas, a une importance décisive*
Une source de recettes non seulement extraordinaire,
1. Cf. Laband : le Droit publie de V Empire allemand, éd. fr., tome VI, pp. 31 et Buivantes.
2. A la fin du quatrième trimestre de 1903, les principales banques d'émission avaient l'encaisse métallique suivante :
Banque de France millions 3.462
Banque d'Autriche-Hongrie — 1.473
Banque d'Angleterre — 992
Banque impériale de Russie -^ 2.128
Banques italiennes (Banque d'Italie, banque de Naples et banque de SicUe). . — 118
Banque d'Espagne — 841 ,
Banque impériale d'AUemagDe .... — 992
mais véritablement exceptionnelle, peut être constituée par l'indemnité de guerre que les pays vaincus sont quelquefois contraints de payer au vainqueur. L'Allemagne imposa à la France, après la guerre de 1870, une indemnité de 5 milliards, c'est-à-dire une somme énorme et dont il n'y a d'exemple dans aucune autre guerre. La France a payé réellement beaucoup plus que cette somme (1).
186. Sans changer le régime des impositions, on peut, dans les circonstances extraordinaires, augmenter pour un temps déterminé les impôts existants; ou bien Ton peut mettre de nouveaux impôts pour une durée plus ou moins courte. Dans ce cas, ces impôts prennent le caractère de recettes extraordinaires; c'est chose qui regarde la politique financière et qu'on peut, suivant les cas, juger opportune ou non. L'Italie, comme les autres pays, peut fournir de nombreux exemples de ce fait, pour des besoins urgents et extraordinaires. 11 s'ensuit que presque toutes les contributions ont subi une égale augmentation : elles se sont accrues de tant pour cent. La chose est surtout facile dans les pays qui ont de grands impôts sur le revenu. L'Angleterre possède, par exemple, dans Vincome-iax une grande ressource : comme les tarifs en sont généralement bas et, en réalité, le plus souvent iu-
1. Sur l'opération colossale du paiement de Findemaité de guerre de 1870, cf. la magistrale étude de Léon Say, écrite en 1875, publiée aussi eu appendice à Tœuvre de Goscrbn : Théorie des changes étrangers ; — E. DE Bray, Indemnité de guerre dans le Dictionnaire des finances de L. Say, etc. D'après A. Nbtmarck, Val, mob,^ vol. If, la France paya en réalité à T Allemagne : pour frais de Tannée d'occupation 248 millions 6, pour impôts divers 62 millions 6, pour indemnité de guerre 3.315 millions 7, pour indemnités aux villes 251, c'est-à-dire en tout 5.877 millions.
Une fois payées toutes les dépenses de guerre^ les divers États allemands qui avaient pris part à la guerre eurent :
Bavière en mark 270.792.297,67
Wurtemberg ^ 85.414.733,76
Bade — 61.360.828,82
Hesse méridionale — 28.893.184,52
Confédération du Nord ... — 443.908.146,68
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férieurs à 2 ou 3 0/0, l'État peut les doubler, les tripler même, dans des cas exceptionnels, et cela, sans danger. Vincome-tdx a été de 7 pence par livre sterling, de 1842- 43 à 1853-54. La guerre de Crimée fit monter cet impôt d'un seul coup à 14 et à 16; aussitôt après 1855-58, il redescendit à 5 pence. Il remonta durant la guerre d'Italie et la guerre de sécession des États-Unis; après 1864-65, il se maintint toujours au-dessous de 7, descendant enfin à 2 dans certaines années. Depuis, jamais il n'a dépassé 8, jusqu'à la guerre récente avec le Transvaal où il s'est élevé d'une manière imprévue. Tous les chanceliers de l'Echiquier sont d'avis que Vincome-tax est l'impôt qui, dans les temps exceptionnels, peut le mieux subvenir aux grandes dépenses publiques. Aucun autre impôt que celui de Vin^ come-tax n'est capable de parer à des événements extraordinaires; h ce point de vue, il représente une véritable exception en Europe. Il faut noter toutefois qu'en temps de guerre, lui aussi ne peut fournir que des ressources restreintes; la dette reste toujours par excellence la recette extraordinaire.
187. La déclaration du cours forcé peut, dans certains cas, constituer une recette extraordinaire, extrêmement périlleuse, mais d'une importance remarquable (1).
Le cours forcé a lieu, on le sait, lorsque le public est contraint à accepter le papier monnaie émis par l'État et par les banques d'émission, sans avoir le droit corrélatif de l'échanger contre de la monnaie réelle. Or, que les billets soient émis pour le compte de l'État, par lui directement, ou par une banque pour son compte, il est toujours vrai que l'État retire de cette émission une récette extraordinaire. Que le cours forcé ait une influence nuisible sur
1. Cf. Ferraris, Monela e corso forzoso, Milao, 1879; — Arnauné, La monnaiej le crédit et le change, 2» éd., Paris, 1902, pp. 358 et suiv.; — Lawson, Histonj of Banking^ Londres, 1855, pp. 87 et sulv., etc. Excellent eeit le rapport présenté le 15 décembre 1880 par le ministre Maglîani à la Chambre des Députés italiens, ponr Tabolition du cours forcé.
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réconomie du pays qui l'adopte, personne n i bien que, dans certains cas, ce soit un rei ' auquel il faut recourir par nécessité, pour é\ i pires. Pendant le cours forcé, l'État paie ses i papier qui n'a qu'une valeur conveutionnell
Trop souvent et avec bien peu de prud i d'États préfèrent enfler leur circulation plu courir au mode douloureux et honnête de n veaux impôts. C'est ce qui s'est fait en Espagn bien des années, la marchandise la plus i > exportée a été la dette. D'ailleurs, l'État a i dettes, exagéré et fait exagérer par les banqi i tion fiduciaire» jusqu'à en venir rapidement a L'Italie, elle aussi, a longtemps et largeme I émissions de papier et ne s^en est sauvée ( i s'arrêter à temps sur la pente dangereuse. Or < les sortes de dettes, l'émission de papier m i pire et la plus désastreuse. Les dangers qu'( I sont incalculablement supérieurs au petit no i tages immédiats et fugitifs qu'en retirent lei l'État. Les rois faux-monnayeurs du moyen â ; un très mauvais renom. Ils rognaient la moi : tendaient lui conserver sa valeur. De nos jo des moyens bien plus simples : l'émission de pa] à cours forcé est le plus simple et aussi le pi Beaucoup d'États ont cédé à l'illusion des émi ; dantes, mais le danger qui leur est venu de le i forme de papier monnaie a toujours été plui beaucoup, que celui qu'ils auraient subi de tou de dette ou d'impôt.
Quand un État recourt-il au cours forcé? Qt soin de ressources abondantes et immédiates, qi sit pas à trouver autrement. Alors il élargit la en dépréciant l'instrument circulant. Rien n'eîi gereux; les avantages immédiats qu'en retire peu de chose, en comparaison du dommage qu'
l'économie nationale. Déprécier l'inhument circulant, cela signifie réduire la valeur des créances, diminuer le revenu des classes ouvrières et surtout agricoles et de tous ceux qui reçoivent un salaire fixe. Cela signifie, en outre, élever le prix des denrées, t^urtout de celles que l'on importe de l'étranger. On peut dire que le mal est de telle nature qu'il entraine son propre développement. Les premières émissions à cours forcé produisent en eflFet une activité factice, une apparence de prospérité : ainsi se manifeste souvent un véritable phénomène d'accélération dans les émissions et dans la dépréciation.
Presque tous les pays policés ont passé par le cours forcé; les plus forts et les plus avancés ont cherché à en sortir le plus vite possible. Le meilleur moyen consiste à assurer, par de fortes économies, l'équilibre du budget, à faire que tôt ou tard les excédents servent à diminuer la circulation malsaine, surtout à ne plus faire de nouvelles émissions. Tous les autres remèdes ne font qu'aggraver le mal plutôt que le diminuer.
Nature et formes des dettes publiques.
188. De toutes les recettes extraordinaires de l'État, la plus caractéristique, la plus connue, celle qui, dans les temps modernes, a le plus d'importance^ c'est la dette publique. 11 faut ajouter que, généralement, les recettes extraordinaires sont aussi les plus avantageuses. Les dettes publiques ont actuellement, dans l'économie financière des États modernes, une importance d'autant plus considérable que ce n'est que grâce à elles qu'ils ont pu faire certaines grosses dépenses qui, autrement, eussent été impossibles.
Avant d'eatrer dans Texamen des questio la dette publique, il sera bon d'insister d'abor distinctions fondamentales. Les deux espèces dette sont : l'' la dette flottante, ou admini dette consolidée ou financière. L'État contr flottante pour un court intervalle de temps plus d'un an, afin de pourvoir à des besoins 1 mentanés). Il n'y a pas toujours une corn entre les recettes et les dépenses. Les dépc avec une plus grande régularité, les recettes gulières. Les douanes comptent des mois de talions et des mois où celles-ci sont faibles, les affaires produisent tantôt moins, tantôt défaut de coïncidence il résulte que l'État es des opérations de trésorerie, c'est-à-dire à brève échéance ou, ce qui est la même chose, ses créanciers à l'aide de promesses de paier échéance et portant intérêts [bons du Tréso dette qui flotte selon les besoins du Trésor, de par nature et formée de titres remboursables
La dette publique consolidée est une vér contractée pour pourvoir à des dépenses auxqi respondent pas de recettes. Il existe une de rachetable et une autre qui ne l'est pas. La con. table ou remboursable se compose des emprun s'oblige à rembourser en temps et lieu détei vance. Il paie donc l'intérêt stipulé et assume
1. En Angleterre existent : !<> les Exchequer bills^ » payer au plus tard dans les 5 aas, mais que le porteui se faire rembourser tons les ans, à une certaine date^ dans les mois qui précèdent immédiatement cette date, ( paiement de ses impôts ; 2° les Treasury-billSf à l'échéan mois au plus ; 3^ les Deficiency advances, c'est-à-dire em pour an ou deux mois et destinés à pourvoir au servi* an commencement de chaque trimestre; 4" les Excheqtu gâtions de TEchiquier pour 3 ans au plus. Les Exafteçt Exchequer Bonds ne peuvent être considérés comme dette flottante.
de rembourser le capital emprunté, à la date conveaue, dans cinq, six, sept ans et même plus. LdL consolidée vTache^ table ou non remboursable est la forme la plus importante du crédit public. Dans ce cas, TÉtat s'oblige à servir les intérêts sans aucunement indiquer si et quand il rendra le capital. Bien entendu, celui qui. possède une inscription de rente consolidée peut la vendre et rentrer ainsi, au cours de la Bourse, dans le capital prêté (comprenez un peu plus ou un peu moins, selon que le cours est plus ou moins haut). De jour en jour, la dette remboursable perd Timportance spéciale que beaucoup de financiers lui avaient attribuée. En effet, bien des dettes remboursables paraissent en même temps embarrassantes et fficheuses. Si elles sont une utile réclame, parce qu'elles obligent l'État à les éteindre à terme fixe, elles sont souvent une réclame excessive et continue. Tout retard équivaut, quand il s'agit de terme fixe, à une déclaration d'incapacité. Dans la plupart des cas, il est peut-être plus avantageux d'émettre de la dette consolidée non remboursable, parce que, sans qu'il y soit obligé, l'Etat peut l'amortir, en rachetant lui-même telle quantité de rente qu'il juge bon et qu'il peut la convertir lorsqu'à la suite de nombreuses demandes, le cours a beaucoup monté (1).
Une distinction très importante est celle qui existe entre
1. La plus vaste bibliographie sur les dettes publiques se trouve dans L. Cossa dans le G. d. E., juin 1896 et R. Gratzbr, dans la Zeitsch, fur Litteraiur und Gesch, der Slaaiswiss., Leipzig, 1893, pp. 135 et suiv. Parmi les œuvres principales, cf. 4 c. A dams, Public debls, New- York, 1887; — RicCA Sai^erno, // debito pubblico in Europa e negli Slati Uniti di America dans B. /. S. 1888 et Di alcune guestioni relative al debito pubblico dans VAnnuario de Fbrraris 1882 ; — Gifpbn, Essays in Finance, 1" série, essai XI; — B astable, Finance, p. 609; — Hock, Die àffentlic/ien Abgaben und Schulden, Stnttgard, 1863; — E. Cossi, La dette publique et les droits de VÉtat, Paris, 1884, etc. ; — Ddfrk8« Saint-Léon, Études du crédit public et des dettes publiques, Paris. 1824; — R. D. BaxtbRp National debts, Londres, 1871 ; — Waonbr, Staatsschulden dans le Deutsches StaatswÔrterbuch de Blurtschli et Bratbr, 1867, vol. X, etc. Toujours classique, malgré ses vues trop exclusives, est Tœuvre de David Humb sur le Crédit public.
les emprunts forcés et les emprunts volonta la forme la plus commune était celle des ei dans lesquels l'État réclamait un prêt, à i mais forcé, pour un but patriotique. Se bas; tëres d'une approximation relative, comme h pots, l'État imposait tout citoyen, réputé i prêter de l'argent , pour une somme dé tero prêts étaient ordinairement peu productifs et ! Les moyens de contrôle manquaient et mi \ pour montrer ceux qui ont de Targent disp i point vrai que quiconque est inscrit sur les i i tion comme propriétaire foncier ait des é\ nibles pour un prêt. D'ailleui|s, il peut bie arrive réellement que de grandes sommes se vent disponibles chez des gens qui ne se t certains cas, reconnus comme riches. Dans i patriotiques et forcés, le revenu de tout cit ) être présumé que d'une manière très vague Bien qu'ils aient été employés plusieurs fc i en Italie, en Espagne, etc., il y a peu de i i voir se renouveler les emprunts patriotiqi ! Presque partout aujourd'hui, le mode exclusi i emprunts ordinaires, dans lesquels l'État conti i du moment, et trouve d'autant plus ou d'aui . crédit que la sûreté du placement est plus ou i < Les emprunts forcés sont, pour le crédit d'un ! aussi désastreux que la banqueroute. Rien n'( • cile que de répartir un emprunt forcé entre 1 i classes de citoyens qui peuvent y prendre pa ' extérieurs ne pouvant être une indication si I banquier qui fait commerce de ses capitaux pei t grand dommage, mais un gros industriel lui bien n'avoir pas de capitaux disponibles. I' l'État est dans des conditions assez difficiles besoin de recourir à l'emprunt forcé, c'est qui est en très fâcheuse position. Alors aussi, un i
triel ne troaye que difficilement des capitaux, sinon à des conditions désastreuses pour son industrie. A certains «points de vue, il vaudrait mieux que TÉtat empruntât aux conditions que ses prêteurs voudraient lui faire, que d'aller luimême imposer à qui n'a pas d'argent la nécessité d'en trouver à n'importe quel prix.
L'État ne peut forcer le patriotisme, obliger les citoyens adonner, s'il leur en coûte un trop gros sacriBce; il ne peut que solliciter leur patriotisme. Les emprunts patriotiques^ comme on les appelle, se font ou, du moins, sont tentés à des conditions plus avantageuses pour l'État que celles que lui oflFriraient ses créanciers ordinaires : on lui donne 100, par exemple, pour ce que le marché coterait 80. L'expérience a démontré que les emprunts patriotiques sont un insuccès et une naïveté tout ensemble, et qu'il est, pour le moins, téméraire de compter sur le patriotisme des capitalistes, lorsqu'on a besoin de centaines de millions (1}.
189. L'enthousiasme des écrivains du xviip siècle pour les emprunts publics e^t incroyable. 11 leur semblait qu'on eût trouvé le meilleur moyen, pour disposer d'immenses richesses au profit de la collectivité.
L'un d'eux affirmait que l'on pouvait ainsi remplacer les impôts par des dettes publiques (Becker), comme si les intérêts des dettes pouvaient, à la longue, se payer autrement que par des impôts ; A. Hamilton se réjouissait à cette idée que la dette publique n'avait jamais laissé les fabriques
1 . La dette pablique flottante, d*après la loi italienne, prend la forme de Bons du Trésor, Le ministre du Trésor qui, comme nous Favons Yu, préside aux dépenses, peut émettre des obligations au porteur k brève échéance et portant intérêts. Durée : 3, 6 on 9 mois, au plus un an. Les bons du Trésor qui, en ItaUe, sont au porteur, doivent être remboursés dans Tannée ; il y en a de sept séries, la plus petite de ISOO lire, la^plus grande de 100.000.
L'art. 62 de la loi de comptabiUté réglemente rémission des bons du Trésor. Selon les dispositions en vigueur en Italie, rémission des bons du Trésor et la limite maxima de la somme qu'on peut en émettre sont régies par les lois annuelles d'approbation des budgets «t par des lois spéciales.
manquer de capitaux, comme si les sommes prêtées aux États n'étaient pas autant de capitaux disponibles enlevés en grande partie à des emplois industriels; Berkeley, de son côté, comparait les dettes publiques à de vraies mines d'or et ne voyait pas qu'en réalité il s'agissait bien plutôt de papier. Voltaire, lui-même, écrivain si fin, si mordant, avait fait l'étrange découverte qu'un Etat qui ne doit qu'à lui-même ne s^appauvrit pas{i]. Il ne voyait pas que l'État ne devait point à lui-même, mais aux citoyens et que l'emploi des deniers prêtés par eux à l'État peut être bon ou être mauvais, mais que trop souvent il les destine à des fins qui n'ont rien de productif. Il est impossible de rappeler les illusions que les dettes publiques ont fait naître et qui sont restées trop souvent présentes à l'esprit des hommes politiques (2). Combien de fois répète-t-on encore chez nous que l'État qui emprunte ne détruit, ni ne consume les richesses, qu'il se contente de les détourner à son profit? Il faut lire les Documents parlementaires de la France, de l'Autriche, de l'Italie, pour voir que les vieilles erreurs sont bien loin d'être mortes, ou près de mourir et qu'elles se renouvellent encore maintenant sous une forme non moins dangereuse. Ces exagérations arrachaient à Marx cet amer reproche : le crédit public est le véritable credo du capital. Le manque de foi dans la dette publique, disait-il, en vient à prendre la place du péché contre le Saint-Esprit, le seul que le temps jadis ne pouvait pardonner.
190. On a discuté longuement sur la nature des emprunts publics et Ton a émis, sur peu de sujets, un plus grand
1. Ces sophismes odI été renouvelés plus tard par E. de Girardin et surtout par J. Pkrbirb, Questions financières , réforme de Vimpôl par V emprunt, Paris, 1876. ,
2. L'idée opposée que la dette est presque toujours, ou est toujours un mal poussant à l'imprévoyance se trouve dans Huub : a Ou la nation détruira le crédit public ou le crédit public détruira la nation » ; dans A. Smith, dans Montesquieu, dans Ricardo, dans J.-B. Say, dans Gladstoisb, etc.
Au-
nombre de sophismes que sur celui-ci. On a dit que les dettes n'eurichissent ni n'appauvrissent la nation, puisqu'il ne s'agit que d'un transfert de richesses à Tintérieur du pays; que la dette est payée par les générations à venir et non par les présentes; qu'elle accroît l'épargne nationale, etc. Il ne s'agit que d'une fantasmagorie. Il est évident, en fait, que les transferts de richesses n'ont pas lieu sans gaspillage. Ce n'est pas, comme le disait superficiellement quelqu'un^ le cas de la main droite donnant à la main gauche; seule, une observation trop superficielle autorise de telles hypothèses. En effet, supposons que TÉtat emprunte un milliard au taux de 4 0/0. Il s'oblige à payer 40 millions d'intérêts par an, c'est-à-dire qu'il prend aux citoyens 40 millions d'impôts pour les donner à ses préteurs. 11 semble, à première vue, qu'il n'y ait ni gain ni perte pour la nation, puisqu'une classe de citoyens donne à Tautre ; mais qu'arriverait-il, s'il n'y avait pas eu dette? La première série de citoyens eût conservé son argent et l'eût placé dans l'industrie, à des conditions plus ou moins avantageuses; la seconde n'eût pas eu à payer l'impôt correspondant. En tout cas, la masse des capitaux privés au service de l'industrie serait beaucoup plus grosse.
Il faut donc bien penser que quand l'Etat emprunte, il n'augmente ni ne diminue, par le fait de cet emprunt, la richesse nationale. Quiconque est créancier d'un propriétaire de terrains valant 10.000 francs, sait bien que son crédit représente une richesse, mais il sait pourtant que, par suite de sa dette, le propriétaire possède 10.000 francs de moins qu'auparavant. Or, le propriétaire qui a emprunté 10.000 francs, au lieu de les dissiper, peut les placer sur des terrains. En ce cas, la terre valant 10.000 francs de plus, il n'y a aucune diminution de richesse. Mais, au contraire, il a pu consacrer la somme qu'il a empruntée à un voyage d'agrément à l'étranger. En ce cas, il aura éprouvé une série d'impressions agréables, mais inévitablement sa richesse et aussi celle de la société ont diminué proportionnellement.
parce que, non seulement 10.000 francs ont passé d'un individu à un autre, mais aussi, par hypothèse, de l'Italie à la France. Il en est ainsi de TÉtat. Supposons qu'il y ait une voie ferrée à établir, et supposons aussi, que celte voie ferrée puisse rapporter 5 0/0 par an au capital qu'on y a employé. Si l'État, pour établir cette ligne, emprunteà50/0 la somme de 100 millions, en s' obligeant à verser 5 millions d'intérêts annuels, il est parfaitement à couvert: la ligne lui rendra précisément 5 millions par an. Dans ce cas, la richesse de la nation n'a pas diminué ; l'État n'a agi dans TafiFaire que pour déterminer l'emploi des 100 millions disponibles dans l'économie nationale; autrement, ces fonds se fussent peut-être dirigés vers l'industrie manufacturière. Mais faisons une autre hypothèse. Pour conquérir une colonie sans valeur et, sans pouvoir achever cette conquête, l'État dépense 500 millions et grossit sa dette, si bien qu'à 4 0/0, il lui faut servir 20 millions d'intérêts par an. En ce cas, un demi-milliard de richesse nationale a été en grande partie détruit; la nation s*est donc appauvrie de tout le montant de cette dette. En même temps, par suite d'une forte demande de capitaux de la part de l'État, le prix de l'argent aura monté, la situation de Tindustrie en sera devenue plus difficile et TÉtat aura agi dans le sens le plus nuisible à la production. C'est surtout leur destination qui fait que les emprunts publics sont dommageables ou non. Mais combien l'on commet d'erreurs dans ces sortes d'appréciations! Combien d'ouvrages militaires, déclarés indispensables et construits à l'aide de la dette, sont abandonnés! Combien de chemins de fer, réputés des plus nécessaires, ne rendent pas l'intérêt du capital qu'on y avait placé ! Tout cela ne pourrait se faire, s'il n'y avait la dette. C'est pourquoi il ne faut pas se contenter de considérer les dettes publiques dans leurs effets économiques, mais aussi et surtout dans leur action politique.
La dette ne diflFère de l'impôt que par l'action qu'elle exerce sur l'économie publique et sur la politique des États.
Les intérêts de la dette ne peuvent être payés, en définitive, que par les recettes ordinaires et surtout par les impôts. Mais la dette a un caractère qui lui est particulier, elle porte au maximum la capacité contributive du pays. Toute surcharge dans Timpôt a une action immédiate et les citoyens en ressentent bientôt TefTet. Toute émission de rente publique ne fait qu'absorber les capitaux disponibles et ,a souvent pour effet, d'abord un plus grand bien-être, correspondant à un accroissement de dépenses.
191. Malheureusement, la dette fait illusion. C'est ce que voyait dès son époque, avec une très grande clarté, Adam Smith. Beaucoup de guerres n'auraient pas lieu sans la dette, ni même beaucoup de dépenses inutiles, en temps de paix. Souvent les gouvernements ne veulent pas mécontenter le peuple par de fortes augmentations d'impôts, souvent ces impôts ne leur procurent pas de bien grosses recettes ; ils recourent plus facilement à l'emprunt. Il suffit d'une augmentation modérée dans les impôts pour payer les intérêts des dettes les plus considérables. Ainsi, remarquait Smith, dans de vastes empires, les gens qui vivent dans la capitale et dans les provinces éloignées des opérations militaires ne ressentent presque aucun des inconvénients de la guerre ; ils jouissent commodément du plaisir de lire dans les journaux le récit des prouesses de leurs Ûottes et de leurs armées. Pour eux ce divertissement compense la légère différence d'impôts qu'ils paient à cause de la guerre, en plus de ce qu'ils payaient en temps de paix. Ils voient ordinairement avec déplaisir le retour de la paix, qui vient mettre fin à leurs divertissements et à mille espérances de conquêtes chimériques et de gloire nationale, qu'ils fondaient sur la continuation delà guerre (1).
Rien de plus vrai; à un siècle d'intervalle» les paroles de Smith sont toujours d'actualité, parce qu'elles sont pleines de vérité. On peut soutenir l'opinion que, si les