II. Méthodes employées pour mesurer la valeur de la monoaie
42. Les méthodes employées dans ce but sont multiples^ La plus ancienne est celle qu'employa Quesnay, et qu'Adam Smith conseilla avec confiance, la méthode à laquelle recoururent Cibrario, J.-B. Say, Garnier et tant d'autres (2). Elle consiste à prendre, comme terme de comparaison, le blé, à voir combien, avec une même quantité de métaux précieux, on peut acheter de blé à des époques différentes. Le blé est
1. Cl. Mkssboaolia, La moneta e il sistema moneiario in générale^
Rome, 1782, p. 8; — Robbrt Barclay, The Silver question and Ihe
Gold question, 2« éd. Londres, 1886, p. 46 ; — G. Balfour Phipson,
The rédemption of Labour, or free Labour upon free Land, Londres ^
1889, vol. 1«S pp. 260-261 ; — A. Philip, The function of Labour in Ihe
Production of Wealth, Edimbourg, 1890, p. 54; — Jamibson Robeht^
Political Economy, Londres, 1880, pp. 148-153 et 262-291; — Jo8Iph<
LowB, The présent state of Englani, 2« éd., Londres, 1823;-» Pou lbtt
ScROPE, Prineiples of political Economy, Londres, 1833, et Political
Economy for plain people, Londres, 1873 ; — Â. Courrot, Recherches
sur les principes mathématiques de la théorie des richesses, ch. ii.
Cf. L. Walrab, Éléments d'économie politique pure, 2< éd. Lausanne,
1889, Z^* leçon; — L. Mbngbb dans Handwôrterbuch der Staatstois»
senschaften, yol. lil, au mot Geld, p. 739 et saiv., et Tarticle : La mon-
naie mesure de la valeur, dans la P. D. Ë, A. de février 1892 ; —
NiTTi, La misura délie variazoni di valore deUa moneta, dans R, S»,
1. Cf. NiTTi, loc, cit. — Db Fovillb, dans E. F, 18 juin 1894; ^ T. RooBRs, History of agriculture and prices in England, t. !«', p. 245 ; — Faraolia, Stona dei prezzi in Napoli, Naples, 1878, p. 211, etc.
BB QUELQUES PROCÉDÉS STATISTIQUES DANS LES FINAIfGBS 101
un aliment de première nécessité; c'est le végétal qui contient le plus d*azote assimilable. Il forme, pour ainsi dire, «la transition entre le règne animal et le règne végétal, d'où Je nom de chair végétale donnée an gluten. Comme donc il répond à un besoin permanent Me la nature humaine, le iroment a subi, dans ses prix, de moins grandes variations que celles qu*ont subies généralement les autres marchandises, variables comme les besoins moins essentiels de la vie. Étant donné le manque d'autres procédés plus sûrs, il «est logique qu'on ait recours au blé pour mesurer les oscillations, dans le passé, de la valeur des métaux précieux. Mais c'est une méthode trop simple; d'abord, le prix du b\é n'a pas eu, dans le passé, le caractère de stabilité relative qu'il tend à avoir de nos jours; il était autrefois presque entièrement local; et puis^ dans notre civilisation, le blé a aujourd'hui, pour Talimentation humaine, une importance de moins en moins considérable. Dans le budget de la plupart des familles, le pain n'absorbe maintenant qu'une minime partie de la dépense totale. Ce n'est que, faute d'une meilleure, qu'on peut recourir à une mesure aussi primitive. Adopter pareillement une seule marchandise, quelle que soit son importance, est chose absurde, aujourd'hui que Ja consommation est si variée. Abandonnant donc ces systèmes trop simples, les procédés dont les économistes se sont prévalus jusqu'à présent peuvent se réduire à trois types fondamentaux : 1^ le système qu'on appelle des index numbersy tant pour la forme simple et primitive de ses moyennes arithmétiques que pour la forme plus moderne et meilleure de ses moyennes graduées; 2^ le système qui prend pour base de ses calculs les prix des marchandises importées et exportées; 3"^ le système des budgets de fajnille, ainsi appelé parce que, d'après des variations survenues, à des époques diverses, dans les dépenses d'une famille qui suivait un régime de vie identique, il recherche les mo- -difications du niveau général des prix.
Les index numbers (littéralement nombres indicateurs) sont
peut-être, en dépit d'une difficulté apparente, le moyen le plus simple — on peut même dire, dans certains cas, le moyen trop simple — pour rechercher les fluctuations du niveau général des prix. Les index numbers se forment de la manière suivante : on prend, pendant une série d'années, les prix d'un certain nombre de marchandises réputées les plus importantes, et au prix de chaque marchandise on attribue le nombre 100 pour l'année d'où Ton part [datum /mtf = ligne donnée). Les variations des années successives s'expriment par le rapport de tant pour cent. Plus tard s'est introduite Thabitude de réunir en un seul nombre les divers index numbers de chaque année et d'en faire la somme. Le total ainsi obtenu {total index numbers) sert à faire connattre l'état des prix pour chaque année. Ce procédé plus ou moins correct a été employé par un très grand nombre d'économistes, répandu par le journal The Economiste par Sauerbech, par SOtbeer. On comprend que, plus grand est le nombre des marchandises qui servent au calcul, plus grande çsl la probabilité d'une approximation obtenue avec soin. Ainsi, par exemple, The Economist a fait ses calculs sur 22 marchandises, Sauerbech sur 45, Sôtbeer sur 114, Denis sur 28 (1).
Sans doute, se contentant d'approximations relatives, la méthode des index numbers offre beaucoup d'avantages : elle nous met en état de suivre un mouvement des prix inégal, multiple et variable. Lorsqu'on a indiqué les oscillations de prix de toutes les marchandises avec leurs variations au-dessus ou au-dessous du nombre ICO pris comme point de repère, lorsqu'on a fait la somme de tous ces nombres, cette abstraction que nous appelons niveau général des prix révèle une apparence concrète.
Un moyen meilleur encore pour l'emploi des nombres
1. La bibliographie dans Nitti, loc, cit. L'Économiat a, comme point de départ (dalum //ne), la période 1841-1850; — SOtbker, 1847-1850; — Saocrbech, 1867-1877, etc.
Todicatears est celui de Palgraye (1), par lequel on substitue aux moyeaaes arithmétiques simples les moyennes pondérées. Donner la même importance au blé, à la viande, à la laine, an beurre, au riz, au thé, au café, à Talcool, etc., est ridicule. C'est une espèce d'union forcée, de suffrage universel appliqué aux marchandises. Aussi a-t-on corrigé le procédé en donnant à chaque marchandise son importance relative : le vote multiple s'est sutetitué au suffrage universel. Dans les index nwnbers de la statistique anglaise, chaque prix reçoit un coefficient. L'influence des divers prix est donc proportionnelle au mouvement d^aflfaires plus ou moins considérable dont chaque marchandise est l'objet Après avoir éliminé trois mentions pour le coton, Inglis Palgrave fait le compte de 19 autres articles de VEeonomist quant à la quantité et à la valeur vénale, ajoutante Timportation la production nationale approximative. Sans aucun doute^ les index numbers qui s'appuient sur les moyennes graduelles sont de beaucoup préférables à ceux qui se basent sur de simples moyennes arithmétiques, puisqu'ils présentent, sinon une grande précision (nous avons déjà vu pour quelles raisons ils ne sauraient le faire), du moins une certitude relative bien supérieure. Malheureusement, leur compilation n'est pas aussi facile et elle ne le sera peut-être pas de longtemps.
Le totai index numberg^ de quelque manière qu'on Tobtienne, a l'avantage de nous mettre en état de juger sommairement les perturbations qui se produisent dans celte abstraction appelée niveau général des prix. Mais les prix ne dépendent pas seulement de la quantité des métaux prôdeux; il existe bien d'autres causes qui les influencent directement ou indirectement et qui en modifient la for-
1. Palgrave, Third Report on Dépression of Trade, Londres, 1886, appendice B. Cf. Edgbworth, Memoranda on Ihe besl methods of ascertcdnmg and measuring variations in the value of the monelary stan^ dard, — Report of the Bristish Association, etc., pour 1887, 1888, 1889 et article dans D. of P. E,
104 DE QUELQUES PROCÉDÉS STATISTIQUES DAIfS LES FINANCES
mation. Ces causes ont parfois uq caractère permanent, comme les variations dans le coût de la production et dans le coût de transport des produits; parfois, au contraire, elles n'ont qu'un caractère accidentel et temporaire, comme la presse dans les affaires, leur grande expansion dans les périodes prospères, leur stagnation et leur baisse dans les périodes de crise commerciale, il peut exister aussi une hausse ou une baisse générale des prix, sans qu'il y ait le moins du monde réduction ou augmentation dans la valeur du même métal.
Déplus, il y a une grande différence enlre les prix en gros et les prix en détail, et les nombres indicateurs n'expriment approximativement que le mouvement d'une seule série d'entre eux(l).
Pour que les index numbers des prix en gros répondent à leur but, il est nécessaire qu'ils soient recueillis sur un grand nombre de marchandises. Nous croyons .que ce nombre doit être supérieur à trente, mais il ne peut être inférieur dans aucune cas. Il faut aussi remplacer, autant qu'il est possible, le système des moyennes arithmétiques par celui des moyennes graduées, obtenues en joignant à la production nationale approximative le montant des importations. Aucun des index num^eri recueillis jusqu'ici ne comporte la précision désirable; aucun peut-être ne le fera jusqu'à ce que la statistique des prix, presque partout encore embryonnaire, soit faîte sur des bases différentes de celles qui existent actuellement.
43. Outre ce procédé des nombres indicateurs pour mesurer les variations dans la valeur de la monnaie, il en existe deux autres : l'étude des variations des valeurs en douane, et la méthode monographique. Le premier est d'un usage relativement facile, mais son importance et son but sont très limités. Le second, quand il est bien employé, peut
1. Db Foville, Prix dans le Dictionnaire d'économie politique; — ScHwiBLAND, dan8 H, de E. P, 1820 ; — Nim, toc, cil. ; — Dbiiis, La dépression économique et Chisloire des prixy Bruxelles, 1893, p. 135, etc.
remplacer toutes les autres méthodes et peut-être offrir une plus grande sûreté. Mais les difficultés iahérentes à cette seconde méthode, le peu de probabilité qu'on possède de pouvoir remployer avec une exactitude absolue, rendent difGcile et périlleux un instrument de recherches aussi utile.
C'est en 1858 que Levasseur publia son livre sur la question de Tor (1). A cette même date, le calcul des valeurs en douane fut peut-être employé pour la première fois k Tétude des variations de valeur de la monnaie. Les statistiques de la douane française donnaient alors, pour les im« portations et les exportations, deux évaluations basées, la première sur les valeurs ofGcielles déterminées en 1827, la seconde sur les valeurs actuelles, fixées chaque année depuis 1848 par la commission des valeurs douanières. Du rapprochement de ces deux évaluations on voyait ressortir la hausse ou la baisse des prix de chaque année, par rapport aux prix de 1827. La méthode a fait fortune et a été employée plus tard même par d'éminents statisticiens.
Sans doute^ en faisant abstraction de tout changement à l'intérieur et en ne tenant compte que du commerce inter^ national, on peut facilement, sur la base des prix d'expor- ' tation et d'importation, mesurer exactement la hausse ou la baisse des prix d'une époque à une autre. Mais le simple fait de ne pas tenir compte de la masse énorme des transactions qui se font à Tintérieur et qui sont partout de beaucoup supérieures à celles qui ont lieu avec l'étranger, enlève à cette méthode la majeure partie de son importance et en réduit grandement l'utilité pratique. Toutefois, la facilité même de son emploi a induit grand nombre de statisticiens à y*recourir souvent, mais chacun a cru bon de la modifier de certaine façon pour la perfectionner, et elle a été employée diversement par les statisticiens et les financiers.
1. Lbvassbur, La question de l'or, Paris, 1858. Cf. Db Fovillb, article Prix; et Arnaunê, La monnaie, le crédit et le cAan^e, Paris, 1894, p. 26, etc.
11 faut dire cependant que, si cette méthode peut quelquefois s'employer avec avantage, elle n*offre pourtant aucune de ces garanties qui sont indispensables. Son apparente simplicité, — nous pourrions dire : plus que simplicité, — la facilité même d'obtenir sur le champ, grâce à elle, des résultats qui siemblent sûrs, a pu la faire adopter longtemps. La critique la plus timide suffît, au contraire, à prouver qu'elle n'a aucune base solide. Si, dans des cas tout particuliers, on peut l'employer utilement, si parfois même il convient de s'en prévaloir, il faut cependant ne lui donner que la valeur qui est la sienne et ne pas recourir à elle avec trop de confiance.
Il existe une troisième méthode, celle des biographies de famille, très utile pour comparer les variations de valeur de la monnaie pendant de iougues périodes, alors qu'on ne peut faire usage des index numbers ; elle est très employée par les historiens. Elle a été mise en œuvre avec grand fruit non seulement par de Foville, mais par l'abbé Hanauer pour TAlsace, par C. Guyot pour la Lorraine, par le vicomte d'Avenel pour toute la France et, jusqu'à un certain point, par Thorold Rogers pour l'Angleterre (1).
Cette méthode consiste à examiner le budget d'une famille et les parties inégales, nécessairement prélevées pour les diverses catégories de dépenses : alimentation (pain, viande, boisson, etc.), vêtement, logement, chauffage. Puis on recherche ce qu'aurait coulé, dans chacune des deux époques mises en parallèle, un réginïe identique. La comparaison des moyennes de ces budgets familiaux, moyennes obtenues de cette façon, permet d'évaluer les variations survenues dans ie niveau général des prix.
Quand on v-eut considérer à fond les conditions d'existence dans le passé, et que Ton a ensuite besoin de connaître la valeur de la monnaie à des époques différentes,
l. De Foville, op. ciL;— Hanauer, Études économiques sur VAhace; — RooERS, op. cit.\ — C. GcYOT, Le Paysan lorrain, etc.
DE fiUELQUES PBOCÉDÉS STATISTIQUES DANS LES FINANCES 107
4ieiU méthode seule peut doaner des résultats efficaces. Pour des époques très éloignées il est, en effet, complètement impossible de former des index numàers, alors que, pour Tépoque présente elle-même, les difficultés sont si nombreuses et si graves. Loin de pouvoir baser nos calculs sur les prix moyens réels, il nous faudrait nous contenter de chiffres arbitraires. Loin de pouvoir obtenir des moyennes graduées, relativement sûres, il nous faudrait attribuer à. chaque marchandise une valeur arbitraire. La méthode des budgets familiaux est donc non seulement la seule qui présente des garanties d'exactitude, mais la seule possible quand il s*agit de comparer des périodes assez éloignées.
Dans une œuvre véritablement vaste et puissante sur rhistoire des prix en France, de 1^00 à 1800, aussi bien que dans ses autres recherches, le vicomte d'Avenel a voulu, lui aussi, suivre cette méthode comme la plus sûre et la meilleure. 11 est facile, écrit-il, quand on possède de nombreux chiffres, de mettre les prix de la vie actuelle en face de ceux d'une époque déterminée. Ce calcul se fonde sur des bases absolument positives pour la masse du peuple, dont la consommation se restreint à un petit nombre d'objets de première nécessité; il se fonde aussi sur des données solides, quand on étudie les classes riches ou aisées, parce que, dans leurs dépenses, s'introduit une part de plus en plus grande d'objets de jouissance ou do loxe. Dans tous ces cas, on prend pour point de départ, à deux époques différentes, un nombre fixe qui représente les recettes, et additionnant la somme des besoins et de& jouissances auxquels ce nombre correspond, on en conclut, s'il en représente deux, trois ou quatre fois plus, que le pouvoir d'achat de la monnaie était deux, trois ou quatre fois plus élevé à une époque qu'à une autre. On trouve ainsi pour la classe riche, pour la classe aisée, pour la classe ouvrière, trois pouvoirs d'achat spéciaux, différents, dont chacun doit être cherché à part et qui servent de types.
Pour la France et ea partant de données plus récentes, d'Avenel soutient que les reyenus peuvent se diviser en trois catégories : les revenus inférieurs à 2.500 francs par famille ou par individu isolé et qui représentent 60 0|0 de la masse totale; les revenus de 2.500 à 7.500 francs et qui en représentent 30 0/0; enfin les reveus supérieurs à 7.500 francs et qui en représentent seulement 10 0/0. Si l'on veut mesurer le degré où en sont les classes aisées en France, ^e nos jours, comparativement à celles de cent, deux cents, cinq cents ans en arrière ou à peu près, il ne faut donc que multiplier les subdivisons dans chacune de ces trois catégories (1). Les divers pouvoirs d'achat particuliers de la monnaie qui s'appliquent à chacune de ces classes et qui, joints ensemble, forment le pouvoir général ou commun des métaux précieux dans la proportion de 60, 30 et 10 0/0, ne sont eux-mêmes que les moyennes du pouvoir d'achat des sommes qui forment le budget probable de chaque catégorie.
Tout budget familial se divise naturellement en deux parties : les recettes et les dépenses. Les salaires des travailleurs, les gages des domestiques et des petits employés, la valeur de cette partie du produit qui constitue le bénéfice des paysans, lesquels partagent avec le propriétaire le produit du soi qu'ils cultivent, sont les sources, d'ailleurs assez simples, des recettes des masses populaires. Les dépenses ne sont pas moins simples, elles se rapportent d'ordinaire à l'alimentation, au vêtement, au chauffage, à. l'éclairage, au logement et — seulement à certaines époques — à quelques formes d'un luxe bien restreint. Les dépenses se multiplient et se compliquent dans la classe aisée ; elles deviennent nombreuses, multiples et extrêmement variées dans la classe riche, où les besoins artificiels prennent le dessus et, parmi les dépenses figurent, pour une part très notable, les denrées les plus recherchées, les