‹ Principes de sociologie, trChapitre 10 sur 34 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

§ 249. A voir combien les grands appareils d'organes, dans l'individu et dans la société, sont profondément distincts les un& des autres, nous reconnaissons le principe général que les parties internes et les externes s'adaptent aux fonctions que leurs positions respectives rendent néeessaire&y les unes ayant affaire aux actions et aux agents environnants, les autres ayant à tirer parti des matériaux placés à l'intérieur. Nous avons vu comment l'évolution des appareils intérieurs se trouve déterminée par la nature et la distribution des matières avec lesquelles ils sont en contact. Nous allons voir eommenl l'évolution des appareils qui accomplissent les actions externes i^e trouve déterminée par le caractère des choses qui existent à l'entour de Torganisme.

Sous une forme pli» concrète, le fait que nous avons à montrer, c'est que, tandis que les appareils alimentaires des animaux et les appareils industriel des sociétés se développent pour devenir propres à traiter les siibslanees organiques et inorganùiues qui servent à l'entretien, les appa-

reils de direction et de dépense (nervo - moteur dans l'animal, et gouvernemental et militaire dans la société) se développent pour devenir propres à entrer en relation avec les organismes ambiants," individuels ou sociaux, c'est-àdire d'autres animaux qu'il s'agit de chasser ou d'éviter, et des sociétés hostiles qu'il faut conquérir ou auxquelles il faut résister. Dans les deux cas, l'organisation qui rend l'agrégat propre à agir comme un seul être dans sa lutte avec d'autres agrégats, est l'effet indirect de la continuation du conflit avec d'autres agrégats.

§ 250. Manquer de vitesse, c'est être pris par l'ennemi; manquer de promptitude, c'est manquer sa proie; dans les deux cas, c'est la mort. L'herbivore qui a une vue perçante se sauve d'un Carnivore éloigné de lui; l'aigle en a besoin pour fondre juste sur l'animal qui est loin au-dessous de lui et qui sans cela lui échapperait. Il en est évidemment de même de la vivacité de Touïe et de la délicatesse de l'odorat; de même aussi de tous les perfectionnements des membres qui augmentent la force, Tagilité, la précision des mouvements ; de même de tous les organes qui servent à l'attaque et à la défense , les griffes , les dents , les cornes, etc. Il est nécessairement vrai aussi que chaque progrès dans l'organisation du système nerveux qui , grâce aux informations des sens, excite et guide les organes extérieurs, se fixe, parce qu'il donne l'avantage à celui qui le possède en présence de la proie, des ennemis et des compétiteurs. Quand on parcourt Téchelle animale depuis les types les plus bas qui n'ont que des yeux imparfaits et de faibles appareils de locomotion, jusqu'aux types supérieurs d'animaux doués d'une vue étendue, d'une intelligence considérable et d'une grande activité, on ne saurait nier

que, si la perte de la vie est d'abord la conséquence de ces défauts, la conservation de la vie est à la fin la conséquence de ces qualités. Cela donne à penser que le perfectionnement des organes des sens et du mouvement, et celui de l'appareil de coordination interne qui en tire parti , est l'effet indirect de l'antagonisme et des compétitions des organismes l'un avec l'autre.

On découvre un fait analogue en remarquant de quelle manière se développent le système régulateur d'un agrégat politique et les instruments pour la défense et l'attaque qu'il met en jeu. Partout ce sont les guerres entre les so* ciétés qui créent les appareils de gouvernement, et qui sont cause de tous les perfectionnements de ces appareils qui augmentent rdficacité de l'action collective contre les sociétés environnantes. Remarquez, d'abord, les conditions sous l'empire desquelles manque cette cause qui favorise la coalition, et ensuite les conditions sous l'empire desquelles cette cause commence à se montrer.

Lorsque les aliments sont rares, que les individus sont dispersés, et que par suite la coopération est empêchée, il n'y a pas de chef permanent. Les Fuégiens, les Cayaguas ou Indiens des bois de l'Amérique du Sud, les Veddahs des jungles de Geylan, les Boschimans de l'Afrique méridionale, en sont des exemples. Ils ne s'unissent pas pour se défendre et n'ont pas d'autorités reconnues ; la prépondérance d'une personne pour un temps, dans chaque groupe, voilà tout ce qui se rapproche un peu de l'autorité. Les Esquimaux, qui vivent nécessairement en groupes épars, dit Hearne, « vivent dans un état de liberté parfaite ; nul ne semble prétendre à Tautorité sur les autres ni reconnaître celle d' autrui. » Remarquez en même temps qu'ils ne savent ce que c'est que la guerre. Pareillement, quand la sté-

Spsnger. ir. — 7

rilité du sol ne permet que des agglomérations accidentelles, chez les Cbippeouais par exemple, il n'y a d'autre autorité que celle qu'exerce le caractère» et c'est très-peu de chose. Dans d'autres cas, le caractère des gens s'oppose à une concentration suffisante. Ils sont trop peu sociables et trop peu soumis. 11 en est ainsi des Âbors» tribus montagnardes de rinde : c de leur aveu même, ils ressemblent aux tigres ; ils ne peuvent résider deux dans la même caverne ; » ils ont leurs demeures « éparses, isolées ou en groupes de deux ou trois. » Il en est de méme^ ainsi que nous l'avons vu (§ 35), des Mantras de la presqu'île de Malacca» qui c se séparent dès qu'ils viennent à se disputer ;> « Ici| la dispersion, et la disposition du caractère qui cause la disperstoUi mettent obstacle à révolution du gou* vernement politique^ Mais ce n'est pas seulement dans des cas de ce genre que la coordination gouvernementale fait défaut* Elle manque aussi chez les tribus sédentaires et bien plus avancées^ pourvu qu'elles ne soient pas adonnées à la guerre. Chez les Papous, les Âlfarous par exemploi et les naturels de l'ile Dalrymple, il n'y a pas de chef : les gens vivent « si bien en paix et si fraternellement entre eux #, qu'ils n'ont pas besoin d'autreautorité que celle des décisions de leurs anciens. Les Todas n'ont pas non plus d'organisation militaire ; et Ton nous dit qu'ils sont pacifique^, doux, affables, et qu'ils n'ont pas de chefs politiques. U en est ainsi encore des Bodos et des Dhimals, faciles a apaiser; qui, dit-on, ont des qualités aimables» sont honnêtes^ veridiqu6s, sans aucun esprit de vengeance, de cruauté ou de viotence, et dont les dbe& n'ont guère qu'une autorité nominale* Je. peux ajouter une autre observation tout aussi signiûcative ; les Lepchas^ dont parle Hooker^ sont « réellement aima* blés, y^ et, d'après Campbell^ c très-honnêtes, singulière-

ment oublieux des injures, enclins à se faire des concessions et des réparations mutuelles; » en même temps, « ils ont de l'aversion pour l'état militaire, et on ne saurait les dé* cider h s'enrôler dans l'armée anglaise. y> Ils ont si peu l'esprit de subordination qu'ils s'enfuient dans les jungles et y vivent de racines plutôt que de se soumettre à l'injustice.

Remarquez maintenant comment cet état de société où il n'y a point de chef se modifie^ et comment la coordination s'introduit. Edwards dit que les Caraïbes n'admettent la suprématie de personne en temps de paix ; leurs vieillards seulement exercent une autorité mal définie; mais il ajoute : « Pendant la guerre, l'expérience leur a montré que la subordination est aussi nécessaire que le courage. » La Confédération des tribus caraïbes, dit Humboldt, est formée de <r hordes belliqueuses qui ne voient aucun avantage aux Uens sociaux, si ce n'est pour la défense commune. » La subordination des Cricks à Tautorité est trés-faible ; « il serait difficile^ sinon impossible, nous dit Swan, de faire comprendre à la société en général la nécessité d'un contrat social qui lierait plus longtemps que la durée du danger commun. » Selon Bonwick, « il y avait incontestablement des chefs chez les Tasmaniens» mais non des chefs héréditaires ou électifs. Néanmoins on reconnaissait leur autorité en temps de guerre ; ils conduisaient les tribus... Après la cessation des hostilités, ils revenaient à la vie paisible de leurs forêts. » Ailleurs nous voyons se produire un changement permanent. Les Kamtschadales, nous . dit Kotzebue, « ne reconnaissent point de chef » ; mais Grieve dit que la seule autorité acceptée chez eux était celle tt de vieillards, ou de gens qui se faisaient remarquer par leur valeur, i II faut ensuite considérer que ces alBrma-

iOO . PRINCIPES DE SOCIOLOGIE

lions 86 rapportent à une époque antérieure à la conquête russe, avant que les Kamtschadales aient dû combiner leur résistance à l'ennemi. Si le conflit d* une tribu avec d'autres a donné naissance à celte autorité suprême simple^ des antagonismes plus étendus entre deux races donnent lieu par un progrés plus avancé à l'autorité suprême composée. Les PatagonSy nous dit Falkner^ dont les tribus « sont toujours en désaccord entre elles, ne laissent pas de s'unir souvent contre les Espagnols. > Il en était de même des Indiens de l'Amérique du Nord. La Coiifédération des six nations, qui avaient adopté un système réglé de coopération, devait son origine à la guerre avec les Anglais. Nous observons chez les Polynésiens les phases de la production de cette autorité ar la lutte avec d'autres sociétés. Aux fies Samoa, huit ou immunautés de villages, à d'autres égards indépendance s'unissent d'un consentement commun et forment district ou un état pour se proléger mutuellement... Quand un autre district menace d'une guerre, nul village ne peut agir seul... Quelques districts ou états ont un roi ; d'autres ne sauraient s'accorder pour en choisir un;... il n'y a rien qui ressemble à un roi, ni un district dont l'autorité s^étende sur le groupe entier. Mais, en cas de guerre, ils s'unissent quelquefois deux ou trois. » Nous voyons aussi, dans Thistoire des premiers temps des peuples civi» lises, comment l'union de petits agrégats sociaux pour l'offensive ou la défensive, qui nécessitait la coordination de leurs actions, a pour eflet de produire une autorité centrale coordinatrice. Par exemple la monarchie des Hébreux : les tribus israélites auparavant séparées devinrent une nation subordonnée à Saûl et à David, pendant les guerres avec les Moabiles, les Amtnonites, les Edomites et les Philistins. Par exemple encore les Grecs : le développement de Thégé-

APPAREIL KÉGULATËUK lOt

fliooie athénienne en souveraineté, et Torganisation politique et navale qui en fut le résultat» marchèrent du même pas que l'activité de la conrédération contre les ennemis extérieurs. Nous en avons un autre exemple dans le développement des gouvernements chez les peuples teutoniques. Au début de l'ère chrétienne, la race germanique se divisait en tribus ayant chacune leur chef; et, pendant les guerres, les forces alliées obéissaient à un chef suprême. Entre le premier et le cinquième siècle, les fédérations formées pour résister à Tempire romain ou pour Tenvabir n ont pas donné naissance à une autorité permanente; mais, au cinquième, la prolongation de l'activité militaire de ces fédérations finit par produire des chefs militaires qui devinrent des rois régnant sur des états formant une seule masse.

De même que la difTérenciation qui donne d'abord naissance à une autorité temporaire, et ensuite à une autorité militaire qui passe insensiblement à l'état d'autorité politi* que, doit son origine au conflit avec des sociétés adjacentes, de même il arrive par un effet naturel que la puissance politique du chef augmente à mesure que l'activité militaire continue. Toutes choses égales d'ailleurs, l'action collective d'une société pendant la guerre est efficace dans la mesure où l'obéissance au commandement est assurée ; et Ton voit que si le succès, qui va avec la soumission à Tautorité, amène la conquête ou l'extermination de peuples chez qui le lien de subordination est moins étroit, il s'ensuit que la subordination, cause des succès dans les guerres, et la persistance des guerres, tendent à marcher de (ioncert et à se favoriser mutuellement. Partout, à moins que l'extrême dispersion ne s'y oppose, nous rencontrons l'union de l'activité déprédatrice avec la soumission à Tau-

torité despotique. L'Asie nous la montre dans les tribus des Kirguis, chasseurs d'esclaves et voleurs, dont les manaps jadis électifs sont aujourd'hui héréditaires. « Le mot manap, dit Michael, signifie à la lettre tyran au sens qu'on donnait à ce mot dans Tancienue Grèce. C'était d'abord le nom propre d'un ancien, distingué par sa cruauté et son inflexibilité ; de lui, l'appellation a passé à tous les chefe kirguis. » L'Afrique nous montre encore l'union de ces deux États chez les Niamniams cannibales, dont le roi est le maître absolu des personnes et des choses ; et aussi chez les naturels sanguinaires du Dahomey, où il y a une armée d'amazones, et diez les belliqueux Achantis, tons habitués aux armes : chez les uns et les autres, le gouvernement est tellement absolu que les plus grands officiers sont esclaves du roi. Dans la Polynésie, nous la retrouvons aux tles Fidji, où les tribus sont sans cesse occupées à se combattre et à se manger entre elles, et où la fidélité aux chefs absolus se U'ouve portée aussi loin qu'il est possible de l'imaginer, si loin que les habitants d'un district réduit en esclavage € disent que c'est leur devoir de servir d'aliment et de victimes aux chefs >. Cette relation entre le degré de pois* sance chez le chef politique et le degré d'activité militaire, nous est même rendue familière par l'histoire des anciennes races civilisées. Nous la retrouvons dans les inscriptions assyriennes aussi bien que dans les fresques et les papyrus de l'Egypte. Le complot de Pausanias et d'autres affaires du même genre montraient, chez les Spartiates mêmes, le penchant des généraux à se £siire despotes, c'est-à-dire la tendance des opérations actives contre les sociétés limitrophes à donner naissance à un pouvoir politique centralisé. L'histoire des temps plus modernes a donné maint et maial exemple de la manière dont la pasâion de l'autorité, nourrie

par l'habitude du commandement des armées, et sévissant sur one société dans la mesure même où elle s'identifie ayec ses armées, se transforme en la passion de Tautorité politique.

L'induction que nous avons k retirer de oee faits, c*est que^ de même que dans un organisme vivant l'appareil nervo^musculaire qui mène la lutte contre les organismes environnants commence et se développe par l'effet de cette lutte , de même l'organisation poUtico*militaire d'une société commence et se développe avec les guerres entre ces sociétés, ou, pour parler avec plus de rigueur, c'est ainsi que se développe la partie de leur organisation gouvernementale qui a pour résultat une coopération efficace contre les autres sociétés.

§ 351. Nous pouvons nous occuper maintenant du développement du système régulateur. Examinons d'abord les premières phases par où passe l'agence gouvernement taie à mesure qu'elle se complique.

Dans les agrégats petits et peu différenciés, qu'ils soimt des individus ou des sociétés, l'appareil régulatewr ne devient pas complexe; le besoin ne s'en Ait pat sentir, et les matériaux nécessaires h son entretien n'existent pas. Mais, dans les agrégats composés, la complexité commence. Dans l'individu, comme dans la société^ il commence par la formation d'un centre coordinateur fopéHeiir qui exerce une action directrice sur des centres inférieurs. Parmi lee animaux,* les annelés en sont un bon exemple. Ghex les anné» lides, les appareils nerveux de chacun des segmente successifs qui se ressemblent ne sont subordonnés que bien faiblement à un ganglion supérieur ou à un groupe de ganglions supérieuns. Mais, à côté de révdution qni^

grâce à rintégration et à la différenciation des segments, produit un animal annelé supérieur, il se constitue, à rextrémité qui se meut la première^ des sens et des appendices destinés à une action plus développée, et aussi un groupe de ganglions en rapport avec ces organes. Enfin, pendant que ces appareils se forment, les ganglions des se^ents postérieurs en subissent de plus en plus la direction. Faiblement marquée dans tes types peu intégrés, tels que le centipède, cette centralisation s'accentue dans les types intégrés tels que les crustacés supérieurs et les arachnides. Il en est même du progrès qui transforme un agrégat à cohésion lâche en un agrégat à cohésion étroite. Evidemment, durant les phases primitives où le chef d'une tribu conquérante réussit seulement à soumettre au tribut les chefs des tribus adjacentes^ tant qu'il vit, la centralisation politique est faible; par suite, par exemple dans les pays d'Afrique dont nous avons parlé et dans d'autres, les forces des centres locaux reprennent leur indépendance dès qu'elles peuvent rejeter leur subordination temporaire. Bien des peuples qui ont dépassé la phase des tribus isolées, nous offrent des exemples de plus ou moins de cohésion selon le plus ou moins de soumission des puissances locales au gouvernement central. A l'époque de la découverte des lies Sandwich, il y avait dans ces iles un roi audessus des chefs turbulents autrefois indépendants; à Tahiti, il y avait aussi un monarque avec des chefe secondaires mais faiblement subordonnés. Il en était de même à la Nouvelle- Zélande; et, il n'y a pas plus d'un siècle, tel était encore le régime politique des Malgaches. La nature de l'organisation politique pendant ces époques, se montre dans les degrés relatifs de puissance que les centres généraux et les centres particuliers exercent sur le peuple de chaque division. Ainsi

nous savons que chez les Tahitiens te chef avait une autorité suprême dans son propre district et plus grande que celle que le roi exerçait sur le pays entier. Licbtenstein nous dit que les Goussas « sont tous vassaux du roi, les chefs aussi bien que leurs sujets, mais que les sujets sont attachés à leurs chefs par une fidélité si aveugle qu'ils le suivent contre le roi. > Selon Cruickshank, « on aurait peine à trouver parmi les esclaves d'un chef achanti un seul homme qui voulût obéir aux ordres du roi sans le congé de son maître immédiat. » Enfin, Thompson raconte que chez les Âraucaniens la hiérarchie des chefs comprend trois dégrés, et que ceux qui gouvernent les plus petits groupes c ont sur eux une autorité moins précaire que les officiers d'un rang supérieur > . On pourrait augmenter le nombre des exemples ; ils nous rappellent les relations des centres politiques de premier et de second ordre aux temps féodaux; à cette époque, il fallut longtemps pour effectuer la sou* mission des barons aux rois, et pendant cette période on vit bien des exemples du défaut de cohésion et du réveil de l'autorité locale, c'est-à-dire que la fidélité au chef local se trouva plus puissante que la fidélité au chef général.

Remarquons maintenant avec réflexion une conséquence que nous avons aperçue déjà: c'est que la subordination des centres locaux de gouvernement à un centre général de gouvernement accompagne habituellement la coopération: de parties de l'agrégat composé dans ses luttes avec d'autres agrégats de même espèce. Entre les annelés supérieurs, tels que les insectes ailés et les crustacés armés de pinces, qui possèdent un système nerveux centralisé, et les annelés inférieurs, qui se composent d'un grand nombre de segments semblables armés de membres faibles, la différence ne porte pas seulement sur ce que ces derniers n'ont pas

i06 PRINCIPES DE SOaOLOGIE

de syslème nerveux centralisé, mais aussi sur ce qu'ils n'ont pas d'organes offensifs et défensifs efficaces. Dans les types supérieurs, la subordination nerveuse des segments postérieurs aux antérieurs a marché en même temps que le développement des organes qui conservent l'agrégat de segments dans ses rapports avec la proie; et cette centra* lisation de l'appareil nerveux est l'effet de la coopération des organes externes. Il en est encore ainsi des centralisations politiques qui deviennent permanentes. Tant que la subordination s'établit par la lutte intestine des pouvoirs locaux l'un avec l'autre, elle demeure instable; mais elle tend à la stabilité dans la proportion où les agents régulateurs, de premier et de second ordre, s'habituent à corn*' biner leur action contre des ennemis extérieurs. Les cban* gements récemment opérés en Allemagne ont remis sous nos yeux un de ces exemples de centralisation à la suite d'une coalition suggérée par la guerre, que nous avons trouvés si nombreux au moyen-âge dans l'histoire de la fondation de gouvernements monarchiques aunlessus d'un grand nombre de fiefs.

Il est aisé de comprendre comment cette institution gou^* vernementale composée est l'effet des actions extérieures combinées des agrégats composés pendant la guerre, dès qu'on se rappelle qu'au début l'armée et la nation ne font qu'un. Dans la tribu primitive, tous les hommes sont guerriers, de sorte que, durant les premières phases de la civilisation, le corps militaire se confond avec la population mâle adulte, à l'exclusion des esclaves seuls, c'est-à->dire avec toute la partie de la société qui jouît de la vie politi* que. En réalité, l'armée est la nation mobilisée^ et la nation est l'armée en disponibilité. Par suite, les hommes qui sont chefs locaux chez eux et qui conduisent leurs bandes res«

pectives, composées de leurs vassaux, quand il fant coinbattre l'ennemi commun sous la direction d'un oomman** dant général, deviennent des chefs de second ordre disci* plinés et subordonnés au chef de premier ordre; enfin, ils conservent chez eux plus ou moins de cette subordination^ et Toipmisation militaire, développée durant la guerre, snrvit autant que l'organisation politique durant la paix.

Mais ce qu'il fant surtout remarquer, c'est que, dans l'appareil régulateur composé, formé pendant qu'un agré* gat social se constituait, les centres locaux qui étaient indé^ pendants dans le principe, deviennent des centres locaux dépendants, justement comme les ganglions locaux dont nous avons parlé plus haut deneonent des agents qui exercent leur fonction sous la direction des ganglions cépha* liques.

§ 252. Cette formation d'un appareil régulateur composé» où l'on voit un centre qui domine des centres subordonnés, s'accompagne, dans les organismes individuels et sociaux, d'un accroissement de volume et de complexité du centre dominant.

Dans un animal, à côté du développement des sens qui lui fournissent l'information, et des membres qui doivent obéir à des ordres donnés d'après cette information^ pour que leur concours lui permette de chasser sa proie et d'échapper à ses ennemis, il faut qu'un certain endroit devienne le centre où les divers genres d'information convergent, et d'où partent les impulsions motrices appro^ priées; enfin, dans la mesure où révolution des sens et des membres fait des progrès, ce centre, qui tire parti d'infor* mations toujours plus variées et dirige des mouvements toujours mieux combinés, arrive nécessairement à posséder

i09 PRINCIPES DE SOCIOLOGIE

des parties dissemblables plus nombreuses et une masse totale plus grande. En nous élevant dans le sous-règne des annelés nous voyons dans ses types supérieurs cette agrégation des ganglions optiques, auditifs et autres qui reçoivent des stimulants, avec les ganglions qui tiennent sous leur dépendance les principaux membres, les pinces, etc. De même, dans l'échelle des vertébrés, nous voyons au bas une corde à peu près uniforme formée de centres locaux auxquels ne commande nul cerveau; et nous nous élevons finalement à un appareil formé d'une corde attachée à un groupe intégré de centres de moindre importance par lesquels sont émis les commandements de certains centres suprêmes qui se développent sur eux. Dans une société, il arrive pareillement que le corps politique qui acquiert la prépondérance s'augmente peu à peu et se complique de parties additionnelles qui remplissent des fonctions additionnelles. Le chef des chefs a bientôt besoin d'auxiliaires pour exercer son autorité. Il rassemble autour de lui des gens qui recueillent les informations, d'autres avec qui il tient conseil, d'autres enfin qui exécutent ses ordres. Il n'est plus une unité gouvernante; il devient le noyau dans un groupe d'unités gouvernantes qui constituent le germe d'un ministère. Dans cette opération de composition, on peut observer diverses phases, où le mouvement va du temporaire au permanent. Aux îles Sandwich, le roi et le gouverneur ont chacun un certain nombre de chefs qui raccompagnent et exécutent ses ordres. EUis dit que le roi de Tahiti a un premier ministre et un petit nombre de chefs qui lui donnent leurs avis; aux iles Samoa, chaque chef de district a un premier ministre, selon Turner. En Afrique^ nous trouvons tous les degrés de ce progrès des formes de gouvernement , depuis le gouvernement direct du chef

APPAREIL RÉGDLATEUU 10»

jusqu'au gouvernemeDt par l'entremise d'agents. Chez les Bitjouans (peuplade béchuana), le roi « exécute lui-même la sentence qu'il a rendue, même quand il a condamné le criminel à mort; i» enfin Lichtenstein nous dit qu'une autre peuplade béchuana (les Maatjapings) s'étant mutinée, le monarque « agita son terrible sjambok de cuir de rhinocéros, frappant de tous côtés, jusqu'à ce qu'il eût rassemblé toute la multitude devant lui ; » et ses courtisans l'imitaient. Enfin Burchell nous apprend que chez les Bachassins, qui appartiennent à la même race, la charge du frère du chef « consistait à porter les ordres de celui-ci partout où il le fallait, et de les faire exécuter sous ses yeux. » Chez les Goussas, qui sont gouvernés par un roi et des chefs vassaux , chaque chef a des conseillers , et le grand conseil du roi se compose des chefs des divers kraals. Le souverain zoulou partage son pouvoir avec deux soldats de son choix, qui sont les deux juges suprêmes du pays. Dans les royaumes plus grands et mieux organisés, les institutions accessoires qui ajoutent au volume et à la complexité du centre gouvernant sont nombreuses et pleinement constituées. Au Dahomey, outre les deux premiers ministres et divers fonctionnaires qui entourent le roi^ il y a deux juges, dont l'un ou l'autre est c presque toujours auprès du roi, l'informant de tout ce qui se passe ; i» enfin, selon Burton, à chaque officier est adjoint un second, qui est en réalité un espion : les faits prouvent que si le roi juge parfois lui-même, et que si, lorsque ses exécuteurs s'acquittent mal de leur besogne, il leur montre lui-même comment on tranche les têtes, il ne laisse pas d'avoir des agents aux mains de qui ces fonctions glissent peu à peu ; c'est ainsi que, dans les appareils nerveux décrits plus haut, il y a des centres subsidiaires par où les communications^

ilO PRINCIPES DE SOCIOLOGIE

passent, etd'aatres centres subsidiaires par où les décisions s'exécutent. Noos n'avons pas à faire voir dans les détaite comment chez les nations civilisées des développements analogues se réalisent, par exemple^ comment en Angleterre Guillaume le Conquérant fit de son justicier le suprême administrateur de la justice et des finances, auquel obéis^ sait tout un corps de secrétaires d'État dont le chef était le chancelier; comment le justicier devint le premier ministre, et son conseil une cour suprême, occupée également d'affaires judiciaires et financières et de la révision des lois; comment enfin avec le temps cette oi^anisation devint plus spécialisée et plus compliquée par des institutions subsi-' diaires. Le gouvernement central, en s'étendant, devient toujours plus hétérogène par la multiplication de parties pourvues de fonctions spécialisées. Enfin, de même que dans l'évolution nerveuse, après que la complication des centres directeurs et exécutifs se trouve portée à un certain points des centres délibératifs s'organisent, d'abord peu apparents, mais plus tard prédominants; de même, dans l'évolution politique, les assemblées qui considèrent [es résultats éloignés des actions politiques ne sont au début que de chétiis accessoires de l'institution gouvernementale centrale, mais finissent par prendre le dessus sur le reste* Il est évident que ces derniers centres de gouvernement, les derniers formés et les plus puissants^ accomplissent dans les deux cas des fonctions analogues. De même que, chez rhomme, le cerveau, absorbé dans la direction de la conduite en général, surtout en vue de l'avenir, laisse les centres inférieurs, plus simples, plus anciens, diriger les mouvements ordinaires et même les occupations machi* nales; de même, aussi, on voit T Assemblée délibérative d'une nation, négligeant les actions routinières du corps

APPAREIL RÉGULATEUR il!

politique que dirigent les diverses administrations, s'oceaper des besoins généraux et du balancement des nombreux intéréls qui ne portent pas uniquement sur le moment présent. Il Tant observer aussi que ces centres supérieurs chez l'homme et dans la société ne sont ni les réservoirs où les informations se déversent immédiatement, ni les oif^anes d'où les commandements partent immédiatement; ils reçoivent d'organes inférieurs les faits qui guident leurs décisions, et font mettre ces décisions à exécation par d'autres organes. Le cerveau n'est pas un centre de sensation ou de mouvement; mais il a pour fonction de tirer parti de Tinformation apportée par les centres sensitilB, pour dâerminer quelles actions devront être excitées par les centres moteurs. Pareillement, un corps législatif développé, sans être incapable de recevoir des impressions directement des faits, est d'ordinaire guidé par des impressions qui lui arrivent indirectement par la voie des péti» tiens, de la presse, des rapports des commissions et des enquêtes, des chefs des départements ministériels; enfin, il n'exécute pas directement les jugements qu'il rend^ mais il les fait exécuter indirectement par les centres subordonnés, ministériels, judiciaires, etc.

Il faut ajouter une autre production concomitante. Durant révolution des centres régulateurs suprêmes, individuels et sociaux, les vieilles parties deviennent relativement automatiques. Un ganglion simple avec ses fibres afférentes et efférentes reçoit des stimulants et émet des impulsions qui n'ont pas plus d'adjuvant que d'obstacle; mais quand il se rassemble autour de ce ganglion des ganglions par où passent les divers genres d'impressions, et d'autres par où passent les impulsions qui causent différents mouvements, le premier devient indépendant des autres et réduit en

partie au rôle d'agent de transformation des excitations sensorielles des uns en décharges motrices des autres. A mesure que les parties supplémentaires augmentent en nombre, et que les impressions qu'elles envoient au centre primitif, augmentant aussi en nombre et en variété, entraînent rémission d'un plus grand nombre d'impulsions par \e& centres moteurs conjugués, le centre primitif devient toujours davantage le canal par lequel^ d'une façon toujours plus mécanique, des stimulants spéciaux conduisent à des actions appropriées. Prenons, par exemple, trois moments de l'évolution des vertébrés. Nous avons d'abord une corde spinale à peu prés uniforme dont les portions successives reçoivent et envoient les nerfs sensoriels et moteurs des portions successives du corps : dans ce cas, la corde spinale est l'organe régulateur suprême. Ensuite vient l'appareil nerveux de vertébrés un peu plus avancés, la moelle allongée et les ganglions sensoriels situés à la partie antérieure de l'axe crânio-spinal, qui jouent un rôle relativement considérable, en ce qu'ils reçoivent les impressions directrices qui amènent des décharges motrices de la corde spinale, et par là tendent à la réduire à un rôle subordonné, à rendre ses actions machinales : ici, les ganglions sensoriels sont devenus les principaux organes régulateurs. Enfin^ quand dans le cours de l'évolution le cerveau et le cervelet se développent, les ganglions sensoriels et le centre moteur coordinateur auquel ils sont adjoints, ne sont plus que de purs récipients de stimulants, et des organes de transmission des impulsions; les centres formés en dernier lieu prennent la suprématie, et ceux qui les avaient précédés deviennent leurs serviteurs. Il en est ainsi des rois, des ministères et des corps législatifs. Quand le chef politique primitif, assumant des fonctions plus étendues, rassemble

autour de lui des agents ^ qui lui apportent des données pour ses décisions et se chargent de les exécuter, il tombe de plus en plus dans les mains de ces agents, c'est-à-dire que ceux qui l'informent et le conseillent contribuent pour la plupart à lui faire ses jugements, et que les officiers exécutifs modifient les actes qu'il leur délègue: le ministère commence à gouverner de par l'autorité du principal gouvernant. Plus tard, l'évolution des corps législatifs s'accompagne de la subordination des ministères; ceux-ci, ne gardant leur poste que par Tappui des majorités, se trouvent au fond les agents exécutifs des volontés de ces majorités. Enfin, pendant que le ministère devient moins délibératif et plus exécutif, par une transformation que le monarque a déjà subie, celui-ci devient lui-même plus automatique; les fonctions royales s'accomplissent par commission ; les dis* cours royaux ne sont plus du roi que de nom; les sanctions royales ne sont plus qu'une affaire de forme. Cette vérité générale, dont notre histoire est une expression si frappante, s'est manifestée sous une autre forme pendant le développement des institutions athéniennes, dans Tordre politique, judiciaire et administratif: les plus anciennes classes de fonctionnaires survécurent, mais tombèrent dans (les situations subordonnées, pour n'accomplir désormais que des fonctions d'un ordre relativement routinier.

§ 253. De la structure des appareils régulateurs et de celle de leurs grands centres de gouvernement, passons aux organes par l'entremise desquels s'exerce le gouvernement. Pour coordonner les actions d'un agrégat, individuel ou social, il faut non-seulement un centre, mais aussi des moyens de communication par l'entremise desquels ce centre peut affecter les parties.

Spencer. h. — 8

£q remontant Téchelle animale, nous passons de types où ce besoin est à peine satisfait, à d'autres où il Test réellement. Les agrégats très-inférieurs, les éponges, les thalassieoles, etc. ^ par exemple, dépourvus de centres coordinateurs quelconques, manquent aussi de moyens de transmettre les impulsions d'une partie à l'autre, et n'opposent à une action de Textérieur aucune action coopérative. Chez les hydrozoaires et les actinozoaires, qui ne possèdent pas de centre visible de coordination, la diffusion de changements moléculaires d'une partie à l'autre dans toute l'étendue du corps amène des adaptations graduelles ; la contraction du corps entier suit immédiatement un attouchement qui les froisse, tandis que le contact des tentacules avec la substance nutrititive les fait se refermer sur cette substance. Nous voyons là que la propagation d'une certaine influence dans les tentacules amène la coopération des parties pour le bien général, mais faiblement et très-lentement. Chez les polyzoaires, en même temps que des centres nerveux distincts, apparaissent des fibres nerveuses distinctes qui charrient les impulsions rapidement le long des voies déterminées^ au lieu qu'elles se propagent lentement à travers la substance de l'animal. De là vient que les parties coopèrent avec une rapidité relative en présence des actions externes. Enfin, à mesure que ces lignes internonciales se multiplient, et qu'en même temps elles[s'adaptent bien dans leurs relations, elles permettent les coordinations variées que les centres nerveux développés dirigent* On peut aisément constater des échelons analogues dans l'évolution sociale. Sur un territoire couvert de groupes dépourvus d'organisation politique, la nouvelle d'une invasion se répand en passant d'une personne à Tautre, mettant beaucoup de temps à se diffuser sur toute la surface; et l'incapacité où la

masse éparpillée se trouve de coopérer dépend aussi biau du manque d'agences internonciales que de celles de centres régulateurs. Mais, en même temps que se produit la coordination politique qui rend possible une coalition en vue de la défense, se produisent aussi des organes destinés à agir sur les actions d'alliés distants. Chez les Fuégiens même, on allume des feux pour se communiquer des nouvelles. Les .Tasmaniens faisaient aussi usage de feux pour signaux ; les Tannais ont aussi cet usage ; et Ton retrouve cette méthode d'établir une coordination vague entre les parties dans certaines circonstances chez d'autres races non civilisées. Â mesure que nous avançons et que des combinaisons plus définies et plus variées deviennent nécessaires pour l'altaque et la défense, nous voyons employer des messagers. Chez les Fidjiens, par exemple, on envoie des hommes porter les nouvelles et les ordres, et l'on se sert de certains adjuvants mnémoniques. Les naturels de la Nouvelle-Zélande « envoyaient de temps en temps des informations aux tribus éloignées pendant la guerre au moyen de signes tracés sur des gourdes ». Dans les États de civilisation relativement avancée, tels que ceux de Tancienne Amérique, cette méihode d'envoyer des nouvelles était très-perfectionnée. Les Mexicains avaient des courriers qui faisaient en pleine vitesse des étapes de 6 milles et qui transmettaient les nouvelles, dit-on, à une distance de 300 milles par jour ; les Péruviens, qui avaient des signaux de feu et de fumée aux époques de rébellion, avaient des coureurs de même genre. Voilà comment ce qui n'était dans le principe qu'une propagation lente d'impulsions d'une unité à une autre, à travers une société, devient, à'mesure que nous avançons, une propagation plus rapide d'impulsions le long de lignes déterminées, ce qui permet des coalitions rapides et«daptées

avec précision à un but. Nous devons en oulre noter que cette partie de l'appareil régulateur, comme les autres, doit son origine à la nécessité d'unir les actions contre les autres sociétés. De même que dans les derniers temps, dans les clans des Highlands, le courrier , portant la croix de feu , jetait sur son passage l'appel aux armes ; de même, aux premiers temps de l'histoire d'Angleterre, c'était avant tout entre les chefs et leurs agents que s'échangeaient les messages, qui avaient d'ordinaire pour objet les affaires de guerre. Sauf dans ces cas (et même les messagers d'État ne pouvaient parcourir rapidement les mauvaises routes des premiers temps), la propagation d'une nouvelle dans l'intérieur du corps politique était très-lente. Cette lenteur a persisté jusqu'à une époque relativement récente. Il y eut telle partie du Devon où la mort d'Elisabeth ne fut connue qu'après que la cour eut quitté le deuil; et il fallut dix-huit jours pour que la nouvelle de la nomination de Cromwell à la dignité de protecteur arrivât à Bridgewater. La lenteur de la diffusion des influences nécessaire à la coopération des parties n'est pas la seule chose que nous ayons à remarquer ; il faut encore noter la petitesse et l'uniformité de ces influences et les contrastes avec leur grandeur et leur multiformité subséquente. Au lieu du courrier qui porte une dépêche unique, militaire ou politique, d'un chef à un autre, à de rares intervalles et en un petit nombre de lieux, on a vu à la fin des paquets d'innombrables lettres lancées chaque jour et plusieurs fois par jour dans toutes les directions, à travers toutes les classes de la société, moyen rapide de transmettre les impulsions, paquets non moins volumineux que variés, qui sont tous des'instruments de la coopération. Deux autres agences internonciales viennent s'ajouter plus tard à celle-ci. Quand la lettre est devenue d'un usage rela-

tivement fréqaent, elle donne naissance & la lettre nouvelle : d'abord c'est une feuille imprimée en partie, à laquelle un événement important donne lieu, où il reste un espace non imprimé qui peut recevoir une lettre écrite. De cette feuille, séparée désormais de sa partie blanche, et devenue pério* dique, est sorti le journal. Enfln le journal a augmenté de volume; le nombre de ses exemplaires est devenu immense; lui-même est plus varié, plus fréquent; enfin les ondes faibles et lentes de nouvelles, séparées par des inter* valles longs et irréguliers, se sont transformées en ondes rapides, puissantes, régulières qui portent deux et trois fois par jour à des millions d'individus dans toutes les parties du pays des impressions qui les poussent ou les arrêtent qui déterminent dans leur conduite des changements d'adaptation rapides ou mesurés. Finalement, il se fait une propagation de stimulants bien plus rapides qui sert à coordonner les actions sociales , politiques , militaires , commerciales, etc. On commence par le télégraphe sémaphore, qui nous rappelle le principe fondamental des signaux de feu des sauvages, mais qui en difTérait^ parce qu'il était suscep* tible de porter de station en station non plus seulement des idées vagues, mais des idées distinctes, nombreuses et complexes; puis on arrive au télégraphe électrique^ immensément plus rapide, par lequel passent des messages parfaitement définis, mais d'une variété et d'une complexité sans bornes. Au lieu d'un petit nombre de télégraphes sémaphores qui transmettaient , surtout pour les besoins du gouvernement, des impulsions dans Un petit nombre de sens^ il y a un grand nombre de lignes de communication instantanée dans tous les sens et pour les besoins de tout le monde. En outre, par l'entremise de ces derniers appa* reils internonciaux^ l'organisme social, encore que composé

il8 PRINCIPES DE SOCIOLOGIE

d'unités discrètes, a acquis une faculté de se coordonner rapidement^ égale et même supérieure à celle des organismes concrets. Nous avons déjà fait sentir (§ 221) que les unités sociales^ encore qu'elles forment un agrégat discontinu^ réalisent au moyen du langage la transmission d'impulsions que les nerfs accomplissent dans les agrégats individuels. Mais, grâce à la continuité moléculaire des fils télégraphiques, les impulsions se transmettent dans l'intérieur du corps politique bien plus rapidement qu'elles ne feraient dans un corps vivant concret. Y compris le temps qu'il faut pour porter les dépêches aux bureaux ou les en rapporter à Edimbourg et à Londres, un habitant de la première de ces villes peut communiquer un mouvement à un habitant de la seconde, dans le quart du temps qu'il faudrait pour qu'une décharge nerveuse pût aller de l'un à l'autre, fussent^ils réunis par des tissus vivants. Il ne faut pas non plus oublier que l'analogie des besoins a amené une sorte d'analogie dans l'arrangement des lignes inlernonciales. Des grands centres sociaux partent de grands groupes de fils ; à mesure qu'ils avancent, se détachent de loin en loin des groupes moindres, qui eux-mêmes en émettent d'autres , comme un tronc nerveux allant du centre à la périphérie émet de temps en temps des faisceaux latéraux, et ceux-ci d'autres. De plus, il y a dans la distribution une autre analogie, à savoir que, près des centres principaux, ces grands groupes de lignes internonciales marchent côte à côte avec les principales voies de communication, chemins de fer et routes, mais s'en séparent fréquemment quand ces voies se ramifient ; c'est ainsi que, dans les parties centrales d'un vertébré, les troncs nerveux accompagnent habituellement les artères, au lieu que vers la périphérie les nerfs ne restent plus à côté des veines et des

artères : il y a analogie dans les deux cas pour la seule circonstance où Tassociftiion ne fasse jamais défaut; en effet, le seul fil télégraphique qui accompagne le système de chemin de fer dans toutes ses ramitications est le fil qui en arrête ou en excite le trafic, de même que le nerf qui accompagne partout une artère est le nerf vaso*moteur qui y règle la circulation. C'est encore une chose à remarquer que les lignes intemonciales soient isolées dans les deux cas. Gomme les ondes moléculaires à transmettre sont parfaitement dissemblables, il est nécessaire dans les deux cas qu'elles ne sortent pas des canaux qui leur sont destinés. Quoique pour les fils télégraphiques en Tair on ait un autre mode d'isolement, les fils souterrains sont isolés d'une manière qui a de l'analogie avec celle qu'on observe dans les fibres nerveuses. Un grand nombre de fils, unis en un même faisceau, sont séparés les uns des autres par des enveloppes formées d'une substance isolante, de même que les fibres nerveuses qui courent côte à côte dans le même tronc sont séparées les unes des autres par leurs tuniques médullaires propres.

Il en résulte donc, en général, que dans ks sociétés, comme dans les corps vivants, l'accroissement de la dépendance mutuelle des parties» qui implique un appareil régulateur d'une efficacité croissante, impUque par suite des centres régulateurs développés, mais aussi des moyens de propager l'influence de ces centres. Enfin, de même qu'à un point de vue l'évolution organique offre des organes internonciauxde plus en pins efiicaces au service de la direction centrale, l'évolution sociale nous en présente aassi.

§ 354« Il faut encore faire connaître une autre analogie importante. Dans les deux genres d'organismes, l'appareil

régulaleur se divise, au cours de révolution, en deux appareils auxquels vient à la fin s'en ajouter un troisième, qui en est en partie indépendant; et les différenciations de ces systèmes ont des causes communes dans les deux cas.

La loi générale de l'organisation, dont nous avons donné tant d'exemples dans les chapitres précédents^ c'est que des fonctions distinctes amènent des structures distinctes; que les différences fonctionnelles les plus tranchées produisent les différences de structure les plus tranchées; et qu'au sein de chacun des principaux appareils qui se sont primitivement séparés l'un de l'autre, conformément à ce principe, il s'opère des divisions secondaires, conformément au même principe. Cela suppose que si dans un organisme, individuel ou social, la fonction régulatrice se partage en deux parties profondément dissemblables, l'appareil régulateur se différenciera en deux parties respectivement dissemblables, accomplissant leurs fonctions dissemblables d'une façon fort indépendante l'une de l'autre. Nous allons voir qu'il en est ainsi.

Nous avons vu que, dans un animal développé, il y a une division fondamentale qui sépare l'appareil externe qui a affaire avec le milieu d'avec l'appareil interne qui remplit la fonction d'entretien. Pour que ces deux appareils se prêtent une assistance mutuelle efficace, il n'est pas seulement nécessaire que les actions des appareils internes et externes, considérés chacun dans son ensemble, soient coordonnées; il faut encore que les actions de leurs parties soient coordonnées entre elles. L'animal ne saurait atteindre sa proie ou échapper à ses ennemis que si les os et les muscles de chaque membre agissent ensemble convenablement, que si tous les membres coopèrent efQcacement, que s'ils ajustent leurs mouvements aux impressions tactiles, visuelles

APPAREIL RÉGULATEUR 12t

et auditives, et, pour combiner ces diverses actions des divers organes sensitifs et moteurs, il faut un système nerveux^ étendu et compliqué dans la mesure où les actions combinées sont fortes, multipliées et compliquées. La combinaison qui doit exister entre les actions des organes d'entretien est semblable au fond, quoique moins savante. Si Taliment préparé par la mastication n'est pas avalé quand il se présente à l'ouverture du pharynx, la digestion ne saurait commencer; si, lorsque l'aliment est dans l'estomac, cet organe se contracte sans verser sur l'aliment aucune sécrétion, ou s'il y verse du suc gastrique sans exécuter ses contractions rhythmiques, la digestion s'arrête; si les grandes glandes accessoires de Tappareil digestif n'envoient pas dans l'intestin une quantité assez grande de leurs produits respectifs, ou si elles les envoient quand il ne le faut pas, ou en quantité insuffisante, la digestion reste imparfaite; il en est ainsi des nombreuses opérations de second ordre, simultanées et successives, qui composent la fonction générale. Par suite, il faut qu'il y ait un appareil nerveux, qui, par ses excitations et ses inhibitions internonciales, conserve la coordination de toutes ces fonctions. Or, remarquez la profonde différence des deux espèces de coordination que cet appareil doit assurer. Il faut que les actions externes changent rapidement. Des mouvements prompts, des changements subits de direction , des arrêts instantanés sont nécessaires. Il faut que les contractions musculaires soient exactement ajustées pour que l'animal reste en équilibre, fasse un saut, évite l'ennemi qui fond sur lui. De plus, il y faut des combinaisons compliquées d'actions organiques , car les forces auxquelles il faut que l'animal s'oppose sont nombreuses et variées. En outre, les combinaisons compliquées qui changent de moment en moment reviennent rare-

ment, parce que les circonstances sont rarement deux fois semblables. Ce n'est pas tout : ce ne sont pas seulement les besoins du moment qu'il faut satisfaire, mais encore ceux d'un avenir plus ou moins éloigné. Rien de semblable avec les coordinations internes. Après chaque repas^ il faut que la même série d'opérations se renouvelle, variée quelquefois par la quantité d'aliments, par leur qualité, et par le plus ou moins de perfection de la mastication. Les adaptations qu'il y faut n'ont besoin d'être ni rapides, ni spéciales, ni exactes ; une proportion générale et un ordre passable entre des actions qui ne commencent pas et qui ne finissent pas à un moment précis, et qui n'ont pas une intensité exactement déterminée. C'est pour cela qu'il se forme pour les organes d'entretien un appareil régulateur très-différent de l'autre, et qui finit par s'en séparer réellement. L'appareil du grand sympathique, ou c système nerveux de la vie organique », comme on l'appelle encore, qu'il dérive ou non du système cérébro-spinal en est, chez les vertébrés supérieurs , réellement indépendant. Bien que le grand sympathique demeure perpétuellement sous l'influence du système supérieur, qui agit par les organes musculaires et cause la principale dépense, et bien qu'à son tour il influence ce système supérieur , ces deux systèmes accomplissent chacun leur fonction séparément : ils s'afiecteot mutuellement, mais surtout par des demandes qui affaiblissent l'organisme d'une manière générale. Le cœur et les poumons^ dont le concours est indispensable aux organes d'entretien aussi bien qu'aux organes de dépense, sont les seuls viscères où le système nerveux supérieur et l'inférieur se partagent le gouvernement. Le cœur, que le système cérébro-spinal excite en proportion de la quantité de sang requise par l'action externe, le système du

APPAREIL RÉGULATEUft 12a

grand sympathi(fue l'excite aussi quand à la suite d'un repas une plus grande quantité de sang devient nécessaire à la fonction digestive; les poumons, dont l'expansion est en partie l'effet de la contraction des muscles thoraciques qui appartiennent au système des organes externes, les poumons dépendent beaucoup du système cérébro-spinal^ ce qui n'empêche pas qu'ils ne soient aussi excités par le grand sympathique quand les organes digestifs sont en travail. AGn de mieux montrer la tendance qui pousse toutes ces opérations vitales, relativement constantes, à passer sous le contrôle d'une influence nerveuse, différente de celle qui dirige les opérations externes sans cesse varia* blés, nous pouvons faire la remarque que celle que le système cérébro-spinal exerce sur le cœur et les poumons diffère grandement des actions directrices supérieures, c'est-à-dir& qu'elles sont principalement réflexes et inconscientes. La volonté ne peut rien pour modifier les pulsations du cœur; et quoique un acte de la volonté puisse augmenter ou diminuer pour un temps l'activité de la respiration, cela ne saurait changer la moyenne des mouvements respiratoires, qui demeurent des actes automatiques durant la veille et le sommeil. J'ajouterai que la grande différence que nous observons entre les fonctions des deux systèmes nerveux chez les animaux supérieurs, les vertébrés, se retrouve dans les membres supérieurs des annelés. Les insectes, eux aussi, possèdent un système nerveux viscéral qui se distingue au fond du système nerveux qui coordonne leurs actions externes. Gela nous montre que la séparation chez les animaux des deux appareils régulateurs dévoués à des fonctions différentes, est un fait concomitant d'une évolution plus avancée.

Une différence analogue de fonctions produit une diffé-

AU PRIiNCIPËS DE SOCIOLOGIE

renciation analogue des appareils au cours de révolution des organismes sociaux. Unique dans les sociétés d*ordre inrérieur, comme chez les animaux inférieurs, l'appareil régulateur dans les sociétés supérieures, comme chez les animaux supérieurs, se divise en deux appareils, qui, sans jamais cesser de s'influencer mutuellement, exercent leur autorité respective avec une indépendance réelle. Les effets sont analogues : on va voir qu'ils ont des causes analogues. Dans les luttes d'une société avec d'autres, le succès suppose la rapidité, la combinaison et un ajustement spécial des actions à des circonstances toujours en cours de changement. Il faut que les rapports sur les mouvements de Tennemi se transmettent rapidement ; il faut porter rapidement des forces sur certains points particuliers; il faut rassembler des approvisionnements appropriés par la quantité et par la qualité aux besoins de ces forces; il faut mettre en harmonie des manœuvres militaires; et, pour réaliser ces fins, il faut une autorité centralisée, qui obtienne une obéissance instantanée. Il en est tout autrement des appareils qui ont l'entretien pour fonction. Quoique les actions de ces appareils doivent varier un peu à l'occasion, surtout pour faire face aux exigences de la guerre, elles ne laissent pas de présenter une uniformité relative. Les divers genres d'aliments produits ont à satisfaire aux besoins d'une consommation qui ne varie que dans des limites peu étendues; les demandes de vêtements demeurent à peu prés constantes et ne changent pas de proportion subitement, mais lentement; il en est de même des produits moins nécessaires. La rapidité^ la spécialité et la précision ne sont donc pas des caractères de la coordination requise dans l'appareil d'entretien. Aussi faut-il qu'il existe une autre espèce d'appareil régulateur. Nous allons voir que cet

appareil se produit comme l'appareil d'entretien se développe. Remarquons-en la marche. Aux premières époques, les occupations sont souvent de nature à ne pas permettre la séparation de Tautorité qui règle les opérations défensives d'avec celle qui règle les opérations d'entretien, parce que ces deux genres d'opérations sont étroitement unis. Chez les Mandans, les familles s'unissent pour chasser et partagent le butin également entre elles ; ce qui nous montre que la guerre contre les bêtes sauvages au profit commun était chose si analogue à la guerre contre les hommes au profit commun, qu'elles ne cessaient point d'être des affaires publiques l'une comme l'autre. Pareillement, chez les Comanches , on procède à la garde du bétail de la tribu de la même manière qu'à la garde d'une expédition militaire; c'est parce que la communauté des intérêts individuels, engagés dans la protection du bétail contre les ennemis, ressemble à la communauté des intérêts engagés dans la protection des personnes^ que les deux genres de gouvernement continuent à n'en faire qu'un. En outre, dans les tribu$ simples soumises à un commandement, Tautorité est sans limite et porte sur les actions industrielles aussi bien que sur les autres. Lorsqu'il n'y a d'autres escla-^ ves que les femmes, ou quand il y a une classe d'esclaves, les individus qui ont l'autorité pour diriger l'attaque ou la défense dirigent aussi en personne le travail dans la tribu; enfin, quand un chef armé d'une puissance considérable s'est élevé, il ne se borne pas à commander durant la guerre, il dirige aussi le travail durant la paix. Chez les Gonds, les Bhils, les Nagas, les Michmis, les Kalmouks et beaucoup d'autres tribus simples, on reconnaît que les gouvernements politiques et industriels sont identiques. Un progrès partiel^ dessinant une distinction des pouvoirs, ne

les sépare pas nettement. C'est ainsi que chez les Coukis le rajah impose et réglemente le travail, surveille les déplacements des villages, et partage le sol à défricher dans le nouveau territoire entre chaque famille. Chez les Santals, le chef dirige le travail des gens; et chez les Khonds il joue le rôle de principal commerçant. Dans la Polynésie, nous observons des faits analogues. Les chefe, dans la Nouvelle- Zélande, dirigeaient les opérations agricoles et la construction des bâtiments. A ux îles Sandwich, il y a un marché où « le prix est réglé par le chef «. Aux îles Tonga, le commerce est aussi « évidemment soumis à l'autorité du chef » . Enfin les chefs kadagans ^ fixent le prix du riz )» . Il en est de même dans l'île Célèbe ; c'est l'autorité politique qui fixe le jour du travail sur les plantations, et le peuple y marche au son du gong. En Afrique, Tépoque des semences et celle de la moisson dépendent de la volonté du chef, et chez les nègres de l'intérieur le < marché obéit à la direction des chefs > . Même chose dans certaines parties de l'ancienne Amérique : à San-Salvador par exemple, où le cacique dirigeait les plantations ; il en est encore ainsi dans certaines parties de l'Amérique de nos jours. Ceux qui font le commerce avec les Mundrucus « doivent distribuer leurs marchandises entre les petits chefs d, et attendre plusieurs mois avant <c d'être remboursés en produits ». Enfin les Patagons ne purent vendre leurs armes ni leurs vêtements aux compagnons de Wilkes, sans en avoir obtenu la permission de leur propre chef. Dans d'autres sociétés et surtout chez celles qui sont considérablement développées, l'union de la règle politique et de rindusirielle se modifie : l'autc^rité ailleurs unique se dédouble. Ainsi, t chez les Dayaks de Sakarra, à côté du chef ordinaire il y a un chef commerçant. » Au Dahomey, ily a à Ouidah un chef du commerce. Aux îles Fidji, où, à d'autres

égards , rorganisalion sociale est fort avancée, il y a des chefs industriels. A une autre période, le chef du commerce devient un fonctionnaire qui exerce une surveillance rigoureuse. Dans l'ancien Guatemala, il y avait un fonctionnaire qui fixait les prix dans les marchés; et au Mexique des agents de l'Etat veillaient à ce que les terres ne demeurassent pas sans culture. Ces faits ont de l'analogie avec des états par où l'Europe civilisée a passé. Jusqu'au x* siècle, chaque domaine en France avait des ouvriers et des artisans serfs ou seulement libres en partie^ dont le seigneur dirigeait le travail et qu'il payait en les nourrissant et en leur distribuant des articles de consommation. Entre le xi* et le xiv" siècle, les seigneurs féodaux, ecclésiastiques ou laïques, réglaient la production et la distribution sur leurs domaines, jusquelà qu'il fallait leur acheter le droit d'exercer une industrie m de se livrer au commerce. Dans l'âge monarchique qui a suivi cette époque féodale, c'était un article de loi que € le droit au travail est un droit royal, qu'il est loisible au prince de vendre et que les sujets peuvent acheter. » Depuis lors jusqu'à la Révolution, le pays pullula d'ofûciers qui autorisaient les professions, dictaient les méthodes de production et contrôlaient les produits. Depuis la Révolution, Tautoiîté de l'État n'a pas cessé d'être considérable, mais elle agran* dément diminué, et c'est par d'autres moyens que l'industrie s'est accommodée à ses nécessités. L'histoire d'Angleterre montre encore mieux la marche de cette difTérenciation. Dans les premiers siècles de cette histoire, les chefs des guildes n'étaient autres que les che& politiques locaux, eal« dormen, et baillis de ports ou de bourgs; en outre, la guiMe était aussi un corps pourvu d'attributions politiques. Il fallait faire les achats et marchés en présence d'ofGciers ; la loi prescrivait les méthodes que devaient employer Tagricul-

ture et l'indasirie. Des prescriptions analo^ues^ mais toujours moins nombreuse, se sont perpétuées jusqu'à nos jours. Jusqu'au xvi' siècle, il y eut des conseils métropolitains et locaux, véritables autorités politiques, qui fixaient les prix et les salaires. Mais, durant les générations suivantes, les restrictions et les primes disparurent ; les lois sur l'usure furent abolies^ et la liberté d'association devint plus grande dans le commerce.

Maintenant, si à ces époques primitives où l'organisation industrielle rudimentaire est soumise à l'autorité du chef, si à ces époques intermédiaires où l'organisation industrielle en se développant passe sous une autorité politique en partie séparée de celle de l'État, nous comparons une époque postérieure, comme la nôtre, caractérisée par une organisation industrielle devenue prépondérante, nous apercevons que cette organisation a fini par se constituer une autorité au fond indépendante. Il n'est plus question maintenant pour l'Etat de fixer des prix ni de prescrire des méthodes. A la charge de se soumettre à la gêne légère d'un petit nombre de licences, les citoyens peuvent adopter l'occupation qui leur plait. La loi ne règle plus la quantité de produits du sol ou des manufactures qui pourront être exportés ou importés ; elle n'impose plus telle amélioration ni n'interdit les mauvaises méthodes ; mais les citoyens font leurs aCfoires de la façon qui leur semble là meilleure, sans avoir à subir d'autre obligation légale que celle de remplir les conditions de leurs contrats et de ne point faire toi t à leurs voisins. Comment leur activité industrielle s'est- elle ajustée aux nécessités des circonstances? C'est grâce à un appareil intemoncial par le moyen duquel les divers organes industriels rencontrent les uns chez les autres des stimulants ou des obstacles par suite de la hausse ou de la baisse de la consomma-

tion de leurs produits respectifs, et par où aussi ils reçoivent tous un stimulant quand il se fait un excès subit de consommation de produits pour cause de guerre. Les marchés des principales villes, où les transactions règlent les prix des grains, des bestiaux, du coton, des laines, des métaux ou du charbon, montrent les rapports variables de l'offre et de la demande ; enfin les nouvelles de ces transactions, répandues par la presse, portent chaque localité à augmenter et à diminuer le travail de sa fonction spéciale. De plus, tandis que les divers districts conforment leur activité à l'autorité des centres d'affaires de leur localité, la métropole, où tous ces districts sont représentés par des maisons et des agences, a son marché central et sa bourse, où s'opère le nivellement général des demandes respectives de tout genre, présentes et à venir, qui établit un équilibre juste entre le travail des diverses industries. Cela veut dire qu'à côté de l'appareil régulateur politique il s'est formé un appareil régulateur industriel qui remplit sa fonction coordinatrice d'une manière indépendante, c'est-à-dire en réalité un plexus de ganglions. *

Ainsi que nous en avons fait sentir quelque chose, un troisième appareil régulateur, qui se distingue en partie des deux autres, se produit dans les deux cas. Pour que les fonctions s'ajustent promptement aux besoins, il faut que les approvisionnements des matières de consommation dont le besoin se fait sentir soient portés rapidement sur les points où les fonctions commencent à s'exercer. Si un organe du corps de l'animal ou du corps politique, subitement appelé à fournir une action considérable, ne pouvait recevoir les matériaux nécessaires à sa nutrition ou à sa sécrétion, ou aux deux fonctions, que par le cours tranquille que suivent d'ordinaire les courants distributeurs,

Spbncbe. !!• — 9

son action, UD moment stimulée, ne tarderait pas à languir. Pour qu'elle continue à répondre à Taccroissement de demande, il faut que Torgane reçoive un supplément des matériaux qu'il consomme en fontionnant, il faut qu'il ait un crédit ouvert, sur la fonction qu'il remplit. Dans l'organisme individuel, l'appareil nerveux vaso-moteur sert à cette fin. Les fibres de cet appareil se ramifient partout le long des artères qu'elles dilatent ou contractent conformément aux stimulants qui les traversent. La loi générale, découverte par Ludwig et Loven, veut que, lorsque l'impression qui accompagne l'activité d'une partie est portée vers les centres par les nerfs de sensation, il se réfléchisse en retour vers cette partie, le long des nerfs vaso-moteurs, une influence grâce à laquelle les artérioles de cette partie se dilatent soudainement; en même temps, les nerfs vasomoteurs qui se rendent dans les parties inactives y portent une influence qui contracte légèrement les artérioles de ces parties : ce qui diminue Tafflax du sang dans les parties où le besoin ne s'en fait pas sentir et permet de l'augmenter où il en est besoin. Dans l'organisra'e social, ou mieux dans un organisme social avancé , tel que ceux des temps modernes, ce genre de service se trouve rempli par les banques et les compagnies financières qui prêtent le capital. Lorsqu'une industrie locale , sollicitée à une activité insolite par Taccroissement de consommation de ses produits, adresse d'abord ses demandes aux banques locales, celles-ci, pour répondre aux impressions que leur cause l'élévation de l'activité qui se fait remarquer autour d'elles , ouvrent plus largement les canaux à capital dont elles disposent ; et bientôt, la prospérité s'accroissant encore, l'impression se propage aux centres financiers de Londres et y produit une augmentation du crédit local, en

sorte qu'il se fait sur le lieu de cette industrie une dilatation des courants afférents d'hommes et.d'articles de consomma*tion. En même temps, pour faire face à ce besoin local de capital, diverses industries sur d'autres points, qui ne sont pas stimulées de la même manière, et qui par conséquent ne sauraient offrir un aussi bon intérêt, ne trouvent plus qu'une offre diminuée : la circulation s'y resserre. Ce troisième appareil régulateur, remarquez-le, vaso-moteur chez l'individu, monétaire dans la société, est au fond indépen^ dant. 11 y a des centres vaso-moteurs locaux possédant une autorité locale, comme il y a des centres monétaires locaux; et, bien qu'il soit en apparence difficile de démêler dans les deux cas le centre principal au milieu des autres organes régulateurs avec lesquels il est engagé, il ne laisse pas d'avoir une fonction séparée. Si bien relié qu'il soit à l'appareil régulateur principal qui régit les actions externes, il ne lui est pas assujetti. La volonté chez l'animal ne saurait modifier ces offres locales de sang, et, dans la société, la législation, cessant de porter les graves perturbations qu'elle causait jadis dans le mouvement du capital, le laisse faire aujourd'hui presque avec une liberté absolue : on peut même dire que l'Etat, avec les organes soumis à son autorité directe, se trouve, en face des corporations financières, dans la situation d'un client, tout comme le cerveau et les membres à l'égard des nerfs vaso-moteurs* Ce troisième appareil n'appartient pas non plus au second appareil régulateur qui régit les organes d'entretien, individuel ou social. Les viscères n'ont de sang que par permission des nerfs qui commandent leurs artères, et, si les organes extérieurs sont soumis à un travail considérable, l'offre est supprimée aux organes externes : pareillement, le système industriel, avec l'appareil centralisé qui met ses actions en

équilibre, ne saurait de lui-même détacher les capitaux ici ou là ; mais il y arrive par une voie indirecte , rien que par les impressions qu'il fait sentir à Lombard-Street.

§ 255. Ainsi l'accroissement de la dépendance mutuelle, commune aux deux genres d'organisations quand elles avancent dans leur évolution, entraine nécessairement une nouvelle série d'analogies remarquables. Comme la coopération se trouve impossible dans les deux cas, s'il n'existe des appareils grâce auxquels les parties coopératives ajustent leurs actions, il ne saurait manquer d'arriver dans le corps politique, comme dans le corps vivant, qu'un système régulateur se forme et subisse en lui-même des différenciations à mesure que les systèmes d'organes se développent.

La coopération dont le besoin est le plus urgent dès le début est celle qui est nécessaire dans les rapports avec l'ennemi et la proie. Le premier centre régulateur, individuel ou social, se forme pour produire cette coopération. Gomme les agrégats composés sont formés par intégration d'agrégats simples, il se forme dans les deux cas des centres régulateurs suprêmes et d'autres subordonnés; et la structure des centres suprêmes devient plus compliquée. En même temps que les agrégats doublement et triplement composés nous présentent un développement plus avancé dans la complication et la subordination, ils nous offrent aussi des appareils internonciaux mieux combinés, et enfin des appareils qui transmettent instantanément les informations et les commandements.

A cet appareil régulateur principal qui régit les organes affectés aux actions externes, il s'ajoute, dans les deux cas, durant l'évolution, un appareil régulateur pour les organes internes affectés à l'entretien ; et ce second appareil se rend

APPAREIL RÉGOLATEOR 133

indépendant. Naturellement il vient plus tard que le premier. La conservation de l'agrégat, individuel ou social, dépend avant tout d'une condition, celle d'échapper à la destruction par une cause externe, et cette condition implique une coordination complexe : en effet, tirer parti complètement des matériaux destinés à l'entretien est une chose moins urgente et qui implique une coordination relativement simple. Aussi l'appareil d'entretien n'acquiert*il que plus tard ses organes régulateurs. Enfin le troisième appareil, l'appareil distributeur, qui, s'il se produit nécessairement après les autres, leur est indispensable pour qu'ils prennent un développement considérable, finit par posséder un appareil régulateur qui lui est propre.

Page 1