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CHAPITRE VIII

§ 244. Dans ravant-dernier chapitre, quand nous avons décrit sommairement les relations des trois grands appareils d'organes, nous avons montré que, ni dans un animal ni dans une société^ le développement de Pappareil d'entretien ne marche sans un développement concomitant de l'appareil distributeur. 11 ne saurait y avoir transition d'un groupe de tribus partiellement cohérent qui se suffisent à elles-mêmes, à un groupe complètement cohérent où des différences industrielles se sont produites, sans qu'une agence destinée au transfert des produits ne prenne naissance , pas plus qu'un groupe de polypites similaires ne peut se changer en une combinaison du genre des diphyes, sans une modification qui facilite le transport de la substance nutritive de ses membres nourriciers à ses membres nageurs. Une société du moyen âge composée d'états féodaux unis par un faible lien de subordination, chacun avec son seigneur local et ses divers genres de travailleurs et de commerçants, de même qu'un annélide est formé de segments qui ont chacun, outre ses ganglions, ses propres(

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membres, ses branchies et un simple conduit alimentaire ; cette société ne passe pas plus sous la forme d'une société intégrée avec des industries localisées, sans qu'il s'établisse des routes et qu'il se fonde une classe conimerciale, que Tannélide ne peut prendre la forme d'un crustacé ou d'un insecte, caractérisé par des différences nombreuses de parties et d'actions, sans qu'il se forme un système vasculaire centralisé.

Nous avons donc maintenant à examiner les analogies qui existent entre les appareils distributeurs, individuel et social, dans les phases que traverse leur développement.

§ 24-5. Les protozoaires du type rhizopode n'ont point de canaux de communication allant d'une partie à l'autre. Les parties sont tellement rapprochées, les fonctions des parties sont tellement semblables, et leurs positions relatives sont si variables,, qu'un appareil de distribution y est aussi inutile qu'il est impossible. Les agrégats animaux mêmes qu'on appelle myxomycètes, qui occupent une étendue considérable, mais qui sont homogènes, n'ont pas de canaux par où puisse se faire une distribution de substance nutritive. Il en est ainsi des sociétés inférieures. Les tribus petites^ qui changent de place, où n'existe aucune division du travail, ne comportent pas, à cause de ces caractères mêmes, la formation de canaux de commerce. Un groupe d'une ou deux douzaines d'individus n'a entre ses membres que de ces communications insignifiantes et vagues qui aboutissent à peine à tracer des sentiers d'une hutte à l'autre; quand elles changent de place, ce qui arrive le plus souvent, les sentiers battus de chacune de leurs demeures temporaires ne tardent pas à être envahis par la végétation ; et même quand ces groupes sont sédentaires,

8*ils sont épars et se livrent à des occupations que rien ne distingue, les mouvements qui portent les individus d'un lieu à un autre , sont tellement insigniûanls qu'ils laissent à peine une trace.

Les agrégats composés dont les parties, unies à leurs conditions par des relations différentes, prennent des fonc* lions différentes, ont besoin de canaux pour un transfert qui se dével(^pe à mesure que l'agrégat social grandit. A travers le sac à double paroi qui constitue une hydre, la matière nutritive absorbée par la couche interne peut parvenir àTextemesans qu'il y ait des ouvertures visibles; elle passe, à ce qu'il faut croire, par les lignes de moindre résistance qui, une fois ouvertes, ne sont plus abandonnées et deviennent plus perméables. En montant vers des agrégats -plus grands qui ont des parties distantes de l'estomac, nous rencontrons d'abord un estomac ramifié, c'est-à-dire une cavité gastrique qui envoie des ramiCcations dans tout le corps. Nous voyons les matières nutritives à l'état brut se distribuer par ces sinus gastriques dans les méduses et les planaires. Mais, dans les types supérieurs qui ont un sac périviscéral contenant la matière nutritive filtrée, ce sac, rudiment de l'appareil vascnlaire, devient la cavité d'où divergent des canaux qui se ramifient à travers les tissus, des lacunes qui doivent probablement leur origine à des emprunts de liquide causés par des demandes locales et rendus permanents par la répétition de ces emprunts. Avec les sociétés, comme avec les corps vivants, les canaux de communication se trouvent produits par les mouvements qu'ils facilitent par la suite, chaque transport rendant les transports subséquents plus faciles. Quelquefois on suit les lignes ouvertes par les animaux; les Nagas par exemple se servent des sentiers ouverts à travers les jungles par les bêtes

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sauvages. Les premiers senliers ouvertspar les hommes ont la même cause et ne sont guère meilleurs. D'après la description que fail Thompson des chemins des Béchuanas, il est « difficile de les distinguer de ceux des quaghas et des antilopes > . Burton dil que dans toute l'Afrique orientale & les routes les plus fréquentées sont des sentiers semblables aux <^hemins de chèvres. En Âbyssinie même, selon Parkyns, une grande roule « n'est qu'un sentier usé un peu plus large •que les voies de moutons et qui n'en diffère que parce qu'un plus grand nombre de pieds l'ont foulé >. Même dans les sociétés assez avancées pour produire des villes avec Mn grand commerce, une roule n'est d'abord rien de plus qu'un canal moins résistant produit, sans intention spéciale, par le fait seul qu'on y passe beaucoup. Burchell nous ilécril la route qui va de l'ancienne à la nouvelle capitale' des Béchuanas : « elle consiste, dit-iL en un grand nombre de sentiers assez larges pour une seule personne, parallèles entre eux ou se croisant obliquement. J'en comptai de <louze à dix-huit ou vingt dans la largeur de quelques yards. »

Chez les organismes animaux, on va depuis le point où il y a simple transsudation de liquides nutritifs par les endroits les plus perméables des tissus, jusqu'aux points où des courants accidentels se meuvent lentement à travers de vagues sinus, et de celui-ci jusqu'à celui où il existe des mou^i^ements réguliers du sang le long de vaisseaux pourvus de parois bien formées. Comme nous l'avons déjà indiqué, la formation d'un véritable système vasculaire commence dans la région centrale et s'étend à la périphérie : <l'abord se forme dana le sac périviscéral un tube court ouvert à plein canal, dont les contractions rbythmiques 'entretiennent l'agitation dans le liquide ambiant, qui entre

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dans ce tube puIsaUle tantôt par un bout tantôt par l'autre; et peu à peu ce cœur primitif, s'allongeant et «mettant des vaisseaux contractiles dérivés qui se ramifient dans les lacuneSy donne naissance à un système vasculaire. Il en est de même des canaux de communication de l'organisme social : des lacunes mal définies, comme elles le sont toutes au début, prennent d'abord des limites défînies dans les parties où il se fait le plus de trafic. Les routes de l'Afrique orientale, qui, d'après Burton, ressemblent la plupart du temps à des sentiers de chèvres, se montrent partout « où les terres cultivées et les villages abondent, entourées de haies sauvages, de troncs d'arbres disposés horizontalement, et même de palissades grossières, pour empêcher les violations de propriété et les larcins, d De même, aussi, au Dahomey, quoiqu^on dise que les routes sont le plus souvent des sentiers, d celles qui conduisent à la côte sont, d'après Burton, sauf en quelques endroits, assez bonnes pour des véhicules à roues )», et <r la route, longue de six à sept milles, qui va d'une capitale à l'autre, peut se comparer à la plus large de TAngleterre. f^ La capitale des Achantis a des rues larges et propres; il en part huit voies qui rayonnent vers les parties du pays éloignées de la ville; des rois l'un après l'autre les ont ouvertes à travers la forêt, sans doute pour remplacer les sentiers primitifs tracés par le trafic. Sans parler des voies romaines, qui ne sont point le produit de l'évolution locale, nous retrouvons dans l'histoire anglaise la preuve que les canaux de communication se sont développés du centre à la circonférence. Le pavage des parties centrales de Londres n'a commencé qu'après le onzième siècle ; et, parvenu à Holborn au commencement du quinzième, il s'étendit dans quelques-uns des faubourgs durant le seizième. Sous le règne de Henri VIII, quand une Spencer. n. — 6

route devenait trop défoncée et trop fangeuse, on « se bornait à l'abandonner, et Ton en prenait une nauyelle. 9 Jusqu'en 1750, la grande route qui se dirigeait de Londres vers le nord, était entretenue par le produit d'un péage pendant les cent premiers milles» et, c au nord de ce point, ce n'était plus qu'une chaussée étroite bonne pour les bêtes de somme, flanquée des deux côtés par des bourbiers d'argile. » A la même époque^ dans le nord et le caitrede KAnr gleterre^ les routes se trouvaient « encore pour la plus grande partie complètement vagues ». Le système du macadamisage, perfectionnement qui appartient à notre siècle, commençant par les principales lignes de conomunicaticm, s^est peu à peu étendu^ par voie centrifoge, d'abord à toutes les routes à péage, puis aux routes de paroisses, et enfin aux chemins privés.

On peut indiquer d'autres analogies. La pression du trafic augmentant, le chemin de fer est venu s'ajouter à la route, ce qui fournit habituellement, au lieu d'un canal unique pour le mouvement dans les deux sens, un canal <k)uble, une ligne de montée et une de descente, analogue au double appareil de tubes par où chez un animal supérieur le sang s'éloigne du centre et s*y rend. Comme dans le système vasculaire complet les grands vaisseaux saaiguins sont les plus direct&y les vaisseaux divergents moins directs, les branches qui partent de ceux-ci plus contournées eiu^ore, et les eapillaire& enfin les plus tortueux de tous, de même nous voyons que les chemins de fer, qui siont les prineipsles routes de trani^t à travers une société sont les plus droites, les grandes routes moins droitesy les routes de paroisses plus détournées, et ainsi jusqu'aux chemins ruraux qui vent à travers cbampsw II y a encore une analogie |Ans «Iranige. Chez les animaux trés-développés, comme chez

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certains mollusqneSy encore que l'af^reil vascalaire soit si complet daû& ses parias centrales que les artères soient pourvues de ioniques musculaires et tapissées d'un épitbélium pavimenteux, il reste pourtant incomplet à la périphérie. Les petits vaisseaux sanguins se terminent dans des lacunes semblables à celles des organismes primitifs. De même, dans Fappareil distributeur avancé d'une société, on voit que, si les principaux canaux sont nettement bornés et ont des surfaces capables de supporter les dégâts qu'occasionne un trafic considérable, les canaux divergents qui supportent un trafic moindre sont moins bien construits; enfin que ceux de l'extrémité de l'appareil sont de moins en moins finis à mesure qu'ils se ramifient et aboutissent partout à des lacunes; ce sont des voies sans fossés, non empierrées, pour les charrettes, les chevaux et les piétons, tracées à travers les champs, les bois^ les landes et les montagnes.

Il faut encore dire un mot d'un fait important. A mesure que les organismes, individuels et sociaux, donnent un grand développement aux appareils qui servent à entrer en lotte avec d'autres organismes, ces canaux de distribution ne se forment pas seulement pour servir à l'entretien interne, mais en partie, et souvent pour la plus grande, pour transporter les matériaux des organes d'entretien à ceux qui dépensent. Comme, chez un animal pourvu d'un grand appareil nerveux , les artères ont plus pour fonction de charrier le sang des viscères au cerveau et aux membres que d'un viscère à l'autre, de même, dans un état où l'activité est surtout tournée vers la déprédation, les principales rôtîtes sont celles qui servent aux usages militaires. La consommation d'hommes et de munitions qui se fait durant la guerre, rend les routes, par oh les uns et les

autres passent, plus nécessaires que les autres chemins; ce sont aussi les premiers qui se dessinent nettement. C'est ce que nous voyons dans les routes royales des Âchantis ; c'est ce qu'on voyait dans les routes royales des anciens Péruviens, qui servaient aux mouvements de troupes; et nous n'avons pas oublié le rapport qui unissait dans l'empire romain les routes bien construites avec l'activité militaire qui s'exerçait sur les points éloignés du centre. Toutefois le principe demeure le même ; qu'il s'agisse des chemins de fer commerciaux de l'Angleterre ou des chemins de fer militaires de la Russie, les canaux s'établissent entre les places d'offre et les places de demande, quoique la consommation s'y fasse tantôt par la paix, tantôt par la guerre.

§ 246. Nous rencontrons encore de nouvelles analogies lorsque nous quittons les canaux qui charrient dans l'individu des corpuscules sanguins et du sérum, et dans une société des hommes et des marchandises^ pour passer à l'examen des mouvements qui s'accomplissent le long de ces voies.

Dépourvus de canaux de distribution, les types animaux inférieurs ne nous montrent qu'un mouvement de diffusion à travers les tissus, extrêmement lent comme extrêmement irrégulier. Il en est de même dans les sociétés primitives, oîi il ne se fait qu'une chétive somme d'échanges ; les produits échangés se dispersent très-lentement et par des voies vagues; les mouvements sont faibles, et ne constituent point une circulation. En s' élevant aux ascidiens, qui ont un sac périviscéral contenant un vaisseau pulsatile, on voit une distribution de matière alimentaire qu'on ne saurait appeler circulation, mais qui en approche : les pulsations produisent dans le fluide ambiant des ondes qui

iînvoient de faibles courants dans les sinus et les lacunes ; bientôt elles se renversent et causent un mouvement dans une direction opposée. Cette alternance d'ondes, tantôt dirigées vers une certaine partie qui s'en trouve congestionnée, tantôt dérivées de cette partie vers celles qui avaient été desséchées, est analogue au premier mouvement de distribution qui se produit dans les sociétés en voie de développement. Nous n'avons pas au début des courants constants dans le même sens, mais des courants périodiques, tantôt allant vers certains lieux, tantôt en venant. Incontestablement, le fait social quo l'on appelle une foire est l'onde commerciale sous sa première forme. Nous la trouvons déjà dans les sociétés faiblement avancées. Les naturels des îles Sandwich se rassemblent sur les bords de la rivière Wairaku à des époques fixes pour échanger leurs produits, et les Polynésiens des diverses îles de l'archipel Fidji se rassemblent de temps en temps en des endroits déterminés pour y faire leurs trocs. Naturellement, à mesure que la population s'accroît, ces courants d'hommes et de marchandises, qui par intervalles vont en certains endroits ou en viennent, deviennent plus fréquents. Nous voyons les phases de ce mouvement dans les royaumes à demi civilisés d'Afrique. Sur le bas Niger, « chaque ville a un marché tous les quatre jours, » et sur certains points de la rivière une grande foire tous les quinze jours. Nous lisons dans Mungo Park qu'en d'autres pays, à Sansanding par exemple, non-seulement il se faisait des ventes tous les jours, mais qu'il y avait un grand marché une fois par semaine, où se pressaient en foule les habitants des campagnes voisines. Plus tard, dans les plus grandes villes, à Tombouctou par exemple, une distribution constante a remplacé une distribution p4riodique. De même dans le territoire de

Batta, à Sumatra^ il y a des rassemblements pour le trafic tous les quatre jours; et à Madagascar, outre le marché (piotidien de la capitale, il y a des marchés à de plus longs intervalles dans les villes provinciales. Les anciennes sociétés américaines nous ont montré le passage de cet état du commerce à l'état supérieur. Chez les Ghibchas, à côté d'un trafic constant, il y avait tous les huit jours un trafic beaucoup plus important. A Mexico, outre des marchés chaque jour, il y avait de plus grands marchés tous les cinq jours; il y en avait aussi dans les villes adjacentes, mais à des dates différentes : ce qui n'empêchait pas qu'il y eût des commerçants qui a parcouraient le pays, dit Sahagun, achetant dans un district et vendant dans un autre, i» présage d'un appareil plus développé. 11 est clair que ces rassemblements et ces dispersions, qui raccourcissent leur intervalle jusqu'à ce qu'ils aboutissent à un état où l'on voit chaque jour les uns apporter des produits et les vendre et les autres les acheter, finissent par constituer une série régulière d'ondes fréquentes qui transportent les choses d'un lieu d'offre à un lieu de demande. Notre propre histoire montre comment ces réplétions et ces déplétions périodiques, tantôt dans une localité, tantôt dans l'autre, se transforment peu à peu en une circulation rapide. Dans les premiers temps de l'histoire d'Angleterre, les grandes foires, annuelles ou non, constituaient le principal moyen de distribution ; elles ont conservé leur importance jusqu'au XVII* siècle, alors que les villages et même les petites villes, dépourvus de boutiques, étaient irrégulièrement approvisionnés par des colporteurs qui avaient fait leur pacotille aux entrepôts des foires. Avec Taccroissement de la population, la fondation de centres industriels plus vastes, et le perfectionnement des canaux de communication, l'offre

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peat se faire plus aisément partout; c'est ainsi que des marchés fréquents remplissent de plus en plus les fins des foires rares. Plus tard, dans les principales places et pour les principales marchandises, les marchés mêmes se multiplièrent et devinrent en certains endroits quotidiens. A la fin, il y eut une distribution constante, de sorte que certaines denrées alimentaires affluèrent chaque matin dans toutes les villes, et même plus d'une fois par jour. D'un temps où les seuls mouvements des hommes et des marchandises entre les localités d'échange étaient privés, lents et rares, on a passé à un temps où s'établirent des voitures publiques partant à quelques jours d'intervalle et ne faisant que quatre milles à Theure, et ensuite à un temps où ces intervalles s'abrégèrent, où cette vitesse s'accrut, et où les lignes du mouvement de ces voitures se multiplièrent, pour arriver enfin à nos Jours, où le long de chaque ligne de rails passe plusieurs fois par jour avec une vitesse énorme une onde commerciale d'hommes et de marchandises relativement immense. Celte transition montre que la circulation sociale procède de mouvements faibles, lents, irréguliers, à des mouvements rapides, réguliers et puissants.

§ Ul.. L'analogie n'est pas seulement dans les canaux de communication et dans les mouvements qui s'y passent ; elle est aussi dans les courants eux-mêmes, dans leur nature et leurs relations.

Relativement simple chez un animal inférieur, le fluide nutritif devient relativement complexe chez un animal supérieur; c'est un composé hétérogène de matériaux généraui et spéciaux dont les diverses parties ont besoin ou qu'elles produisent. Il en est de même des courants de marchan-

dises, si Ton peut leur donner ce nom, qui se meuvent d'un lieu à l'autre dans une société inférieure; ils sont peu variés dans leur composition ; mais, à mesure que nous nous rapprochons des sociétés avancées, la variété des éléments s'accroît d'une manière continue dans les courants. De plus, l'analogie de composition se retrouve à un autre point de vue; en effet, dans les deux cas, l'individu et la société, à la simplicité relative se joint la grossièreté, tandis que la complexité relative résulte dans les deux cas d'un travail avancé. Chez les types animaux inférieurs, le produit d'une digestion grossière passe sans plus de préparation par des prolongements de la cavité gastrique jusqu'au voisinage des parties où le besoin s'en fait sentir ; mais dans les types avancés les produits raffinés se séparent et se distribuent, substances protéiques de divers genres, graisses, sucre, etc. Tandis que le sang devient hétérogène, parce qu'il contient un grand nombre de substances prêtes à être employées, et que son hétérogénéité s'accroît par la production d'essaims de corpuscules adaptés à une fia spéciale qui jouent un rôle dans la fonction de purification, etc.; il le devient encore plus par les éléments inorganiques qui contribuent aux changements moléculaires, aussi bien que par les produits de décomposition que les changements moléculaires y versent, et qui suivent cette voie pour arriver à leur point de sortie. Si nous opposons les courants des sociétés inférieures à ceux des sociétés avancées , nous voyons que l'augmentation d'hétérogénéité y est aussi causée par un grand nombre de genres d'articles manufacturés prêts pour la consommation; et, quoique certains produits usés de la .vie sociale ne rentrent point dans la circulation et s'écoulent par des canaux souterrains, d'autres produits du même genre rentrent dans les canaux ordinaires de la cir-

culation qui portent les matières destinées à la consommation. Remarquons ensuite les actions spéciales que les appareils locaux exercent sur les courants généraux des marchandises. Tandis que, dans un corps vivant, les organes empruntent au sang qui les traverse les matériaux dont ils ont besoin pour leur entretien, ceux d'entre eux qui ont pour fonction l'excrétion ou la sécrétion, enlèvent aussi au sang des ingrédients particuliers pour les éliminer ou les soumettre à des combinaisons. Une glande salivaire forme avec les matières qu'elle s'approprie un liquide susceptible de changer l'amidon en sucre et de faciliter la préparation que la substance alimentaire subit plus tard; les follicules gastriques élaborent et versent des acides, etc., qui contribuent à dissoudre le contenu de l'estomac ; le foie, séparant du sang certains éléments de décomposition, les jette dans l'intestin sous forme de bile, en même temps que la substance glycogène qu'elle fabrique avec d'autres éléments, et qui est reprise par l'absorption pour être utilisée dans l'organisme; enlin les unités de ces divers organes vivent, croissent et se mutiplient, en remplissant leurs diverses fonctions. Il en est de même des organes sociaux. Tous, sans exception, sous les réserves que nous ferons plus loin, absorbent aux dépens des marchandises offertes à la distribution les parties nécessaires à leur entretien; mais ceux d'entre eux qui sont consacrés à la production manuelle, grands ou petits, choisissent^ dans les courants hétérogènes qui traversent en tous sens le corps social, des matériaux qu'ils transforment, et rendent à ce courant les produits fabriqués. Sans rien dire pour le moment de l'achat et de la vente, par lesquels ces transactions s'offrent -' à nous, et pour ne parler que de l'opération matérielle, peut-on nier que chaque organe industriel ne laisse passer

dans ses rues, sans y toucher, divers matériaux, et ne prenne dans le courant où ils sont tous mèlte que ceux sur lesquels il est propre à agir, et qu'il ne jette dans la masse en circulation, quelquefois par un autre canal, les articles qu'il a préparés pour la consommation générale?

Il faut aussi remarquer que la concurrence est commune aux deux cas. Bien qu'on ne voit d'ordinaire dans la concurrence qu'un phénomène exclusivement social, elle existe dans un corps vivant, moins visiblement entre les parties qui remplissent la même fonction qu'entre celles qui en remplissent de différentes. 11 faut que le stodt de matière nutritive qui circule dans un organisme entretienne l'organisme tout entier. Chaque organe s'approprie dans ce stock tout ce qu'il peut, pour se réparer et croître. Ce que l'un prend diminue d'autant la quantité disponible pour les autres. Par conséquent^ chaque organe dispute le sang à tous les autres et à chacun en particalier. De sorte que, encore que le bien-être de chaque organe dépende du bien-être de tous les autres, néanmoins , d'une façon directe, chacun est l'ennemi des autres. C'est ainsi que le travail cérébral excessif attire tant de sang qu'il arrête la digestion; par contre, après un gros repas, les viscères demandent une si grande quantité de sang que le cerveau s'en trouve vidé et que le sommeil s'ensuit; enfin un exercice très-violent, qui porte une quantité excessive de sang aux organes du mouvement, pent en même temps arrêter la digestion et diminuer l'activité de la pensée et la force des sensations. Non-seulement ces faits prouvent l'existence de la concurrence, mais ils démontrent que, lorsqu'une fonction d'une partie se trouve exagérée par suite des demandes qui lui sont faites, elle appelle dans cette partie le cours du sang. Quoique dans des organismes

supériears, comme noas le verrons plus tard, il y ait une sorte de gouvernement qui assure plus promptement l'équilibre de Toffre et de la demande dans ce système de concurrence, il n'en est pas moins vrai que dans le principe l'équilibre provient de ce que le sang se répartit entre les organes en proportion de leur activité. Les produits morbides qui non-seulement tirent à eux beaucoup de sang, mais qui produisent en eux-mêmes les vaisseaux destinés k le distribuer^ montrent comment la formation de tissus sur un point (formation qui, dans les conditions normales, sert de mesure à l'usure des tissus pendant qu-ils s'aquittent de leur fonction) est elle-même une cause de l'accroissement de l'oflfre des matériaux. Or nous avons la preuve chaque jour que, dans une société, les classes et non point seulement les individus, en particulier et en général, s'approprient, aux dépens du stock général des produits, tout ce qu'ils peuvent ; et que leur aptitude respective à s'approprier ces produits dépend de l'état de leur activité respective. S'il est besoin de moins de fer pour l'exportation ou pour la consommation nationale, on éteint des hauts fourneaux, on renvoie des ouvriers, et le courant des choses nécessaires à la nutrition du district métallurgique s'amoindrit, ce qui cause un arrêt de développement et, si cela continue, la décadence. Quand la disette de coton augmente le besoin de lainages, l'activité plus grande des fabriques qui produisent les tissus de laine n'a pas seulement pour effet d'absorber une plus grande quantité de matières premières et de rejeter dans la circulation une plus grande quantité de produits manufacturés, mais elle décide une augmentation de l'offre en tout genre, dans les districts dra* piers, en hommes, en argent, en articles de consommation ; de là l'agrandissement des anciennes manufactures et la

construction de nouvelles. Evidemment celte opération dans chaque organe social, comme dans chaque organe individuel, résulte du penchant qui porte l'unité à absorber tout ce qu'elle peut aux dépens du stock commun des matériaux d'entretien; et. il est évident que la concurrence qui en résulte, laquelle ne se passe pas seulement entre les unités, mais entre les organes, cause dans une société comme dans un corps vivant une forte nutrition et une <5roissance des parties appelées à une activité plus grande par les besoins du reste.

§ 248. Naturellement, à côté de ces ressemblances il y a des différences, qui proviennent de celle que nous avons mentionnée au début entre le caractère concret d'un organisme individuel et le caractère discret d'un organisme social. Je citerai d'abord une différence qui accompagne la ressemblance dont nous avons parlé en dernier lieu.

Si les personnes qui composent un corps politique étaient la plupart du temps fixées dans leurs positions, comme le sont les unités qui forment un corps individuel, l'alimentation des unités sociales se ferait de la même manière. La part de substance alimentaire qui revient à chacune ne serait pas seulement portée dans son voisinage, elle lui serait apportée sous la main. L'opération par laquelle •certains genres d'aliments se trouvent portés chaque jour à domicile par des unités ambulantes, deviendrait universelle. Mais comme les membres du corps politique, encore qu'ils occupent des habitations fixes et qu'ils soient attachés par leur travail à certains lieux, sont eux-mêmes mobiles, l'opération de la distribution se fait en partie de la façon que nous venons de dire et en partie par leur propre action. De plus, la même cause générale entraîne une diffé-

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rence entre les moyens de mettre en mouvement les courants de circulation dans les deux cas. La cohésion matérielle des parties dans un corps vivant individuel, permet qu'un organe contractile opère la propulsion du liquide nutritif; mais, comme il n'y a rien dans le corps politique qui ressemble à cette cohésion matérielle, ni à la métamorphose des unités qui est nécessaire pour la production de l'appareil central, il n'est pas possible que les courants du corps politique soient mis en mouvement de cette manière : si des forces situées hors des courants contribuent de loin à les mettre en mouvement, il y en a aussi dan& les courants qui les meuvent de près.

Mais, ces différences reconnues, nous voyons qu'elles ne font guère que limiter les ressemblances essentielles. Dans les deux cas, tant qu'il n'y a que peu ou point de différenciation de parties, il y a peu ou point de besoin de canaux de communication entre les parties ; et même une différenciation légère qui n'empêcherait pas les parties dissemblables de demeurer en contact immédiat, ne demande pas des appareils de transmission. Mais lorsque la division du travail, physiologique ou sociologique, a été poussée si loin, que des parties, bien que séparées les unes des autres, concourent au même travail, le développement des canaux de distribution et des agents qui l'effectuent est une chose nécessaire ; et il faut qu'il marche du même pas que les autres développements. Une nécessité pareille suppose une analogie pareille entre l'une et l'autre circulation. Des activités faibles, des échanges restreints, des obstacles au transfert , concourent à empêcher au début toute autre chose que des mouvements de réplétion et de déplétion, tantôt sur un point, tantôt sur un autre ; mais, à mesure que les parties s'accroissent en prenant des fonctions toujours

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plus spécialisées, et par conséquent toujours plus productives y et plus propres par leur action combinée à produire une vie générale plus intense, apparaît un plus grand besoin de grandes distributions dans des directions constantes. Des mouvements séparés par de longs intervalles, irréguliers et lents, se changent en un rhytbme rapide régulier par l'effet de demandes locales fortes et incessantes. Il y a plus encore : comme l'agrégat individuel et l'agrégat social marchent vers une hétérogénéité plus grande^ les courants circulants marchent aussi vers une hétérogénéité plus grande; d'abord ils ne contiennent qu'un petit nombre de matières brutes, mais ils finissent par contenir un grand nombre de matières préparées. Dans les deux cas, les organes qui préparent les objets nécessaires à l'entretien de la vie soutiennent avec ces courants les mêmes relations; ils y puisent les matières premières sur lesquelles ils opèrent, et, directement ou indirectement, ils y versent leurs produits; enfin, dans les deux cas, ces organes, en concurrence entre eux pour la part du stock circulant de matières de consommation dont ils ont besoin, sont en état de se les approprier, de se réparer et de croître dans la mesure où ils s'acquittent de leurs fonctions.

En termes plus généraux, nous dirions que le développement de l'appareil distributeur, aussi bien dans l'organisme social que dans l'individuel, est déterminé par les nécessités de transmission entre des parties unies par un rapport de dépendance mutuelle. Placée entre les deux appareils primitifs qui ont affaire respectivement au dehors avec les êtres environnants et au dedans avec les matériaux nécessaires à l'entretien, sa structure s'adapte aux nécessités de cette fonction de transport entre deux appareils considérés dans leur ensemble, et entre chaque subdivision de ces appareils.

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