STABLE
Demi-sédentaires.
Sédentaires : Iroquois, Araucaniens, Hawaïens (depuis Cook), anciens Indiens de Vera-Paz et de Bogota, du Guatemala, du Pérou, Wahabis, Oman, ancien royaume d^Egypte, Angleterre après le x^ siècle.
Restent les grandes nations civilisées, qu'il n'est pas nécessaire de ranger dans un tableau, puisqu'elles rentrent pour la.plupart dans la catégorie des sociétés triplement com-
posées. On peut dire que Tancien Mexique, l'empire d'Assyrie, celui d'Egypte, l'empire romain, la Grande- Bretagne, la France, l'Allemagne, l'Italie, la Russie, ont atteint cette phase de composition ou, peut-être, quelquesunes^ une place encore plus avancée. Ce n'est qu'au point de vue de la stabilité de leurs gouvernements qu'on pourrait y établir une classification ; je ne veux pas dire la stabilité politique au sens ordinaire, mais au sens où les centres suprêmes de ces grands agrégats demeurent les mêmes. Par exemple, il faut ranger parmi les sociétés instables la plupart des anciennes sociétés triplement composées, et, parmi les modernes, le royaume d'Italie et l'empire d'Allemagne n'ont pas encore subi l'épreuve du temps.
Ainsi que nous l'avons déjà fait sentir, il ne faut pas prendre cette classification pour autre chose qu'une ébauche grossière par laquelle nous essayons de nous rapprocher de la vérité. Dans certains cas, les données fournies par les voyageurs et autres auteurs sont insuffisantes; dans d'autres, leurs récits sont contradictoires; dans d'autres, la combinaison sociale est tellement passagère qu'on a peine à dire dans quelle classe il faut les ranger. Tantôt on peut regarder la gens ou phratrie comme une société locale; tantôt les groupes de parents rapprochés ou éloignés sont tellement mêlés à d'autres groupes analogues qu'ils font avec eux partie d'une seule société. Évidemment, quand plusieurs petites communautés semblables se combinent et passent par diverses phases d'une cohésion croissante, il y a lieu de se demander s'il faut y voir plusieurs sociétés ou une seule. Enfin quand, comme cela arrive pour les agrégats sociaux plus grands, des conquêtes successives ont eu lieu, et produit des unions, et plus tard des dissolutions et des unions nouvelles d'après d'autres comU-
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flaiscns, les lignes primitives de structure deviennent si confuses et si difficiles à saisir, qu'on a peine à assigner au produit définitif une place dans la classification.
Seulement il en ressort certaines généralisations que nous pouvons accepter sans inconvénient. Les phases de composition et de recomposition sont des degrés par où la société doit passer successivement. Nulle tribu ne devient une nation par un simple fait de croissance ; nulle grande société ne se forme par Tunion directe de sociétés de l'ordre le plus petit. Au-dessus du groupe simple, la première phase est un groupe composé d'un volume faible. La dépendance mutuelle des parties qui constituent un tout agissant ne saurait exister sans la production de lignes de commerce et d'institutions qui rendent possible une action combinée; et il faut que ce progrès soit réalisé sur une petite surface avant de Têtre sur une surface étendue. Lorsqu'une société composée s'est constituée par la coopération de ses groupes composants pendant la guerre sous le commandement d'un seul, quand il s'y est en même temps introduit quelque différenciation dans les rangs et les industries, et un perfectionnement proportionnel dans les arts, qui ont tous de quelque manière pour effet de rendre la coopération plus parfaite, la société composée devient en réalité une société une. D'autres sociétés du même ordre, qui sont arrivées pareillement a une organisation qui réclame et qui rend possible cette coordination d'actions dans une masse plus vaste, forment des corps d'où la conquête ou la fédération, en temps de guerre, peuvent tirer des sociétés du type doublement composé. La consolidation de ces dernières sociétés a un autre caractère : c'est de marcher en même temps qu'un progrès dans l'organisation, organisation à laquelle elle donne un but et qu'elle rend praticable, organisation où
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les appareils régulateur, distributeur et industriel ont une plus grande complexité. Enfin, plus tard, par des progrès analogues, se forment des agrégats encore plus grands, à structure encore plus complexe. C'est dans cet ordre que l'évolution sociale a marché, et c'est dans cet ordre seulement qu'elle semble possible. Quelles que soient les imperfections de notre classification, elle ne dissimule pas le grand fait qu'il y a des sociétés de différents degrés de composition; que celles du même degré présentent dans leur structure des ressemblances générales; enfin que ces sociétés se produisent dans l'ordre indiqué par la classification.
§258. Examinons maintenant la classification des sociétés d'après les dissemblances qui existent entre les genres de l'activité sociale qui prédomine, et les dissemblances qui en sont la conséquence dans l'organisation. Les deux types sociaux qui offrent une différence essentielle à ce point de vue sont le type déprédateur et l'industriel.
Il est incontestablement vrai qu'on ne saurait établir entre eux aucune séparation nette. À l'exclusion d'un petit nombre de groupes simples, tels que les Esquimaux, qui habitent des pays où ils n'ont pas d'invasion à redouter, toutes les sociétés simples et composées se trouvent de temps en temps ou habituellement en antagonisme avec d'autres sociétés; et, comme nous l'avons vu, elles tendent à donner naissance à des organes propres à des actions offensives et défensives. En même temps, il faut qu'une société s'entretienne, et il existe toujours une organisation ébauchée ou nettement tracée pour accomplir cette fonction. Seulement, tandis que les deux appareils, dans les organismes sociaux comme dans les organismes individuels, existent en même
temps dans tous les types, sauf les plus rudimentaires, ils varient immensément dans la proportion qu'ils soutiennent Tun avec l'autre. Dans certains cas, les organes qui exercent les actions externes sont grandement développés ; l'appareil d'entretien n'existe qu'à leur profit; et leurs fonctions sont militantes. Dans d'autres cas, on voit prédominer les structures qui servent à la fonction d'entretien ; les organes offensifs et défensifs n'existent que pour les protéger, et les actions sociales sont industrielles. A une extrémité, nous avons les tribus guerrières, qui, vivant surtout de chasse, se servent pour se procurer des substances alimentaires des institutions destinées à un autre but, et possèdent des appareils d'entretien représentés uniquement par leurs femmes, qui forment chez ces tribus la classe servile. A l'autre extrémité existe le type encore incomplètement développé, où l'organisation agricole, manufacturière et -commerciale constitue la principale partie de la société, et où, faute d'ennemis extérieurs, les institutions destinées à Tattaque ou à la défense sont rudimentaires ou manquent totalement. Encore que les sociétés que nous avons à étudier soient presque toutes en état de transition, nous y pouvons trèsnettement distinguer les traits constitutionnels de ces types opposés, caractérisés respectivement par la prépondérance des appareils externes ou des internes.
Après les avoir ainsi mis en opposition, il sera fort à propos de les examiner chacun à part.
§ 259. Comme nous l'avons indiqué plus haut, le type militant est celui où l'armée est la nation mobilisée, où la nation est l'armée en disponibilité, et qui prend par conséquent une structure commune à l'armée et à la nation. Mous en comprendrons mieux la nature en observant en
détail Tanalogie qui existe entre l'organisation militaire et l'organisation sociale en général.
Nous avons déjà rencontré des preuves abondantes qui attestent que la centralisation de l'autorité est le trait primi-» tif de tout corps de combattants, horde de sauvages, bande de brigands, ou troupe de soldats. Cette autorité centralisée, nécessitée par la guerre, caractérise, le gouvernement pendant la paix. Chez les peuples non civilisés, le chef militaire tend manifestement à devenir aussi un chef politique {sans autre compétiteur que le sorcier); enfin, dans une race sauvage conquérante, cette autorité politique suprême s'établit d'une manière permanente. Chez les peuples à demi civilisés, le chef conquérant et le roi despotique ne font qu'un; et ils sont restés confondus chez les nations civilisées jusqu'à ces derniers temps. On voit très-bien cette relation dans la même race, lorsque nous y voyons une opposition entre l'activité sociale habituelle et les formes de gouvernement. Ainsi, chez les Cafres, la puissance des chefs de tribus n'est pas très-grande; mais les Zoulous, rameau de Cafres devenu conquérant, obéissent à un monarque absolu. Parmi les sauvages avancés, on peut citer les Fidjiens comme un bon exemple de ce rapport entre un état de guerre habituel et un gouvernement despotique : la personne et les biens des sujets sont entièrement à la disposition du roi ou du chef. Il en est ainsi dans les États africains où la guerre est en honneur, au Dahomey et chez les Achanlis. Les anciens Mexicains, chez qui la première profession était le métier des armes, où un prince éligible ne devenait roi qu'en récompense de ses exploits guerriers, avaient un gouvernement autocratique; et, nous dit Clavigero, la puissance du monarque y devint plus absolue
à mesure que le territoire s'étendit par la conquête. Pareil- Spencbr. II. — 10
lemeDty le despotisme sans frein sous lequel vivaient les Péruviens s'était établi à Tépoque où les Incas étendaient leurs conquêtes. Ce qui prouve que le despotisme n'est pas un effet de la race, c'est qu'on voit apparaître en Amérique des exemples d'une relation si fréquente dans les anciens États de l'ancien continent. A côté du pouvoir absolu do commandant en chef marche le pouvoir absolu que ses généraux exercent sur leurs subordonnés, et celui de ces derniers sur les hommes qui leur sont soumis : tous sont esclaves de leurs chefs, et ceux-ci sont des despotes pour ceux qui sont au-dessous d'eux. Cette structure se reproduit dans tous les autres arrangements sociaux. II y a dans la société une hiérarchie bien nette, et chaque rang est complètement soumis aux rangs supérieurs. Nous le voyons dans la société que nous avons déjà citée comme exemple du développement du type militant chez les sauvages avancés. Aux îles Fidji, on compte six classes bien tranchées depuis le roi jusqu'aux esclaves. De même, à Madagascar, où le despotisme s'est établi dans ces derniers temps par la guerre, il y a plusieurs castes. Au Dahomey, où l'effusion de sang sous toutes ses formes est si fort en honneur, « l'armée, ou, ce qui revient à peu près au même, la nation, dit Burton, se divise, mâles et femelles, en deux ailes^ » et les personnes de tous les rangs sont légalement les esclaves du roi. Chez les Achantis, où, à la mort du roi, c'est une obligation pour ses officiers de mourir, tout le monde est soumis à une condition analogue à celle do Dahomey. Jadis> chez les Perses conquérants, il y avait des degrés sociaux fortement marqués. II en était de même chez les peuples belliqueux de l'ancien Mexique : on y comptait trois classes de nobles et trois classes de mardiands, enfin trois classes d'agriculteurs jusqu'aux serfs,
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lootes rigoureusemenl subordonnées les unes aux antres. Au PéroQ aussi, au-dessous de l'Inca, il y avait une noblesse hiérarchisée, des seigneurs plaeés au-dessus d'autres seîgneurs. En outre, suivant Garcilaso,les habitants de chaque ville étaient inscrits par décades sous le commandement d'un décurion, dnq décurions sous un supérieur et deux de ces supérieurs sous un chef d'an grade plus élevé, cinq de ces eenturi(ms sous un chef et deux de ces chefs sous un ofGcier qui commandait ainsi un millier d'hommes; enfin, pour chaque dizaine de mille, il y avait un gouverneur de la race des Incas : le gouvernement politique ressembtsût donc complètement à la conduite d'un régiment. Récemment encore, le Japon nous fournissait un autre exemple de cette analogie. Avons-nous besoin de rappeler qu'il existait des appareils analogues, mœns savants peut-être, dans les anciens États militaires de Tancien continent, et que les mêmes dispositions se sont trouvées reproduites au moyen âge? Une grande nation, la France par exemple, avait pomr chef un monarque^ et sous lui une hiérarchie de seigneurs féodaux, vassaux de ceux qui s'élevaient au-dessus d'eux, et suzerains de leurs inférieurs; ceux qui occupaient le rang inférieur avaient encore au-dessous d'eux des serfs; exemple qui montre que le type militant a profondément tracé les degrés de la hiérarchie sociale, comme il a tracé ceux de la hiérarchie militaire* En regard de ce gouvernement naturel^ il y a une forme analogue de gouvernement surnaturel. Je ne veux pas dire seulemenl qu'oft faisait régner, dans les autres mondes idéaux des sociétés militantes, une hiérarchie semblable à celle du monde réel, quoique ce point mérite d'être remarqué ; je veux parler du caractère mîlitamt de la religion. Dans la lutte continue des sociétés l'une ocMitrerauire^ la vie était une vie d'hostilité et la religieo
une religion d'hostilité. Le devoir de la vengeance, le plus sacré de tous chez les sauvages, demeure le principal devoir pendant l'évolution du type militant de société. Le chef, frustré de sa vengeance, meurt en enjoignant à ses successeurs de le venger; on se rend son esprit favorable en accomplissant ce qu'il a ordonné; l'action la plus sublime, c'est de tuer ses ennemis ; on élève sur sa tombe des trophées en signe de l'accomplissement de ce devoir; enfin, à mesure que la tradition se développe , il devient le dieu dont le culte exige des sacrifices sanglants. Nous en trouvons partout des exemples. Les Fidjiens offrent aux dieux le corps des victimes qu'ils ont tuées dans le combat avant de les faire cuire. Au Dahomey , où le type militant est développé à ce point que les femmes prennent part à la guerre, le monarque sacrifie presque chaque jour des victimes humaines en l'honneur de son père mort; et l'on invoque les esprits des anciens rois en arrosant de sang leurs tombes pour obtenir leur secours durant la guerre. Le dieu de la guerre des Mexicains (qui dans le principe était un conquérant), le plus révéré de leurs dieux, avait des idoles qu'on nourrissait de chair humaine, et Ton entreprenait des guerres pour lui trouver des victimes. De même au Pérou, où l'on faisait habituellement des sacrifices humains, on immolait les prisonniers de guerre au père des Incas, le soleil. Il suffit de rappeler que les anciennes sociétés militantes de l'Orient ont pareillement produit des divinités dont on gagnait de même la faveur par des rites sanguinaires. D'ordinaire, leur mythologie représente leurs dieux comme des conquérants ; d'ordinaire, on les appelle c le fort, le destructeur, le vengeur, le dieu des batailles, le seigneur des armées, l'homme de guerre, etc. » Nous lisons dans les inscriptions assyriennes
que Ton commençait des guerres d'après leur volonté prétendue; et ailleurs que des peuples ont été massacrés en masse en exécution de leurs ordres. Le gouvernement tbéologique du type déprédateur, comme son gouvernement politique, est essentiellement militaire; nous le voyons même dans ses formes récentes et les plus atténuées; en effet, jusqu'à ce jour, la subordination absolue, comme celle du soldat à son chef, est la vertu suprême, et la désobéissance le crime qu'on menace de punir de tourments éternels. Il en est encore de même de l'organisation ecclésiastique qui accompagne ces formes religieuses. Très-généralement, quand le type militant est fort développé, le chef politique et le chef ecclésiastique ne font qu'un : le roi, principal descendant de son ancêtre, devenu dieu, est aussi son principal prêtre. II en était ainsi dans l'ancien Pérou ; à Tezcuco et Tlacopan (Mexique), le grand prêtre était le second fils du roi. Dans les peintures murales des Égyptiens, nous voyons des rois faire des sacrifices; de même aussi dans les monu-. ments assyriens. Les documents babyloniens sont d'accord avec les traditions hébraïques à nous parler de rois prêtres. En Lydie, même chose : Crésus était roi et prêtre. A Sparte aussi^ les rois, à leur rôle de chefs militaires, joignaient celui de grands prêtres, et l'on voit, dans Tancienne Rome, le vestige de cette relation primitive. Le corps de prêtres, qui existe à côté de la hiérarchie militaire, offre d'ordinaire un système de subordination semblable à celui de cette hiérarchie. A Tahiti, où le grand prêtre était de sang royal, il y avait une hiérarchie de prêtres héréditaires tirés de chaque rang social. Dans l'ancien Mexique, les clergés des différents dieux avaient des rangs différents, et il y avait trois rangs dans chaque clergé. Dans l'ancien Pérou, outre le souverain pontife royal, il y avait des prêtres
iSO PRINCIPES DE SOCIOLOGIE
issus de la raoe ccmquérante, dominant plusieurs classes de prêtres inférieurs. On retrouve, dans les clergés des sociétés gvierriéres anciennes et modernes de Tancien contioent, un type de structure analogue, avec une biérardiie de rangs. On reconnaît aussi le même mode de gouvernement dans l'organisation d'entretien tant que le type social demeure principalement militant. A commencer par les sociétés siîfiples, où la classe servile fournit à la classe guerrière toutes les nécessités de la vie, nous avons déjà vu qu'aux époques subséquentes de l'évolution la partie industrielle de la société demeure essentiellement une intendanoe militaire permanente, qui existe uniquement pour subvenir aux besoins des organes du gouvernement militaire, et ne garde pour lui-même que juste ce qu'il lui faut pour subsister. Aussi Tempire qoe Tautorité politique a pris sur ces diverses fonctions n'a été en réalité que Texteosion de Tantorité militaire qu'elle exerçait naturellement sur elle en tant qu'intendance permanente. N<ras voyons cette autorité portée à l'extrême chez les anciens Péruviees, chez qui les gouvernements industriel et politique ne faisaient qu'un. La loi prescrivait et des fonctionnaires publics imposaient le genre et la quantité de travail que chaqiie classe devait fournir -dans chaque localité. Le travail y était prescrit même aux jeunes enfants, aux avieugles et aux boiteux, et la paresse y recevait un châti* ment public. La idiscipline militaire y était appliquée a f industrie de la façon que nos modernes avocalis des gouv»^ nements forts préconisent aujourd'hui Le régime qui vieait de finir au Japon, eomplélemeiit militaire par son origii» et par sa nature, pênétiait pareillemeat Tiodustrie : tout , f était réglé, les grandes conjme les petites choses, depixU ' la construction des maisons et des vaisseaux jusqu'à la
confection des nattes. Dans la monarchie guerrière de Madagascar, les artisans sont tous au service du gouvernementy et personne ne peut quitter son métier ni la localité qu'il habite, sans encourir la peine de mort. Il n'est pas/ nécessaire de multiplier les exemples; ceux-ci sudisent) pour faire souvenir le lecteur de Tempire que Tautorit^ exerce officiellement sur l'activité industrielle même dand les États modernes qui font la guerre, et pour mettre le principe en lumière. Ce n'est pas seulement l'industrie, c'est toute la vie qui est soumise à une discipline analogue dans les sociétés militantes. Avant la révolution qui l'a renversé dans ces derniers temps, le gou vemement japonais f imposait des lois somptuaires à toutes les classes, à celle ) des commerçants comme aux autres, même aux gouver- f neurs des provinces, qui doivent se lever, diner, sortir, donner audience, et rentrer pour prendre du repos aux heures prescrites; enfin la littérature japonaise mentionne des prescriptions d'une minutie à peine croyable. Dans l'ancien Pérou, il y avait des fonctionnaires pour t inspec^r minutieusement les maisons et veiller à ce que Thomme s aussi bien que sa femme les tinssent convenablement, et maintinssent la discipline parmi leurs enfants; » en conséquence de leurs rapports, on récompensait ou l'on châtiait publiquement les chefs de maison. Chez les Égyptiens, chacun avait^ à intervalles fixes, à déclarer à un fonction* naire local son nom, sa demeure et sa manière de vivre. Sparte nous offre aussi l'exemple d'une société particulier rement organisée pour l'attaque et la défense, et il y avait des espions et des censeurs qui assujettissaient la conduite de tous à l'autorité publique. Sans doute le type militant n'a pas présenté dans les siècles les plus récents des règles aussi étroites, mais nous n'avons qu'à rappeler les lois qui
réglementaient la table et les costumes, les obstacles que l'autorité mettait au changement de lieu, la prohibition qui frappait certains jeux, les ordonnances qui en prescrivaient d'autres, pour faire ressortir l'analogie de principe. Aujourd'hui même, dans les pays où l'organisation militaire s'est maintenue en vigueur grâce aux travaux de la guerre, en France par exemple, nous voyons le système d'autorité qui caraiDtérise cette organisation s'étendre partout, frapper sommairement les journaux, supprimer les réunions, imposer à l'éducation de la jeunesse l'uniformité de la discipline du régiment, enfin administrer les beaux-arts. Notons, pour finir, la théorie des relations de l'État et de Tindividu, avec le sentiment qui l'accompagne. La structure sociale qui rend une société propre à l'action combinée contre d'autres sociétés est associée à la croyance que les membres de la société existent pour l'avantage du corps et que le corps n'existe pas pour l'avantage de ses membres. Dans une armée, par exemple, la liberté du soldat n'existe pas, et il n'est question que de ses devoirs comme membre de la masse; ainsi, dans une armée toujours campée, comme la nation Spartiate, les lois ne reconnaissaient aucun intérêt personnel; elles n'admettaient que les intérêts de la patrie; ainsi, partout dans le type militant, les droits de l'unité ne sont rien, et les droits de l'agrégat sont tout. La soumission absolue à l'autorité est la vertu suprême, et la résistance est un crime. On peut pardonner d'autres crimes, mais la rébellion en est un qu'on ne pardonne pas. Voyez les sentiments des sanguinaires Fidjiens, chez qui le lien d'allégeance est si bien respecté qu'un homme attend debout, sans liens, le coup qui doit faire tomber sa tête, en disant qu'il faut faire ce que veut le roi. Voyez ceux des naturels du Dahomey, chez qui les plus grands fonctionnaires sont
esclaves du roi, et où les femmes du roi, au moment de sa mort, s'égorgent entre elles pour le suivre. Voyez encore les sentiments des anciens Péruviens, chez qui, à la mort d'un Inca ou d'un grand curaca, on enterrait vifs ses femmes et ses serviteurs favoris, pour qu'ils allassent les servir dans l'autre monde; voyez ceux des anciens Perses, où un père, à la vue de son fils innocent tué d'un coup de flèche par le roi par pur amusement, a félicitait le monarque de sa merveilleuse adresse au jeu de l'arc 5>, et où des sujets recevaient la bastonnade et « se déclaraient fort satisfaits de ce traitement, parce que Sa Majesté avait daigné se souvenir d'eux, i Tous ces exemples montrent assez que dans ce type social le sentiment qui porte à affirmer les droits personnels en opposition au pouvoir suprême existe à peine. Ainsi, le caractère qu'on retrouve partout dans la structure des sociétés militaires, c'est que leurs unités sont contraintes dans l'accomplissement de leurs diverses actions combinées. De même que la volonté du soldat se trouve suspendue au point qu'il devient en tout l'exécuteur de la volonté de son officier, de même la volonté des citoyens se trouve dominée dans toutes ses affaires, privées ou publiques, par celle du gouvernement. La coopération qui conserve la vie de la société militante est une coopération obligatoire. La structure sociale qui convient pour faire face aux sociétés hostiles du voisinage est dominée par un appareil régulateur centralisé, auquel toutes les parties sont com- • plètement assujetties ; exactement de même que dans l'organisme individuel les organes externes sont complètement assujettis au centre nerveux principal.
§ 260. Nous sommes réduits à dégager les traits du type industriel de données insuffisantes et embrouillées. La
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guerre plus ou moins consiaAte avec d'autres sociétés, ayant été presque partout et presque toujours la condition de toute société, oa trouve à peu près partout une structure sociale adaptée à l'attaque el. à la défense, et cette structure masque celle que la fonction sociale d'entretien eût d'ailleurs créée. Pour s'en faire use idée, il faut se contenter de ce que nous trouvons dans les rares sociétés simples qui ont vécu habitueliement en paix et dans les sociétés composées avancées qui ont été jadis militantes, mais qui ont peu à peu perdu ce caractère.
J'ai déjà dit un mot des Alfaroux, qui vivent sans chefs^ en « paix et fraternellement entre eux ». On nous dit qu'ils reconnaissent Je droit de propriété au sens le plus large do mot, sans qu'il y ait parmi eux d'autre autorité que la décision des anciens, d'après les coutumes des ancêtres : cela veut dire qu'on y reconnaît des droits des membres de la société les uns à l'égard des autres et des droits personnels^ et qu'on y obéit volontairement à une sorte de gouvernement représentatif formé par élection des plus expérimentés. Chez les Todas, qui < mènent une vie paisible, tranquille, » les disputes « sont soumises à l'arbitrage j ou au jugement d'un « conseil des Cinq » . Les Bodos et les Dhimals, ces peuples si doux, qui n'ont absolument rien de militaire dans leurs ^utumes, ont un régime social essentiellement libre. Ils n'ont que des chefs sans pouvoir et ne possèdent ni esclaves ni serviteurs; ils s'aident entre eux à défricher et à bâtir leurs maisons : ils se prêtent volontairement leurs services et payent ceux qu'ils reçoivent par un travail équivalent. Les Michmis, qu'on représente comme paisibles, inoffensifs, pacifiques, qui ne s'unissent que par occasion pour se défendre, n'ont guère d'organisation poiiticpe. Leurs communautés de village sous des chefs purement
TYPES SOCIAUX ET œNSTITOTIONS iSi
nominaux oe reonnnaissent point de chef pour toute une tribu ; ils vivent en démocratie : les criines y sont jugés par une assemblée du peuple. Naturellemeoi il y a peu d'exemples, si toutefois Ton en trouve, de sociétés de ce type, qui se soient développées pour former de grandes sociétés, sans passer par le type déprédateur; en effet, comme nous Tavons vu, la fusion d'agrégats simples en un agrégat composé est l'effet habituel de la guerre, défensive ou offensive, qui, par sa durée, amène la consiitution d'une autorité centralisée et des institutions coercitives qui l'acompagnent. Les Pueblos, agriculieurs paisibles et industrieux, qui bâtissent leurs villages d'une seule maison, ont des maisons composées pouvant loger 2000 personnes, de façon à 4 élever une muraille contre la hideuse barbarie », et joe combattent que pour repousser une invasion, nous offrent un régime démocratique : « le gouvernement et son conseil sont élus annuellement par le peuple. » On peut citer aussi l'exemple des iles Samoa pour montrer comment^ dans les sociétés composées où Tactivité guerrière n'est plus coosi* dérable, le déclin de la rigueur de l'autorité politique a marché de pair avec l'évolution du type industriel. Les che£i, qui tiennent leur autorité en partie de l'hérédité et en {^tie de l'élection, ont la responsabilité de la ûonduite des affaires; il y a des parlements de villages et des parlements de districts. A côté de l'appareil politique, et séparé de lui, nous y voyons un appareil d'entretien très-développé : il y a des maîtres avec des apprentis, des hommes i la journée^ des salaires; et, quand le salaire du travail est jugé trop iaible, des grèves se forment comme souteuiies par une sorte d'association tacite de trades^mons. Bans les sociétés plus avancées, il faut observer^ d'ahord, que les caractères distinctifs du type industriel ae se taosir
trent pas nettement, alors même que l'activité industrielle est considérable, tant que le gouvernement industriel demeure confondu avec le gouvernement politique. En Phénicie, par exemple, « il semble que le commerce de gros avec l'étranger ait appartenu pour la plus grande partie à FÉtat, aux rois et aux nobles... Ézéchiel nous parle du roi de Tyr comme d'un prince prudent dans le commerce, habile à découvrir les métaux précieux dans leurs secrets gisements, qui s'enrichit en les découvrant et augmente ses richesses par d'autres trafics. » Évidemment, partout où les chefs politiques et militaires sont devenus les chefs de l'organisation industrielle, celle-ci n'a pu manifester ses caractères propres. Parmi les sociétés anciennes qu'il faut citer poijir montrer le rapport qui unit l'activité industrielle aux institutions libres, il convient de nommer Athènes en première ligne; elle nous montre ce rapport aussi nettement qu'on peut l'espérer par son contraste avec les autres Étals grecs. Jusqu'à l'époque de Solon, toutes les sociétés grecques demeuraient soumises à des oligarques ou à des despotes. Toutes celles où la guerre demeura la seule profession honorée, et où le travail était méprisé, conservèrent ce type politique ; Athènes seule, où l'industrie était entourée d'un respect relatif, où Solon l'encouragea, où les artisans étrangers trouvaient un refuge, Athènes fut le point où commença à se former une organisation industrielle, qui s'accrut et finit par la distinguer de toutes les sociétés voisines, autant que les institutions démocratiques qui s'y développaient en même temps. Dans les temps modernes, le rapport qui unit un régime social avant tout industriel et une forme de gouvernement moins coercitive se révèle dans les villes hanséatiques, dans celles des Pays-Bas, qui ont donné naissance à la république néer-
landaise, et surtout en Angleterre, dans les colonies anglaises et aux États-Unis, A mesure que les guerres devenaient moins fréquentes et qu'on ne les faisait plus que sur des territoires éloignés, à mesure que le développement de l'agriculture, des manufactures et du commerce, qui accompagnait ces changements, dépassait en Angleterre celui des États du continent dont les habitudes demeuraient plus militaires, les institutions libres s'y sont développées. Ce qui fait encore comprendre qu'il y a entre le régime industriel et les institutions libres une relation de cause à effet, c'est que les pays où se sont opérés les plus grands changements dans le sens de la liberté politique, ce sont les pays industriels; tandis que les districts ruraux, où les transactions commerciales ne sont pas aussi constantes, ont conservé plus longtemps le type primitif avec les sentiments et les idées qui s'y rattachent. Nous observons des changements analogues dans la forme du gouvernement ecclésiastique. Partout où l'activité et la structure industrielle se développent, cette branche du système régulateur, qui n'est plus une hiérarchie rigide, comme dans le type déprédateur, perd peu à peu de sa force, tandis qu'une autre production religieuse grandit; les sentiments et les institutions se relâchent à la fois. Le droit de jugement privé en matière religieuse s'établit peu à peu, en même temps que les droits politiques se fondent. Au lieu d'une croyance imposée d'autorité apparaissent des croyances multiformes acceptées volontairement; et les groupes toujours plus multipliés qui embrassent ces croyances, au lieu d'obéir à un gouvernement despotique, se gouvernent d'une manière plus ou moins représentative. Le conformisme militaire entretenu par la force fait place à un non-conformisme entretenu par union volontaire. L'or-
ganisatioD industrielle même, qui affecte tout le reste de la société à mesure qu'elle y devient prépondérante, nous présente naturellement ce changement de structure. A partir de la condition déprédatrice primitive sous laquelle le maître entretient des esclaves qui travaillent pour lui, on passe par des phases où la liberté grandit pour arriver' à une condition comme celle de l'Angleterre , dans laquelle tout le monde, travailleurs et employeurs , acheteurs et vendeurs, vivent entièrement indépendants les uns des autres, et où il existe une liberté illimitée de former des associations qui se gouvernent d'après des principes démocratiques. Dans les coalitions d'ouvriers et les contre-coalitions de patrons , non moins que dans les associations politiques et les ligues en faveur de telle ou telle idée, nous retrouvons le régime représentatif, qui existe aussi dans toute compagnie dTactionnaîres pour rexploitation d'une mine, d'une banque, d'un chemin de fer ou de toute autre entreprise commerciale. En outre, nous voyons que, de même que dans le type déprédateur le mode militaire du gouvernement se ramifie dans toutes les branches secondaires de l'activité sociale , de même aussi le mode industriel s'y fait représenter. Des associations de citoyens spontanément réalisées et gouvernées d'après le mode représentatif mènent à bonne fin de nombreux projets. On s'est si bien habitué à recourir à ce genre d'organisation que pour chaque question à résoudre le moyen qu'on propose est une société gouvernée par un comité électif, à la tête duquel siège un président élu : c'est ainsi que s'organisent les associations philanthropiques de tout genre, les institutions littéraires, les bibliothèques, les cercles, les corps destinés à encourager les sciences et les arts, etc., etc. A côté de tous ces changements se dévelop-
penl des sentiments et des idées touchant les rapports des citoyens et de l'État, opposés à ceox qui vont avec te type déprédateur. Au lieu de la doctrine qui impose une obéissance aveugle à l'agent qui gouverne, apparaît la doctrine qui proclame la souveraineté de la volonté du citoyen, et prétend que l'agent qui gouverne n'est là que pour réaliser cette volonté. Ainsi subordonné en autorité, le pouvoir régulateur se trouve aussi réduit en étendue. Au lieu d'étendre son autorité sur tous les genres d'actions, de grandes catégories d'actions lui échappent. On répudie son autorité sur les manières de vivre quant aux aliments, aux vêtements, aux amusements; on ne souffre plus qu'il prescrive les méthodes de production ni qull réglemente le commerce. Ce n*est pas tout encore. Un nouveau devoir prend naissance, celui de résister à un gouvernement irresponsable et aussi aux excès du gouvernement responsable. One nouvelle tendance se forme dans les minorités, celle de désobéir même à la législature qui représente la majorité, quand elle intervient d'une certaine façon dans les affaires des particuliers ; et Topposition de la minorité aux lois qu'elfe condamne, comme contraires à l'équité, en amène de temps à autre Tabolition. A ces changements dans la théorie politique et dans le sentiment qui raccompagne s'ajoute la croyance, tacite ou avouée, que les actions combinées de l'agrégat social ont pour but de conserver les conditions qui permettent à chacun de conduire sa vie d'une façon qui le satisfasse, au lieu de Tantique croyance que chacun doit donner pour but à sa vie la conservation des actions combinées de cet agrégat.
Ces traits généraux, qui font différer si profondément le type industriel d'avec le type déprédateur, prennent naissance dans Tes rapports d'individus qu'entraîne Tactivité
industrielle, relations complètement différentes de celles qu'entraîne Tactivité déprédatrice. Toutes les affaires industrielles, qu'elles se traitent entre patrons et ouvriers, entre acheteurs et vendeurs, entre les gens adonnés aux professions libérales et leurs clients, se font par voie d'échange libre. Pour tout avantage que l'occupation de A lui permet de céder, B rend un avantage équivalent, sinon sous la forme d'un objet produit par lui-même, au moins sous la forme de l'argent qu'il gagne par sa profession. Ce rapport, dans lequel l'échange mutuel de services n'est pas obligatoire, où nul individu n'est subordonné, devient prédominant dans la société à mesure que l'activité industrielle devient prépondérante. En déterminant journellement les idées et les sentiments, en apprenant journellement à chacun à affirmer ses propres droits, tout en les forçant à reconnaître les droits corrélatifs d'autrui, ce rapport produit des unités sociales dont la structure et les habitudes mentales donnent aux arrangements sociaux des formes correspondantes. Il en résulte le type qui a pour caractère général la même liberté individuelle qu'implique toute transaction commerciale. La coopération qui accomplit les fonctions multiformes devient une coopération volontaire. Enfin, tandis que le système d'entretien développé qui donne à un organisme social le type industriel acquiert de luimême, comme le système d'entretien développé d'un animal, un appareil régulateur du genre diffusé ou non centralisé, il tend aussi à décentraliser l'appareil régulateur primaire, en l'obligeant à tirer de classes plus nombreuses les pouvoirs délégués qu'il possède.
§ 261. Les traits essentiels de ces deux types sociaux se trouvent nécessairement voilés dans la plupart des cas, à
la fois par les circonstances antécédentes et par les circonstances coexistantes. Toute société a été à chacune des périodes passées, et demeure à présent, conditionnée d'une façon plus ou moins différente de celle dont les autres l'ont été et le sont encore. De là vient que la production des structures qui caractérisent l'un ou l'autre de ces types opposés est, dans chaque cas, favorisée, ou empêchée, ou modifiée d'un manière spéciale. Voyons les divers genres de causes qui les modifient.
D'abord nous trouvons le caractère fortement organisé d'une race particulière, venant de ces temps préhistoriques durant lesquels se sont opérées la diffusion du genre humain et la différenciation des variétés humaines. Trèsdifficile h changer, ce caractère doit, dans chaque cas, opposer des obstacles différents à la tendance à prendre Tun ou Tautre type. Vient ensuite l'effet dû au mode de vie et au type social immédiatement précédent. Presque toujours, la société que nous avons à étudier contient des institutions frappées de décadence et des habitudes qui appartiennent à une société plus ancienne qui fleurissait parmi des circonstances différentes; et ces institutions corrompent plus ou moins les effets des circonstances du moment.
Il y a encore les particularités de l'habitat au point de vue du contour, du sol, du climat, de la flore, de la faune, qui affectent chacune d'une façon ou d'une autre les fonctions sociales, qu'elles soient déprédatrices ou industrielles, et dont chacune empêche ou favorise, d'une manière spéciale, le développement de l'un ou de l'autre type.
Nous rencontrons encore les complications causées par
les organisations et les pratiques particulières des sociétés
circonvoisines« En effet, à supposer que la somme d'action
offensive et défensive reste la même, la nature de cette
Spencer. ii. — H
i6S PRINCIPES DE SOCIOLOGIE
action dépend dans chaque cas de celte de Taclion antagomsie ; et par suite les effets de réaction qu'elle produit sur la s4nbcture varient avec le caractère de l'antagoniste. Ajoutes à ceci que l'imitation directe des soei^és adjacentes est un facteur de quelque importance.
Il reste à mentionner un élément de complication plus poissant peut-être qu'aucun de ceux-là^ qui tout seul détermine souvent le type pour le rendre déprédateur, et qui dans tous les cas modifie profondément les arrangements sociaux!. Je veux parler du mélange des races amené par la conquête on par une autre cause. Il convient de traiter cette question à part, sous le nom de constitution sociale, non pas, naturellement, au sens de constitution politique, mais au sens de l'homogénéité ou de Vbétérogénéité relative cites unités constitutives de l'agrégat social.
§ 262« Il est inévitable que» puisque la nature de l'agrégat, déterminée en partie par les conditions environnanteSySe trouve à d'autres points de vue déterminée par la nature de ses uniiéSy il &ut que^ lorsque ses unités sont de diverses natures, le degré de contraste entre les diverses espèces d'unités et le degré d'union entre elles aient une grande influence sur les résultats. Ces unités sont-^elles de races sans parenté ou de races proches parentes? Demeurent-elles séparées ou se mélangent-elles?
Si des unités de deux espèces sont unies dans la même société, la tendance que chacune d'elles possède de produire des structures différant plus ou moins par le caractère doit modifier le produit. La modification qui en résulte favorisera ou empêdiera dans diaque cas le développement de L'uA ou de Vautre type social. Évidemment, lorsqu'il est arrivé qu'une race conquérante^ qui coi^ue à gouverner
une race sujette, a fait pénétrer le système régulatif déprêdaieuT dans la stmctnre sociale tout entière, et habitua doratit de longs siècles les unités de cette société à la coopération obligatoire, lorsqu'il e^ arrivé aussi que le système ecclésiastique corrélatif avec le culte qui lui est approprié a donné à ïa subordination absolue la sanction religieuse ; et particulièrement lorsque, en Chine par exemple, tout individu est façonné par la puissance de FÉtat, qu^'on lui imprime les idées de devoir qui conviennent au système dominant, idées qu'il ne peut mettre en question sans tomber dans ITiérésie, il devient impossible que d'autres circonstances puissent opérer dans la structure sociale d'autres changements considérables. C'est la loi de toute organisation qu'en devenant complète elle devienne aussi rigide; ce n'est que lorsque son état incomplet suppose qu'il y reste encore de la plasticité, que le type peut passer par voie de développement de la forme déprédatrice à la forme que Factivité industrielle sait créer. C'est surtout lorsque les deux races, de nature différente, ne se mêlent pas, que la coopération sociale implique l'existence d'un système régulateur basé sur la contrainte : la forme militaire de structure que la race dominaate impose s'étend partout. L'ancien Pérou nous en offre un exemple où tout va à l'extrès; on peut encore citer l'empire ottoman. Les constitutions sociales de ce genre, où il existe en même tempr des tendances â constituer des structures dissemblables, sont évidemment en état d'équilibre instable. Un ébranlement un peu considérable dissout l'organisation; et, faute d'unité de tendance, il est difficile, sinon impossible, de la restaurer. Lorsque la race conquérante et l'a race conquise, en dépit des profondes différences qui les séparent, s'unissent par des mariages fréquents, un elfet analogue se pro-
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duit d'une autre manière. Les tendances qui luttent pour réaliser des types sociaux différents, au lieu de n'exister que dans des individus séparés, se rencontrent désormais dans le même individu. Les demi- sang, héritant d'une ligne d'ancêtres des penchants adaptés à un système d'institutions , et d'une autre ligne des penchants adaptés à un autre système, ne sont propres ni pour l'un ni pour l'autre. Ce sont des unités dont la nature n'a été façonnée par aucun type social et qui ne sauraient par conséquent s'unir à d'autres qui leur ressemblent pour développer un type social. Nous observons cet effet dans le Mexique moderne et dans les républiques de l'Amérique du Sud, en révolution perpétuelle. On peut observer, aussi, que lorsque des races de nature fortement contrastées se sont mêlées plus ou moins, ou même quand elles ne se sont mêlées que faiblement, mais qu'elles occupent des régions contiguës soumises au même gouvernement, l'équilibre qui se maintient aussi longtemps que le gouvernement garde la forme coercitive, se montre instable dès que la contrainte se relâche. Nous en voyons un exemple en Espagne, où divers peuples, les Basques, les Celtes, les Goths, les Maures, les Juifs, se trouvent mêlés sur certains points et localisés sur d'autres. Il semble pourtant que l'existence de légères différences soit avantageuse. Il y a des faits qui portent à conclure qu'une société formée de peuples proches parents, chez qui le conquérant finit par se mêler au conquis, est relativement très-propre au progrès. De leur fusion résulte une société qui se trouve déterminée dans ses traits principaux par le caractère commun aux deux peuples , mais qui ne saurait être déterminée dans ses traits de moindre importance, par suite des différences des caractères des deux éléments : une société qui demeure susceptible de prendre de
nouveaux arrangements, déterminés par de nouvelles influences. Une moyenne de plasticité permet ces changements de structure, qui constituent un progrès en hétérogénéité. Nous en trouvons un autre exemple dans le peuple hébreu : il avait beau se vanter de la pureté de son sang, il n'en était pas moins formé d'un mélange de diverses races sémitiques du pays situé à Test du Nil, et, dans ses migrations aussi bien qu'après la conquête de la Palestine, il continua à s'amalgamer des tribus de races voisines. Nous en trouvons un autre dans les Athéniens, dont les progrès n'eurent lieu qu'après le mélange de nombreux immigrants venus d'autres États grecs avec les Grecs de l'Attique. La fusion opérée par la conquête entre les Romains et d'autres races aryennes, l^s Sabins^ les SabeUiens et les Samnites, a précédé la première période où la civilisation romaine prit son essor. L'Angleterre, peuplée par des races différentes issues du tronc aryen , et surtout par des variétés du rameau Scandinave , est encore un exemple de l'effet du mélange d'unités assez ressemblantes pour coopérer dans le même système social, mais assez dissemblables pour empêcher ce système de prendre immédiatement une structure nette.
Comme nous reconnaissons que des causes si nombreuses ne sauraient être démêlées d'une manière satisfaisante^ et que nous ne prétendons pas arriver pour ces inductions touchant les constitutions sociales à rien de plus qu'une probabilité, il nous reste à montrer l'analogie qui les rapproche de certaines inductions touchant les constitutions des organismes vivants. Les organismes de genres trèsdifférents ne sauraient laisser une postérité : les unités physiologiques que chacun d'eux fournit pour constituer le germe fécondé ne peuvent agir ensemble pour former un
i66 PRINCIPES D£ SGCiOLOGlË
Bouvel organisme. Évideiameiiii, conuoe, 6a &e «iii]4iplûuu, le& deux dasses d'uaités leadent à se coostruire d'après deux slruclures différeotes, leur conflit empêche la foriaitioa d'aucuoe structure. Si les deux organismes sont moias dissemblables, s'ils apparliennent^ par exemple, au même genre, mais à des espèces différentes, tes deux structures que les deux groupes d'uaiités physiologiques tendent à édi- .fier se trouvant assez semblables , elles peuvent concourir y et concourent en efiiet, à faire un Oirganisme qui lient le imiUeu des deux. Hais, ^loore que cet organisme puisse ionctioimer, il demeure impar&it dans celles de ses parties •qui se sont développées les^dernières : il «n résalte qu'un mulet est incapable de se reproduire. Sî^ au lieu d'espèces dLGGérentes, ce soot des variélés éloignées l'une de l'auine «qui l'unissent^ l'organisme intenmédiaire «qui en résidie a'est pas infécond, mais des Ëûts aomfareux nous autoriaent à penser qu'au bout de quelques gànérations il Je ^ievienl. L'action béliërogène des structures unies peut bien doper plus longtemps, mais elle finit par «cesser. Enfin, si au lieu de variétés éloignées œ sont des variétés trés-voîsines qui s'unissent, il ea. résulte une lace constamanent féconde; d'une part, les difierences légères des deux genres d'unités physiologiques ne .sont pas susceptibles d'^aipêcJier une coopération bannonîqpie, et d'autre purt elles l^uvent produire de la plasticité tl un développement vigoureux.
JSious trouvons donc ki une analogie avec la conclusion indiquée ci-dessus, à savoir que les sociétés hybrides joe aeAt pas susceptibles d'une organisation parÊiite, qo'dies Jie peuvent s'élever à des formes tout i fait tables ; tandis que les sodétés qui se sont développées sur des métaiages de variétés hamaôies très-voisiiies peuronl prendre des
TYPES SOŒAUX ET OONSTITOTIONS 167
stnictiires sUâ)le6 et posséder une aptkude avantageuse à «e inodifier.
1^63. Noos 9vom donc deux mamères de dasser les sodétés ; fl ne faut pas perdre ces manières <le vue qaand on vent interpréter les phénomènes sociamL
D'abord, il faut les arranger dans Tordre de lenr intégralion, en simples, composées, donblement composées, trîpiemeni; composées ; et, en même temps que nons constatons rélévation dsns le degré d'évolution que snpposent ces échelons de oonaposition, nous avons i reconnaître l'élévation ^ns le degré d*évotation «que ^suppose t'angfientation de l'hélérogénéilé gâdérale el; locale.
La Aémarcatien «que nous avons à faire enltre les sociétés, smvnnt la prépondérance qui appartient à i*nn ou à l'anlre de leurs -grands appareils d'organes, est hemeonp moins définie. Sans rien dire des types inférieurs qui n'<>ffrent aucune différenciaition , nous n* avons que peu d'ex'Ceptions i faire à la règle qui ^eut que toule soôété ait des organes pour soutenir la lutte contre d*autiies sociétés et >des organes pour effectuer Tentretien social ; enfin, comme le rapport qni existe oMe oes appareils offie tontes les gnmdeurs, cm ne saurait fonder «ne ^classification spécifique sim* leur défuloppenient relalif. Néanmoins, comme le type d^rédatear, (caractëriaé par la prédominance de l'un de loes appareih&, repose sur le principe de la coopération oMogatoire, tandis ipie le type industriel, caractérisé par la prépondénmoe de l'antre^ repose sur le principe de la «coopéraition mîfenlnine, les deux typ» arrivés i leurs foones eatrèuMS «.trouvent <diamétridament opposés; et âe cooferaste 4qni fiépaore lenrs jcaractères tA le pins important des objets de la!sociolope.
Si le moment était convenable, nous pourrions ajouter ici quelques pages pour tracer les linéaments d'un type social à venir possible, différant autant de l'industriel que celuici diffère du lype déprédateur, c'est-à-dire d'un type possédant un appareil d'entretien encore plus complètement développé qu'aucun de ceux que l'on connaisse en ce moment, qui ne se servira d'aucun des produits de Tindustrie pour conserver une organisation déprédatrice^ ni pour les consacrer exclusivement à l'agrandissement matériel, mais qui les emploiera à faire marcher des fonctions plus élevées. Gomme le contraste entre les types déprédateur et industriel a pour signe la transformation de la croyance que les individus existent au profit de TÉtat en une autre croyance d'après laquelle l'État existe au profit des individus; de même le contraste qui existe entre le type industriel et le ' type qui doit probablement s'en dégager a pour signe la transformation de la croyance que la vie a pour but le travail, qui deviendra cette autre croyance que le travail a pour but la vie. Mais nous n'avons ici à nous occuper que des inductions tirées des sociétés qui ont existé et qui existent, et nous ne devons pas nous mettre à spéculer sur lés sociétés possibles. Je me bornerai à donner comme signe de cette transformation la multiplication des institutions destinées à la culture esthétique et intellectuelle, et d'autres fonctions analogues qui ne contribuent pas directement à l'entretien de la vie, mais qui ont pour but immédiat la satisfaction de l'esprit. Cela dit, je n'ajouterai rien.
Pour fermer cette parenthèse, nous remarquerons que les complications qui résultent des croisements de ces deux classifications s'augmentent de celles qui proviennent de l'union de races plus ou moins dissemblables, qui tantôt ne se mêlent point, tantôt se mêlent en partie, et tantôt se fon-
dent complètement. Nous avons beaucoup de raisons de conclure que les constitutions hybrides, essentiellement instables, ne sauraient s'organiser que d'après le principe de la coopération obligatoire, puisque les unités très-opposées de leur nature ne sauraient travailler ensemble spontanément. Mais, par contre, la constitution d'un peuple dont les unités sont semblables est relativement stable ; et, quand les circonstances s'y prêtent, elle peut passer au type industriel, surtout quand la ressemblance se trouve limitée par de légères différences.