‹ Principes de sociologie, trChapitre 19 sur 34 · CONSERVATION DE L'ESPÈCE · texte numérisé non relu

CONSERVATION DE L'ESPÈCE

quantité de substance nutritive, ou un petit nombre de germes avec une masse importante de substance nutritive» De là des différences dans les chiffres de la mortalité des germes. Tantôt, d'un million d'œufs de très-petite dimension laissés à l'abandon, le plus grand nombre est détruit avant le moment del'éclosion; dans le reste, une multitude d'individus mal pourvus de moyens de se procurer des aliments et d'éviter leurs ennemis, meurent ou sont dévorés peu après l'éclosion; de sorte que très-peu jouissent d'une vie individuelle d'une durée considérable. Réciproquement , lorsque les conditions contre lesquelles l'espèce a à lutter rendent avantageux pour elle que le nombre des œufs soit petit et que la substance alimentaire léguée à chaque œuf soit considérable^ les jeunes qui commencent la vie à une époque où leur développement est plus avancé survivent plus longtemps : l'espèce se conserve alors sans le sacrifice d'un aussi grand nombre de ses membres avant Tâge mûr.

On rencontre tous les degrés de variété dans la propor-^ tion de ces facteurs. Un individu adulte, Tunique survivant de centaines de milliers de germes, perdra peut-être luimême totalement son individualité dans l'acte de produire des germes; dans ce cas, l'espèce se conserve, mais au prix de frais énormes, tant aux dépens des adultes que des jeunes. Ou bien l'adulte, ne consacrant qu'une fraction modique de sa substance à la production de germes, jouit d'une étendue considérable de vie; dans ce cas, les frais de la conservation de l'espèce se révèlent dans le chiffre immense de la mortalité des jeunes. Ou bien l'adulte» sacrifiant sa substance presque entièrement, produit un nombre modéré d'œufs, chacun bien pourvu d'aliments et bien protégé, et dont la mortalité n'est pas aussi forte ; dans ce cas.

202 PBINCIPES DE SOCIOLOGIE

les frais de la conservation de l'espèce tombent plus sur le

parent et moins sur le jeune.

§ 274. Ainsi, tandis que, dans un sens, la prospérilé de l'espèce dépend de celle des individus qui la composent, dans un autre sens, la prospérité de l'espèce n'est pas d'accord avec celle des individus ; en outre, le sacrifice des individus peut porter en proportion différente sur les jeunes et sur 1^ adultes.

Déjà, dans les Principes de biologie (§319, 51), ©ous avons exposé l'antagonisme entre l'individuation et la genèse sous la forme la plus générale. Maintenant, nous allons nous occuper de quelques-uns de ses caractères spéciaux. Il est très-important de s'en faire aiie idée claire; aussi aUons*nous les étudier de près.

dont chacune se développe à son tour, se met à nager et devient une méduse. Dans ce cas de génération cyclique et dans ceux qui lui ressemblent, on peut cependant soutenir que, de même que la méduse est la forme adulte, le corps dans l'individu qui n'est pas parvenu à cet âge se sacrifie pour produire des individus adultes partiellement développés. Un résultat analogue se produit d'une manière différente chez certains entozoaires hématodes. Une fois assez développé pour posséder tête, appendices et appareil alimentaire, le cercaire transforme la totalité de sa substance interne en jeunes cercaires essentiellement semblablés à lui-même; à la fm, il se rompt par éclats et met en liberté les jeunes, qui suivent isolément la même marche. Enfin, après deux ou trois générations ainsi produites, des individus complets se trouvent formés.

Chez les entozoaires cestoïdes, le mode de reproduction suit une méthode différente, mais qui nous offre un exemple également frappant de la dissolution du corps du parent en des parties qui vont continuer l'espèce. Un segment de ténia, ce qu'on appelle un proglottis à l'état adulte et séparé, possède une vie qui se révèle seulement par un faible pouvoir de locomotion. Il provient de l'un de ces œufs qu'un ténia ancêtre a pondus par myriades; et luimême, au moment où il devient un individu indépendant, n'est que le réceptacle d'un nombre incalculable d'œufs. Dépourvu de membres, de sens, même de canal alimentaire, sa vitalité ne dépasse guère celle d'une plante; enfin il meurt dès que les masses d'œufs qu'il contient sont arrivées à maturité. Nous voyons dans cet exemple un cas de subordination et de l'adulte et du jeune aux intérêts de l'espèce.

Passons maintenant à des types supérieurs, et prenons

INTÉRÊTS DE L'ESPÈCE, DES PARENTS ET DU REJETON 205 quelques exemples aux articulés. Il y a beaucoup d'espèces de crustacés parasites, les lernées par exemple, qui traversent un état primitif de courte durée pendant lequel le Jeune nage çà et là. Presque toujours il meurt durant cet état; mais, s'il parvient à se fixer sur un poisson, il perd ses membres et ses organes des sens, et, ne faisant autre chose que d'absorber une substance alimentaire qu'il tire du poisson, il développe d'énormes ovisacs. Ces organes font saillie sur les deux côtés de son corps, dont ils excèdent beaucoup le volume : la vie du parent se perd à produire une multitude d'œufs. Nous retrouvons même chez les insectes un exemple analogue par le résultat, mais qui s'opère par une méthode un peu différente. La cochenille femelle, dont la vie ne s'élève pas au-dessus de ce qu'il £aut pour sucer les sucs du cactus sur lequel elle rampe^ développe aux approches de la maturité des masses d'œufs, qui finissent par remplir tout l'intérieur de l'animal ; peu à peu^ sa substance se trouve entièrement absorbée par les ceufs; elle meurt^ et le tégument de son corps reste comme une enveloppe protectrice de ces œufs : quand ils en sortent, il y en a quatre-vingt-dix-neuf de dévorés pour un qui i^urvit. Après un état de larve durant lequel les fonctions vitales sont relativement lentes et la mortalité élevée, arrive pour l'unique survivant une période de maturité active. Toutefois cet état est court et ne dure quelquefois qu'un petit nombre de jours; une fois les œufs déposés^ la vie cesse incontinent.

Les vertébrés nous offrent autant d'exemples que nous pouvons le désirer. Dans cet embranchement, le sacrifice de la vie du parent à la conservation de l'espèce est direct dans un petit nombre de cas, s'il en est. Une morue produit environ un million d'œufs^ et, tant qu'elle survit, elle

répète celte poote une année après Taulre; mais, tandis que la vie du parent se eonserve, neuf cent quatre-vingtdix-neuf mille et plus des rejetons ont leur vie tranchée à diverses époques avant d'atteindre l'âge* de maturité. Dans certains types supérieurs de vertébrés qui produisent comparativement peu d'œufs mieux pourvus, le sacrifice de la génération naéssanle aux intérêts de Fespèce est beaucoup moindre; pour la même raison, il est beaucoup moindre aussi dans le groupe de vertébrés qui vient ensuite, celui des amphibiens. Chez les oiseaux, la conservation de l'espèce est assurée à beaucoup moins de frais, tant pour les parents que pour le rejeton. Les jeunes sont si bien soignés que la presque totalité de leur petit nombre s'élève : tantôt la moitié peut-être, tantôt le quart, arrive à l'âge de la reproduction. En outre, la vie des parenfs n'est subordonnée qu'en partie à la durée des époques consacrées à l'éducation du rejeton. Puis de longs intervalles s'écoulent entre les saisons de reproduction, et pendant ces intervalles les parents vivent pour eux-mêmes. Dans la classe la plus élevée de vertébrés, les mammifères, pris en masse, nous constatons un progrès général de cette conciliation des intérêts de l'espèce, des parents et des jeunes. Nous la trouvons aussi dans la classe même, si nous montons du plus bas au plus haut degré de Téchelle de ses types. Un petit rongeur arrive à maturité en quelques mois ; il produit des portées nombreuses et fréquentes, et meurt bientôt : il n'y a qu'une courte période au début de la vie durant laqueHe la femelle vit pour elle-même, et la plupart du temps elle perd la vie avant que Fâge reproductif ait pris fin ; il ne lui reste pas de vieillesse devant laquelle elle ne porte pas Le fardeau de produire des rejetons. Â Textrémité opposée, nous observons un contraste immense. Le jeune éléphant emploie

INTÉRÊTS DE L'ESPÈCE, DES PARENTS ET DU REJETON 207 entièrement les vingt ou trente premières années de sa vie à son développement et à son activité individuelle. La charge de la gestation de rejetons relativement peu nombreux, et renouvelée à de longs intervalles, ne subordonne que faiblement la vie de la femelle adulte. Enfin, encore que nos connaissances ne nous permettent pas de dire combien de temps dure la vie après que l'âge de reproduction a pris fin, nous pouvons, rien qu'à considérer que ses forces demeurent suffisantes pour son entretien et sa défense^ inférer que Téléphant femelle jouit d'ordinaire d'une série terminale de beaucoup d'années; la vie du mâle d'ailleurs n'est pendant toute sa durée chargée que fort peu, si elle l'est.

§ 276. Il est encore un autre moyen par lequel révolution diminue le sacrifice de vie individuelle à la vie de U espèce. Les frais matériels de la reproduction supposent que le développement et l'activité de l'individu subissent une soustraction équivalente, pour laquelle chez les animaux inférieurs il n*y a point de compensation; mais, à mesure que nous montons dans l'échelle animale, nous apercevons une compensation qui grandit : c*est le plaisir des parents.

Ne prenons nos exemples que chez les vertébrés : nous voyons que, chez la plupart des poissons et des amphibiens, la laitance, une fois déposée , reste abandonnée à son sort ; il y a une grande dépense matérielle, et si les parents ne font pas d'efforts subséquents, ils ne goûtent non plus aucune satisfaction concomitante. Il en est autrement des oiseaux et des mammifères. L'éducation du rejeton impose, il est vrai, de la pc^ne à l'un des parents ou à tous les deux, mais la vie du parent qui trouve dans cette peine une restriction trouve autre part une extension ; en effet, elle est si bien façonnée à ses conditions que les fonctions de parent sont des sources

d'émotions agréables, ce qui est vrai pour les fonctions par

lesquelles s'accomplit l'entretien de l'individu.

Quand, des moins intelligents des vertébrés supérieurs, qui produisent beaucoup de jeunes à de courts intervalles et doivent les abandonner de bonne heure, nous nous élevons aux plus intelligents, qui produisent des jeunes en petit nombre à de plus longs intervalles, et qui leur donnent leur assistance pendant un plus long temps, nous nous apercevons que, si d'une part le chiffre de la mortalité des jeunes se trouve diminué, il en résulte d'autre part une diminution des frais matériels de l'espèce et une augmentation de la satisfaction des affections.

§ 277. Nous avons donc devant nous des mesures exactes qui nous permettent de déterminer ce qui constitue un progrès dans les relations des parents avec le rejeton et des parents entre eux. Dans la proportion où les organismes sont plus élevés par la structure et par les fonctions, leur Individualité est moins sacriGée à la conservation de l'espèce ; cela veut dire que dans le type humain le plus élevé ce sacrifice est réduit au minimum.

< D'ordinaire, quand on parle des relations domestiques, on ne fait presque exclusivement attention qu'au bien de ceux qui y sont immédiatement engagés. On parle du bien et du mal de relations données entre les hommes et les femmes, comme si l'on avait surtout à considérer l'effet de •ces relations sur la génération adulte existante; et, si l'on tient compte des effets produits sur la génération naissante, on ne s'occupe guère, ou point du tout, des effets que ressentiront les générations à venir. C'est un ordre qu'il faut renverser.

Il faut d'abord juger les divers genres d'organisation de

INTÉRÊTS DE L'ESPÈCE, DES PARENTS ET DU REJETON 209 la famille snivant qu'ils servent plus ou moins bien à conserver les agrégats sociaux où on les rencontre ; en effet, par rapport aux individus qui le composent, chaque agrégat social joue le rôle d'espèce. Si le genre humain survit, ce n'est pas grâce aux arrangements qui portent sur son ensemble, mais grâce à la science des diverses sociétés qui le composent, qui luttent chacune pour maintenir son existence en face des autres sociétés. Enfin la survie de l'espèce, réalisée par la survie des sociétés qui la constituent, étant la première condition à remplir, il faut regarder les arrangements domestiques qui assurent le mieux la survie, dans chaque société, comme relativement appropriés.

En tant qu'elle demeure compatible avec la conservation de la société, la seconde lin suprême est Téducation du plus grand nombre de rejetons sains depuis le moment de la naissance jusqu'à l'âge mûr. La* restriction que nous formulons ne semble pas nécessaire ; nous verrons cependant par les faits qu'elle l'est. Les sociétés, et spécialement les groupes primitifs, ne prospèrent pas toujours par l'accroissement illimité du chiffre de leur population; au contraire, il arrive parfois qu'elles ne se préservent de la destruction qu'au prix d'un accroissement de mortalité chez les jeunes.

Après la prospérité du groupe social et celle de la progéniture, vient la prospérité des parents. Il faut en tout cas tenir pour la meilleure la forme de relation maritale qui, en remplissant les conditions précédentes, favorise le plus la vie des hommes et des femmes adultes, et leur impose le moins de charges.

Enfin, comme dernière fin à considérer, nous trouvons le prolongement de la vie individuelle quand la vie des parents sur son déclin, prolongée et embellie par les rejetons, devient encore une cause de plaisir pour ces rejetons.

Spencer. n. — t4

En combinant ces propositions, nous en tirons le corollaire que la constitution la plus élevée de la famille se troure réalisée lorsque les bescÀns de la société et ceux de ses membres, vieux et jeunes, se trouvent si bien conciliés que la mortalité entre la naissance et l'âge de la reproduction tombe au minimum, et que la subordination de la vie des adultes à l'éducation des enfants devienne la plus faible possible. Ce lien de subordination serelâdiedetrois manières: d'abord, par rallongement de la période qui précède la reproduction ; la seconde, par la déeroi^ance du nombre des rejetons nés et élevés, comme aussi par Taecroissement des plaisirs que causent les soins qu'on en prend ; enfin la troisième, par l'allongement de la vie qui suit la cessation de la reproduction.

L'idéal de la famille qui nous suggère Tétude des relations sexuelles et parentales dans toute l'étendue du monde organi€[ue est le même que celui que la comparaison des âges inférieurs de l'humanité avec les supérieurs nous indique. Dans les tribus sauvages, nous trouvons en général une grande mortalité de jeunes : il y a d'ordinaire plus ou moins d'infanticides , ou bien un grand nombre de décès par suite de conditions défavorables , ou bien ces deox causes agissent ensemble. Ajoutons que les races inférieures ont pour caractère une maturité précoce et une précocité de la période de reproduction ; ce qui suppose la brièveté de la période durant laquelle la vie indiividuelle se poursuit sans autre but qu'elle-même. Tant que la fécondité dure, le fardeau qui pèse sur les femmes , épuisées qu'elles sont par des fatigues et des corvées 'de toute sorte, est très-lourd. Les relations maritales et parentales ne sont pas des sources de plaisir anssi élevées ni aussi prolongées que chez les races civilisées. Ensuite, après que les enfants

INTÉRÊTS DE L'ESPÈCE, DES PARENTS ET DU REJETON 211 ont été élevés, ce qui reste de vie pour chaque sexe est court : souvent la violence y met fin, souvent une mort volontaire; d'ailleurs elle finit par un déclin rapide, auquel les soins filiaux ne mettent point obstacle.

Nous voilà donc en possession d'un critère relatif et d'un critère absolu qui nous permettent de mesurer les relations domestiques à chaque époque du progrès social. En les jugeant au point de vue relatif d'après leur adaptation aux exigences sociales du moment, nous pouvons trouver nécessaires pour leur temps et leur lieu des arrangements qui nous répugnent; mais, en les ji^eant au point de vue absolu, d'après leur relation avec les types les plus développés de la vie individuelle ou nationale, nous trouvons de bonnes raisons de les réprouver* Ea effet, cette étude prélimûiaife révèle clairemeat que tes relations domestiques, les plus élevées au point de vue éthique, sont aussi les pltts élevées au point de vue biologique et socîoiofique ^.

1. Le moment me paraît opportun pour mentionner une idée avancée par a& des aâMpents de ma 'pbilosopibie , un peaseor aittériotei& , M . John F»toê, auteur d'un cours de philosophie fait récemment à l'université d'Harvard. Celte idée porte sur le passage de l'état grégaire des anlraanx anthropoïdes à Tétat social des êtres humains , par suite des relations des parents avec les rejetons {OutUnes of Cosmic PMlosophy, II, p. 342-344). Partant d'une loi générale admise par postulat, d'après laquelle lès oi^anisoies évaluent d'autani plus lentement qu'ils sont plus complexes , il conclut que la prolongation de renianee aocoaapBgnaBt le déwtoppeaaeot qui vt étR prim&tes les oioins intelligents aux plus intelligents, suppose une plus longue durée des soios des parents. Les eofontfi qoi ne BODt pas si tôt capables de pourvoir d'eux-mêmes à leur propre subsistance doivent être nourris plus longtemps par des parents femelles, aidés jusqu'à tm certain point par des parents mâles, individuellement OQ coi\joiDtement : il «en est résaUé ma liea qui rattache l'un à l'autre tes parents pour un plus long temps, et qui tend à créer les rudiments de la f&miUe. Il est tràs-pnobable c{ae cette oause a jcaé un r5l6 dan» l'étoteiioii sociale.

Page 1