EXOGAMIE ET END06AMIE
§ 284. Dans son ingénieux et intéressant ouvrage intitulé le Mariage primitif ^^ M. M* Lennan emploie les mots exogamie et endogamie pour distinguer deux usages ^ consistant, Tun à épouser des femmes appartenant à des tribus étrangères, l'autre à épouser des femmes apparto nant à la même tribu que le mari. Ainsi qu'il le dit dans sa préface, son attention a été appelée sur ces usages différents par des recherches sur « la signification et l'origine des formes de la capture dans les cérémonies nuptiales ». Ces recherches le conduisirent à formuler une théorie générale des rapports primitifs entre les sexes. Je donne une esquisse de sa théorie que je démêle de mon mieux d'un exposé dont toutes les parties ne sont pas d'accord entre elles. Le manque de nourriture a conduit des groupes primitifs à tuer les enfants du sexe féminin, parce que « les guerriers et les chasseurs étant nécessaires et estimés, il était de l'intérêt de toute horde d'élever, autant que possible, des
1. Primitive marriagej par John F. M' Lennan, M. A., Edimbourg, «865.
Spencer. n. — i5
enfants mâles bien portants. Il était d'un moindre intérêt d'élever des filles, parce qu'elles étaient moins capables de se suffire à elles-mêmes et de contribuer, par leurs travaux, au bien général » (p. 465).
M. M' Lennan allègue ensuite que, « l'usage primitif de tuer les enfants du sexe féminin ayant rendu les femmes rares, on fut conduit à la fois à la polyandrie au dedans de la tribu et à l'enlèvement des femmes au dehors » (p. 138). Revenant sur ces causes, il leur attribue un autre résultat. « La rareté des femmes, dit-il, dans un groupe amena la coutume d'enlever les femmes des autres groupes, et avec le temps le mariage d'un homme dans son propre groupe fut mal vu, comme contraire aux habitudes » (p. 288], Ou, comme l'auteur le dit (p. 140), « l'usage fondé sur la nécessité établit peu à peu parmi les tribus exogames un préjugé contre le mariage avec les femmes appartenant à la même souche, et ce préjugé, comme tous ceux qui ont trait au mariage, acquit la force d'un principe religieux. »
C'est à celle habitude d'enlever les femmes et de les reprendre, comme cela se passe parmi les Australiens (p. 76) , que M. M' Lennan attribue les doutes sur la paternité, qui ont fait admettre le principe de la parenté par les femmes seulement. Quoiqu'il attribue ailleurs (p. 159) cette forme primitive de la parenté à une cause plus générale, il considère néanmoins l'enlèvement des femmes comme la cause la plus certaine, t Cette forme, dit-il, a dû subsister partout où subsistait l'exogamie ; l'exogamie et l'usage qui en est la conséquence, celui de capturer les femmes. La certitude de la paternité est impossible là où les mères sont enlevées à leurs premiers maîtres et sujettes à être enlevées de nouveau avant la naissance des enfants » (p. 226).
M. M' Lennan, partant de ce fait que les tribus qui prati-
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quaient l'usage d'enlever des femmes, ont élé à Torigine, ou du moins se croyaienl de même sang, soutient que Tintroduction de femmes d'un sang étranger coïncidant avec la formation de la première conception nette de la parenté (celle entre la mère et l'enfant), amena à reconnaître une hétérogénéité dans la tribu : il arriva peu à peu qu'il y eut dans la tribu des enfants considérés comme appartenant par le sang aux tribus de leurs mères. Ainsi naquit une nouvelle forme d'exogamie. La condition primitive qu'une femme fût enlevée à une autre tribu se confondit naturelle* ment avec la condition qu'une femme eût dans ses veines du sang d'une autre tribu ; c'est pourquoi des jeunes filles nées dans la tribu de mères appartenant à d'autres trilbus purent être choisies comme épouses. L'exogamie primitive consistant à épouser uniquement de& femmes d'autres tribus fut remplacée en partie ou entièrement par l'exogamie modifiée, consistant à conclure des mariages dans le sein de la tribu, à épouser des femmes ayant des noms de famille qui impliquaient une origine étrangère.
En décrivant le développement des formes progressives des relations domestiques, M. M' Lennan admet en principe, comme nous l'avons vu, que la rareté des femmes « conduisit à la fois à la polyandrie dans le sein de la tribu et à l'enlèvement des femmes au dehors » . En éelairafti par des exemples les différentes formes de la polyandrie, dont la pins élevée est celle où les maris sont frères, il montre que, celte phase de l'évolution une fois atteinte, on admet la filîa^ tion; non-seulement par les femmes, mais eneore par les iKwmes, puisque, si le père n'était pas conn», du moins le sang du père l'était.
La priorité du frère aîné s- étaWissant [ainsi graduellement, puisqu'il est le premier à se marier et le premier prch
bablement à avoir des enfants, on lui attribua, d'après une fiction généralement admise, tous les enfants : € le frère aîné était ainsi une sorte de pater familias b , et « l'idée de paternité » ainsi propagée rapprocha de la parenté par les mâles et c éloigna de la parenté par les femmes > (p. ^/iS-^U). M. M' Lennan fait remarquer que parmi quelques peuples adonnés à la polyandrie, tels que les Cingalais, les cheEs sont devenus monogames (p. 245), et il soutient que « leur exemple sera suivi et que l'usage de la monogamie ou de la polygamie prendra naissance )> . Il retrace ensuite la genèse de la forme patriarcale, le système de l'agnation, l'institution des castes.
Quoique, partout où nous avons pu le faire brièvement, nous ayons esquissé la théorie de M. M' Lennan en nous servant de ses propres expressions, il est possible cependant qu'il trouve à redire à notre résumé. En effet, comme nous l'avons déjà fait sentir, son exposé présente certaines contradictions, et l'ordre dans lequel les faits sont relatés est embrouillé. 11 n'y a pas lieu de douter de l'exactitude d'un grand nombre des phénomènes qu'il décrit. Il est incontestable que l'enlèvement des femmes, encore en usage chex différentes races inférieures, était pratiqué autrefois par des races maintenant plus avancées^ et que la formalité de la capture dans les cérémonies nuptiales existe dans des sociétés où il n'y a plus à présent de capture réelle. Il est incontestable que la parenté par les femmes est la seule explicitement reconnue chez différents peuples primitifs, et qu'elle conduit à la transmission du nom, du rang et de la propriété dans la ligne maternelle. Il est incontestable que, dans beaucoup de pays où l'enlèvement des femmes a été ou est encore en usage, le mariage est prohibé entre ceux qui portent le même nom de famille, parce qu'ils sont sup-
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posés venir de la même souche. Mais, tout en admettant un grand nombre de faits et quelques-unes des inductions qu'on en a tirées, nous avons des raisons de douter de l'exactitude de la théorie de M. M' Lennan prise dans son ensemble. Voyons d'abord les objections du second ordre que nous avons à y faire.
§ 285. M. M' Lennan passe sous silence, comme sans importance, différents faits incompatibles avec sa conclusion, mais auxquels il fait néanmoins allusion. Il pense qu'il y a des motifs de croire que Texogamie et l'enlèvement des femmes « ont été en usage dans une certaine phase chez toutes les races humaines » (p. 138), phase dont différentes races inférieures nous présentent actuellement l'image. Il admet cependant que c les tribus endogames séparées sont presque aussi nombreuses et sont^ sous certains rapports, aussi dégradées que les tribus exogames séparées » (p. 'U5). Or si, comme il le croit, Texogamie et l'enlèvement des femmes <c ont été en usage dans une certaine phase chez toutes les races humaines », cette phase a été évidemment la première; et si, comme il cherche à le démontrer, l'endogamie est une forme à laquelle l'huma* nité est arrivée à travers une longue série de développements sociaux, il est difficile de comprendre comment les tribus endogames peuvent être aussi dégradées que les exogames. D'un autre côté, il déclare que <i dans quelques dis* tricts, par exemple dans les montagnes sur la frontière nordest de rinde, dans le Caucase et dans la chaîne de la Syrie, nous trouvons diverses tribus dont les caractères physiques et les affinités de langage prouvent qu'elles appartiennent à une seule et même souche primitive, et qui diffèrent néanmoins sous ce rapport toto cœlo, en ce que les unes prohi*
beat le mariage dans le sein de la tribu, et que les autres proscrivent les mariages extérieurs » (p. 147-8). Ce fait est absolument incompatible avec l'hypothèse de M. M' Lennan.
Si M. M' Lennan répliquait qu'il a admis (p. 47, etc.) la possibilité ou la probabilité de tribus originairement endogames, s'il disait qu'il reconnaît (p. 144, etc.)querexogamie et l'endogamie « peuvent être également archaïques » , nous répondrions que cette possibilité est non-seulement incompatible avec son opinion d'après laquelle l'exogamie « a été en usage dans une certaine phase parmi toutes les races humaines y> , mais qu'il la repousse en fait. Il esquisse (p. 148, etc.) une série de changements par lesquels les tribus exogames peuvent éventuellement devenir endogames; et dans les chapitres suivants, sur le développement de Vagnation et Vorigine de Vendogamie, il affirme implicitement que l'endogamie a ainsi pris naissance, %\ ce n'est universellement, du moins généralement. En vérité, le titre de l'un de ses chapitres^ Décadence de Vexogarnie dans les communautés en progrès, implique clairement l'opinion que l'exogamie était générale, si ce n'est universelle, parmi toutes les peuplades non civilisées, et que l'endogamie s'est développée avec la civilisation. Ainsi te contradiction entre les propositions citées dans le dernier paragraphe est évidente.
Quelques autres raisonnements de M. M' Lennan sont en contradiction les uns avec les autres. Admettant que, dans l'état primitif, « les tribus étaient organisées sur le principe de l'exogamie », il raisonne comme si elles avaient c l'instinct primitif de la race contre le mariage entre les membres du même groupe » (p. 118). Cependant, comme nous l'avons vu plus haut, il vdt la cause de l'enlèvement des femmes dans la rareté de femmes au sein de la tribu et
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dérive de « cet usage amené par Ja nécessité > le préjugé contre « le mariage avec les femmes de la même souche >. Déplus, si, comme il le dit (et, je crois, avec raison) (p. 146), a les hommes ont dû être à T origine exempts de tout préjugé contre le mariage entre consanguins », il semble être inconséquent avec lui-même en affirmant c qu'il y avait primitivement une répulsion instinctive contre le mariage entre les membres appartenant à la même souche ».
D'un autre côté, tandis qu'à certains endroits M, M' Lennan fait venir l'exogaraie de Tusage d'enlever des femmes (p. 53 54 et p. 436), il la considère ailleurs comme Tanlécédent de l'enlèvement des femmes : l'interdiction du mariage dans le sein de la tribu était le fait primordial. Or, si telle est l'opinion de M. M' Lennan, je pense avec sir John Lubbock qu'elle est insoutenable. Il est impossible d'admettre que les groupes primitifs par lesquels M. M' Lennan commence aient connu des règles établies pour le mariage. L'union des sexes a nécessairement été antérieure à toutes les lois sociales. L'institution d'une loi sociale implique qu'une société a existé pendant un certain laps de temps auparavant, et cela même implique la reproduction d'une longue suite de générations. C'est pourquoi il faut regarder comme primordiale la méthode de reproduction qui n'est soumise à aucune espèce d'interdiction.
Supposons que M. M' Lennan s'en tienne à la plus soatenable de ses deux opinions, à savoir que l'enlèvement des femmes a conduit à l'exogamie, jusqu'à quel point a-t-il le droit d'affirmer que le meurtre des enfants du sexe féminin, et la rareté des femmes qui en est la conséquence, ont conduit à l'enlèvement des femmes? A première vue, il parait incontestable que le meurtre des enfants du sexe féminin^ s'il a été fréquent, doit avoir entraîné à sa suite ie manque
de femmes adultes, et il semble étrange de mettre en doute la légitimité de cette déduction. Mais M. M' Lennan n'a pas pris garde à une circonstance concomitante. Les tribus à l'état d'bostilité chronique perdent continuellement des adultes mâles, et la mortalité des mâles due à cette circonstance est très-considérable. C'est pourquoi le meurtre d'un grand nombre d'enfants du sexe féminin ne produit pas nécessairement un manque de femmes; tout au plus empéche-t-il que leur nombre ne soit excessif. Le nombre des femmes se trouve nécessairement en excès si l'on élève une quantité égale d'enfants des deux sexes et si quelques mâles sont tués de temps en temps. La proposition sur laquelle M. M' Lennan appuie son argumentation est donc inadmissible.
Elle paraîtra évidemment telle si nous trouvons que la polygynie existe dans les pays où l'enlèvement des femmes est actuellement en usage. Les Fuégiens, cités par M. M' Lennan parmi les peuples qui enlèvent des femmes, sont polygames. D'après Dove, les Tasmaniens étaient polygames^ et Lloyd dit que la polygynie était universelle chez eux; cependant les Tasmaniens enlevaient des femmes. Les Australiens fournissent à M. M' Lennan un exemple typique d'un peuple exogame, enlevant des femmes, et, quoique M. Oldfield soutienne que les femmes sont rares chez eux, son témoignage est cependant en contradiction avec d'autres. (( La plupart des hommes, dit Mitchell, paraissaient posséder deux feinmes, dont Tune était ordinairement grasse et dodue, et l'autre beaucoup plus jeune, » et, d'après le Français Peltier, qui, comme nous l'avons dit dans le dernier chapitre, passa dix-sept ans au milieu de la tribu Macadama, dans le Queensland, c les femmes étaient plus nombreuses que les hommes, chaque homme ayant à
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sa suite de deux à cinq femmes. > D'après Burton, les Dacotahs de rAmérique du Nord étaient à la fois ravisseurs de femmes et polygames. Dans l'Amérique du Sud, les Brésiliens se distinguaient également par ces deux caractères, qui existaient spécialement réunis chez les Caraïbes. La polygynie est pratiquée sur les bords de TOrénoque, nous dit Humboldt. « Elle fleurit surtout chez les Caraïbes et chez toutes les peuplades qui ont conservé la coutume d'enlever des jeunes filles dans les tribus voisines. » Comment alors la cause de l'enlèvement des femmes peut*elle être attribuée à la rareté des femmes ?
Une anomalie réciproque milite également contre la théorie de M. M'Lennan. Il pose en principe que le meurtre des enfants du sexe féminin, c rendant les femmes rares, a produit à la fois la polyandrie dans le sein de la tribu et l'enlèvement des femmes à l'extérieur. » Mais, autant que je puis voir, la polyandrie n'est pas la caractéristique des tribus adonnées à l'enlèvement des femmes. Nous ne la rencontrons ni chez les Tasmaniens, ni chez les Australiens, ni chez les Dacotahs, ni chez les naturels du Brésil, et, quoiqu'elle existe, dit-on, chez les Fuégiens et certaines peuplades caraïbes, elle frappe bien moins chez eux que la polygynie. Réciproquement, quoiqu'elle ne soit pas un trait caractéristique des peuples qui s'enlèvent leurs femmes les uns aux autres, elle l'est ordinairement de certains peuples peu avancés, habituellement paisibles. La polyandrie existe chez les Esquimaux qui ne savent même pas ce que c'est que la guerre. On la trouve également chez les Todas qui ne commettent aucune agression contre leurs voisins.
Nous pourrions nous arrêter à d'autres objections d'une portée moindre. Dans beaucoup de cas, l'exogamie et l'endogamie coexistent, par exemple chez les Comanches, les
Néo-Zélandais, les Lepchas, tes Californiens. Quelquefois la polygynie et la polyandrie coexistent, par exemple chez les Fuégiens^ les Caraïbes, les Esquimam, les Warans, les Hottentots, les anciens Bretons. Il y a des tribus exogames chez lesquelles la formalité de la captare n'existe pas dans le mariage, par exemple les Iroquois et les Chippeouais. Mais, laissant là ces objections, j'en aborde d'autres de premier ordre qui frappent a prioriy et qui me paraissent in^ surmontables.
§ 286. M. M' Lennan prend comme point de départ des groupes homogènes, et soutient que la rareté des femmes produite par le meurtre des enfants du sexe féminin a forcé de recourir à Tenlèvement des femmes, et il pense que, « à une certaine époque, cette coutume existait chez toutes les races humaines o (p. 138). Cela implique qu'un certain nombre dé tribus voisines, appartenant ordinairement à la Hiême race, et parvenues au même niveau social, étaient amenées simultanément à commettre des enlèvements l'une chez l'autre. Mais, dès que nous nous représentons l'enlèvement des femmes pratiqué non-seulement par une tribu, mais par beaucoup de tribus formant un groupe, une question se pose : quel remède ces enlèvements apportaient-ils à la rareté des femmes? Si dans chaque tribu prise isolément il y avait moins de femmes que d'hommes, comment toutes les tribus trouvaient-elles à se marier en s'entevant réciproquement leurs femmes? Celles-ci étaient toujours aussi rares ; ce qu'une tribu acquérait, une autre le perdait. Songez au peu de fécondité des femmes et à la grande mortalité des enfants chez les sauvages ; si l'insuffisance du nombre des femmes est à l'état chronique, et si les enlèvements se balancent de part et d'autre il en résulte nécessai-
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rement que la population diminue dans toutes les tribus. Si les unes, en enlevant plus que d'autres, arrivent à avoir assez de femmes et n'en laissent qu'un très-petit nombre aux autres tribus, ces dernières tendent naturellement à s'éteindre. Enfin, si les tribus survivantes continuent la même pratique, cela ne finira que lorsque la tribu la plus forte, continuant de se fournir de femmes chez les plus faibles, survivra seule, et ne trouvera plus de tribu où elle puisse pratiquer l'enlèvement.
Si Ton répliquait que le meurtre des enfants du sexe féminin n'a pas lieu en somme sur une assez vaste échelle pour que le nombre des femmes soit insuffisant pour maintenir le chiffre de la population, si Ton disait que quelques tribus seulement élèvent trop peu de femmes pour suffire à la production d'une génération nouvelle, alors nous serions en présence d'une difficulté encore plus grande. Si, dans chacune des tribus exogames composant le groupe supposé, il est défendu aux hommes d'épouser des femmes de leur propre tribu, et s'ils sont forcés d'enlever des femmes chez les autres, il en résulte que chaque tribu élève sciemment des femmes pour les tribus voisines et non pour elle-même. Quoique chaque tribu mette à mort un grand nombre d'enfants du sexe féminin en vue d'éviter les frais de les élèvera son propre profit, elles ne laissent pas d'élever, de propos délibéré, les survivantes au profit de ses ennemis. Certainement voilà une supposition inadmissible. Plus Tinterdiction d'épouser des femmes appartenant à la tribu sera formelle^ plus la conservation des petites filles sera inutile, et plus qu'inutile, puisqu'elles contribueront à fortifier les tribus voisines hostiles, qui les enlèveront pour en faire leurs femmes. Enfin, comme toutes les tribus, vivant sous la même interdiction, procéderont d'après les mêmes motifs^
elles cesseront toutes d'élever des enfants du sexe féminin. 11 est donc évident que l'exogamie, sous sa forme primitive, ne peut pas avoir existé d'une façon absolue chez les tribus qui forment un groupe; elle peut seulement avoir été la loi chez quelques-unes d'entre elles.
§ 287. Dans son chapitre final, M. M' Lennan dit : « Tout bien considéré, la cause à laquelle nous avons attribué l'origine de l'exogamie est la seule qui supporte l' examen. » Il me semble cependant qu'en partant de son postulat, à savoir que les groupes primitifs des hommes vivaient habituellement à l'état d'hostilité, nous pouvons^ en cherchant quelles sont les circonstances concomitantes de la guerre, arriver à établir une théorie différente qui échappe à toutes les objections précédentes.
Toujours et partout, chez les sauvages et chez les peuples civilisés, la victoire est suivie de pillage. Les' vainqueurs enlèvent tous les objets portatifs qu'ils peuvent trouver. Les ennemis des Fuégiens enlevaient leurs chiens €t leurs armes; les tribus pastorales de l'Afrique voient leurs troupeaux emmenés par des maraudeurs victorieux, et les peuples plus avancés sont dépouillés de leur argent, de leurs ornements et de tous les objets de valeur qui ne Sont pas trop lourds. L'enlèvement des femmes n'est évidemment qu'une des manières de dépouiller les vaincus. On attache du prix aux femmes comme épouses, comme concubines et comme esclaves ; on tue les hommes, et l'on emmène les femmes en même temps qu'on emporte les biens meubles. Cette coutume existe chez tous les peuples non civilisés. Turner nous dit que c les habitants de Samoa, quand ils partageaient les dépouilles des vaincus, ne tuaient pas les femmes, mais les épousaient. » Mitchell rapporte
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qu'en Australie « quelques blancs ayant dit à un indigène qu'ils avaient tué un homme d'une autre tribu, il fit celte seule observation : € Stupides blancs! pourquoi n'avez-vous pas emmené les femmes? » Enfin, P. Martyr dit que chez les Caraïbes cannibales de son temps < il était défendu de manger les femmes: Celles qu'on prenait jeunes, on les gardait pour la reproduction, comme nous gardons de la volaille, etc. » Les légendes primitives des peuples à demi civilisés nous montrent la même chose; ainsi lisons-nous dans Y Iliade que les Grecs pillèrent « la ville sacrée d'Eétion » , et qu'une partie du butin < partagé entre eux > consistait en femmes. Il est inutile de citer des exemples pour rappeler qu'en des temps récents et plus civilisés les victoires sur le champ de bataille ont été suivies d'actes analogues, au fond, quoique différents par la forme. Il est donc évident que, depuis les temps primitifs jusqu'à une époque relativement récente, l'enlèvement des femmes a été un incident des guerres heureuses.
Remarquons maintenant que, des dépouilles enlevées après la victoire, les unes sont estimées pour leur valeur intrinsèque, les autres comme trophée. Le sauvage tient particulièrement à conserver des preuves de sa vaillance. Il rapporte la chevelure de son ennemi, comme fait l'Indien de l'Amérique du Nord ; il dessèche et conserve la tête de son ennemi, comme le Néo-Zélandais. Il garnit son vêtement de mèches de cheveux enlevées à l'ennemi qu'il a tué. Un autre signe de succès dans la bataille, c'est de ramener une femme de la tribu vaincue. Outre sa valeur intrinsèque, elle a une valeur extrinsèque. De même que la femme indigène, elle est utile à titre d'esclave, et elle a sur celte der* nière l'avantage d'être un trophée. Or comme, parmi les sauvages, les guerriers sont les membres honorés de la
tribu, et comme, parmi les guerriers, les plus honorés sont ceux qui ont prouvé leur courage par leurs exploits, la possession d'une femme prise à la guerre devient une marque de distinction sociale. C'e&t pourquoi on estime que les membres de la tribu mariés à des femmes étrangères ont fait un mariage plus honorable que ceux qui ont épousé des femmes indigènes. Qu'en doit-il résulter ?
11 n'en peut résulter aucun effet décisif sur les usages matrimoniaux d'une tribu qui vit habituellement à Tétat •de paix ou qui n'est pas habituellement heureuse à la guerre. Si les hommes en grande majorité ont des femmes indigènes et si quelques-uns seulement possèdent, comme marque de leur supériorité, des femmes étrangères, cette exception ne changera rien à l'usage d'épouser des femmes indigènes; on u'éprouvera aucua sentiment de honte d'appartenir à la majorité. Mais si la tribu, devenant plus heureuse dans ses guerres, enlève plus fréquemment des femmes aux tribus voisines, l'opinion se répandra peu à peu que les hommes désormais nombreux qui ont des femmes étrangères forment la classe honorable, et que ceux qui n'ont pas prouvé leur courage en ramenant de ces trophées vivants, sont sans honneur; on en viendra à tenir pour un lâche l'homme qui ne possède pas de femme étrangère. Par conséquent l'ambition d'avoir des femmes étrangères se développera et, à mesure que le nombre de ceux -qui n'en ont pas diminuera, la flétrissure qui s'attache à ces exceptions sera plus marquée. Alors s'établira dans les tribus les jllus guerrières une loi impérieuse obligeant de se procurer une femme dans une autre tribu, si ce n'est en guerre ouverte, au moins par on simple enlèvemenl.
Certains faits indiquant que chez les sauvages on exige 4es preuves de courage comme condition préliminaire
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du mariage^ démontreront l'exactitude de cette conclusion. Hèrndon nous dit que chez les Mahuès un homme ne peut pas prendre de femm^ avant de s'être soumis à une cruelle torture. Baies, parlant des Passés de l'Amazone supérieure, dit qn' « autrefois les jeunes gens obtenaient leurs fiancées par de brillants faits de guerre ». Avant de pouvoir se marier, un jeune Dayak est obligé de prouver sa bravoure en rapportant la tête d'un ennemi. Bancroft raconte, d'après le colonel Cremony, que, lorsque les guerriers apaches reviennent sans avoir remporté de succès, « les femmes se détournent d'eux avec des marques d'indifférence et de mépris. Elles leur reprochent leur lâcheté ou leur manque d'adresse et de ruse et leur disent que de tels hommes ne devraient point avoir de femme. > Il est évident que de pareils sentiments amèneront entre autres usages celui d'enlever des femmes ; en effet, quand un homme, qui ne peut se marier jusqu'à ce qu'il ait clonné des preuves de son courage, enlève une femme, il satisfait ses besoins et acquiert en même temps de la réputation. Si, comme nous le voyons, le signe auquel on reconnaît qu'un homme est digne d'une femme est dans certains cas la cooquête d'un trophée^ quoi de plus naturel que ce trophée soit souvent la femme enlevée elle-même ? Quoi de plus naturel que, dans les tribus ou beaucoup de guerriers se distinguent par les femmes qu'ils ont ravies, un homme doive ravir une femme pour prouver qu'il est digne du mariage I Telle serait Torigne de la loi stricte de l'exogamie.
En tant que cette inlerprétation veut dire qu'une coaianie se transforme en loi, elle concorde avec ceUe de IM. M' Lennaa. Cependanl elle ne pose pas en principe, comme la sienne, qoa cette coutune est née d'an ioatinct primordial ou qu'elle ré&ulle de la rareté des femmes oocsk»
sionnée par Tinfanticide. En outre^ cette explication, contrairement à celle de M. M'Lennan, comporte que Texogamie et Fendogamie coexistent dans certains cas et que Texogamie coexiste souvent avec lapolygynis. Enfin elle échappe à la difficulté qui se présente dès que nous supposons l'existence d'une loi stricte proscrivant l'exogamie dans tout un groupe de tribus.
§ 288. Mais peut-on expliquer de la même manière l'usage presque général de la formalité de la capture dans les cérémonies nuptiales ? M. M' Lennan pense que, partout où l'on rencontre maintenant cette formalité, l'exogamie complète a dû exister autrefois. L'examen des faits prouvera, je crois, que cette induction n'est pas nécessaire. La forme de la capture peut avoir diverses origines; disons plutôt que diverses causes concourent à la produire.
Si, comme nous l'avons vu, il existe encore des tribus peu avancées oii les hommes se battent pour la possession des femmes, la prise de possession d'une femme est la conséquence naturelle d'un acte de capture. Le monopole qui fait d'elle une femme mariée, dans le seul cens connu des hommes primitifs, est le résultat d'une violence couronnée de succès. Ainsi la forme de la capture peut dériver d'une capture réelle dans l'intérieur de la tribu au lieu de dériver d'une capture réelle à l'extérieur.
Outre la résistance opposée par les autres hommes de la tribu à celui qui veut s'emparer d'une femme, il y a la résistance opposée par la femme elle-même. Sir John Lubbock pense que la réserve féminine ne suffit pas pour expliquer l'établissement de la formalité de la capture; il est possible que, prise à part, cette qualité soit impuissante à rendre compte de toutes les circonstances. Mais il y a des.
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raisons de croire qu'elle est un facteur important, lin voici quelques-unes. Crantz nous dit que, chez les Esquimaux, si une jeune fille est demandée en mariage, « elle feint immédiatement la plus grande consternation et se sauve en tirant violemment sa touffe de cheveux, car les femmes non mariées affectent toujours une réserve extrême et une grande * aversion quand on leur propose un mari, de peur de perdre leur réputation de modestie. »
Les jeunes filles chez les Boschismans se conduisent de la même manière : < Quand une jeune fille est devenue nubile sans avoir été fiancée auparavant, le prétendant est obligé d'obtenir son consentement aussi bien que celui de ses parents ; elle reçoit ses avances avec un semblant de frayeur et de répulsion, et ses amies feignent de le quereller. »
D'un autre côté, Burckardt dit que^ chez les Arabes du Sinaî, c une fiancée se défend à coups de pierres et blesse souvent les jeunes gens, quoiqu'elle aime son prétendant; car, d'après la coutume, plus elle lutte, mord, se débat, crie et frappe, plus elle est applaudie dans la suite par ses propres compagnes. ^ Pendant que Ton se rend au camp du mari, « la décence Toblige de pleurer et de sangloter amèrement. »
Piedrahita parle d'un fiancé Muzo qui, après s'être mis d'accord avec les parents, « vint voir sa fiancée et resta trois jours à la cajoler, tandis qu'elle lui répondait par des coups de poing et de bâton. Après ces trois jours^ elle s'adoucit et fit cuire les aliments de son fiancé. »
Dans ces cas donc, la réserve, soit naturelle, soit affectée, dans le but de se faire une réputation^ cause la résistance de la femme elle-même. Dans d'autres cas, il s'y joint la résistance de ses amies. Nous lisons qu'à Sumatra « la nouvelle mariée et ses parentes se font un point d'honneur
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d'effiipéeher (oa de laire semblant d'empêcher) que le jeune époux ewmèmd sa jeiuie épouse ». A l'occiasioa d'un m^ riâg«eh€a les Aiaucaaiefis, Smiâi rapporte qoe « les femmes se lè^feftt ea massa e4, s'armanl; de bâtojEks^ de pierres et de projecdles de taniite sorte, courent pour défeiadre la jeune ûSe en détresse... La âaneée doit se faire un point d'honfibenr de résister, de lutter, quel que soit le plaibiir avec lequel elle donne son oonseniemenl. » Gree^e nous apprend aussi qu' « un fiaucé kamtefaadaie, xma 6m qu'il a obtenu la pernusskm d'emmeaer sa JSaueée, dierche toutes les occasions de la trouver seule ou en société peu nombreuse, car dès cet instant toutes les femmes du village sont obligées de la protéger. »
Ici, nous avons, je pense, la preuv^qu'une des origin/es de la formalité de la capture, c'est ^opposition en prunier lieu de la femme elle-même et en second lieu de ses amies, qui sympathisent naturellement avec elle. Quoique les moeurs des races inférieures n'impliquent pas une grande réserve^ nous ne pouvons cependant pas en admettre Tabsence complète. C'est pourquoi ce qui en existe réellement, joint à l'effet de la simulation en vue d'obtenir une réputation, produira naturellement la résistance et par suite la capture.. D'ailleurs, du moment que le sauvage fait de sa femme son esclave et la traite ordinairement avec bniiaiité, elle a encore plus de motifs pour résister.
La résistance violente ne procède pas seulement de la jeune fîlla et de ses amies; il est probable que les hommes de la famille s'opposeront également à la capture. Une femme est utile non-seulement comme femme mariée, mais comme fille, et, depuis les degrés les plus bas jusqu'aux plus hauts de révolution sociale, nous trouvons que le père exige implicitement ou ouvertement des services. Ce feit se re-
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marqne mêiie chez une peuplade très-grossiére, les Fuépeaas ; le jeune homme est obligé de donner oae compensation sons forme d'un service rendu : « par exemple, il aidera à construire un canot. » Il en est de même dans le monde entier chez beaneomp de sauvages plas avanoés ; il faut ou que Ton fasse un travail stipulé, ou qu'oin paye en objets de valeur* Nous avons des preuves qu'il en était ainsi chez nous primitivement : le dommage allégué dans un procès pour enlèvement, c'est la privation des services rendus par une fille. De là on peat conclure que dans les états sociaux inférieurs, où les rédamations des pareats ou d'autres per« soo&es ne sont guère prises en considération, renlèvemeat d'une fille devient généralement l'occasion d'une lutte. Les fûts viennent à l'appui de cette conclusion. Smith nous dit que, chez les Araucaniens, si les parents s'opposent à un mariage, « ou convoque immédiatement les voisins au son du cor, et la chasse commence, i — c Gbez les Gandors, une tiibu des côtes méiidionales de la mer Caspienne, le fiancé est obligé d'enlever la fiancée, quoiqu'il s'expose par là i la vengeance des parents de cette dernière ; si ceux-ci le retrouvent dans les trois jours, la loi leur donne le droit de le mettre à mort. » Enfin nous lisons, que chez les Gonds « un prétendant enlève ordinairement la jeune fille qui lui est refusée par les parents 9. Yoilà donc une nouvelle cause naturelle de l'usage de la capture, une cause qui a dû souvent se produire avant l'établissement définitif des coutumes sociales. En vérité, quand nous lisons que, chez les Mapuchès, quelquefois il arrive que l'homme « saisit de force la jeune fille et l'enlève » et, que € dans tous les cas de ce genre l'équivalent habituel est payé dans la suite au père de la jeune fille », nous pouvons supposer que l'enlèvement en dépit des parents a été la forme priiiiitive, qu'ensuite on
donnait une compensation pour échapper à la vengeance, que celte coutume s'est transformée en celle de faire des présents à Tavance, et qu'ainsi s'est développé finalement le système de l'achat.
Si donc il y a» dans le sein d'une tribu, trois sources d'opposition contre l'appropriation d'une femme par un homme, il ne semble pas que la formalité de la capture ne soit explicable que si l'on admet en principe l'hypothèse de Tenlèvement des femmes chez les tribus étrangères.
Mais, en supposant même que cette forme ait eu pour origine l'enlèvement de femmes étrangères, son existence comme cérémonie nuptiale ne prouverait pas que l'exogamie eût été la loi générale. Dans une tribu ou un grand nombre de guerriers possédaient des femmes enlevées aux ennemis^ où ce genre de mariage résultant d'un enlèvement était considéré comme plus honorable que les autres, l'ambition devait naître, sinon de capturer une femme, au moins d'en avoir Tair. Dans toutes les sociétés, les inférieurs imitent leurs supérieurs, et ainsi s'établissent chez certaines classes des coutumes inconnues à leurs ancêtres. Les portraits d'apparence antique qui décorent plus d'une grande maison moderne ne prouvent nullement que le possesseur ait eu des ancêtres éminents; ils sont seulement destinés à le faire croire. La cotte d'armes d'un homme riche n'implique pas nécessairement qu'il soit le descendant dliommcs ayant eu autrefois leurs boucliers et leurs étendards couverts par de pareils signes de reconnaissance. Les panaches qui ornent un corbillard ne démontrent pas que le mort ait eu des aïeux portant des décorations de chevalerie. De même, on ne peut pas affirmer que tous les membres des tribus qui pratiquent la formaUté de la capture sont les descendants d'hommes qui, dans les
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temps primitifs, capturaient réellement leurs femmes. M. M' Lennan lui-même indique que chez divers peuples anciens les femmes capturées étaient le privilège de la classe guerrière seule, et non pas des autres. Supposons une société composée d'une classe guerrière dominante, les conquérants primitifs pratiquant l'enlèvement des femmes, et d'une classe sujette, ne pouvant pas la pratiquer. Qu'arriverait-il dans le cas où une telle société nouerait des relations amicales avec des sociétés voisines, composées de la même manière, et en obtiendrait dorénavant des femmes non plus par voie d'enlèvement, mais par achat ou d'après d'autres conventions amicales? Tout d'abord la formalité de la capture remplacerait la capture réelle dans les mariages de la classe dominante; car, selon l'opinion exprimée par M. M' Lennan, pour se conformer aux usages des ancêtres il faudrait simuler la capture après la cessation de la capture réelle. Quand la capture des femmes aura ainsi passé à l'état de formalité dans la classe dominante, elle sera imitée par la classe dominée, comme étant la forme la plus honorable de mariage. Elle sera d'abord adoptée par ceux de la classe inférieure qui se sont élevés aux positions sociales supérieures, et elle se répandra peu à peu parmi ceux qui sont placés au-dessous d'eux. Ainsi, même si nous n'admettons aucune des origines probables citées plus haut, l'existence de la forme de la capture dans une société quelconque ne serait nullement une preuve certaine que cette société a été exogame, mais elle indiquerait simplement que les principaux personnages pratiquaient primitivement l'enlèvement des femmes.
§ 289. Continuons notre argumentation, et voyons si l'exogamie et l'endogamie ne sont pas les résultats corrélatifs
24^ PaiNaPES DE SOCIOLOGIE
et simoltanés da même processus de différendaiicffi. Partant d'an état où les relations entre les sexes étaient indé&nies, variables et déterminées par les passions et les drconstances occasionnelles, nons ayons à expliquer comoiâit l'exôgamie et l'endoganiie s'établirent. Tune ici, l'autre là, en raison des conditions du milieu. Les causes efficientes étaient les rapports ordinairement hostiles, mais maialeaant paisibles, avec les autres tribQs,dont les unes sont fortes et les autres faibles.
Nécessairement, un groupe primitif vivant habitueltement en paix av«c des groupes voisins doit être endogame, car l'enlèvement des femmes cbez les autres tribus est, ou bien une conséquence de la guerre ouverte, ou bien un acte de guerre privée qui amène une guerre ouverte. Cependant l'endogamie pure basée sur cette origine est probablemeni rsrre, puisque rhostilité des tribus entre elles est presque universelle. Mais l'endogamie est la caractéristique nonseulement des groupes paisibles, mais encore des groupes habituellement malheureux dans leurs guerres* Il ne suffira pas d'une femme enlevée éventuellement par représailles pour établir dans une tribu faible un précédent en faveur de la capture des femmes; au contraire, si dans une tribu de ce genre un de ses membres ravit une femme^ et provoque ainsi la vengeance d'une tribu plus forte à laquelle la femme a été enlevée, il sera probablement l'objet de la réprobation générale ^ Ainsi le mariage dans le sein de la
1. Depuis que j'ai écrit ce qui précède, j'ri, par tme hcorenae eolaetdeooe, trouvé dans la Vie dn peuplée du Sud, publiée Téeemmeot par le Révérend M. Gill (p. 47), un fait qui en démontre rexacfitude. Un homme !ippm>tenBnl à l*iine des fiîlias du Manjati ivila des atimeots dans «ne (rifa« voisine. Celle-ci se vengea en détruisant les maisons, etc., de la tribu du voleur. Là-dessus, celle tribu, irritée du dommage qui lui était ainsi causé, tua le voienr. Si pareille chose s'est passée à propos d'un vol d'aliments, elle aurait lieu plus probablemeni encore pour Tenlèvement d'tme femme, A h Iriba où elle avait été captafée était la jplus puiesanle.
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tribu ne sera pas seulement habituel, mais il s'àsèlira mi {Mréjogé et, finiAemeiit, une loi contre le mariafe aiw tes femmes des autres tiibos; la ttécestitè de $e conserwr n«h dra la triba radogame* Cette ûttarprétuioii concorde aroc laiait admis par M. N' Lennan que les tribus endogaines smî anssi Bomfareifôes que les exogamed, et a?ec on Mtre fait admis égalemeM (mr lui, à savoir qse, parmi diffiraites tribus 9faM des afiiniiéd de sang et de langage, le» «mies sont eiogaims, ks autres «idogam^.
(hi peut en coadare q«e parmi les ^bu& âe fofce égale il 7 aura des agressions et des représailles eoutisuefleS') «eoonpaguées d'ef^reinenls récipro^es. Aucune d^eHes ne pourra se procurer des fenmies uniquement aux dépens <}es tribus yotsii^s; c'est pourquoi il y aura daw diac«Me à ia fois des femmes indigènes et des femmes caplurées wê dehors : il y aura en même temps exogannîe et eudogamîer L'enlèvement des femmes ne sera pafS réprcmvé, parée qtjm tes tribus auxquelles ou les ravit ne sout pa« trop fortes pour qu'on n'ose les braver, et il ne deviendra' pas coastaut^ parce que les hommes en possessîou de femmes enlevées ne seront pas assea nombreux pour que Topinion commune impose les euléveme»!^.
Si cependant, dans un groupe de tribus, Tune gagne la prépondérance par de fréquents succès à la guerre, si les hommes de cette trtbu qui ont des femmes enlevées arrivant à former la majorité, sf la possession d'une femme enlevée devient une preuve de cette bravoure sans laquelle tra fcomme est in*gne de se marrer, le discrédit jeté sur les mariages endogames, se changeant en déshonneur, finira: par établir la nécessité de prendre une femme âdtm rme autre tribu, smonparun acte de guerre ouverte, au moms par un enlévemenf particulier, et la tribu deviendra exogame.
Nous noterons ici une conséquence. La tribu exogame qui se développe et grandit ainsi, tandis que les tribus voisines diminuent par le nombre de leurs membres, par l'effet des enlèvements qu'elles subissent, se divisera bientôt, et ses sections, s'emparant des lieux habités par les tril^s voisines, emporteront avec elles la coutume de l'exogamie. Quand ces sous-tribus, entrant peii à peu dans un état d'hostilité, commenceront à s'enlever réciproquement des femmes, il se produira les conditions requises pour cette exogamie intérieure, qui^ d'après la juste supposition de M. M' Lennan, remplace l'exogamie extérieure. Car, à moins d'admettre que toutes les tribus d'un même groupé entreprendront d'élever des femmes afin que les tribus voisines puissent venir les enlever, il faut conclure que les conditions de l'exogamie subiront certaines modifications. Parla force des choses, on permettra d'épouser des femmes nées dans le sein de la tribu, mais étrangères par le sang, au lieu de femmes réellement enlevées. Ainsi s'établira cette parenté par la ligne maternelle à laquelle l'irrégularité primitive des relations entre les sexes donne naissance, même quand la parenté du côté du père est connue, car ce mode de parenté engendre la possibilité de se conformer à une loi du œnnubium^ à laquelle on ne pourrait pas obéir autrement.
§ 290. Nous n'avons à faire aucune observation bien importante touchant l'influenee générale de l'exogamie et de Vendogamie sur la vie sociale.
L'exogamie sous sa forme primitive est évidemment un signe de la barbarie la plus profonde, et elle diminue à mesure que l'hostilité des sociétés devient moins constante et que les usages de la guerre s'adoucissiMit. Il est vrai que le croisement des souches, là où les tribus sont peu nom»
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breuses, peut être avantageux au point de vue physiologique, et Teiogamie peut ainsi produire un avantage qui s'obtient dans la suite par le mélange des tribus victorieuses et des ^tribus vaincues ; cependant Ton sait 45ombien la réflexion fait défaut aux sauvages, et l'on 'ne supposera pas qu'ils aient songé à un pareil avantage. Mais la coutume de Texogamie, telle qu'elle existait primitivement, implique une condition excessivement abjecte des femmes, une grande brutalité dans la manière de les traiter^ une absence complète des sentiments élevés qui accompagnent les relations entre les sexes. Associée avec le type le plus infime de la vie politique, elle est également associée avec le type le plus infime de la vie sociale. Evidemment l'endogamie, qui a dû d'abord caractériser les groupes les plus paisibles et qui a gagné du terrain à mesure que les sociétés sont devenues moins hostiles, est un élément concomitant des formes les plus élevées de la famille *.
1. Le chapitre précédent était déjà écrit depnis près de quatre mois, il était déjà composé à l'imprimerie depuis quelques semainesi quand j'appris qu'une nouvelle édition du livre de M. M' Lennan allait paraître ; je pcnbai que j'y trouverais peut-être des corrections qui m'obligeraient à modiner mes critiques, ce qui me détourna de le faire tirer. Cependant certaines circonstances ont empêché M. M' Lennan de changer ses opinions. Il écrit dans la prêfiice de sa nouvelle édition :
R Quoique je sois redevenu libre de reprendre les études nécessaires à la. révision de mon livre, il est douteux que je puisse le faire d'une manière satisfaisante assez promptement, de sorte que je ne saurais que dire à ceux qui me représentent qu'il vaut tnieux mettre mon ouvrage à la disposition des lecteurs avec ses imperfections que de ne pas le leur présenter. Je m'y suis résolu d'autant plus aisément qu'en somme j'adhère encore aux conclusions où je m'étais arrêté, il y a plus de onze ans, sur les diverses questions trailées^ dans l'ouvrage intitulé Primitive Mariage, »
J'envoie donc à la presse les pages qui précèdent sans y rien changer. C'est naturellement à la première édition que les citations sont empruntées, et je dois avertir que les pages indiquées ne sont pas celles de la deuxième. Cependant je n'ai pas cru néces8aire.>i môme désirable de changer les renvois, parce que la première édition est encore et sera longtemps plus répandue que la seconde.
CWOBTVRB V
P&OMlâCUITi
§ 29t. Dans le chapitre intitulé Relation& primitives entre les sexesy j'ai déjà indiqué que les unions entre les hommes et les femmes dans les sociétés inférieures n'ont ni caractère défini ni longue durée, La volonté du plus fort,à laquelle les lois politiques n'imposent aucun frein, et qui n'est guidée par aucun sentiment moral, décide en souveraine. S'enlevant réciproquement les femmes d'une façon vîoknle, les hommes reconnaissent comme unique lien entre les fseies cehri qui est établi par la force et maintenir par od certain attachement. Aux exemples d^ donsés, nous pouvons en ajouter d'autres démontrant que le mariage,, daoa le sens où nous Fentendons, existe i peine à cette époque.
Bancroft cite un passage de Poole où il est dît que les femmes des Baîdahs « cobabiteBt presque indistincteminl avec tauâ les hommes de leur tribu» quoique rarement avec ceux des autres trfijus. > Le capitaine Tajlor rapporte que les tribus montagnardes de la chsdne du Pinef , dans le dis* trie de Madura, admettent, sauf un petit nombre de restrictions, la promiscuité des sexes. Dans son récit sur une
peuplade habitant les montagnes des NeilgbeiTys, le capitaine Harkness dit : « Deux £k*ulars nons infoitnérent que chez eux on ne connaît pas les liens du mariage; les sexes cohabitent, pour ainsi dire, pêle-mêle ; les femmes surtout décident la question de savoir si l'union doit être maintenue ou rompue. » On rapporte à propos d'un autre peuple indien, les Tihours, qu' « ils vivent presque péle-méle en grandes communautés, et, dans les cas mêmes où deux personnes sont censées être mariées, le lien n'est que nominal. » D'après un cipaye brahmane qui vécut plus d'un an cbex les Àndamènes, l'opinion publique y admet la promiscuité à ce point qu'un homme qui essuie un refus de la part d'une jeune fille c se considère comme insulté > et quelquefois en tire une vengeance sommaire*
Gomme nous l'avons démontré par des exemples, dans beaucoup de tribus inférieures cet état de choses n'estguère modifié par la forme d'union qui tient lieu du mariagie; quelquefois elles n'ont pas même de mot pour le désigner. Des caprices temporaires déterminent les liaisons, et la moindre boutade les rompt. Les Mantras peuvent être cités comme exemple typique; ils se marient sans se coxmaître et divorcent pour des bagatelles; chez eux, certains hommes se marient c quarante ou cinquante fois ».
§ 292. Des faits de ce genre font supposer à quelques écrivains que la condition primitive consistait en un hétaU rùme absolu. On prétend que la promiscuité complète était non-seulement l'usage , mais en quelque sorte la loi. Le nom de « mariage communiste » même a été proposé par sir John Lubbock pour cette première phase des relations sexuelles, comme impliquant des obligations et des droits reconnus. Je ne crois pas que les faits nous autorisent à
conclure que la promiscuité ait jamais existé sous une forme absolue, et il me semble que, si elle avait jamais existé dans ces conditions, les mots « mariage communiste » n'en donneraient pas une idée nette.
J'ai indiqué auparavant que dans l'état social primitif il ne doit pas avoir existé de lois sociales. Les lois sociales présupposent une existence sociale continue, et une existence sociale continue présuppose la reproduction de générations successives. On ne saurait donc admettre a priori une loi sociale telle que « le mariage communiste, d'après laquelle les hommes et les femmes d'une petite communauté étaient censés également mariés les uns aux autres » ; la conception « des droits d'un mariage communiste » ne peut pas avoir existé. Il me semble que les mots « mariage i^ et e droits i> appliqués à un tel ordre social sont de nature à induire en erreur. L'un et l'autre impliquent un titre et une restriction. Si le droit s'étend à tous les membres de la communauté, la seule restriction imposée doit être celle qui exclut les membres des autres tribus, et il est impossible, je crois, de dire que l'idée de mariage dans une tribu procède de la négation des droits des membres des autres tribus. Mais laissons de côté la terminologie, et considérons la véritable question en litige. Ce que nous pouvons appeler le monopole de la tribu, sur les femmes, c'est-à-dire leur possession en commun à rexclusion des autres tribus, a-t-il précédé le monopole individuel dans le sein de la tribu? Sir John Lubbock pense que l'absence de la possession individuelle dans le mariage était le corollaire de l'absence de la possession individuelle en général ; tant que la notion de propriété particulière n'existait pas pour les autres choses, on n'avait pas non plus la notion de la possession individuelle des femmes. De même que dans les phases primitives le territoire de la tribu était
PROMISCUITE 253
la propriété commune^ de même aussi, à ce qu'il prétend, les femmes de la tribu étaient une propriété commune; et il soutient que les femmes n'ont été considérées comme propriété individuelle que lorsque l'usage se fut établi de les ravir dans les autres tribus ; des femmes qu'on se procurait ainsi étaient reconnues appartenir & ceux qui les capturaient. Tout en admettant avec sir John Lubbock que le développement de la notion de la propriété en général a eu une grande influence sur le développement des relations matrimoniales, nous pouvons refuser de croire que la notion de propriété ait jamais été aussi peu développée que la conclusion de cet auteur le ferait supposer. Il est vrai qu'on peut comparer Tidée du droit de propriété d'une tribu sur le territoire qu'elle occupe à l'idée de beaucoup d'animaux, vivant seuls ou en société, qui chassent les intrus loin de leurs repaires ou de leurs habitats; le6 cygnes mêmes sur les deux bords de la Tamise résistent aux invasions des cygnes venant d'autres régions, et dans chaque quartier de Conslantinople les chiens sans maître attaquent les chiens des autres quartiers s'ils franchissent leurs limites. 11 est vrai aussi que chez les sauvages en général le gibier que l'on prend constitue une propriété commune, mais commune seulement jusqu'à un certain point. Cependant ces faits s'expliquent par une raison claire. La terre est possédée en commun par les chasseurs, parce qu'elle ne peut pas être possédée autrement, ce qui implique le droit commun sur les aliments qu'elle fournit. Tirer de là la conclusion que dans l'état primitif on ne reconnaît pas de droit de propriété sur les autres objets, c'est, je crois, aller plus loin que les probabilités ou les faits ne le permettent. Le chien prouve par sa conduite qu'il a quelque notion de la propriété; il ne combat pas seulement pour la
proie dont il s'est emparé oq pour son chenil^ mais il veille snr les vêtements et autres objets appartenant à son msdtre. Nous ne pouvons pas supposer que l'homme, dans l'état le plus dégradé, ait eu des notions inférieures sur la propriété. 11 faut croire qu'il en a eu de supérieures^ et notre opinion est justifiée par des preuves. Ordinairement, les sauvages possèdent individuellement leurs armes et leurs outils^ leurs ornements, leurs vêtements. Même chez une race aussi inférieure que les Fuégiens, les canots constituent une pro* priété particulière. En réalité, la conception même d'un avantage futur, en vue duquel un être intelligent fabrique un objet utile ou s'en empare, le conduit à résister à ceux qui tentent de le lui enlever. Généralement, on respecte le droit du propriétaire sur cet objet, parce qu'il ne vaut pas les risques d'un combat, et même, quand après une lutte il vient à tomber entre les mains d'un autre, il devient la possession de cet autre. Les impulsions qui conduisent les hommes primitifs à monopoliser ainsi d'autres objets de valeur, doivent les conduire à monopoliser les femmes. Les femmes deviennent une propriété particulière respectée pai* tous, excepté par les plus forts, qui établissent d'autres genres de propriété privée.
Les faits semblent venir à Tappui de cette conclusion. Partout la promiscuité, quelque prononcée qu'elle soit, est mitigée par des unions d'une certaine durée. Si dans les différents cas susnommés, de même que parmi lesÂléoutes et les Kutehins de l'Amérique du Nord, chez les Badagas, les Kurumbahs et les Keriahs de Tlnde, les Hottentots et différents autres peuples africains, il n'y a pas de cérémonie nuptiale,, la constatation même du fait implique qu'il existe quelque chose de la nature du mariage. Si, comme en général chez les tribus de l'Amérique du Nord, « le mariage
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eottsisle umquement dans le cooseatement personnel des parties », sans autre sanctioft ni constatatk», on reconnaît encore par là une certaine espèce d'anion. Si, comme parmi les Boschismans et les Indiens de la Californie, il n'y a pas même de mot pour désigner cette relation entre les sexes, ii y a cependant des preuves que cette relation n'est pas incottnne. Si parmi de& peuplades, comme les Tikours de l'Aoude, la promiscuité générale est telle que, « dans le cas mâne €Ù deux personnes sont considérées comme étant mariées, le lien n'est que nominal, il n'en est pas moins vrai que quelques-uns sont coifôidérés comme étant mariés. » Les races les plus dégradées de nos jours, les Fuégiens, les Australiens, les Andaménes, nous montrent que les relations sexuelle, quoique commencées sans aucune formalité, ont cependant une durée plus ou moins longue, et je ne TOÎs aucune raison pour ne pas admettre que, dans des groupes sociaux encore moins avancés, il y a eu également possession individuelle de la femme par l'homme. Il faut reconnaître, je crois, que^ même dans les temps préhistoriques, la promiscuité a été entravée par l'établissement de liaisons individuelles ayant pour origine les goûts de Thomme et maintenues contre les autres hommes par la force.
§ 393. En admettant cependant que dans les premières phases de la vie sociale la promiscuité n'était que faiblement mitigée par cet élément, observons d'abord les idées de parenté qui en résultaient.
Des causes directes et indirectes concourront à faire r&> connaître seulement la parenté dans la ligne maternelle. Nécessairement, si la promiscuité existe sur une large éLhelle^ si les enfants issus de pères inconnus sont plus nombreux que les enfants issus de pères connus, on prendra
Thabilude de penser plutôt à la parenté du côté de la mère qu'à celle du côté du père, car la relation entre la mère et Fenfant est évidente dans tôt» les cas, tandis que celle da père et de Tenfant est seulement probable dans quelques-uns. C'est pourquoi, même dans les rares circonstances où la paternité est manifeste, on ne fera aucune distinction entre les enfants ni en pensée, ni en paroles. Chez nous, un garçon est généralement désigné comme le fils d'un tel, quoique l'on reconnaisse aussi pleinement la descendance du côté de la mère ; un usage contraire, produit par la promiscuité générale chez les sauvages, fera parler d'un enfant comme de l'enfant de sa mère, alors même que le père est connu.
Il y a une autre cause de l'établissement de cette habitude. Quoique nous admettions que la promiscuité est partout restreinte par l'existence d'unions de quelque durée, nous voyons qu'aux plus bas degrés de l'échelle sociale, comme chez les Andamènes, toutes ces unions cessent dès que l'enfant est sevré; il en résulte qu'après ce moment l'association entre le père et l'enfant cesse aussi, tandis que Tassociation avec sa mère continue. Par conséquent, même là où la paternité est reconnue, on réunira le plus souven dans la même pensée la mère et Tenfant; et cette habitude due à d'autres causes, sera ainsi confirmée.
Cette habitude une fois établie, le système de la parenté par la ligne féminine qui en résulte, se trouvera, comme nous l'avons vu, fortifié par la pratique de l'exogamie, quand celle-ci passera de la forme extérieure à la forme intérieure. La condition de prendre une femme dans une tribu étrangère se confondra facilement avec la condition exigeant qu'une femme ait dans ses veines du sang étranger. Si la descendance par la mère est seule reçpnaue, le mariage avec les filles de fegimes étrangères vivant dans
la tribo sera, d'après Topinioa de M. M' Lennan, permis sous le répme de la loi de l'êxogamie, et l'habitude de regarder ces filles comme étrangères s'enracinera d'autant plus fortement qu'elle permet d'obéir à cette loi sans cela inexécutable. Ainsi s'établiront définitivement le système de parenté par les femmes et l'interdiction àé se marier avec celles qui portent le même nom de famille ou qui appartiennent au même clan.
Les exemples recueillis par M. M' Lennan et par sir John Lubbock montrent que ce système « domine dans toute l'Afrique occidentale et orientale, dans la Gircassie, THindouslan, la Tarlarie, la Sibérie, la Chine et l'Australie, aussi bien que dans l'Amérique du Nord et du Sud. :» Il y a encore d'autres raisons pour l'interpréter dans le sens indiqué plus haut. L'une est que nous ne sommes pas obligés à la supposition étrange qu'on ne fit d'abord aucune attention à la parenté par les hommes. Une seconde^ c'est que nous échappons à une inconséquence. La parenté du côté du père est habituellement connue, quoiqu'on n'en tienne pas compte dans les pays où règne le système de parenté par les femmes; car non-seulement les unions durent assez longtemps, même chez les races les moins avancées, pour que le père soit évidemment connu, mais l'affirmation même que l'on tiendra seulement compte de la parenté par les femmes indique nécessairement que ces races ont eu conscience de la parenté par les hommes; de plus, ces races, même les plus infimes, n'ont-elles pas toujours un mot pour désigner le père aussi bien que pour la mère? Enfin il y a une troisième raison : habituellement, les noms des clans où les inter-mariages sont défendus, les noms tels que Loup, Ours, Aigle, Baleine, etc., sont des noms d'hommes imjfliquant, comme je l'ai soutenu plus haut
Spengbr. », • • 11.-17
(§ 170-3j, une origine d'ancêtres masculins distingués qui portaient ces noms, et, malgré le système de parenté par les femmes, il y a un signe commémoratif de cette origine-là où l'on est fier de ce lien *.
§ 294. Après avoir considéré les effets des relations sexuelles irrégulières sur le système de la parenté, passons maintenant aux effets qu'elles produisent sur la société et sur les individus dont celle-ci est composée.
Plus la promiscuité domine, plus le nombre des parents est restreint, et plus les liens de la parenté sont faibles. Les enfants de chaque mère non-seulement ne connaissent pas leurs parents du côté du père, mais le lien qui les unit entre eux n'est pas complet. Ils sont seulement demi-frères et demi-sœurs. Les liens de famille sont donc faibles ; en outre, ils ne peuvent s'étendre bien loin, et cela entraîne un défaut de cohésion entre les membres de la société. Quoiqu'ils aient quelques intérêts communs, avec quelque notion vague d'une parenté générale, il leur manque cet élément de force provenant de l'accord des intérêts entre les groupes où les liens du sang sont nettement déterminés. En même temps, l'établissement de la subordination est entravé. En l'absence d'une famille définie et d'une
1. Je puis ajouter ici une preuve décisive que l'admission exclusive de la parenté par les femmes ne montre nullement que l'on n'eût pas idée de la parenté par les hommes. Cette preuve est fournie par la coutume contraire de quelques Aryens qui admettaient la parenté par les hoinmes et ne faisaient aucune attention à celle par les femmes. Oreste, après avoir tué sa mère, parce qu'elle avait assassiné son père, est absous en faveur du motif allégué par lui qu'un homme est uni par les liens de la parenté avec son père et non avec sa mère : preuve incontestable qu'une doctrine reçue touchant la parenté peut faire négliger une relation évidente pour tout le monde, plus évidente encore que toutes les autres. Enfin, s'il est impossible de supposer que les Grecs, en admettant ce système de parenté exclusive par les hommes, n'aient eu aucune conscience de la maternité, on n'a pas non plus le droit de prétendre que les sauvages, en admettant le système de la parenté exclusive par les femmes, n'aient eu en réalité aucune idée de la paternité.
descendance définie, il n'y aura probablement que la prépondérance temporaire du plus fort ; il ne peut pas y avoir de contrôle politique régulier. Par la même raison, le culte des ancêtres ne se développera pas, et les liens religieux qui en résultent ne se formeront pas. Ainsi les relations sexuelles irrégulières seront, sous différents rapports, un obstacle à la conservation et à l'évolution sociale.
Il est à peine besoin d^indiquer combien elles sont défavorables à la prospérité des enfants. Là où la paternité n'est pas reconnue, les enfants dépendent presque entièrement des soins maternels. Chez les sauvages exposés à toutes sortes de privations, il est toujours difiQcile d'élever des enfants, mais la difficulté augmente nécessairement quand la mère n'est pas aidée par le père. Il en est à peu près de même pour les enfants issus des mariages de courte durée, tels que ceux des Ândamènes ; chez ce peuple, c'est la coutume que l'homme et la femme se séparent quand l'enfant né de leur union est sevré. Souvent cet enfant meurt par la suite, parce qu'il manque des secours et de la protection nécessaires que la mère seule est impuis^ santé à donner. Sans doute, dans ces conditions, on vient à son secours de différentes manières. Les Ândamènes s'entr'âident, dit-on , pour l'allaitement et probablement pour les aliments et d'autres objets ;renfant est dans une certaine mesure l'enfant de la tribu. Mais la sollicitude indéfinie de la tribu ne peut pas remplacer complètement la sollicitude paternelle définie. Nous avons des faits qui prouvent combien les relations sociales irrégulières sont défavorables à la conservation du chiffre de la population. Un témoin récent, M. Francis Day, chirurgien, dit que les Andamènes paraissent s'éteindre graduellement. Il n'a vu qu'une femme ayant trois enfants vivants. Dans le cours
d'une année, on a compté Irenle-huit morts et seulement quatorze naissances parmi les familles établies dans le voisinage des Européens.
Si des enfants nous passons aux parents, il est évident qu'à ces derniers aussi l'absence de relations matrimoniales persistantes est excessivement préjudiciable. La conservation de la race, si elle a lieu, se fait au grand détriment des femmes, et, quoique les hommes ne souffrent pas directement, ils souffrent indirectement. Quand la vigueur de l'âge viril est passée, surviennent les privations d'une décrépitude prématurée qui ne sont allégées par aucun soin domestique. M. Day dit que peu d'Andamènes semblent vivre au delà de quarante ans, et qu'ils sont sujets à bien des maladies. L'absence des nobles satisfactions qui accompagnent la vie de famille avancée doit être également citée comme un mal concomitant.
Les relations irréguliéres entre les sexes sont également contraires à la prospérité de la société prise dans son ensemble. Nous avons vu auparavant que, sous tous les rapports physiques, émotionnels, intellectuels, les traits caractéristiques de l'homme primitif sont un immense obstacle à l'évolution sociale ; et ici nous voyons que l'absence des sentiments qui conduisent aux mariages durables constitue un autre obstacle.
§ 295. Cependant l'homme tend à sortir de ces états inférieurs pour s'élever vers des états supérieurs. Les groupes dont les relations sexuelles sont si irrégulières se transforment par évolution en groupes ayant des relations sexuelles plus définies, et cela de deux manières.
Si, d'après les conclusions auxquelles nous sommes arrivés, la promiscuité, quoique prépondérante, n'a jamais
empêché l'existence d'unions de quelque durée ; si, comme on peut l'admettre^ les enfants nés de ces unions avaient plus de chances d'être élevés et plus de chances de surpasser les autres en vigueur, devenus hommes, ils ont dû former la majorité. En admettant qu'ils possédassent un penchant héréditaire à contracter des mariages d'une certaine durée, il faut conclure que dans certaines lignées la tendance vers ces mariages a dû devenir plus prononcée de génération en génération. Dans les peuplades où ces mariages favorisaient la perpétuation de la race, l'usage devait s'en établir rapidement, parce que les hommes les plus vigoureux en étaient sortis. Je dis avec intention : dans les peuplades où ils favorisaient la perpétuation de la race, car on conçoit que dans des habitats très-stériles ils pouvaient ne pas avoir eu cet effet. Par suite du manque d'aliments, les relations entre les sexes, qui permettent d'élever beaucoup d.'enfants, pouvaient n'être d'aucun avantage. Il est possible aussi que dans les climats très-rudes une nourriture plus abondante fût inutile ; car, là où les fatigues à supporter dans l'âge adulte sont excessives, l'éducation des enfants qui seraient incapables de les supporter ne contribuerait pas à la conservation de la société; au contraire, par la dépense d'aliments et d'efforts qu'elle entraine, elle pourrait devenir préjudiciable. La capacité d'un enfant de survivre sans autres soins que ceux que sa mère a les moyens de lui donner, peut, dans quelques cas, être une preuve de son aptitude à la vie qu'il doit mener. Cependant, sauf dans ces cas extrêmes, les effets favorables que les relations permanentes entre les sexes produisent sur les enfants, doivent contribuer à établir Tusage de ces dernières. La concurrence vitale entre les sociétés produit le même
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effet. Abstraction faite des restrictions précédentes, tout ce ce qui augmente la vigueur ou la quantité numérique d^une tribu lui donne un avantage dans la guerre^ de sorte que, toutes choses étant égales d'ailleurs, les sociétés caractérisées par les relations sexuelles les plus régulières ont le plus de chances de vaincre. Je dis : toutes choses étant égales d'ailleurs, parce que des causes accessoires interviennent. Le succès à la guerre ne dépend pas entièrement du nombre relatif ou des forces relatives. Il faut compter encore le courage, la patience, la rapidité, Tagilité, l'habileté dans l'emploi des armes. Quoique inférieure sous les autres. rapports, une tribu peut vaincre par l'aptitude de ses membres à découvrir rapidement les traces de ses ennemis, par la ruse déployée dans les embûches, etc. De plus, si parmi les tribus adjacentes il n'y a pas de grandes différences dans les degrés de la promiscuité, les combats qu'elles se livrent ne peuvent pas contribuer à établir des relations sexuelles plus élevées. C'est pourquoi l'effet produit sera peut-être seulement occasionnel, et nous pouvons annoncer d'avance ce que les faits nous révèlent : à savoir une diminution lente et très-irrégulière. Dans quelques cas aussi, Tabondance de nourriture et le climat favorable peuvent diminuer l'importance des avantages que les enfants issus de relations sexuelles régulières ont sur ceux issus de relations irrégulières. C'est peut-être pour cette raison qu'à Tahiti où la vie est si facile et où il est si aisé d'élever les enfants, on a trouvé, à côté d'une grande irrégularité dans les relations sexuelles, une nombreuse population et des progrès sociaux considérables.
Cependant, comme dans les conditions ordinaires la régularité des relations sexuelles a dû permettre d'élever
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des enfants plus nombreux et plus vigoureux, il doit y avoir eu, en moyenne, une tendance chez les sociétés où la promiscuité était le mieui établie à disparaître devant celles où elle Tétait le moins.
§ 296. En considérant les Taits au point de vue de révolution, nous voyons que primitivement les relations familiales ne sont guère plus développées que les relations politiques : ici et là, tout est incohérent, indéfini. Au sortir de cette phase primitive, révolution familiale a lieu dans différentes directions, parce que les rapports deviennent plus cohérents, plus définis. Des liaisons plus ou moins durables sont contractées en quelques cas entre une femme et plusieurs hommes. Dans quelques cas et très-habituellement, des liaisons durables s'établissent entre un homme et plusieurs femmes. Ces deux genres de liaison existent à la fois dans la même tribu, ou ils sont le caractère de différentes tribus ; et dans le même temps nous trouvons aussi des relations entre un seul homme et une seule femme. Les témoignages prouvent que toutes ces formes matrimoniales, apportant des restrictions à la promiscuité, ont des origines également primitives.
Nous allons maintenant considérer les différents types de la famille qui résultent de ces diverses relations. Nous les prendrons dans Tordre que nous venons de suivre.