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CHAPITRE VI

§ 297. La promiscuité peut se définir une polyandrie indéfinie unie à une polygynie indéfinie; un moyen d'en sortir par le progrès, c'est la diminution de ce qu'elle a d'indéfini.

«Nous avons quelque raison de croire, dit des Fuégiens l'amiral Fitzroy, qu'il y avait des membres de la tribu vivant dans la promiscuité, un petit nombre de femmes étant avec un grand nombre d'hommes. » Cette condition peut être regardée comme une promiscuité maintenue dans certaines limites. Mais sans nous arrêter à cette allégation, présentée sous une forme dubitative, passons à des constatations positives d'un état qui peut être décrit comme la polyandrie limitée, jointe à une polygynie limitée. Short nous dit à propos des Todas : « S'il y a quatre ou cinq frères et que l'aîné se marie, sa femme réclame tous lés autres frères comme ses maris, et, à mesure qu'ils atteignent successivement l'âge viril, elle cohabite avec eux; d'un autre côté, si la femme a une ou plusieurs sœurs cadettes, celles-ci à leur tour, en atteignant l'âge nubile, deviennent les femmes du mari ou des maris de leur sœur;

ainsi, dans une famille où il y a plusieurs frères, il peut y avoir, selon les circonstances, une ou plusieurs femmes pour tous; mais, qu'il y en ait une ou plusieurs, tout le monde vit sous le même toit et cohabite pêle-mêle. >

Chez les Nairs, il existe un arrangement analogue, avec cette différence que les maris ne sont pas frères. M. M' Lennan écrit, d'après différentes autorités, que, chez ce peuple, la coutume veut qu'une femme s'attache deux hommes, ou quatre, ou peut-être davantage, et la cohabitation a lieu d'après certaines règles. Cette allégation est d'accord avec celle de Hamilton; seulement ce dernier prétend qu'une femme naire ne pouvait pas avoir plus de douze maris et était obligée de se conformer dans ses choix à certaines restrictions imposées par la caste et le sang. D'un autre côté, Buchanan rapporte que les femmes mariées sont libres de cohabiter avec un nombre quelconque d'hommes en observant certaines restrictions relatives à la tribu et à la caste. Hamilton constate encore, et cette constatation n'a rien de contraire à nos trois allégations, qu'un Nair peut entrer dans différentes combinaisons de maris. >

Ici donc, nous avons, concurremment avec la polyandrie restreinte dans certaines limites , la polygynie, restreinte également dans certaines limites. Cette forme de relation entre les sexes présente une certaine analogie avec une de celles qui existaient chez un peuple à demi civilisé, les Tahitiens. « Les Tahitiens des classes moyennes ou supérieures, dit Ellis, qui pratiquaient la polygamie, permettaient à leurs femmes d'avoir d'autres maris. »

De ces formes familiales, si le mot peut leur être appliqué, où la polyandrie et la polygynie se trouvent réunies, nous passons à celles qui sont rangées dans la polyandrie proprement dite. Dans l'une d'elles, il n'existe aucun lien

de parenté entre les maris; dans les autres, ils sont parents

et habituellement frères. ^

§ 298. Nous avons déjà vu que les mariages polyandriques, apparemment les plus grossiers, ont lieu dans les tribus où il y a aussi des ménages polygyniques; nous avons cité comme exemple les Caraïbes, les Esquimaux et les Warans. Citons encore les Aléoutes qui sont polygames, mais chez lesquels c une femme peut, d'après Bastion, contracter un double mariage, puisqu'elle a le droit de prendre » un mari additionnel. Les naturels des îles Gana* ries pratiquaient la polyandrie, et il est probable que ce n'était pas seulement entre frères. Quand les Espagnols vinrent à Lancerota, dit Humboldt, ils trouvèrent une coutume très-singulière... Une femme avait plusieurs maris... Un mari était seulement considéré comme tel pendant une révolution lunaire. A ces cas de polyandrie grossière que je trouve parmi mes propres exemples, je puis en ajouter d'autres, indiqués par M. M' Lennan; il cite à cet égard les Kasias et les Cosaques Zaporogues.

Quant à la forme supérieure de la polyandrie, nous en avons de nombreux exemples : tantôt elle coexiste dans la même société avec la forme inférieure, et tantôt elle existe seule. Selon Tennent^ « la polyandrie règne dans tout l'intérieur de l'ile Ceylan^ particulièrement parmi les classes riches; chez ces dernières, une femme a fréquemment trois ou quatre maris et quelquefois jusqu'à sept... Comme règle générale, les maris appartiennent à la même famille, et le plus souvent ils sont frères. »

Parmi les autres peuples où ce genre de polyandrie a été expressément constaté, M. M' Lennan compte, en Amérique les Avaros et les Maypures, et en Asie les habittttts de Ca*-

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chemir, de Ladak, Kinawer, Kîstewar et Sirmor. Nous avons également des raisons de croire qu'elle existait anciennement dans des pays où elle est âctuellemtdnt inconnue. Strabon rapporte que, dans les tribus de TArabie Heureuse, les hommes d'une famille épousaient une femme en commun. Dans une ancienne épopée hindoue, le Mahabharata, il est parlé d'une princesse qui était marié à cinq frères. Et, d'après César, la polyandrie fraternelle existait chez les anciens Bretons.

§ 299. Que dirons-nous touchant l'origine et le développement de ce type des relations domestiques ?

Gomme nous l'avons prouvé plus haut, les faits ne confirment pas l'opinion d'après laquelle la polyandrie a pour origine le meurtre des enfants du sexe féminin et la rareté de femmes qui en est résultée. Nous avons vu qu'elle ne règne pas dans les pays où l'enlèvement des femmes, également attribué à leur rareté, est entré dans les usages, mais que dans ces cas la polygynie est plus habituelle. Nous avons vu également que la coexistence fréquente de cet état avec la polygynie dément l'opinion d'après laquelle il est dû au nombre excessif d'individus mâles. A la vérité, nous lisons à propos des Todas : « A cause de la grande rareté de femmes dans celte tribu, il arrive fréquemment qu'une femme a plusieurs maris. » Mais à ce fait on peut opposer les usages de Tahiti, où nous n'avons aucun motif de croire que les femmes fussent rares et où la polyandrie, qui existait concurremment avec la polygynie, n'empêchait pas l'existence d'autres relations sexuelles irrégulières, où « les frères pu bien les membres d'une même famille échangeaient quelquefois leurs femmes, tandis que la femme de tout homme était également la femme de son taio ou ami. »

Nous ne pouvons pas non plus, je crois, attribuer la polyandrie à la pauvreté, quoique la pauvreté puisse, en certains cas, être cause qu'elle dure ou s'étend. Nous avons des preuves directes qu'elle est générale dans certaines communautés vivant dans une aisance relative, et que, si dans certains cas elle est le trait distinctif des classes pauvres, elle caractérise, dans d'autres, les classes riches. Comme nous l'avons vu plus haut, Tènnent rapporte que, dans l'ile de Ceylan, la polyandrie règne « particulièrement parmi les classes riches». Nous pouvons induire de là que dans les classes pauvres chaque homme a ordinairement une femme, si ce n'est davantage, et que la cause de la polyandrie n'est ni le manque de femmes à marier, ni les ressources insuffisantes pour entretenir les femmes.

Conformément à des conclusions tirées plus haut, nous devons plutôt, je pense, regarder la polyandrie comme un des types des relations maritales provenant de l'absence de règles sociales dans l'état primitif; types qui ont survécu dans les sociétés où les formes rivales, ne trouvant pas de condition favorable, ont été impuissantes à les faire disparaître.

§ 300. Quand de cette forme de la polyandrie, voisine de la promiscuité, où une femme a plusieurs maris qui ne sont pas parents et où chacun des maris a d'autres femmes qui ne sont pas parentes, nous passons à cette forme où les maris qui ne sont pas parents n'ont qu'une femme, de là à la forme où les maris sont parents, et enfin à celle où ils sont tous frères, nous retraçons en partie la marche progressive de la structure familiale. J'ai déjà rappelé les indications données par M. M'Lennan sur ces différents résultats.

Dans les sociétés où, comme chez les Nairs, chaque

femme a plusieurs maris qui ne sont pas parents, et chacun des maris a plusieurs femmes qui ne sont pas parentes^ non-seulement on ignore de quel père les enfants sont issus, mais encore les enfants du même père vivent ordinairement dans différents ménages. Outre que la seule parenté connue est celle de la ligne maternelle, l'intérêt domestique de chaque homme, n'étant pas limité à un groupe particulier d'enfants, se dissémine et se perd. La maternité seule se concentre, et la paternité se diffuse; dés lors les liens de la famille ne sont guère plus forts qu'avec la promiscuité générale. En dehors de sa mère , les seuls parents connus d'un individu sont ses demi-frères, ses demi-sœurs et les enfants de ses demi-sœurs.

Là où les maris qui ne sont pas parents ne possèdent en commun qu'une seule femme, et où leurs enfants, quoique ne pouvant être rattachés individuellement à leur père, forment un seul groupe familial, les sentiments paternels trouvent l'occasion de se développer. Chaque mari s'intéresse aux enfants, dont quelques-uns peuvent être et sont probablement les siens ; quelquefois, en effet, on les attribue particulièrement à l'un d'eux, à cause de la ressemblance des traits ou d'après le témoignage de la mère. Encore que les Uens de la parenté ne soient pas mieux connus que dans le cas précédent, il y a cependant quelques progrès dans la formation des groupes familiaux.

En outre, conformément à l'observation de M. M' Lennan, quand les maris sont frères, on sait de quel sang est l'enfant du côté du père aussi bien que da côté de la mère. Chaque garçon ou chaque fille de la famille est, sinon un fils et une fille, du moins un neveu ou une nièce de chacun des maris. C'est un moyen de fixer la filiation des deux côtés qui con«solide évidemment les liens de la famille. Outre la parenté

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plus rapprochée dans chaque groupe, il se produit mainte^ nant dans les générations successives des alliances entre les groupes, non-seulement du côté des femmes, mais encore du côté des hommes; et cette ramification des parentés devient un élément de force sociale ^

En passant des formes inférieures de la polyandrie aux formes supérieures, nous passons donc à des relations plus cohérentes, plus définies, tout comme en passant de la promiscuité à la polyandrie.

§ 301. Que dirons-nous de l'influence de la polyandrie sur la conservation sociale, sur l'éducation des enfants et sur la vie des adultes? Des hommes qui ont eu de bonnes occasions pour décider cette question prétendent qu'en certaines contrées elle est avantageuse. Il y a des habitats où les formes animales inférieures peuvent seules exister; de même, parait-il, chez les sociétés qui se trouvent dans des conditions physiques particulières, les formes inférieures de la vie familiale survivent, parce qu'elles sont seules possibles.

Dans son ouvrage réceni{TheAbodeofSnow)yM. Wilson, examinant la polyandrie du Thibet dans son adaptation à la région stérile de l'Himalaya, dit : c Le chiffre de la population tend à augmenter dans une proportion plus forte que la fertilité du sol, et on n'aurait guère pu ima-

\ , Il est juste d'indiquer ici que l'expression « polyandrie fraternelle » ne représente pas exactement les faits, et qu'en réalité il n'existe pas d'institution de ce genre. Une polyandrie slrictemeot fraternelle impliquerait qae les maris étaient issus d'une union monogame^ car c'est seulement dans ce cas qu'ils pourraient être frères dans le sens complet du mot. Dans une société poiyandrique, les prétendus frères, qui deviennent les maris d'une seule femme, sont issus d'une même mère par des pères qui étaient frères du côté maternel et un peu moins que cousins du côté paternel. Les prétendus frères sont donc un peu plus que demi-frèr€s. Cette restriction cependant n'infirme en rien la proposition que le sang mâle des enrants est connu.

giner de moyen plus propre à arrêter cette tendance que le système de la polyandrie tbibétaine, conjointement avec les monastères et les couvents de femmes du lama. Il est trèsprobable que ce système n'a pas été inventé dans ce but, et qu'il est simplement un héritage provenant d'un état social plus grossier; mais, en tout cas, on a dû le trouver d'une grande utilité pour arrêter l'accroissement de la population dans ces pays, si bien dénommés par Kœppen les pays neigeux de l'Asie. Si la population avait augmenté ici dans les mêmes proportions qu'en Angleterre dans le cours de ce siècle, il en serait résulté des conséquences terribles pour les Thibétains ou leurs voisins immédiats. Dans l'état actuel, presque tous les habitants de l'Himalaya possèdent en propriété ou du moins en co-propriété une maison et des terres qui leur donnent un abri et des aliments. Je fus assez surpris de trouver que l'un des missionnaires moraves défendait la polyandrie des Thibétains, non pas comme une institution digne d'être approuvée en théorie ou tolérée parmi les chrétiens, mais comme étant bonne pour des païens habitant une contrée aussi stérile. En se plaçant à ce point de vue, ce missionnaire soutenait qu'une population trop nombreuse dans un pays stérile est nécessairement une calamité et produit « des guerres incessantes ou une misère continuelle. » Turner partageait cette opinion.

Je n'ai pas de renseignements précis touchant les effets produits sur le bien-être des enfants. Cependant, s'il est vrai que, dans un habitat si stérile, une forme matrimoniale qui tend à arrêter l'accroissement de la population est avantageuse, on peut en conclure qu'au point de vue physique les enfants de chaque famille sont plus heureux que si les unions monogames étaient la règle; comme ils sont mieux nourris et mieux vêtus, leur mortalité doit être

moindre et leur croissance plus vigoureuse. Quant à l'influence sur rintelligence, nous pouvons seulement conjecturer que les conflits d'autorité et l'absence d'une paternité bien déterminée doivent amener à leur suite des maux sérieux.

Si nous pouvons accepter les témoignages des voyageurs, la polyandrie n'est pas aussi préjudiciable à la vie des adultes qu'on aurait pu le croire de prime abord. « Dans un état social primitif, dit M. Wilson, où rien n'est bien réglé, quand le chef d'une famille est souvent obligé de s'absenter longtemps pour son commerce^ pour aller à la cour ou à la guerre, il y a un certain avantage à ce qu'il puisse se faire remplacer par un parent dont les intérêts sont liés aux siens. M. Talboys Wheeler conjecture que la polyandrie est née chez un peuple pastoral, où les hommes étaient loin de leur famille pendant plusieurs mois de suite et où les frères se chargeaient tour à tour de la protection de cette famille. La polyandrie remplit parfaitement ce but, et je n'ai jamais connu de cas où une femme polyandrique n'eût pas au moins la société de l'un de ses maris. »

M. Wilson cite également ce passage de Turner : <( L'influence de cette coutume sur les mœurs du peuple, autant que j'ai pu en juger, n'a pas été défavorable. La femme jouit non-seulement d'une liberté illimitée, ma|s elle gouverne la famille et est la compagne de ses maris. De peur cependant qu'un tableau si séduisant n'entraine quelques dames esprits forts (en Amérique) à inaugurer une agitation en faveur de l'établissement (de la polyandrie dans rOuest, je suis obligé de dire que la possession d'un grand nombre de maris me paraissait quelquefois être l'assujettissement à beaucoup de maîtres et une augmentation de fatigues et d'ennuis. »

Dans une nouvelle édition du récit de M. George Bogie <lç sa mission au Thibet à Tépoque de Warren Hastings, nous lisons le passage suivant : « ils s'associent pour un mariage comme des marchands pour l'exploitation d'un commerce. Il est rare que cette association produise de la jalousie parmi les associés. Ils ne connaissent guère ce sentiment. Sans doute il survient quelquefois des disputes au sujet des enfants issus du mariage, mais on les arrange soit en comparant les traits de l'enfant avec ceux de ses divers pères, soit en laissant la mère trancher la question. »

§ 30!2. Si nous considérons la polyandrie comme Tune des formes matrimoniales qui ont pris naissance d'une façon indépendante dans les sociétés primitives, nous n'en interpréterons pas la décadence de la même manière que si, à l'exemple de M. M'Lennan, nous la considérions comme une forme transitoire à travers laquelle toutes les races ont passé autrefois.

Sans doute, parmi les causes auxquelles M. M'Lennan attribue la décadence de la polyandrie, il y en a une que nous admettons également. Il montre que, dans quelques cas, comme chez les Cingalais, un chef a une femme pour lui seul, quoique les classes inférieures soient polyandriques; enfin nous lisons^ dans une nouvelle édition publiée récemment du voyage de Horace délia Penna dans le Thibet, qu'une différence semblable subsistait de son temps dans ce pays. La polyandrie, dit-il, se rencontre rarement dans les classes nobles ou parmi les personnes aisées, qui prennent une seule femme, et quelquefois, mais rarement, davantage. Nous pouvons conclure de là avec M. M'Lennan que, puisque dans toutes les sociétés les habitudes des grands se propagent parmi les classes infé^ Spencer. ii, — 18

rieures^ Timitation tend à substituer la monogamie à la polyandrie partout ou cette substitution n'est pas entravée par les circonstances. Mais M. M' Lennan, prétendant que la présence des formes supérieures ne suffit pas pour expliquer la disposition des formes inférieures, s'efforce de démontrer que les premières naissent par transformation des dernières. Prenant comme type la polyandrie de Ladak, où le frère aîné a des droits supérieurs, et, où, à sa mort, « ses biens, son autorité et sa veuve passent au frère puîné », il y rattache la disposition établie chez les Hébreux primitifs d'après laquelle « le lévite n'avait pas d'autre alternative que d'épouser la veuve (de son frère) ; en réalité^ elle devenait sa femme sans aucune cérémonie de mariage. » Et il conclut de là que la monogamie et la polygynie, telles qu'elles existaient chez les Hébreux, avaient été précédées par la polyandrie.

« Il faut absolument admettre, dit-il, que nous sommes en présence de phases successives de la décadence d'une seule et même institution primitive ; il faut absolument relier cette obligation, dans ses différentes phases, à la coutume que nous avons vue régner dans le Ladak ; il faut la regarder comme ayant été primitivement un droit de succession, ou la contre-partie de ce droit, dérivée de la pratique de la polyandrie. »

Il me semble cependant que Ton peut facilement trouver dans les coutumes des peuples primitifs une explication plus naturelle. Dans les systèmes sociaux primitifs, les femmes, étant regardées comme une propriété, se transmettaient par héritage de la même manière que les autres propriétés. « Chez les Bellabollas (Haïdhas) la veuve du décédé passe dans le harem de son frère » ; chez les Zoulous « la veuve est transmise au frère du mari après la

mort de .ce dernier » ; chez les Damaras, « quand un chef meurt, les femmes qui lui survivent retournent à son frère ou à son plus proche parent. î Ces trois f^its nous font conjecturer que cette prise de possession de la femme d'un frère n'a rien de commun avec la polyandrie. Cette conjecture est confirmée par le fait que dans le Congo, « s'il y a trois frères et que l'un d'eux meure, les deux survivants se partagent ses concubines entre eux; » par le fait qu'à Samoa « le frère d'un mari décédé croyait avoir le droit de prendre la femme de son frère ; » par le fait que dans l'ancienne Vera Paz « le frère du mari décédé épousait immédiatement la veuve, même s'il était marié, et, s'il ne répousait pas, un autre parent avait le droit de la prendre. » De ces faits, nous pouvons conclure que dans les pays où les femmes mariées sont simplement regardées comme des objets d'un prix courant, elles font retour aux frères, comme le reste de la succession. Si d'autres preuves sont nécessaires, je puis citer celle-ci : qu'en différentes contrées les femmes du père font partie de la succession. Thomson dit que chez les Néo-Zélandais « les femmes du père revenaient à ses fils, et les femmes du frère décédé à ses frères survivants. » Rowlatt rapporte que chez les Michmis, « quand un homme meurt ou devient vieux, il est d'usage que les femmes soient distribuées entre les fils, qui les épousent. » Torquemada mentionne des provinces mexicaines où les fils obtenaient en héritage les femmes de leur père qui n'avaient pas encore donné d'enfants au mort. Dans son Abeokuta^ Burton rapporte que chez les Ëgbas « le fils a dans son héritage toutes les femmes du père, excepté sa propre mère. » Bosman nous apprend que, sur la côte des Esclaves^ « à la mort du père, le fils aine hérite non seulement de tous

ses biens et de ses troupeaux, mais encore de ses fminies... sa propre mère exceptée. » Dans le Dahomey, le fils aîné do roi « hérite les femmes du décédé et les épouse, en exceptant naturellement celle qui lui a donné le jour. »

Nous ne pouvons donc admettre que Tusage d'épouser la veuve d'un frère décédé implique la préexistence de la polyandrie, et nous ne pouvons admettre la conclusion d'après laquelle les formes supérieures du mariage sont sorties, par évolution, de la polyandrie en décadence.

§ 303. Puisque nous considérons les différentes formes de la polyandrie comme des types de relations domestiques qui ont été produits par les limitations successives de la promiscuité, nous sommes obligés de dire que dans telle ou telle société ils se sont développés, ont survécu ou ont disparu, d'après les déterminations de l'ensemble des conditions. Probablement, dans quelques cas, la polyandrie inférieure n'a pas été remplacée par la supérieure, parce qu'il n'a pas existé entre elles une compétition qui ait fait sentir les résultats de la dernière. En concurrence avec la polygynie et la monogamie, la polyandrie a pu l'emporter dans quelques cas par les raisons citées plus haut : les familles polygynes et monogames s' éteignant parce que les enfants étaient relativement mal nourris.

D'autre part, les influences qui dans quelques contrées ont fait disparaître les formes inférieures de la polyandrie en présence des formes supérieures, ont dû contribuer, en d'autres contrées, à l'extinction complète de la polyandrie. Excepté dans les pays où la rareté des vivres sur une grande étendue a rendu l'accroissement de la population désavantageux, les sociétés polyandriques, produisant moins de sujets aptes à l'offensive et à la défensive, ont naturel-

lement disparu en présence de sociétés dont les institutions familiales favorisaient davantage l'augmentation de la population. Telle est probablement la raison pour laquelle la polyandrie, autrefois si commune, est devenue comparativement rare. Toutes les autres conditions égales, ce type familial inférieur a cédé la place à d'autres types familiaux supérieurs, d'abord parce qu'avec lui la fécondité n'était pas aussi grande, ensuite parce que la cohésion de la famille, et par suite la cohésion sociale étaient moindres.

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