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CHAPITRE VII

POLYGYNIE

§ 304. N'étaient les idées de sainteté attachées à l'histoire des Hébreux, qui nous familiarise dès l'enfance avec des exemple de polygamie, nous éprouverions probablement autant de surprise et de répugnance en les rencontrant pour la première fois dans nos lectures que nous en ressentons en lisant, pour la première fois, les exemples de polyandrie. L'éducation nous a cependant préparés à apprendre sans étonnement que la polygynie est commune dans toutes les parties du monde non occupées par les nations les plus civilisées.

Elle existe dans tous les climats, dans les régions arctiques, dans des contrées arides et brûlées par le soleil, dans les fertiles îles océaniques, sous les tropiques, où la chaleur est étouffante. Toutes les races la pratiquent. Nous avons déjà remarqué son existence chez les tribus les plus dégradées, les Fuégiens, les Australiens, les Tasmaniens. Elle est habituelle chez les Négritos de la Nouvelle-Calédonie, à Tanna, à Vate, à Eromanga, à Lifou. Nous la rencontrons chez tous les peuples malayo-polynésiens : à Tahiti,

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dans les îles Sandwich, aux îles Tonga, dans la Nouvelle- Zélande, à Madagascar, à Sumatra. Dans toute l'Amérique, nous la trouvons parmi les tribus grossières du continent septentrional, depuis les Esquimaux jusqu'aux Mosquitos de l'Isthme de Panama ; et chez les tribus également grossières du continent méridional, depuis les Caraïbes jusqu'aux Patagons ; et elle régnait dans les Etats américains à demi civilisés du Mexique, du Pérou et de l'Amérique centrale. Elle est générale chez les peuples de l'Afrique, chez les Ilottentots, les Damaras, les Cafres du Sud ; dans l'Afrique orientale, au Congo, chez les nègres de la Côte, les nègres de l'intérieur, les naturels du Dahomey, les Acbantis du centre de l'Afrique , les Fulahs et les Abyssiniens du Nord. En Asie, elle est commune aux Cingalais sédentaires, aux tribus montagnardes à demi nomades de l'Inde, aux Yakoutes errants. Il suffit de rappeler qu'elle 6xiste d'une manière générale dans les antiques sociétés orientales. A la vérité, si l'on compte tous les peuples sauvages et civilisés, passés et présents, il parait que les nations polygames sont de beaucoup les plus nombreuses. La polygamie serait encore plus répandue si elle n'était quelquefois entravée par les conditions de la vie. Nous en avons la preuve chez les Boschismans qui sont très-pauvres ; la polygynie, quoique parfaitement licite, y est rare. Forsyth constate que chez les Gonds « la polygamie n'est pas défendue, mais que, les femmes étant des propriétés coûteuses, elle est rarement pratiquée. » Tennent nous dit que chez les Veddahs « la communauté est trop pauvre pour se permettre la polygamie ». Chez les Ostyaks, dit Latham, a la polygamie est permise, mais elle n'est pas commune : le pays est trop pauvre pour qu'on épouse plusieurs femmes. » Quoique l'existence de la polygynie chez quel-

ques peuples des plus pauvres^ les Australiens et les Fuégiens par exemple, montre que la pauvreté n'est pas un obstacle quand les femmes peuvent se procurer assez de nourriture pour leur entretien, nous pouvons comprendre qu'elle n'existe pas dans les pays où la manière de vivre ne leur permet pas de subvenir à leurs besoins.

Cette restriction naturelle de la polygynie par la pau* vreté n'est pas la seule restriction que la nature y apporte. Il y en a une autre dont la constatation modifie considérablement les idées que les voyageurs nous donnent ordinairement des sociétés polygames. Leurs récits font souvent supposer que la pluralité des femmes est, sinon universelle , du moins très-générale dans les sociétés qu'ils dépeignent. Un peu de réflexion pourtant nous fait hésiter à accepter cette supposition. Tumer nous dit qu'à Lifou « un chef a quarante femmes; les hommes ordinaires, trois ou quatre. » Comment cela se peut-il? avons-nous le droit de demander, comment se fait-il qu'il y ait tant de femmes dans ce pays? Si nous sommes sceptiques à l'endroit de ce renseignement, nous le sommes également, quoique un peu moins, à l'endroit de beaucoup d'autres. Nous lisons dans Park que « les Mandingues sont polygames et que chacune des femmes est à son tour mai-* tresse de la maison. » Chez les Damaras, dit Anderson, « la polygamie est pratiquée sur une grande échelle... chaque femme se construit une hutte. » Lesseps rapporte qu'un « Yakoute^ obligé de faire de fréquents voyages , a une femme dans chaque endroit où il s'arrête ». fiancrofl rapporte que chez les Haïdabs, « la polygamie est universelle, et réglée simplement par la facilité des subsistances. » Si l'on admet ces faits, il faut croire que chez chacun de ces peuples le nombre des femmes l'emporte

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beaucoup sur celui des hommes. Mais^ à moins de supposer que le nombre des filles excède de beaucoup celui des garçons, ce que rien ne prouve, ou que la guerre cause parmi les individus mâles une mortalité beaucoup plus grande qu'on n'est porté à le croire, nous devons soupçonner que la polygamie est bien moins générale que ces expressions ne le feraient supposer. Car on entend habituellement dire explicitement ou implicitement que le nombre des femmes varie suivant les moyens qu'un homme a de les acheter ou de les nourrir ; d'où l'on peut conclure que, la majorité étant dans toutes les sociétés relativement pauvre, la minorité seule peut se permettre plus d'une femme. On nous rapporte que « chez les Comanches, chaque homme a le droit d'avoir toutes les femmes qu'il peut acheter » ; que les Nuffis « épousent autant de femmes qu'ils en peuvent acquérir » ; que « le nombre des femmes d'un Fidjien n'est limité que par les moyens qu'il a de les nourrir » ; enfin que « le manque de ressources est la seule raison qui limite le nombre des femmes d'un Michmi ». Toutes ces affirmations autorisent à conclure que les hommes les moins prospères, formant probablement partout la majorité^ n'ont pas de femme du tout ou n'ont qu'une seule femme chacun ; et qu'en réalité on ne trouve nulle part le nombre excessif de femmes qu'il faudrait admettre d'après lès récits du genre de ceux que nous avons cités plus haut.

Allons plus avant, et nous rencontrons des preuves précises à l'appui de cette conclusion. De nombreux témoignages nous montrent, d'une façon directe ou indirecte, que, dans les sociétés polygames, les hommes riches ou d'un rang élevé pratiquent seuls la polygynie. « La plupart des Koussas, dit Lichtenstein, ont une femme unique; les rois

et les chefs de kraal seuls en ont quatre ou cinq. » Raffles rapporte que la polygynie est permise à Java, mais qu'elle n'existe guère en dehors des classes supérieures. « Les coutumes des habitants de Sumatra, dit Marsden, leur permettent d'avoir par jujur autant de femmes qu'ils peuvent en acheter ou entretenir ; mais les cas de polygamie sont très-rares et se rencontrent seulement parmi quelques chefs. » François de Bologne écrit que chez les anciens Mexicains, « les gens ordinaires se contentaient d'une femme légitime; les seigneurs seuls avaient beaucoup de concubines; quelques-uns en possédaient plus de huit cents. » Herrera dit que les habitants de Honduras « avaient généralement une seule femme, mais que les seigneurs en avaient autant qu'ils voulaient. » D'après Oviédo, « peu d'hommes dans le Nicaragua ont plus d'une femme ; les chefs seuls et les riches sont polygames. »

Ces témoignages, joints à ceux que nous allons citer, nous prémunissent contre les idées fausses que nous pourrions nous faire des sociétés polygynes en lisant las récits qui les concernent. Nous pouvons en conclure que, dans la plupart des pays où la polygamie existe, les cas de monogamie sont encore plus nombreux, et que dans les autres ils sont excessivement fréquents.

§ 305. La prédominance de la polygynie ne nous étonnera pas si, prenant comme point de départ l'état déréglé des temps primitifs, nous nous demandons ce qui devait arriver par la nature des choses. Certains hommes, par la supériorité de leur force corporelle et de leur énergie intellectuelle, ont acquis la prépondérance comme guerriers et comme chefs ; les mêmes causes leur ont donné en même temps plus de facilité pour se procurer des

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femmes, soit en les ravissant dans d'autres tribus, soit en les arrachant aux hommes de leur propre tribu. De même qu^on en est venu à regarder la possession d'une femme enlevée comme une marque de supériorité, de même la considération s'est attachée à la possession de plusieurs femmes étrangères ou indigènes. Bancroft cite un passage de Cremony, où il est dit : « L'Apache qui peut entretenir, retenir ou attirer grâce aux moyens qu'il a de retenir, le plus grand nombre de femmes, est l'homme que l'on regarde comme ayant le plus de droit aux plus grands honneurs et au plus grand respect. » Voilà un exemple typique. La pluralité des femmes a eu partout une tendance à devenir une distinction de classes plus ou moins caractéristique. Glavigero nous apprend que dans le Mexique « les prédécesseurs d'Ahaizotl avaient beaucoup de femmes, car ils croyaient que leur autorité et leur dignité augmentaient en proportion du nombre des personnes qui contribuaient à leurs plaisirs. » Ellis rapporte que dans Tile de Madagascar, ou la pluralité des femmes est commune parmi les chefs et les riches, « la seule loi destinée à réglementer la polygamie semble être qu'aucun homme, excepté le souverain; n'a le droit de prendre douze femmes. Dans sa description des Africains orientaux, Burton dit que «c les chefs sont fiers du nombre de leurs femmes, qui varie de douze à trois cents. » D'après Beecham, chez les Achantis, « le nombre des femmes que les cabocers et d'autres personnes possèdent dépend en partie de leur rang et en partie des moyens qu'ils ont de les acheter ». En réunissant ces faits à ceux que nous fournit l'histoire des Hébreux, dont les juges et les rois Gédéon, David et Salomon attestaient leur grandeur par le nombre de leurs femmes, et à d'autres qui nous sont fournis

par des peuples orientaux de nos jours, dont les potentats de premier et de second ordre se distinguent de cette façon, nous pouvons voir que l'établissement et le maintien de la polygynie sont dus en grande partie à Thonneur qu'on y attache ; c'était primitivement une preuve de force et de bravoure ; c'est plus tard une marque d'une condition sociale élevée. L'histoire des peuples de l'Europe conflrme cette conclusion. C'est ainsi que Tacite dit des anciens Germains : « Ils sont presque les seuls parmi les barbares qui se contentent d'une seule femme », un petit nombre de nobles exceptés; et Montesquieu affirme que la polygynie des rois mérovingiens était un attribut de leur dignité.

En outre, dès les temps les plus reculés, à part quelques régions où le travail des femmes ne pouvait être exploité, un motif économique s'est ajouté aux autres pour favoriser la polygynie. Dans la Nouvelle-Calédonie, « les chefs ont dix, vingt, trente femmes. Plus les femmes sont nombreuses, plus les plantations prospèrent et plus la nourriture est abondante. » Une semblable utilisation des femmes pousse à la polygamie dans toute l'Afrique. Les femmes mandingues, dit Caillié, « vont à de grandes distances pour chercher du bois et de l'eau ; leurs maris les obligent de semer, de sarcler les champs cultivés et de rentrer la récolte. » Chez les Cafres, d'après Shooter, « la femme, outre les travaux domestiques, est encore obligée de faire tous les ouvrages pénibles ; elle est le bœuf de son mari, comme un Cafre me dit un jour : je l'ai achetée, elle doit donc travailler. » Nous ne pouvons manquer de voir que, si l'on souhaite avoir beaucoup de femmes, c'est pour avoir beaucoup d'esclaves.

Rappelons-nous que dans toutes les sociétés les actions des hommes puissants et riches servent de critérium du

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juste et de l'injuste, de sorte que même les mots « noble » et € servile », qui désignaient primitivement une condition sociale, ont fini par exprimer ce qui est bien ou mal dans la conduite, et nous pourrons comprendre comment il arrive que la pluralité des femmes obtient dans les pays où elle domine une sanction morale. Associée à la grandeur^ la polygynie est regardée comme digne de louanges, et, associée à la pauvreté, la monogamie attire le mépris. De là, la réprobation avec laquelle, comme nous l'avons déjà vu, le système monogame est considéré dans les communautés polygynes. La sanction religieuse vient quelquefois se joindre à la sanction morale. Les Chippeouais , dit Keating, € croient que la polygamie est agréable aux yeux du grand Esprit, parce que celui qui a le plus d'enfants est tenu dans la plus haute estime. » Cette croyance nous en rappelle une semblable qui a cours chez les Mormons. Chez les Hébreux aussi, la pluralité des femmes n'était contraire ni aux sentiments moraux dominants, ni aux prétendues injonctions divines ; ce qui le prouve, c'est que leurs lois ne contiennent aucune réprobation direjcte ou tacite de la polygamie, et que Dieu a montré une faveur spéciale à différents potentats qui avaient beaucoup de femmes et beaucoup de concubines.

Il faut ajouter que, dans les sociétés caractérisées par la polygamie, cette forme de relations matrimoniales a l'approbation des femmes aussi bien que celle des hommes; au moins dans quelques cas, si ce n'est généralement. Bancroft nous apprend que chez les Gomanches, « la polygamie répartissait le travail sur un plus grand nombre de personnes, les femmes ne la voient pas de mauvais œil. » — € En apprenant qu'un homme en Angleterre ne pouvait épouser qu'une seule femme^ nous dit Livingstone, plu-

sieurs dames makololos s'écrièrent qu'ellee n'aimeraienf pas vivre dans un tel pays; elles ne pouvaient comprendre comment les dames anglaises approuvent notre coutume; car, d'après leur opinion, tout homme honorable devait avoir un certain nombre de femmes comme preuve de sa richesse. Des idées semblables régnent tout le long du Zambèze. »

Ainsi donc, la polygynie doit son origine aux instincts sexuels, qui. chez les sauvages, ne sont contenus par aucune r^le, et elle s'est généralement développée par les causes identiques à celles qui ont établi le gouvernement politique et le gouvernement industriel. Elle a été ordinairement un élément accessoire du pouvoir gouvernemental dans les sociétés non civilisées et à demi civilisées.

§ 306. Comparée aux types des relations maritales dont nous avons parlé dans les deux chapitres précédents, la polygynie nous montre quelques progrès. Il est inutile de prouver qu*elle est supérieure à la promiscuité; et nous trouverons diverses raisons pour conclure qu'elle est supérieure à la polyandrie.

La polygynie donne naissance à des liens de parenté plus définis. Dans les unions les plus grossières, le sang maternel est seul connu. En passant de la forme inférieure de la polyandrie, où les maris ne sont pas parents, à celte forme supérieure où les maris sont un peu plus que demi-frères, nous arrivons à une phase où le sang du père est connu, quoique le père ne le soit pas d'une façon certaine. Mais, dans la polygynie, la paternité et la maternité sont également manifestes. En tant, donc, que le sentiment paternel se développe par une conscience plus distincte de la paternité, le lien entre les parents et les enfants se consolide :

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il devient double. Un autre résullat, c'est qu'il s'établit une li^e directe d'ascendants mâles, de génération en générajtion. De là une plus grande cohésion dans la famille. Outre l'union définie entre le père et le fils, il s'établit une union définie entre les pères et les fils successifs dans une série. — Mais, tandis que la cohésion de la famille se trouve augmentée dans une direction descendante, elle ne l'est guère ou pas du tout dans une direction latérale. Sans doute quelques-uns des enfants sont frères et sœurs, mais la plupart d'entre eux sont demi-frères et demi-sœurs, et leurs sentiments fraternels sont peut-être moins forts que dans le ménage polyandrique. Dans un groupe issu d'un seul père et de plusieurs mères qui ne sont pas parentes, il y a des probabilités pour que la jalousie entretenue par les mères soit plus grande que dans un groupe ayant une même mère et liée d'une manière indéfinie à plusieurs frères. Sous ce rapport donc, la famille reste également incohérente ou devient peut-être plus incohérente. Telle est probablement la principale cause des dissensions, des complots et des meurtres parmi les fils des potentats orientaux.

Toutefois, excepté les cas où la polygynie fait naître entre les fils des luttes pour le* pouvoir, on peut affirmer que, grâce au caractère défini de la descendance, la famille devient plus cohérente, comporte des ramifications plus étendues et appartient par là à un type plus élevé.

§ 307. Considérons maintenant les effets de la polygynie sur la conservation sociale, sur le bien-être des enfants et sur la vie des adultes.

La polygynie est avantageuse dans les communautés barbares^ entourées de communautés hostiles. Lichtenstein

remarque que chez les Gafres € il y a moins d'hommes que de femmes, parce que les premiers périssent en grand nombre dans leurs guerres perpétuelles. De la viennent la polygamie et l'emploi des femmes à tous les travaux domestiques. » Or, tout en rejetant la conclusion que la polygynie provient de ce que la guerre fait périr un grand nombre d'hommes, ou que la condition servile des femmes est due à cette cause, nous pouvons reconnaître ce qu'il y a de vrai au fond dans le passage de Lichtenstein, à savoir que, là où la proportion de la mortalité parmi les hommes dépasse de beaucoup celle qui sévit sur les femmes, la polygamie devient un moyen de maintenir le chiffre de la population. Si, pendant que les hommes sont décimés à la guerre, nul survivant n'a plus d^une seule femme, si^ par conséquent, beaucoup de femmes restent sans mari, il s'ensuivra un manque d'enfants ; les naissances ne compenseront pas les décès. Avec des ressources alimentaires suffisantes, et les autres conditions restant égales, il arrivera que de deux nations en lutte, celle qui n'utilisera pas toutes ses femmes iiomme mères, sera incapable de résister à celle qui les utilisera de cette manière : le peuple monogame disparaîtra devant le peuple polygyne. Voilà probablement une des principales raisons pour lesquelles la polygynie est isi répandue dans les sociétés peu avancées et peu développées, où tous les hommes vont à la guerre et où beaucoup y périssent. Avec les conditions sociales primitives, il y a encore pour la polygynie une autre manière de contribuer à la conservation de la société. Dans une communauté barbare composée de quelques hommes non mariés, d'autres qui n'ont qu'une femme chacun, et d'autres qui en ont plus d'une, il arrive qu'en moyenne cette dernière classe devient relativement supérieure aux autres. Parmi

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les sauvages, elle sera la plus vigoureuse et la plus courageuse; parmi les peuples à demi civilisés, elle sera en outre la plus riche et, par suite, généralement la plus capable. C'est pourquoi les hommes de ce genre laisseront le plus grand nombre d'enfants. Grâce à la polygynie, la société deviendra non-seulement plus forte numériquement, mais la majorité de ses membres seront des guerriers utiles. La polygynie amène en outre un progrès dans la structure sociale. Comparée aux types familiaux inférieurs, elle contribue à la stabilité politique par rétablissement de la descendance en ligne masculine. Il est vrai que, dans un grand nombre de sociétés polygynes, le pouvoir des potentats se transmet dans la ligne maternelle (le système de parenté tel qu'il existe chez les sauvages ayant survécu); dans ces cas l'avantage n'est pas entièrement réalisé. C'est peut-être là une des raisons pour lesquelles en Afrique, où cette loi de la descendance est généralement suivie, la consolidation sociale est si incomplète; de temps en temps, quelques royaumes se forment qui tombent en dissolution après de courtes périodes, comme nous Tavons vu plus haut. Mais avec la polygynie, les fils peuvent hériter le pouvoir, et, là où ils l'héritent, le gouvernement se maintient mieux. Je ne dis pas qu'il se maintienne bien ; en effet, chez les Damaras, « le fils aîné de la femme favorite du chef succède à son père » , et, chez les Cafres Koussas, le fils du roi qui succède à son père « n'est pas toujours l'ainé; c'est ordinairement celui dont la mère appartient a la famille la plus riche et la plus ancienne; > ce qui montre comment la polygynie introduit dans la succession des potentats un élément d'incertitude nuisible à la stabilité du gouvernement. En outre, cette descendance définie dans la ligne masculine aide au développement du culte des

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ancêtres et contribue ainsi d'une autre manière à consolider la société. A la subordination aux vivants se joint la subordination aux morts. Les règles, les prohibitions, les commandements établis par des chefs décédés, revêtent un caractère sacré ; et, comme on le voit par les civilisations primitives, le culte qui en résuite aide à maintenir l'ordre et à donner plus d^eilQcacité à l'organisation offensive et dtfensive.

Quant à l'éducation des enfants, les efiets dans les pays stériles ne sont pas meilleurs, s'ils sont aussi favorables, que ceux de la polyandrie; mais, dans les régions chaudes et fécondes, la mortalité des enfants, par suite du manque de nourriture, n'est probablement pas plus forte, et l'établissement d'une paternité définie contribue à leur assurer une protection. Dans quelques cas, à la vérité, la polygynie tend directement à diminuer la mortalité des enfants, à savoir dans les cas où il est permis et même commandé à un homme d'épouser la veuve de son frère et d'adopter sa famille. Même chez les races inférieures, les Chippeouais par exemple, qui forcent un homme à épouser la veuve de son frère, la raison évidente de cette obligation, c'est qu'il doit pourvoir à l'entretien des enfants de son frère. On dit que la polygynie n'est pas commune chez les Ostyaks, parce que « la contrée est trop pauvre », mais que «c les frères épousent les veuves de leur frère ^ ; que, dans de telles conditions, cet usage a pour effet de diminuer la mortalité des enfants. 11 est très-probable que le commandement des Hébreux d'après lequel un homme est obligé de faire pousser de la semence à son frère défont^ ah signifié à l'origine qu'il doit élever les enfants de son frère défiouit, quoiqu'il ait reçu plus tard une autre interprétation; car la demande était adressée an ùèxe survivant par la

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veuve, qui lai crachait au visage devant les anciens s'il refusait- Chaque jour, des faits viennent confirmer la conjecture que roWigation de prendre soin des neveux et des nièces orphelins est devenue un motif pour maintenir cette forme de la polygynie. Je citerai seulement le passage suivant des Lettres d'Egypte de lady DufF Gordon : « J'ai rencontré Hassan, le janissaire du consulat américain, un brave homme très-respectable. lime dit qu'il avait épousé encore une autre femme depuis Tannée dernière. Je lui demandai pourquoi. Elle était la veuve de son frère, avec lequel il avait yécu sous le même toit^ comme s'ils ne formaient qu'une seule famille, et qui est mort en laissant deux garçons. Elle n'est ni belle ni jeune, mais il regarde comme son devoir de l'entretenir, elle et ses enfants, et de ne pas la laisser devenir la femme d'-un étranger. » Peut-être^ dans les sociétés les moins avancées, la polygynie n'est-elle pas défavorable à l'éducation des enfants, et peut-elle éventuellement arrêter leur mortalité là où les sentiments philanthropiques ne sont point encore développés; mais l'influence morale qu'elle exerce sur les enfants n'est guère préférable à celle de relations maritales plus grossières. Là où il n'y a qu'un seul ménage, les dissensions causées par les différences de naissance et d'intérêt sont nécessairement préjudiciables au caractère. Et même, dans les nombreuses contrées où les mères ont des demeures séparées, les groupes ne peuvent guère échapper aux maux de ta jalousie; en oiiitre, ils souffrent des mauvaises conséquences d'une sollicitude paternelle trop disséminée.

Les effetls de la polygynie sur la vie des adultes dans les sociétés peu avancées ne sont pas tous mauvais. Si l'habitat est tel qu'il ne permette pas aux femmes de subvenir à leurs besoins, et si d'un autre côté il y a manque d'hommes y il

arrivera qu'en l'absence de la polygynie, quelques-unes d'entre elles seront abandonnées à elles-mêmes, et mèneront une vie misérable. Les Esquimaux nous en fournissent un exemple. Les hommes seuls pouvant dans leur région se procurer la nourriture et les vêtements nécessaires , les veuves, si elles ne sont pas prises par les survivants à litre de femmes additionnelles, succombent quelquefois sous les privations. Même là où il n'est pas difficile de se procurer des aliments, si un grand nombre d'hommes périssent à la guerre, il y aura nécessairement, en l'absence de la polygynie, un grand nombre de femmes privées de la protection indispensable dans les sociétés primitives. Certains maux auxquels les femmes adultes sont inévitablement exposées dans les sociétés grossières, se trouvent ainsi amoindris par la polygynie, amoindris de la seule manière possible chez des barbares dénués de sentiments sympathiques. Sans doute les maux qu'elle cause surtout aux femmes sont trèsgrands. A Madagascar, on désigne la polygynie par le mot fampovafesanay qui signifie caw^e d! inimitié. D'autres noms semblables lui sont ordinairement appliqués, comme nous le voyons par le langage des Hébreux. Dans la Michna, les femmes collectives d'un homme sont appelées tzarôt^ c'està-dire soucis, adversaires ou rivales. Chez les Battas de l'île Sumatra, dit Marsden, « le mari est obligé d'assigner à chacune de ses femmes un foyer et des ustensiles de cuisine différents, dans lesquels elles préparent leurs aliments séparément et font cuire les siens tour à tour. » Wilcox, qui nous parle des femmes d'un chef michmi, ajoute : <k Les autres reçoivent des maisons distinctes à quelque distance l'une de l'autre ou vivent avec leurs parents. » Dans toute l'Afrique, le même arrangement est généralement adopté. Mais évidemment les inconvénients

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moraux ne sont amoindris de cette façon qu'à un faible degré. — De plus, quoique la polygynie n'exclue pas d'une manière absolue les sentiments élevés développés par les relations des sexes, elle y met cependant de grandes entraves. Suggérée par les instincts des hommes et n'ayant pas égard aux préférences des femmes, elle peut seulement dans des cas exceptionnels, et très-faiblement, produire des rapports un peu meilleurs qu'il n'en existe entre les animaux. Comme la polygynie est associée à l'idée que les femmes sont une propriété vendue par le père, achetée par le mari, et qu'on peut les traiter comme des esclaves, elle ne donne naissance à aucun de ces sentiments dont la sympathie et Taffeclion sont les éléments nécessaires. On peut voir, par la description que Monteiro donne des peuples polygynes d'Afrique, quelle altération profonde elle produit dans la vie des adultes. « Le nègre, dit-il, ne connaît ni amour, ni affection, ni jalousie. Pendant les nombreuses années que j'ai passées en Afrique, je n'ai jamais vu un nègre manifester la moindre tendresse pour une négresse... Je n'ai jamais vu un nègre entourer de ses bras la taille d'une femme, donner ou recevoir une caresse quelconque qui marquât le moindre degré d'amour ou d'affection de l'un ou de l'autre côté... Ils n'ont aucun mot, aucune expression dans leur langue indiquant l'amour ou l'affection. » Ce fait concorde avec ceux que cite sir John Lubbock, à savoir que € chez les Hottentots les hommes et les femmes sont tellement froids et indifférents l'un à l'égard de l'autre que vous croiriez qu'ils ignorent l'amour ; que, chez les Cafres Koussas, « le sentiment de l'amour n'existe pas dans le mariage ; » qu'à Yariba « un hommt se marie avec la même indifférence qu'il coupe un épi de blé ; l'affection n'a rien à y voir. » Sans doute nous ne

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pouvons pas regarder la polygyBÎe coonme la cause direde de ce défaut d'émotions tendres qui cbez nous accompagnent les relations des sexes ; cette indiffér^ce caractérise ordinairement les hommes des types inférieurs, qu'ils soient monogames ou polygames. Nous pouvons simplement dire que la polygynie n'est pas favorable an développement de l'émotion.

J'ai à peine besoin d'ajouter que, outre l'infériorité qui en résulte dans la vie des adultes, la polygynie abrège aussi l'existence qui suit l'âge de la reproduction. Naturellement les femmes auxquelles on ne témoigne jamais beaucoup d'égards sont alors complètement dédaignées, et les hommes souffrent aussi , quoiqu'un peu moins peut-être , du manque des soins dictés par l'affection domestique. C'est pourquoi, sous le régime de la polygynie, une vieillesse misérable se termine par une fin prématurée.

§ 308. Nous ajouterons quelques mots sur les modifications que les progrès de la société font, subir à la polygynie et qui accompagnent la propagation de la monogamie.

Quand le sauvage a pris possession de deux ou de plusieurs femmes, le caprice seul établit entre elles une distinction ; mais plus tard cette distinction provient d'autres causes. Tantôt il a une femme âgée et ime femme plus jeune, comme l'Australien et queli|uefois ie Boschisman ; tanlôt il a des femmes achetées à différents intervalles, 4ont l'une ou l'autre devient sa favorite^ comme cela a lieu chez les Damaras et les Fidjiens. Tantôt, parmi les diverses femmes qu'il a épousées, la première seulement est censée légitime, par exemple chez les Tahitiens d'un rang éle^ et chez les Chibchas ; et tantôt la principale femme est ceUe qui a été donnée par le roi. Naturellement œftte tendance 1

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établir une distinction entre les femmes existe dès l'origine, mais ces différenciations ne prennent un caractère défini qu'avec le temps. Ainsi on fait une diflérence entre les femmes indigènes et celles qui ont été prises comme butin à la guerre. Telle est probablement l'origine de la division en femmes proprement dites et en concubines , division indiquée chez les Hébreux. Le Deutéronome (xxï, lO-l^) les autorise à s'approprier individuellement les femmes des emaemis vaincus, et ces femmes, pouvant être répudiées selon le bon plaisir de Thomme, et sans divorce formel, occupent la position de concubines plutôt que celle d'épouses. Une fois l'habitude établie de faire des distinctions, on tint compte des rangs d'où les femmes étaient sorties : elles étaient épouses quand elles sortaient de la classe supérieure, concubines quand elles étaient de condition inférieure ; quelques-unes étaient exemptes de travail, les autres étaient esclaves. Cette tendance à assigner aux femmes des positions inégales ût que dans les sociélis en progrès on considéra certaine femme comme réponse et, s'il s'agissait de souverains, comme la reine dont les enfants étaient les successeurs légitimes.

En même temps que la monogamie s'établit par différentes causes que nous indiquerons tout, à l'heure, la décadence de la polygynie a dû en partie être le résultat de cette modification qui élevant toujours davantage Tune des femmes réduisait les autres à une condition relativement aervile, autorisée de moins en moins par les usages. Nous pouvons vair des phases de cette transformation chez les Pei^ans, dont les rois avaient, outre leurs concubines, trois ou quatre femmes, dont l'une était reine et considérée comme épousa dans un sens particulier; chez les Âssyrieos> dont les rois avaient une époase unique avec un certain nombre de con-

cubines ; et encore chez les Egyptiens, dont les peintures murales représentaient le roi assis à côté de sa femme légitime, tandis que les femmes illégitimes dansaient pour leur divertissement. Il en était également ainsi chez les anciens souverains du Pérou et chez les chefs chibchas. Enfin le même usage existe encore aujourd'hui chez les souverains de l'Abyssinie.

Tout en perdant du terrain, la polygynie s'est naturellement maintenue plus longtemps dans ses rapports avec l'organisation gouvernementale, car celle-ci présente partout et toujours des conditions plus archaïques que les autres parties de l'organisalion sociale. Cette proposition admise, nous ne serons pas étonnés de voir que la polygynie, sous ses formes plus pu moins modifiées, ait survécu parmi les monarques dans les premières phases de la civilisation européenne. Comme cela ressort de ce que nous avons dit plus haut, elle était pratiquée par les rois mérovingiens : Clotaire et ses fils en offrent des exemples. Après avoir été graduellement réprimée par l'Église dans toutes les autres classes, la pluralité des femmes ou des concubines s'est maintenue longtemps dans Tusage adopté par les rois d'avoir un grand nombre de maîtresses déclarées ou non. Sous cette forme restreinte la polygynie est restée un privilège de la royauté toléré jusqu'à une époque récente.

§ 309. En résumé, nous disons premièrement que, dans la marche de l'évolution, le type polygyne de la famille est supérieur aux types examinés auparavant. La filiation y est définie à un degré égal dans la direction latérale et mieux définie dans la ligne descendante. Il y a plus de cohésion entre les parents et les enfants, à cause de la conscience de Tunité de sang du côté paternel et du côté maternel, et la

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continuité de cette cohésion à travers les générations successives ouvre la voie à l'extension de la famille.

Dans la plupart des conditions, la polygynie Ta emporté sur la promiscuité et la polyandrie, parce qu'elle satisfait mieux aux besoins sociaux. Elle y satisfait en ajoutant aux autres causes de cohésion sociale des relations de famille à ramifications beaucoup plus étendues; elle y satisfait encore en favorisant la stabilité politique qui résulte de la transmission régulière du pouvoir dans la même famille ; elle y satisfait enfin en développant le culte des ancêtres.

Tandis qu'elle s'est étendue en supplantant des types maritaux inférieurs, elle s'est, dans la plupart des cas, maintenue en présence du type supérieur, parce que, dans les conditions difficiles de la vie, elle permet beaucoup mieux à une société de se conserver elle-même; elle rend possible un remplacement plus rapide des hommes morts à la guerre et augmente ainsi les chances de survie de la société.

Mais si elle s'adapte ainsi à certaines phases inférieures de l'évolution sociale, si dans certains cas elle diminue la mortalité des enfants et contribue à amoindrir celle de l'excédant des femmes, elle reproduit dans la vie domestique la barbarie qui caractérise la vie publique.

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