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CHAPITRE VIII

§ 310. Nous avons déjà indiqué les msons qui nous portent à croire que la monogamie remonte aussi haut que toutes les autres relations maritales. S'il y a eu un état antérieur à toute organisation sociale, il a dû y s^oir, entre autres genres d'union conjugale, des unions «entre un seul homme et une seule fennne.

On peut même dire que certains genres de vie qui nécessitent la dispersion de la tribu sur une grande s«rfiiQe, par exemple celui que mènent encore aujourd'hui les tribus sylvicoles les plus dégradées du Brésil et de l'intérieur de Bornéo, genres de vie qui ont dû être primitivement plus communs qu'ils ne le sont maintenant, empêchent toute autre relation des sexes. Les Veddahs des bois nous montrent le rapport de la monogamie avec une grande dispersion, et d'un autre côté les Boschismans, qui sont rarement

1 . Maintenant que le terme de polyandrie a passé dans Tusage de la langue, il est nécessaire d'employer celui de polygynie pour désigner Tarrangement contraire. A première vue , il semble que le mot polygynie demande pour corrélatif motiogynie. Mais la monogynie n'exprime pas complètement l'union d'un seul homme avec une seule femme ; elle indique seulement l'unilé de la femme et non celle du mari. C'est pourquoi on fait bien de garder monogamie pour désigner l'union d'un seul homme avec une seule femme.

polygynes, quoique la polygyuie ne leur soit pas interdite, nous font voir comment la division en petits groupes oooipésà chercher des aliments tend à produire des associations plus ou moins durables entre des hommes et des femmes réunis par couples. Là où l'habitat permet de vivre en groupes plus grands, les relations irrégulières entre les sexes sont mitigées par des unions monogames rudimentaires d'aussi bonne heure, si ce n'est plus tôt, que par des unions polyandriques et polygynes. La tendance générale des hommes de race inférieure à s'emparer des femmes par la violence implique cette hypothèse, puisque le monopole établi par chaque acte de violence Test sur une femaofte et non sur plusieurs. Les hommes ont toujours dû avoir une femme avant d'en avoir deux ; et cet état de monogamie doit continuer en beaucoup de cas, à eaaise de la difficulté de se procurer deux femmes là où leur nombre n'excède pas de beaucoup celui des hommes.

Âssutréii;ient l'union d*un seul homme avec une seule femme, telle qu'elle existe primitivement, ne nous montre que l'état rudimentaire du mariage monogane comme nous l'entendons. La monogamie est très-instable lorsque, comme dans les cas déjà mentionnés, le commencement et la conservation des unions conjugales dépendent de la seale volonté du plus fort ; par exemple, chez les Indiens de la baie d'Hudson (d'après le rapport de Hearne, cité par sir John Lubbock)^ un homme faible, s'il n'est bon chs^seur et bien chéri, ne peut guère garder une femme qu'un bomme plus fort juge digne de ses attentions; chez les Indiens cuivrés, Richardson « a vu plus d'une fois un homme fort soutenir son droit de prendre la femme d'un compatriote {dus faible d . L'instabilité des unions monogames produite par des causes externes est encore augmentée par des causes

internes, par la force dissolvante des impulsions qui ne sont retenues par aucun frein. Nous voyons même, chez une race supérieure, les Sémites, la répudiation des femmes tellement fréquente que, chez quelques tribus de Bédouins, un homme, d'après Burckhardt, en épouse successivement cinquante. Nous pouvons donc en conclure que l'usage des unions monogames durables ne s'est établi qu'insensiblement.

§ 314. Plusieurs circonstances ont concouru à l'établissement de ces unions. Une des plus importantes a été le développement de la conception de la propriété avec les pratiques de l'échange et de l'achat qui en résultent. De tout temps, l'enlèvement des femmes par les hommes d'une tribu a été entravé jusqu'à un certain point par le danger auquel on s'exposait, et il l'a été encore davantage quand on en vint à acheter les femmes ou à les donner en rémunération d'un travail. Quand un homme avait donné au père une certaine somme d'argent ou l'avait servi pendant un temps stipulé d'avance, il résistait avec plus d'énergie à Tenlèvement de sa femme que s'il l'avait obtenue sans ce sacrifice, et, comme les autres hommes de la tribu qui avaient acheté leurs femmes de la même manière prenaient son parti, on réprouva peu à peu celui qui ne voulait pas reconnaître son droit. La même cause a restreint le nombre des divorces. Lorsqu'une femme a été acquise à prix d'argent ou au prix de longs services, et qu'une autre ne peut être obtenue qu'aux mêmes conditions, une barrière s'élève contre les désirs qui tendent à dissoudre le mariage.

En outre, la prédominance de cette forme supérieure dans les relations matrimoniales est favorisée dans les phases sociales plus élevées par l'égalité de plus en plus complète

du nombre des personnes des deux sexes. A mesure que la guerre devient moins fréquente et à mesure qu'une plus grande partie de la population est occupée à des travaux industriels, la mortalité des hommes diminue, et les unions monogames deviennent plus nombreuses. Car la polygynie rencontre maintenant une résistance positive. Quand le nombre des hommes et celui des femmes sont approximativement égaux, la pluralité des femmes ne peut pas prendre une grande extension sans imposer le célibat à un grand nombre d'hommes; ces derniers formeront une opinion publique contraire à la polygynie et tendront à la restreindre et à l'amoindrir. Cette opinion publique exercera même de l'influence sur les chefs après un certain laps de temps, comme nous le montre l'observation de Law sur la rareté des cas de polygynie parmi les Dayaks du continent. « Les chefs, dit-il, pratiquent quelquefois la polygynie, mais ils s'exposent par là à perdre leur influence sur leurs compagnons. » A ces causes négatives de l'extension de la monogamie pendant l'évolution sociale viennent s'ajouter des causes positives. Mais, avant d'exposer ces dernières, nous devons comparer le type familial monogame avec les types dont nous avons déjà parlé.

§ 312. La famille monogame occupe évi(u!^0frie degré le plus élevé de l'évolution sociale; le caractère défini et la solidité des liens qui en unissent les membres en sont la preuve. Dans la polyandrie, le rapport maternel est seul net, et les enfants ne soiit unis entre eux que par une parenté incomplète. Dans la polygynie, les rapports paternels et maternels sont nets ; mais , tandis que certains enfants sont liés par une parenté complète, d'autres le sont seulement du côté du père. Dans la monogamie, non-seule-

ment les rapports paternels et maternels sont également définis Tun et l'autre, mais tous les enfants sont également parents des deux côtés. L'union du groupe familial est maintenue par des liens nombreux; la cohésion est done plus forte, et les causes d'incohésion produites par les jalousies inévitables dans la famille polygyne disparaissent. Cette intégration plus grande demeure le caractère de la famille à mesure qu'elle se ramifie à travers des générations successives. Comme avec la polygynie, sous le régime de la monogamie la filiation qui rattache au même père, au même grand-père, au même aïeul, est définie; mais, la filiation qui rattache à la même mère, à la même grand'mère et à la même aïeule, y est aussi définie. Par suite, les branches divergentes de la famille se trouvent unies par des liens nouveaux. Lorsque, chez les Romains, par exemple, la loi reconnaît seulement la filiation dans la ligne mâle, de sorte que, parmi les cogimU constituant la lignée complète, les agiuxts seuls sont reconnus être des parents réels, les différentes branches de la souche fomiliale sont reliées entre elles par un lien incomplet; mais là où^ comme chez nous, les descendants des femmes sont inclus dans la famille, toutes les branches sont complètement rattachées l'une à l'autre.

§ 313. Nous indiquerons seulement pour la forme combien la monogamie a été avantageuse aux intérêts de la société, des enfants et des parents, pendant les dernières phases de l'évolution sociale, dont elle est un des traits eadractérifitiques.

Quand, par suite de guerres Êréquentes et de la mortaMté des individus mâles, les femmes sont devenues beaucoup pto nembreuses que les hommes, la polygynie concourt à

la perpétuation de la société ; mais, quand l'excédant des femmes cesse d'être considérable, la monogamie assure une productivité plos grande. Car, si nous prenons le nombre des femfmes comme mesure de la quantité d'enfants qui peuvent naître dans chaque génération, il est hors de doute qu'il y aura plus de naissances si chaque homme a une femme à lui que si quelques hommes ont beaucoup de femmes tandis que d'autres n'en ont aucune. Ainsi, quand la mortalité des hommes ne défasse pas certaines limites, la société monogame est supérieure à la société polygyne sous le rapport de la fécondité, et la monogamie est favorable à la conservation de la société en tant que celle-ci dépend de la multiplication des individus. Les liens de famille plus solides et plus étendus, dont nous venons de parler, nouent entre les membres de la société monogame une union plus forte qu'ailleurs. Les parentés multiples qui existent le long des deux lignes de filiation dans toutes les familles et par les inter-mariages, continuent de créer d'autres liens de parenté doubles, et produisent un réseau étroit de connexions qui augmentent la cohésion sociale, due encore à d'antres causes. La stabilité politique prend aussi un développement plus accentué. La polygynie offre aussi bien que la monogamie l'avantage de rendre possible la transmission du pouvoir dans la ligne masculine; mais, sous le régime de la polygynie, cet avantage se trouve détruit en partie parles rivalités probables entre les enfants des différentes mères. Dans la monogamie, cet élément de dissension disparait, et Tordre de succession établi court des dangers moins fréquents. Pour des raisons analogues le développement du culte des ancêtres rencontre des conditions favorables. Tout ce qui favorise la stabilité dans les dynasties des potentats primitifs tend à créei' des dynasties permanentes de divi-

nités avec leur conséquence de sanctions religieuses pour

les règles de conduite.

On peut hardiment attribuer à la monogamie une diminution de la mortalité des enfants dans les sociétés qui ont dépassé Tâge de la barbarie. Nous avons déjà admis la possibilité que, dans une région stérile comme le sont les pays neigeux de l'Asie, les enfants d'un ménage polyandrique, nourris et protégés par différents maris, soient dans de meilleures conditions d'existence que ceux d'un ménage monogame. Il est possible encore que chez les sauvages dont les femmes, réduites à l'esclavage et traitées avec brutalité, sont exténuées de travail^ aussi bien que chez les peuplades plus avancées, celles de l'Afrique, où les femmes travaillent aux champs en même temps qu'elles font tout dans le ménage, il est possible, dis-je, que dans ces cas une femme ayant beaucoup de compagnes puisse mieux élever ses enfants qu'une femme dont personne ne partage les fatigues. Mais, à mesure que nous nous élevons vers ces phases sociales où les hommes vont moins souvent en guerre, et ne restent plus oisifs en temps de paix, mais où ils se livrent en plus ou moins grand nombre aux travaux industriels, à mesure que les femmes, moins chargées d'occupations, peuvent consacrer plus de temps à leur famille, tandis que les hommes gagnent le pain du ménage, les unions monogames deviennent plus favorables à l'éducation des enfants. Outre le bénéfice de soins maternels constants, ils ont celui d'un intérêt paternel concentré. C'est pourquoi leur mortalité est moindre, et la perpétuation de la société est mieux assurée.

L'influence bienfaisante sur la vie des adultes, au point de vue physique et moral, est encore plus grande. Sans doute, dans les sociétés primitives, les unions mono-

games n'engendrent pas de sentiments élevés à l'égard des femmes et ne produisent aucune amélioration dans leur sort; mais, dans les sociétés plus avancées, elles amènent nécessairement à leur suite ces sentiments élevés et ces améliorations. C'est surtout à mesure que le régime de l'achat décline et que le choix fait par les femmes devient un des facteurs du mariage, que nous voyons se développer les sentiments qui caractérisent les relations des sexes dans les sociétés civilisées. L'influence de ces sentiments s'étend plus loin qu'on ne serait tenté de le croire de prime abord. Nous apercevons à première vue comment leur influence sur les relations domestiques tend à améliorer matériellement et intellectuellement la vie des adultes. Mais elle ne tend pas peu à Taméliorer indirectement en créant une source intarissable et profonde d'intérêt esthétique. Songez aux plaisirs vifs et répétés que procurent la musique, la poésie, le roman, le drame, etc. ; rappelez-vous que le thème principal de ces productions est la passion de l'amour, et vous verrez que c'est à la monogamie, qui a développé cette passion^ que nous devons une grande partie des jouissances qui remplissent nos heures de loisir.

Il ne faut pas non plus oublier que la monogamie contribue également à prolonger la vie après que la période de la reproduction est passée. Grâce à l'afiTection durable qu'elle crée entre les époux et à l'afiTection filiale qu'elle fait naître, les années de déclin sont augmentées, et leurs maux sont diminués.

§ 314. Pouvons-nous, au moment de tirer les conclusions des discussions qui remplissent ce chapitre et les précédents, dire que la monogamie est la forme naturelle des relations

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sexuelles pour la race humaine ! Mais, s'il en est ainsi, comment se fait-il que pendant les premières phases de l'évolution humaine les relations entre les sexes aient été si indéterminées? Chez les animaux, Tinstinct héréditaire a établi l'arrangement le plus propre à la prospérité de l'espèce. Chez eux, pas d'association continue entre le mâle et la femelle : tantôt c'est un groupe polygyne, tantôt c'est une union monogame qui se prolonge pendant une saison. On peut citer beaucoup de faits prouvant que chez les primates, placés au-dessous de l'homme, il n'existe point entre les sexes de relation monogame de quelque durée. Pourquoi, dans les groupes formés par les hommes primitifs, voit-on des faits qui dérogent à cette règle se produire sous l'influence de tendances innées? C'est peut-être que, en même temps que l'association a formé chez l'homme des groupes plus nombreux que chez les primates inférieurs, il s'est produit en lui des influences dissolvantes qui n'existaient pas auparavant, et que les eflets de ces dernières n'ont pas été contrariés parce que les formes matrimoniales qui en sont résultées ont favorisé la perpétuation des groupes. Il semblerait que durant certaines époques de transition entre la phase primitive d'extrême dissémination et d'état grégaire peu marqués, et la phase d'extrême agrégation et d'état grégaire très-marqué, il s'est produit diverses conditions qui ont favorisé difTérentes formes d'union, et déterminé par là des états qui s'éloignent temporairement de la tendance primordiale.

Quoi qu'il en soit, pourtant, il est manifeste que le penchant à la monogamie est devenu à la longue inné dans l'homme civilisé, et que toutes les idées, tous les sentiments qui sont associés à l'idée du mariage impliquent nécessairement l'union d'un seul homme avec une seule femme.

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