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CHAPITRE IX

§ 315. Considérons maintenant les rapports qui subsistent entre les types familiaux et les types sociaux. Les sociétés de différents degrés de composition présententelles habituellement des formes différentes d'arrangement domestique? Y a-t-il des formes différentes d'arrangement domestique associées avec les deux types d'organisation, le militant et l'industriel ? A la première de ces questions, on ne saurait donner aucune réponse satisfaisante.' Nous trouvons les mêmes relations matrimoniales dans les groupes les plus simples et les groupes les plus composés. Les Veddahs des bois observent une monogamie stricte, et ils vivent disséminés à de si grandes distances les uns des autres qu'on peut à peine les^ regarder comme arrivés à l'état social ; les Boschismans nomades, également peu avancés, sont également monogames, quoique la polygamie ne leur soit pas interdite. Certaines tribus sédentaires et peu avancées sont aussi monogames : par exemple, les peuplades de la Nouvelle-Guinée et les Dayaks, qui sont arrivés à la phase de transition entre l'état simple et l'état

composé. De plus, la monogamie est entrée dans les habitudes des nations qui se sont agrandies par agrégation et re-agrégation. D'autre part, la polyandrie n'est pas restreinte aux sociétés d'un seul ordre de composition. Nous la rencontrons dans des groupes simples, comme chez les Fuégiens, les Aléoutiens et les Todas, et nous la trouvons dans des groupes composés, à Ceylan, au Malabar et au Tibet. Il en est de même pour la répartition de la polygamie. Elle est commune aux sociétés simples, composées, doublement et même triplement composées. On peut cependant affirmer qu'il existe une sorte de rapport entre le type familial et le degré de composition «ociale. La formation de groupes composés, supposant une plus grande coordination et une contrainte plus forte, implique des institutions publiques et domestiques plus solidement établies. Quand l'organisation gouvernementale, qui groupe ensemble de plus grandes masses, prend de l'extension, les usages sont observés plus rigoureusement et se transforment en lois ; ce changement affecte les relations domestiques aussi bien que les relations politiques, et les institutions familiales, polyandriques, polygynes ou monogames deviennent alors plus définies.

Pouvons-nous affirmer l'existence de rapports spéciaux entre les différents types familiaux et les deux type& sociaux, le militant et l'industriel? A première vue, on n'en découvrira aucun. Voyons d'abord les tribus simples. Nous trouvons chez les paisibles Todas un mélange de polyandrie et de polygynie, et chez les Esquimaux, tellement paisibles qu'ils ne comprennent pas la signification du mot guerre, il existe à la fois des unions monogames et d'autres unions polyandriques et polygynes. En même temps, les belliqueux Caraïbes montrent quelques cas de

polyandrie et plus encore de polygynie. Si, passant à l'autre extrême, nous conparons entre elles de grandes nations anciennes et modernes, il semble que le système militant coexiste dans quelques cas avec la prépondérance de la polygynie et dans d'autres cas avec une monogamie prédominante ou universelle. Néanmoins un examen plus approfondi des faits nous fera découvrir des rapports généraux entre le type militant et la polygamie d'une part, entre le type industriel et la monogamie d'autre part.

Tout d'abord, nous devons reconnaître que la prédominance du type militant n'est pas caractérisée par des armées et des conquêtes, mais par la constance des habitudes déprédatrices. Le contraste entre le militarisme et l'industrialisme consiste en ce que dans l'un la vie se passe dans une lutte permanente entre d'autres êtres, animaux et hommes, et que dans l'autre on s'occupe de travaux paisibles. Dans le premier, toutes les forces sont dépensées à détruire; dans le second, à produire. Cette définition du système militant une fois admise, nous reconnaissons qu'il est habituellement associé à la polygynie. Montrer la coexistence des deux états depuis les Australiens et les Tasmaniens, dans toutes les sociétés simples, composées et doublement composées, serait une tâche ennuyeuse et inutile ; car si nous observons, comme nous l'avons fait déjà (§ 304), que la polygynie prédomine <lans les sociétés les moins avancées, et si nous admettons, et il le faut, que celles-ci sont en état d'hostilité constante avec leurs voisines, la coexistence de ces deux états en découle. Quelques faits réciproques nous mon* trent que cette coexistence est due à un rapport de cause. Chez les peuplades du Dory, dans la Nouvelle-Guinée, la monogamie est strictement observée, et le divorce est

défendu ; et c'est une société relativement paisible et industrielle. Un autre exemple nous est fourni par le& Dayaks du continent; ils sont monogames à ce point que la polygynie est regardée chez eux comme un crime ;. et quoique le partage du territoire engendre chez eux des querelles de tribu, [quoiqu'ils coupent des têtes pour en faire des trophées, l'industrialisme est tellement développé parmi eux que les hommes, au lieu de se livrer habituellement à la guerre et à la chasse, font la plus grande partie [des travaux pénibles; en même temps, on remarque chez eux la division des métiers et quelques relations commerciales. Dans l'Inde, les tribus montagnardes fournissent d'autres exemples; une peuplade douce,, les Bodos et]^Dhimals, n'ont pas d'institutions militaires^ ni d'autres armes que leurs instruments d'agriculture ; ils sont assez avancés sous le rapport industriel pour échanger des services et pour que les hommes fassent tous les ouvrages en dehors de la maison ; ils sont monogames. Pareillement, les Lepchas monogames sont tout à fait inofiTensifs. Même rapport dans quelques sociétés du nouveau monde qui se distinguent des autres en ce que l'état industriel est chez elles partiel ou complet. Tandis que la plupart des naturels du nord de l'Amérique, habituellement polygynes, ne vivent que pour la chasse et la guerre, les Iroquois vivaient dans des villages fixes et cultivaient leurs champs ; chacun d'eux n'avait qu'une femme. Le cas des Pueblos est encore plus caractéristique. « Se défendant contre la hideuse barbarie » par l'art ingénieux avec lequel ils groupent leurs maisons,^ ils battent seulement pour leur propre défense, et quand on les laisse en paix, ils s'occupent exclusivement de tra<vaux agricoles et industriels; leurs relations conjugales-

sont Strictement monogames. Quand on ne trouve pas chez les sociétés les plus simples ce rapport indiqué directement dans les relations incomplètes des voyageurs, on peut quelquefois Ty reconnaître indiqué indirectement. Nous avons vu (§ 250) qu'il y a un rapport naturel entre les habitudes guerrières et le développement de l'autorité d'un chef; on peut en déduire que dans les tribus sédentaires^ où le pouvoir du chef est peu étendu, le régime militant est peu développé. C'est ce qui arrive dans les communautés monogames citées plus haut. Au Dory,il n'y a point de chefs ; chez les Dayaks, la subordination aux cheCs n'est pas rigoureuse ; le chef des villages bodos et dhimals n'a qu'une autorité nominale. Le Lepcha fuit la contrainte, et le gouverneur d'une ville de Puebïos est soumis à Téleetion annuellement. Réciproquement^ nous voyons que la polygynie, qui prévaut dans les tribus simples déprédar trices, se maintient dans ces mêmes tribus agglomérées par la guerre et transformées en petites nations soumises à des souverains reconnus ; souvent, elle y acquiert même une grande extension. Dans la Polynésie, c'est le caractère visible des belliqueux Fidjiens qui obéissent à un gouvernement tyrannique; à travers tous les royaumes africains, nous rencontrons la polygynie là où les chefs ont une grande autorité ; elle est très-développée chez les Achantis et dans le Dahomey, où les gouvernements sont très-despotiques. On peut en dire autant des sociétés américaines disparues : la polygynie était un attribut de l'aur torité chez les Péruviens, les Mexicains, les Chibchas, les naturels du Nicaragua, qui tous étaient gouvernés dure*» ment. La polygynie fleurissait pareillement chez les anciens peuples de l'Orient, dont les gouvernements étaient despo* tiques. Un fait analogue à ceux-ci, c'est que, dans une

tribu primitive déprédatrice où tous les hommes sont des guerriers, la polygynie est généralement pratiquée; seu* lement) dans une société formée par des tribus de ce genre, la polygynie reste en honneur dans la fraction militaire, tandis que la fraction industrielle pratique la monogamie. On trouve les préludes de cette ditTérenciation même dans les tribus déprédatrices primitives, puisque les hommes les moins belliqueux n'obtiennent guère plus d'une femme chacun. Elle ressort davantage quand la population augmente et qu'elle se divise en guerriers et en travailleurs. Nous verrons encore plus clairement le rapport qui unit le type militant et la polygynie, si nous nous rappelons deux faits cités dans le chapitre intitulé Endogamie et Exogamie. Les membres des communautés sauvages prennent ordinairement les femmes capturées à titre d'épouses additionnelles ou de concubines, et la réputation des guerriers grandit en proportion du nombre des femmes conquises (§ 305). Comme l'indique M. M' Lennan, certains peuples primitifs accordaient le privilège de posséder des femmes étrangères (probablement en même temps que d'autres) à la classe guerrière, tandis qu'ils l'interdisaient aux autres classes. Chez les Hébreux eux-mêmes, les lois permettaient de s'approprier ainsi les femmes prises à la guerre (§ 308). Il est encore un autre rapport direct implicitement indiqué dans le § 307 ; dans les pays, avons-nous dit, où les hommes meurent en grand nombre, par suite des guerres fréquentes, et où, par conséquent, il y a un excès considérable de femmes, la polygynie contribue au maintien du chiffre de la population et à la conservation de la société ; la continuation de la polygynie se trouve, dans ces circonstances, assurée par les conflits qui subsistent entre ces sociétés et qui, toutes choses égales,

font disparaître celles qui ne pratiquent pas cette forme d'union. 11 faut y ajouter la réciproque : à savoir, qu'à mesure que le déclin du type militant et le développement du type industriel égalisent à peu prés le nombre des personnes des deux sexes, la polygynie rencontre une opposition toujours plus forte ; car celle-ci ne saurait être pratiquée par un grand nombre d'hommes sans en laisser beaucoup d'autres sans femme, et sans causer un antagonisme incompatible avec la stabilité sociale. Ainsi l'équilibre des sexes produit par l'industrialisme rend jusqu'à un certain point la monogamie obligatoire. Encore une fois, le rapport naturel entre la polygynie et la prédominance du système militant d'une part, et entre la monogamie et la prédominance de l'industrialisme d'autre part, a démontré que ces deux formes domestiques s'accordent en principe avec les deux formes politiques correspondantes. Nous avons vu que le type militant de structure sociale est basé sur le principe de la coopération forcée, tandis que le type industriel de structure sociale est basé sur le principe de la coopération volontaire. Or il est clair que la pluralité des femmes, qu'elles soient capturées à la guerre ou vendues par leurs pères sans égard pour leur propre volonté, implique un gouvernement despotique du type coercitif : le mari est un despote, et les femmes sont des esclaves. Réciproquement, l'établissement de la monogamie dans les pays où il y a moins de femmes capturées à la guerre, et où moins d'hommes meurent dans les combats, fait que la femme, prise individuellement, acquiert plus de valeur : il est donc probable qu'elle sera mieux traitée, alors même qu'elle serait encore achetée. Enfin quand, par un nouveau progrès, la femme obtient une certaine liberté de choisir son époux, c'est un

progrès vers la coopération volontaire qui constitue cette relation conjugale dans sa forme la plus élevée. Le despotisme domestique impliqué dans la polygynie s'accorde avec le despotisme politique propre à la prépondérance du militarisme, et la diminution du régime politique de contrainte, résultat naturel du développement du type industriel, est liée à la diminution de la contrainte domestique, résultat du développement simultané de la monogamie. On invoquera, probablement l'histoire des peuples européens en témoignage contre les idées que j'expose ; on dira que ces peuples, depuis les temps des Grecs et des Romains jusqu'à nos jours, ont été monogames, quoique militants. Nous pouvons cependant répliquer que, si les anciennes sociétés européennes étaient souvent en guerre, une grande partie de la population restait occupée à d'autres travaux; elles avaient des systèmes industriels caractérisés par la division du travail et par des relations commerciales. En outre, il faut se rappeler que dans l'Europe septentrionale, pendant et après l'époque romaine, quand l'état de guerre était constant, la monogamie n'était pas universelle. Tacite reconnaît des cas de polygamie chez les chefs germains. Nous avons déjà vu que les rois mérovingiens étaient aussi polygynes. Les temps carlovingiens, mêmes, nous présentent des faits tels que le suivant : a La confiance de Gonan II fut soutenue parle nombre incroyable d'hommes d'armes fournis par son royaume; car il faut savoir que non-seulement ce royaume est très étendu, mais chaque guerrier en engendre cinquante autres, puisque n'étant retenus ni par les lois de la décence, ni par celles de la religion, ils ont tous dix femmes et même davantage, » (Ermold. Nigellus, III , ap. Scr. R. Fr., VI, 52.) Enfin, d'après Kœnigswarter, < le concubinage légal persista si

bien dans les coutumes du peuple de Toulouse qu'on en trouve des traces jusqu'au treizième siècle. »

Ainsi, si Ton tient compte des nombreux facteurs qui ont concouru à modifier les institutions matrimoniales, et aussi de ce que certaines sociétés, qui deviennent relativement paisibles, ont conservé longtemps une grande partie de la structure acquise à une époque antérieure, alors que le système militant avait la prépondérance, tandis que, dans d'autres sociétés où la structure industrielle s'était développée, le système militant a repris le dessus et produit un état où les caractères sont mêlés; je crois que les rapports dont nous avons affirmé l'existence sont aussi clairement établis qu'on peut Tespérer. Il est incontestable que le progrès qui va du type primitif déprédateur jusqu'au type industriel le plus élevé s'est fait concurremment avec le progrès qui va de l'état où la polygynie prédomine à celui où la monogamie règne exclusivement; enfin ce qui prouve que le débris du système militant et l'ascendant de rindustrialisme ont été la cause essentielle de ce changement du type familial, c'est que ce changement s'est opéré en des lieux où d'autres causes présumables, telles que la culture intellectuelle, les croyances religieuses, etc., n'ont joué aucun rôle.

§ 316. Après avoir envisagé jusqu'ici les relations domestiques au point de vue de la vie privée, nous allons les envisager au point de vue de la vie publique ; car de la structure de la famille considérée comme élément constitutif de la société dépendent des phénomènes sociaux différents.

Les faits nombreux que nous avons réunis dans les chapitres précédents nous montrent que, pour avoir une conception nette des types supérieurs de la famille dans leurs

rapports avec les types supérieurs de la société, il faut étudier auparavant les types familiaux inférieurs dans leurs rapports avec les types sociaux inférieurs. Dans ce cas, comme dans tous les autres, Terreur provient de ce que nous raisonnons d'après les produits complexes de révolution et de ce que nous négligeons les produits simples d'où ils dérivent. Nous en avons déjà vu un exemple dans la manière dont les religions primitives sont interprétées par récole actuelle des mythologues. Hantés par les idées dont la civilisation a favorisé l'évolution, lorsqu'ils ont reporté leurs regards sur les idées qui ont régné chez les ancêtres des races civilisées^ ils se sont servis du plus complexe pour interpréter le moins complexe, et quand ils se sont vus forcés de reconnaître le désaccord complet des idées religieuses qu'ils admettaient comme primitives, d'après leurs raisonnements, avec celles que l'on trouve chez les sauvages de nos jours, ils ont admis une difTérence fondamentale entre la manière de fonctionner de l'esprit chez les races supérieures et chez les races inférieures ; et, pour ne pas tomber en contradiction avec leur hypothèse, ils ont été jusqu'à classer parmi ces dernières certaines races anciennes auxquelles le monde moderne est redevable des progrès réalisés. Quoique ce soit aux enseignements des races prétendues touraniennes que les Aryens et les Sémites doivent leur civilisation; — quoique les Accadiens aient eu de grandes villes, des lois, des industries développées, des arts comportant l'emploi de quatre métaux et une écriture déjà arrivée à la phase phonétique, à une époque où les Sémites n'étaient encore que des hordes nomades; —quoique les Egyptiens aient vécu pendant des milliers d'années à l'état d'une nation savamment organisée, se rapprochant des nations modernes par un grand nombre de leurs institutions , et produisant des

monuments, qui excitent encore Tadmiration des hommes, à une époque où les Aryens erraient avec leurs troupeaux en groupes éparpillés dans la région de TIlindou-Kousch ; malgré tout cela, on classe cavalièrement ces peuples à côté des barbares les moins avancés, et on affirme qu'ils étaient radicalement inférieurs par Tintelligence, parce qu'ils nous montraient des idées religieuses développées suivant une genèse incompatible avec celle que les mythologues sont conduits par leur méthode à attribuer aux idées religieuses des races supérieures.

Tous ceux qui acceptent les conclusions énoncées dans la première partie de cet ouvrage verront par cet exemple à combien d'interprétations fausses nous nous exposons en employant la méthode analytique, qui va de haut en bas, au lieu d'employer la méthode synthétique, qui va de bas en haut, lis verront que pour trouver des explications il faut descendre plus bas que la phase où les hommes apprirent à domestiquer les animaux et à cultiver la terre.

§ 317. Je fais ces remarques comme introduction à une critique des doctrines de sir Henry Maine. Tout en estimant ses ouvrages et en acceptant comme vraies dans certaines limites ses idées sur la famille dans sa forme développée, et sur le rôle qu'elle a joué dans l'évolution des peuples européens, nous pouvons ne pas admettre ses opinions touchant les états sociaux primitifs et rejeter les conceptions qui en découlent.

Sir Henry Maine blâme, comme une source d'erreurs, a le dédain avec lequel un peuple civilisé regarde ses voisins barbares.... C'est à cause de ce dédain, dit-il, qu'on a négligé de les observer. » Mais lui-même n'a pas entièrement échappé aux effets de ce sentiment. Tout en utilisant

les témoignages fournis par les peuples barbares appartenant aux types supérieurs, et tout en citant les témoignages confirmatifs fournis par certains peuples barbares appartenant aux types inférieurs, il a, en réalité, dédaigné la grande masse des races civilisées et passé sous silence la longue liste des faits contraires à son hypothèse qu'elles nous présentent. Certaines critiques Font conduit à modifier les généralisations hâtives que l'on trouve dans son ouvrage intitulé Ancient LaWj et, dans la préface des dernières éditions, il renvoie à son ouvrage postérieur, les Village Communities, où il consigne certaines restrictions; mais ces modifications sont fort peu importantes et en grande partie hypothétiques. Il traite légèrement les faits contraires recueillis par M. M' Lennan et par sir John Lubbock, sous prétexte que ceux qui lui semblent les plus dignes de foi sont fournis par les tribus montagnardes de rinde, qui, d'après lui, ont adopté certains usages anormaux sous l'influence des races envahissantes. Dans son ouvrage intitulé Early Institutions y il nous dit, il est vrai, que <c toutes les branches de la société humaine peuvent sortir ou non d'un groupe de familles issu d'une seule cellule patriarcale primitive » ; mais cette manière de parler indique clairement que lui-même ne veut pas admettre que dans beaucoup de cas elles ne se sont pas développées de cette manière. Il a raison de blâmer certains écrivains précédents pour avoir trop restreint le champ de l'iaduction. Mais lui-même ne l'a pas élargi beaucoup, et comme conséquence on peut remarquer dans son propre ouvrage que, lui aussi, il met Thypothèse à la place de l'observation des faits. « Les rudiments de l'état social, dit-il à propos des faits d'où l'on peut partir pour faire des généralisations, ces rudiments, en tant que nous pouvons les

connaître^ nous sont connus par trois sortes de témoignages : les renseignements fournis par les observateurs contemporains sur des civilisations moins avancées que la leur, les traditions que certaines races ont conservées touchant leur histoire primitive , enfin la loi ancienne. » Et puisque, pour donner un exemple « des renseignements fournis par des observateurs contemporains sur les civilisations moins avancées que la leur », il cite ceux de Tacite sur les Germains, et qu'il ne mentionne pas les relations des voyageurs modernes sur les races non civilisées, c'est qu'il ne compte évidemment pas au nombre des témoignages les i^onstatations faites pas ces derniers ^ Je veux prouver ici par deux exemples comment cette restriction conduit à substituer l'hypothèse à l'observation.

Partant de cette hypothèse que l'état patriarcal est l'état primordial, sir Henry Maine dit que « l'obéissance aveugle des hommes non civilisés à leurs parents est certainement un £ait primitif » . Sans doute il est possible que, chez les races inférieures, les fils, pendant qu'ils sont jeunes, se montrent soumis, parce qu'ils sont incapables de résister, mais on ne peut pas affirmer comme un fait constant, et par con«séquent primitif, qu'ils restent soumis quand ils deviennent des hommes. Reportons-nous au § 35, et nous verrons que l'obéissance n'est pas le propre de tous les types humains.

1 . A la page 17 des Village CommunitieSy il jette, de propos délibéré, le discrédit sur ce genre de témoignage ; il lappelie c le témoignage incertain, concernant les sauvages, recueilli dans les récits des voyageurs. Je n'ignore pas qu'aux yeux de la plupaft l'antiquité donne au témoignage un caractère sacré ; que grâce à elle les renseignements qui étaieot « des relations de voyageurs »,à l'époque romaine où ils ont été écrits, jouissent d'une plus grande autorité que des relations analogues écrites par des voyageurs récents ou vivants. Pour ma part , je ne vois pas pourquoi j'accorderais une plus grande conflanoe aux renseignements de seconde main de Tacite qu'aux renseignements de première main fournis par des explorateurs modernes, dont un grand nombre avaient reçu une éducation scientifîque, tels que Barrow, Bar tb, Salton, Burton, Livingstone, Seeman, Darwin, Wallace, Humboldt, Burckbardt, et d'autres trop nombreux pour les nommer.

On nous raconte que le Mantra « vit comme s'il était seul au monde », que le Caraïbe « ne supporte pas la ^loindre restriction à son indépendance », que le Mapuché « est rebelle à tout commandement », que l'Indien du Brésil commence à manifester « son impatience de toute contrainte à l'âge de puberté » ; il est impossible de conclure de ces faits que la soumission filiale est un caractère original. Les Jallinomeros c traitent avec mépris les vieilles gens , les bommes comme les femmes; » les Chochones et les Araucaniens ne corrigent pas les garçons, « de peur d'étouffer leur ardeur » ; nous ne pouvons donc pas supposer que la soumission des fils adultes soit le caractère de tous les types humains. Nous apprenons par Bancrofl; que les Navajos, « nés et élevés dans l'idée d^une liberté personnelle illimitée, ne supportent aucune contrainte, » et chez eux le père est maître absolu de ses enfants jusqu'à l'âge de puberté ; on nous rapporte que, chez quelques peuplades de Californie, les enfants, après la puberté, « devaient seulement obéissance à leurs chefs » ; dans la basse Californie, €, aussitôt que les enfants sont capables de pourvoir à leur existence, on les abandonne à eux-mêmes » ; enfin chez les Comanches les enfants mâles « ont même le privilège de se révolter contre leurs parents, et ceux-ci n'ont pas le droit de les punir sans l'assentiment de la tribu » . Ces faits nous montrent que chez quelques races les relations entre les parents et les enfants ne durent pas très-longtemps. Les membres les moins civilisés de la race même qui nous a surtout fait connaître le gouvernement patriarcal nous présentent des faits analogues. « Le jeune Bédouin, dit Burckhardt, montre à son père quelque déférence aussi longtemps qu'il vit sous la même tente; mais, dès qu'il peut avoir une tente à lui, il n'écoute aucun conseil et n'obéit à aucun commandement

terrestre; il suit les inspirations de sa propre volonté. » Les faits ne nous permettent pas de supposer que Tobéis- ^ance filiale soit innée et que le type patriarcal en soit la conséquence naturelle; ils indiquent plutôt que cette obéissance et ce type se sont développés simultanément au milieu de conditions qui leur étaient favorables.

Dans un autre endroit, sir Henry Maine rappelle que la communauté d'origine a été primitivement la seule base de l'action sociale combinée, et il ajoute : « Nous pouvons du moins être certains que toutes les sociétés anciennes se regardaient comme issues de la même souche, et se trouvaient même incapables d'expliquer par une autre raison la <^onservation de leur union politique. L'histoire des idées politiques rencontre en réalité à ses débuts l'hypothèse que les liens du sang sont la seule cause possible de la coopération politique. »

Si par « sociétés anciennes » on entend celles-là seules SUT lesquelles nous possédons quelques renseignements historiques, et si (( rhistoire des idées politiques » doit seulement comprendre les idées de ces sociétés, nous ne contesterons pas la proposition de sir Henry Maine; mais, si nous devons tenir compte d'autres sociétés plus archaïques et ne pas considérer seulement les idées politiques des Sémites et des Aryens, mais encore celles d'autres peuples, cette proposition devient insoutenable. Nous avons prouvé (§§ 250, 252) que la coopération politique tire son origine des conflits entre les différents groupes sociaux. Si elle s'établit plus facilement là <i où le. peuple est formé d'une agglomération de personnes unies par ce caractère de descendre tous de l'ancêtre d'une famille primitive », cependant, dans beaucoup de cas, nous la rencontrons là où il n'existe entre les individus aucune relation de ce genre. Les membres d'une tribu Spencer. h. — 21

australienne, qui se réunissent sous un chef temporaire pour faire la guerre à une autre tribu, ne descendent pas d'ancêtres communs; ils n'ont entre eux aucun lien de parenté. On objectera peut-être que dans cette circonstance on ne peut guère parler de relations politiques; mais prenons les Criks, peuplade de TAmérique du Nord; les hommes y ont différents totems indiquant des ancêtres différents, et les vingt mille habitants de leurs soixante-dix villages ont néanmoins organisé chez eux un gouvernement très-complexe. Ou, mieux encore, prenons les Iroquois, dont les tribus se sont également formées par l'union de clans de différentes souches mélangées ensemble; à force de s'unir pour combattre leurs ennemis, ils ont fini par constituer une ligue de cinq, plus tard de six nations, sous un gouvernement républicain. A la vérité, ce système de parenté crée parfois entre les parents un antagonisme politique; chez les Kutchins, dit Bancroft^ (l il ne saurait jamais y avoir une guerre entre des tribus sans que des pères et des fils soient rangés dans des camps opposés. » Abstraction faite des résultats que produit le mélange des clans, l'instabilité qui caractérisait, comme nous l'avons vu, les relations primitives des sexes, nous empêche d'admettre que la coopération politique procède partout de la coopération familiale* Nous citerons comme exemple les Criks. D'après Schoolcraft, « un grand nombre d'hommes âgés et mûrs, en changeant souvent de tribu, ont souvent changé de femmes, et leurs enfants, disséminés dans la contrée, leur sont inconnus. » Après avoir ainsi exposé les raisons qui nous portent à croire que la théorie de sir Henry Maine relative à la famille n'est pas applicable à toutes les sociétés, examinons-la plus attentivement.

§ 318. 11 suppose que dans les premières phases les relations matrimoniales étaient définies. Ce qu'il appelle « l'enfance de la société », « la phase dans laquelle Thumanité nous apparaît à l'aurore de l'histoire », est l'époque où « chacun exerce une juridiction sur ses femmes et ses enfants et où l'on ne s'occupe point d'autrui ». Mais dans les chapitres précédents , intitulés Relations primitives entre les sexes^ Promiscuité et Polyandrie , nous avons cité beaucoup de faits qui démontrent que les relations matrimoniales cohérentes et définies ont été précédées par des relations incohérentes et indéfinies, et que parmi les relations matrimoniales issues de ces dernières par évolution on trouve en beaucoup de pays des types de familles composées non pas d'un homme, d'une femme et d'enfants, mais d'une femme, de plusieurs hommes et d'enfants. Ces formes familiales se rencontrent non-seulement dans des sociétés appartenant aux types embryonnaires et enfantins, mais aussi dans des sociétés très-avancées.

Il admet encore que la filiation a été partout et toujours comptée en hgne masculine. Sans doute il en a été ainsi dès les premiers temps historiques chez ces peuples dont sir Henry Maine nous parle, et on peut admettre que la filiation en ligne masculine se rencontre ainsi chez quelques peuplades peu avancées appartenant à d'autres types, tels que les Koukis de l'Inde, les Beloulchis, les Néo-Zélandais, les Hottentots. Cependant elle n'est nullement de règle parmi les tribus non civilisées. M. M' Lennan, qui a fait ressortir l'incompatibilité de cette hypothèse de sir Henry Maine avec un grand nombre de faits, montre que la filiation par les femmes prédomine dans toutes les parties du monde ; aux nombreuses preuves qu'il en donne, je pourrais, si c'était nécessaire, en ajouter beaucoup d'autres. Ce système de

filiation n'existe pas seulement dans des groupes tellement peu organisés qu'on pourrait les négliger comme pré-enfantins (passez-moi le mot); ni dans des groupes qui, sous le rapport de l'organisation, sont au niveau des sociétés patriarcales ou dites enfantines; mais nous le trouvons en vigueur dans des groupes ou mieux des nations qui ODt organisé des appareils sociaux complexes. EUis dit que la parenté était basée sur les femmes chez les deux classes les plus élevées des Tahitiens, et Erskine dit la même chose des Tongans. D'après Piédrahita, il en était de même chez les anciens Chibchas, dont la civilisation était assez avancée. De même, chez les Iroquois, « les titres aussi bien que les propriétés se transmettaient en ligne féminine etétaienthéréditaires dans la tribu ; le ûls ne pouvait hériter ni du titre de sachem, ni même du tomahawk de son père, » et pourtant ces Iroquois avaient dépassé de beaucoup la phase enfantine. Ils étaient gouvernés par une assemblée représentative de cinquante sachems ; ils avaient une organisation militaire séparée, une organisation ecclésiastique séparée, des lois défmies, des terres cultivées formant des propriétés individuelles, des villages avec des fortifications permanentes. De même, en Afrique, les femmes héritent du rang et des propriétés chez les nègres de la côte, les nègres de rintérieur, les naturels du Gongo^ etc., qui ont des systèmes industriels distincts, une hiérarchie de quatre ou cinq degrés, des champs cultivés, un commerce considérable, des villes avec des rues. Nous voyons par l'observation deMarsden sur les habitants du district de fiatta,à Sumatra, à quelles erreurs nous sommes exposés quand nous restreignons nos observations à quelques sociétés. « Le titre de chef, dit-il, ne passe pas directement au fils du défunt, mais au neveu, fils de sa sœur, et cette même règle extraordi-

naire est également observée pour la propriété en général chez les Malais de cette partie de l'île. » La régie qu'il qualifie « d'extraordinaire )> est en réalité, chez les peuples non civilisés ou peu civilisés, la règle ordinaire.

Sir Henry Maine postule l'existence d'une organisation gouvernementale dès les temps les plus reculés, l'autorité patriarcale sur la femme, les enfants, les esclaves et toutes les personnes comprises dans le groupe social primitif. Il n'est guère besoin de rappeler à ceux qui ont lu les chapitres précédents, intitulés Système régulateur et Types sociaux, que dans différentes parties du monde nous trouvons des groupes sociaux sans chef, par exemple les Fuégiens, certains Australiens, la plupart des Esquimaux, les Alfarous, les Dayaks de l'intérieur, sur le haut Sarawak; que chez d'autres les chefs sont seulement temporaires, par exemple les Tasmaniens, certains autres Australiens, certains Caraïbes, les Uaupés; que chez beaucoup d'autres le gouvernement est peu défini et très-chancelant, par exemple les Andamènes, les Abipones, les Serpents, les Ghippeouais, les Chinouks, certains Kamstchadales, des tribus de la Guyane, les Mandans, les Goroados, les naturels de la Nouvelle-Guinée, les Tannais. Les sociétés que quelques-unes de ces races nous présentent appartiennent sans doute aux types les plus grossiers, mais je ne vois pas de raison suffisante pour les exclure de ce que nous appelons c Tenfance de la société » . Et même^ si nous faisons abstraction de ces peuplades, nous ne pouvons regarder comme appartenant à des phases inférieures à la phase enfantine des sociétés telles que les Dayaks du haut Sarawak, les Alfarous, les naturels de la Nouvelle-Guinée, qui vivent paisiblement sous le gouvernement dé Topinion publique et de la coutume. D'ailleurs^ comme nous l'avons indiqué (§S50),

le gouvernement existant dans beaucoup de groupes simples n'est pas patriarcal. Quand les Tasmaniens se donnaient des chefs en temps de guerre, c'était la valeur personnelle qui décidait de leur choix. D'après Edwards, le même usage existait chez les Caraïbes et, d'après Swan, chez les Griks. En outre, les Iroquois nous fournissent une autre preuve que l'autorité politique ne dérive pas toujours de l'autorité patriarcale; leur système de parenté empêchait la genèse du patriarcat, et ils possédaient de plus un gouvernement républicain complexe. Enfin les Pueblos, qui forment des sociétés bien organisées sous la direction de gouverneurs et de conseils élus, ne montrent dans leur passé aucun vestige d'autorité patriarcale.

Un autre élément de la doctrine, c'est que primitivement la propriété est possédée par la famille à Tétat indivis. D'après sir Henry Maine, « une particularité qui distingue invariablement l'enfance de la société^ » c'est que c les hommes sont traités et regardés non pas comme des individus, mais comme des membres d^un groupe particulier. > L'homme n'était pas « considéré comme un individu distinct. Son individualité demeurait absorbée dans la famille. » Cette absorption de l'individu à l'époque primitive s'étend même au chef absolu du groupe. « Quoique le patriarche, car nous ne pouvons pas encore l'appeler pater familias, eût des droits fort étendus sur la famille, il faut absolument admettre que ses obligations étaient d'une étendue égale. S'il gouvernait la famille, c'était au profit de celle-ci. S'il était le maître des propriétés, c'était pour les gérer à titre de fidéi-commissaire pour ses enfants et ses parents,.... en fait, la famille était une corporation dont il était le représentant. » En premier lieu, nous nous permettrons de douter qu'il puisse exister dans Tesprit primitif des

ji

idées aussi abstraites que celles de fidéi-commis et de représentation; et ensuite nous remarquerons que cette hypothèse implique une conception difficile à former. D'un côté, il est dit que le patriarche tient ses propriétés c plutôt à titre de représentant qu'à titre de propriétaire », et de l'autre côté on soutient qu'il a sur les enfants et les femmes un pouvoir illimité, allant jusqu'au droit de vie et de mort; ce qui implique que, malgré son droit supérieur de disposer de ses subordonnés d'une façon absolue, il n'a pas le droit inférieur de disposer d'une façon absolue des propriétés dont ils partagent la jouissance avec lui. Je puis ajouter que non seulement cette conception est difficile à former, mais qu'il est difficile de la mettre d'accord avec la défini* tion donnée par sir Henry Maine de la patria potestas. Il regarde cette dernière comme « notre type de l'autorité paternelle primitive », et il ajoute qu'à Tépoque du déclin de la patria potestas le père n'avait plus qu'un pouvoir nominal sur la personne de son fils, mais qu'il exerçait toujours sans scrupule ses droits sur la propriété de son fils. Cette idée me semble encore en désaccord avec le fait que les chefs politiques qui ont le droit absolu de vie et de mort sur leurs sujets sont habituellement regardés en théorie comme maîtres de tous leurs biens : tels sont de nos jours les rois de Dahomey, des Achantis, du Congo, du Cayor, de la Côte d'Or. Sur la question essentielle, je me trouve en désaccord non seulement avec sir Henry Maine, mais avec d'autres auteurs qui ont écrit sur les états sociaux primitifs : ils professent que les propriétés étaient d'abord communes à la tribu, ensuite à la famille, et qu'elles sont devenues individuelles en dernier lieu« Comme je l'ai déjà indiqué (§ 292), les faits me portent à croire que, dès les temps les plus reculés, la propriété indi-

vidoelle a porté sur les objets qu'on pouvait s'approprier sans difficulté. Il est vrai que, dans les premières phases sociales, les droits de propriété n'ont pas encore un caractère défini ; il est certain que, chez les hommes primitife, la sanction morale attachée à la propriété acquise par des moyens équitables n'existe pas encore; il est évident qu'à ces époques la propriété repose souvent sur le droit du plus fort ; cependant les faits nous montrent que, dans les sociétés les moins avancées, il existait une propriété privée d'objets mobiliers utiles que chacun conservait de son mieux. Un monopole personnel s'étend aux objets qui peuvent être facilement monopolisés, mais ce droit de propriété n'est pas encore rendu définitif par le développement de l'organisation sociale. Les Tinnehs, « qui regardent toutes les propriétés, y compris les femmes, comme appartenant au plus fort, nous montrent, sous une forme typique, la manièreprimitive de l'appropriation, et ils nous montrent aussi que cette appropriation est absolument personnelle^ puisque € avec le mort on brûle tous ses efi'ets » . En vérité, abstraction faite des témoignages, c'est une hypothèse inadmissible que a dans l'enfance de la société » le sauvage égoïste, dénué de toute idée de justice et de tout sentiment de responsabilité, ait géré consciencieusement ses biens dansl'intérêt de ses subordonnés.

Un autre élément implicite, sinon explicite de la doctrine de sir Henry Maine, c'est que « l'enfance de la société » est caractérisée par la tutelle perpétuelle des femmes. Tandis que chaque descendant mâle « peut devenir lui-même le chef d'une nouvelle famille, et la souche d'un nouveau système de puissance paternelle » , la femme , naturellement, est privée de cette faculté et n'a, par conséquent^ aucun titre à l'affranchissement qui en découle. Ces propo»

sitioDS semblent impliquer que l'esclavage des femmes, conséquence de Tétat patriarcal qui entraîne naturellement rincapacité de posséder, a été progressivement mitigé, et que les femmes ont acquis le droit à la propriété privée à mesure que la famille primitive a décliné. Mais, si nous passons des ancêtres des races civilisées aux races non civilisées de nos jours, nous rencontrons des faits qui nous obligent de modifier cette proposition. Quoique dans les tribus primitives, où il n'y a pas d'autre loi que la force brutale, l'assujettissement des femmes soit la règle, les exceptions ne sont pas rares ; on en trouve dans les sociétés d'une organisation inférieure à celle de l'état patriarcal comme dans les sociétés plus avancées qui ne présentent ancune trace d'un état patriarcal antérieur. Hodgson nous apprend que chez les Kocchs, uniquement gouvernés par c( des jurys composés d'anciens... quand une femme meurt, la propriété de la famille passe à ses filles... » Mason rapporte que chez les Karens, qui souvent n'ont pas de chef ou dont les chefs^ à l'autorité faible, sont généralement électifs, oc le père lègue par testament sa propriété à ses

enfants Il ne donne rien à la veuve, mais elle a droit à

l'usufruit jusqu'à sa mort. » Chez les Khasias, dit le lieutenant Steel, € la maison appartient à la femme et reste sa propriété, dans le cas où le mari meurt ou divorce avec elle. » Chez les Dayaks, dont les lois de succession n'admettent pas la primogéniture et où l'autorité, là où elle existe, s'acquiert par le mérite^ la femme, dit Saint-John, partageant tous les travaux de son mari, « a droit, en cas de divorce, à la moitié des biens amassés par leur labeur mutuel; » enfin le rajah Brooke dit que chez certains Dayaks de l'intérieur c les personnes les plus puissantes de l'endroit étaient deux vieilles dames qui lui ont souvent

assuré qae le territoire et tous les habitants leur appartenaient».

L'Amérique du Nord nous offre des faits analogues. Bancroft, d'accord en cela avec Bastian^ rapporte que dans les iles Âléoutiennes c les femmes riches ont la permission de prendre deux maris » ; ce qui implique que les femmes ont le droit d^acquérir. Chez les Noulkas, en cas de divorce, < il se fait un partage rigoureux de la propriété; > la femme prend ce qu'elle a apporté et ce qu'elle a amassé; et de même, chez les Spokanes, <!c tous les biens meubles sont considérés comme la propriété de la femme »; enfin si le mariage est dissous, les propriétés sont équitablement partagées. D'autre part, chez les Iroquois, dont l'état social est très- avancé, mais qui n'ont jamais passé par la phase patriarcale, comme le prouve le système de filiation par les femmes encore en vigueur chez eux, les droits de propriété du mari et de la femme restaient distincts; en outre, en cas de séparation, les enfants étaient donnés à la mère. L'exemple fourni par les Pueblos paisibles, industrieux et libres, est encore plus frappant ; leurs femmes, également bien traitées sous d'autres rapports, non seulement héritent des propriétés, mais prétendent quelquefois être les seules héritières. D'autres exemples nous sont fournis par l'Afrique, où la condition des femmes est misérable à bien des égards, mais où le système de filiation par les femmes subsiste toujours. Shabeeny nous raconte qu'à Tombouctou la part de la propriété paternelle revenant au fils est double de celle qui revient à une fille. Dans sa description des coutumes de la peuplade qui habite en amont des chutes de Yellala sur le Congo, Tuckey rapporte que la volaille, les oiseaux^ le manioc et les fruits (a semblent tous appartenir aux femmes ; les hommes n'en disposent jamais sans

consulter d*abord celles-ci, et c'est à elles qu'on donne les chapelets. »

Voilà donc bien des faits en désaccord avec la théorie fondée sur l'hypothèse que le groupe patriarcal nous présente l'image de « Tenfance de la société > . Comme il a été démontré dans les chapitres intitulés Relations primitives entre les sexes , Promiscuité , Polyandrie , l'organisation domestique n'existait pas plus dans les sociétés primitives que l'organisation politique. Au lieu d'un groupe gouverné paternellement, à la fois famille et État rudimentaire, il y avait au commencement un agrégat d'hommes et de femmes isans institutions définies et dont les relations, établies uniquement par la force, changeaient au gré du plus fort.

§ 319. Nous avons déjà entrevu que l'hypothèse de sir Henry Maine ne lient aucun compte des phases de l'évolution humaine antérieures aux phases pastorales et agricoles ; examinons maintenant la question de près. Les groupes qu'il décrit comme étant formés chacun par le patriarche, sa femme, ses descendants, ses esclaves, son ' gros et son menu bétail, impliquent que différentes espèces d'animaux ont été domestiquées. Mais, avant que la domestication des animaux fût un fait accompli, il s'est écoulé de longues périodes plongeant dans le passé des temps préhistoriques. Si nous voulons comprendre le groupe patriarcal, il faut nous demander comment il est sorti des groupes moins organisés qui l'ont précédé.

La réponse n'est pas difficile à trouver si nous recherchons quel était le genre de vie imposé par la domestication des animaux herbivores. Là où les pâturages sont abondants et couvrent de vastes espaces, l'élève du gros et du menu bétail n'amène pas nécessairement une division en

de très-petits groupes : les Comanches en sont la preuve. Ils se livrent à la chasse et élèvent aussi du bétail^ que les membres de la tribu gardent tour à tour. Mais, quand les pâturages ne sont pas abondants et qu'ils sont répartis par places, on ne peut pas nourrir en un seul endroit un grand nombre de bestiaux, et les propriétaires sont obligés de se séparer. Naturellement, ils se diviseraient en des groupes dont la démarcation est déjà vaguement indiquée dans l'agrégat primitif : des hommes, suivis des femmes dont ils ont pris'possession, des animaux qu'ils ont acquis par force ou autrement, et qui emportent tout ce qui leur appartient, erreront çà et là à la recherche de pâturages pour leurs bœufs et leurs moutons. Comme nous l'avons déjà indiqué, nous avons dans les phases pré-pastorales, par exemple chez les Boschismans, des cas où la rareté du gibier oblige la peuplade à se séparer en de très-petits groupes; évidemment, quand, au lieu de chasser du gibier et des animaux nuisibles^ il s'agit de nourrir du bétail, la répartition des pâturages, qui se trouvent tantôt dans de grandes, tantôt dans de petites oasis, déterminera le nombre d'animaux, et par conséquent le nombre d'hommes, qui peuvent rester ensemble. La séparation d'Abraham et de Loth en est ua exemple que la tradition nous a transmis.

Telle est à nos yeux l'origine naturelle du groupe familial nomade; examinons maintenant p^r quels traits il sera probablement caractérisé. Nous avons vu que les conflits avec les sociétés environnantes développent dans une société une organisation régulière. Entre les hordes pastorales qui se sont divisées et qui dans le cours du temps deviennent étrangères l'une à l'autre, il se produira des antagonismes comme entre les autres tribus ; la cause en sera tantôt l'appropriation du bétail égaré, tantôt des em-

piëtements sur les pâturages monopolisés. Mais ici remarquez une différence. Dans une tribu du type archaïque, la prédominance acquise de temps en temps à la guerre par un homme distingué par sa force, son énergie ou son adresse, devient rarement une autorité permanente (§ 250), <5ar le pouvoir de cet homme éveille la jalousie de ceux qui, sous les autres rapports, sont ses égaux. Il n'en est pas de même dans la horde pastorale. La tendance, inhérente à l'état de guerre entre les groupes, à donner un chef à chaque groupe, trouve ici un personnage tout prêt à remplir la place. Il y a <léjà le père, qui dès l'origine était, de par le droit du plus fort, le guide, le propriétaire, le maître de la femme, des enfants et de toute sa suite. Dans la phase pré* <^édente, son autorité était tenue en échec jusqu'à un certain point par les autres hommes de la tribu ; maintenant elle ne l'est plus. Ses fils pouvaient de bonne heure devenir chasseurs et vivre indépendants ; maintenant ils ne le peuvent plus.

Notez une seconde différence. Le père se trouvant séparé des autres hommes, il est clair que les enfants n'appartiennent pas seulement à la mère, mais encore à lui. De plus, comme chez les voisins le groupe auquel il appartient est naturellement désigné par son nom, on appelle ses enfants tantôt les membres de son groupe, tantôt ses enfants. Le système de filiation en ligne masculine se développe ainsi plus facilement. En même temps, bien des causes contribuent à faire reconnaître la suprématie du ûls aine : le premier à prêter une aide efficace au père, le premier à atteindre l'âge viril, le premier probablement à se marier et à avoir des enfants, il est ordinairement celui auquel échoit la puissance du père quand celui-ci s'affaiblit et meurt. À mesure que les générations se succèdent et de-

viennent plus nombreuses, il se développera une tendance à regarder Tainé comme le premier du groupe ; il sera, à titre de chef familial aussi bien qu'à titre de chef politique, le patriarche.

En même temps, la coopération industrielle prend de l'extension. Les sauvages des types inférieurs se procurent des racines et des baies, des coquillages, de petits ani*^ maux, etc. , sans unir leurs forces. Ceux qui, devenus des chasseurs plus expérimentés, capturent des bêtes de grande taille, combineront davantage leurs actions, quoique d'une façon irrégulière. Mais ceux qui s'élèvent à la phase où il faut conduire tous les jours au pâturage des troupeaux de gros et de menu bétail, les suneiller et utiliser leurs produits, seront obligés de combiner des actions qui, sous le gouvernement patriarcal, sont régularisées par la division du travail. Cette coordination des fonctions, et la dépendance mutuelle dans laquelle se trouvent les parties intéressées, contribuent à faire du groupe un tout organique. Peu à peu, il devient impossible à aucun membre de vivre seul; car, dans cet état, il est privé non seulement de l'aide et de la protection de la famille, mais encore des aliments et des vêtements que lui fournissent les animaux domestiques. Ainsi les arrangements industriels s'unissent aux arrangements gouvernementaux pour produire un agrégat bien compact, cohérent dans ses éléments et nettement distinct des autres groupes.

L'extinction des sociétés les moins développées favorise encore la formation du patriarcat. Toutes choses égales, les groupes les plus soumis à leurs chefs sont le plus souvent victorieux dans les combats. Toutes choses égales, ceux qui sont devenus plus nombreux, parce qu'ils ont longtemps vécu sous le régime de Tautorité, auront de grands avantages.

Et, toutes choses égales^ une certaine supériorité sera acquise par ceux qui, sous la direction du patriarche, ont fait agir la coopération industrielle. Ainsi donc, dans cette concurrence vitale entre les groupes pastoraux, les groupes qui sont devenus les plus forts, grâce à l'obéissance à leurs chefs et à Tunion de leurs membres, survivront et se propageront ; et avec le temps le type patriarcal se trouvera nettement caractérisé. Gela ne veut pas dire que les sociétés moins bien organisées devront , nécessairement, disparaître en conséquence ; les régions favorables au patriarcat facilitent la survie de hordes plus petites^ vivant plutôt en pillards qu'en pasteurs. Il se développera à la fois de grands groupes formant des tribus pastorales, et de plus petits groupes subsistant uniquement de pillage aux dépens de ces tribus.

Remarquez maintenant comment, dans ces conditions, se produisent certains arrangements touchant la propriété. La division que suppose l'individualisation de la propriété ne peut aller bien loin, faute de moyens que la vie sauvage est impuissante à fournir. Il faut pour l'effectuer des mesures de temps, de quantité, de valeur. Quand, de la méthode primitive de devenir propriétaire d'objets, qui consiste à les découvrir, à les prendre ou à les fabriquer, nous passons à celle qui consiste à les acquérir par voie d'échange ou de services, nous voyons que cette dernière suppose que la valeur des objets échangés est approximativement égale; donc, faute d'une équivalence admise entre les objets, qui ne doit exister qu'exceptionnellement, l'usage des échanges rencontre beaucoup de résistance. Parmi les sauvages, la propriété ne s'étend donc guère au delà des objets qu'un homme peut se procurer de lui-même. Des obstacles semblables se présentent dans le groupe patriarcal. Gomment

estimer la part de travail faite par chacun dans Fintérêt commun? Aujourd'hui, le vacher peut nourrir son troupeau dans le voisinage ; demain, il est obligé de le conduire au loin et de rentrer tard. Ici, le berger garde ses moutons dans un gras pâturage, et, dans la région qu'il visite ensuite, son troupeau se disperse à la recherche d'une nourriture peu abondante, et il a beaucoup de peine à rassembler les bêtes égarées. Aucun d'eux ne peut tenir les comptes de ses travaux, et il n'existe pas de prix courant des salaires qui puisse donner une idée de leurs droits respectifs aux parts de produit. Le travail de la fille ou de la femme esclave qui trait les vaches et va chercher de Teau tantôt à une source voisine, tantôt à une source éloignée, varie de jour en jour ; on ne peut le comparer à d'autres ouvrages pour en déterminer la valeur. Il en est de même pour la préparation des peaux, pour là confection des vêtements, pour l'érection des tentes. Tous ces services, dont les difficultés et la durée sont inégales, et qui exigent une adresse et des aptitudes diverses, ne peuvent se payer ni en argent ni en produits, tant qu'il n'existe pas de monnaie courante ni de marché où la concurrence établisse la valeur relative du travail et des différents objets. Sans doute, on peut convenir de certains services en les estimant à peu près à tant ou tant de têtes de gros ou de menu bétail. Mais, outre que cette forme de payement, qui ne permet qu'une équivalence en gros, ne saurait servir pour tous les membres du groupe, il arrive que, même «dans les cas où elle est possible, les membres du groupe ne peuvent utiliser séparément leurs parts respectives. Il faut réunir un certain nombre de moutons pour les mener paître ensemble ; si les troupeaux sont trop petits, ils ne valent pas assez pour qu'on leur donne à chacun un gardien. Le lait que les vaches fournissent doit être

traité en grandes masses ; il y aurait une grande perte de travail, s'il fallait le faire recueillir par autant de laitières différentes et le traiter ensuite parportions séparées. Il en est ainsi de tout. Les membres du groupe sont amenés à travailler en commun et à jouir en commun du produit de leurs travaux; ils sont obligés de vivre à l^état de collectivité. Le patriarche, à la fois chef de famille, directeur d'industrie, propriétaire de tous les membres du groupe et de leurs biens, règle le travail de ses subordonnés et les entretient avec les provisions amassées en commun; il n'est lié dans ses distributions, comme dans sa conduite en général, que par les coutumes traditionnelles et par la crainte d'une résistance et d'une scission, s'il montre trop de dédain de l'opinion générale.

Le mot de séparation nous conduit à parler d'un autre caractère du groupe patriarcal. Les petites sociétés, le plus souvent en état d'hostilité avec les sociétés voisines, cherchent à augmenter le nombre de leurs hommes afin d'être plus fortes pour faire la guerre. C'est pourquoi on y tue quelquefois les enfants du sexe féminin pour élever plus facilement les mâles ; aussi, dans quelques contrées, par exemple dans quelques parties de l'Afrique, pardonne-t-on à la femme toutes les irrégularités de conduite, si elle met au monde beaucoup d'enfants; c'est aussi pourquoi la stérilité était un opprobre chez les Hébreux. Le désir de se fortifier en augmentant le nombre de ses combattants fait que chaque groupe accueille bien les transfuges des autres. Partout et en tout temps, il y a des déserteurs, tantôt rebelles, tantôt criminels. L'histoire des âges féodaux nous montre des chevaliers et des hommes d'armes qui, maltraités ou en danger d'être punis, s'enfuient et prennent du service chez d'autres princes ou d'autres nobles. De même

Spbngbr, u. — 22

dans diverses parties de TAfrique, les subordonnés d'an chef trop durement traités le quittent et vont rejoindre un chef voisin; de même aussi, chez quelques tribus nomades de TÀmérique du Sud, comme les Coroados, quelques membres se joignent tantôt à une horde, tantôt aune autre, selon l'impulsion du moment . Des témoignages directs prouvent que le même fait se présente chez les peuples pasteurs. Pallas nous dit que les Kalmouks et les Mongols, opprimés par un chef, désertent et vont se mettre au service d'autres chefs. Cette désertion d'une tribu à l'autre, très-fréquente partout, donne lieu à des cérémonies d'incorporation, si l'étranger est d'un rang ou d'un mérite distmgué : échange de noms, mélange de quelques gouttes de sang, par ces cérémonies, il est censé s'identifier avec ceux auxquels il est allé se joindre. Qu'arrive-t-il si le groupe, au lieu d'appartenir au type pastoral, appartient au type patriarcal? L'adoption dans la tribu y devient l'adoption dans la famille. Les deux termes étant synonymes, la famille s'appelant également, comme chez les Hébreux, « la tente », l'incorporation politique est identique à l'incorporation domestique. L'adoption dans la famille, conséquence de l'adoption primitive dans la tribu^ persiste longtemps dans les sociétés, quand sa signification primitive a dispara.

Voyons maintenant si cette interprétation est exacte. Quelques distinctes que soient de leur nature les difiérentes races qui mènent une vie pastorale^ nous trouvons qu'elles ont toutes revêtu ce type social quand elles étaient soamises i ces conditions particulières. Il n'est pas besoin de dire que c'était le type existant chez les Sémites primitife; de fait, ceux-ci ont fourni en grande partie les traits par lesquels nous l'avons caractérisé. On le rencontrait aussi chez les Ariens pendant leur phase nomade, ainsi que le prou*

vent les recherches et les inductions de sir Henry Maine analysées plus haut. Nous le voyons aussi chez les nations mongoles de TÀsie et chez des peuples de races différentes qui habitent l'Afrique méridionale. Kolben rapporte que chez les Hottentots, peuple exclusivement pastoral, et différant des Béchuanas et des Cafres, ses voisins, en ce qu'il ne cultive pas le sol, c toutes les propriétés passent au fils aîné, ou, à défaut de fils, au parent mâle le plus proche, t et que c le fils aine peut, après la mort du père, retenir ses frères et ses sœurs dans une sorte d'esclavage. » Chez les Damaras, leurs voisins, peuple exclusivement pastoral, mais qui ont conservé en partie la filiation par les femmes, l'organisation patriarcale, de la famille comme de la tribu, n'est que peu développée et la subordination trés-faible; remarquons en outre que diez les Cafres, qui vivent en grande partie de leurs troupeaux, mais qui cultivent aussi la terre, l'autorité patriarcale dans la famille conmie dans l'Etat subit des restrictions.

On courrait risque de se tromper si l'on disait que ce type familial se rencontre uniquement dans l'état pastoral. Rien ne prouve qu'il ne puisse aussi se produire alors que s'opère la transition directe de l'état de chasseur à celui d'agriculteur. Mais^ à ce qu'il semble, cette transition directe est ordinairement accompagnée d'une série difiérente de changements. Dans les pays où la vie pastorale a été impossible, en Polynésie par exemple, ou bien dans ceux où nous n'avons aucune raison de supposer qu'elle ait jamais existé, comme dans le Pérou et le Mexique, les institutions politiques et domestiques, où l'on reconnsut encore plus ou moins le système primitif de filiation par les femmes, ont revêtu des formes modifiées de filiation masculine, et possèdent les institutions qui accompagnent ce dernier

système ; mais il semble que ce soit Teffet des inflaences que le régime militaire exerce habituellement. Une phrase de Gomara sur les Péruviens nous l'indique. < Lès neveux, dit-il, héritent, et non pas les fils, excepté dans la famille des Incas. > Nous en trouvons une preuve plus concluante dans quelques Etats africains. Chez les nègres de la côte, où la parenté a ordinairement lieu par les femmes et dont les diverses sociétés ont diverses formes de gouvernement, la plupart du temps instables, la filiation masculine se trouve établie dans quelques royaumes. Les nègres de rintérieur, aussi, qui ont généralement conservé la filiation par les femmes dans l'Etat aussi bien que dans la famille, ont admis dans leurs institutions publiques et privées quelques traits empruntés au système patriarcal; il en est de même au Congo. En outre, dans le puissant royaume du Dahomey, où la monarchie est devenue stable et absolue, la succession masculine et le droit de primogéniture sont complètement établis; et chez les Âchantis, où le gouvernement est moins despotique, ils le sont partiellement.

Que le type patriarcal prenne ou ne prenne pas naissance dans d'autres conditions, nous pouvons hardiment dire que la vie pastorale est la cause la plus favorable de son développement. Il résulte des lois générales de l'évolution que dans tout groupe composé d'unités semblables et simultanément exposées à des forces de même nature, de même intensité et de même direction, il se fait une intégration (Premiers principes^ §§ 16S-168). Evidemment, les membres d'une famille nomade, maintenus ensemble par des intérêts communs et par un antagonisme commun avec d'autres familles nomades^ s'intégreront plus que les membres d'une famille associée avec d'autres familles dans une tribu primitive, dont tous les membres ont certains intérêts

communs et s'unissent pour lutter contre des tribus étrangères. Dans ce petit agrégat social constitué par la famille nomade, la cohésion s'établira de la même manière que nous l'avons vue s'établir dans les plus grands agrégats sociaux, à savoir par la coopération des membres dans ces luttes. On peut dire la même chose des différenciations qui se produisent simultanément. De même que le gouvernement d'une grande société se développe pendant qu'elle lutte avec d'autres sociétés semblables, de même celui de cette société, la plus petite de toutes. Comme, dans la tribu nomade, la société et la famille ne font qu'un, le développement de la structure sociale régulative se confond avec le le développement de la structure familiale régulative. En outre, l'analogie fait penser que l'organisation supérieure imprimée par la discipline patriarcale au groupe familial eA fait un élément des sociétés qui se formeront dans la suite, meilleur que ne peuvent l'être les groupes familiaux qui n'ont pas subi cette discipline. Nous avons déjà vu que les grandes nations se forment par agrégation et réagrégation; il faut d'abord que les petites sociétés se consolident et acquièrent une certaine structure, puis elles peuvent s'unir à des sociétés composées; ce nouveau groupe une fois cimenté peut se combiner avec des sociétés encore plus grandes, et ainsi de suite. Il semble maintenant que l'évolution sociale s'accomplisse dans les conditions les plus favorables, quand ce procès commence par les groupes les plus petits, les familles. Ces groupes, rendus cohérents et définis de la manière que nous avons indiquée, plus tard se composant et se recomposant, ont donné naissance aux sociétés les plus avancées.

k l'appui de cette déduction, citons une analogie instructive entre les organismes sociaux et les organismes indivi-

daels. Dans un passage dont j'ai déjà cité une partie, sir Henry Maine, par nne métaphore empruntée à la biologie, nous dit : c On peut affirmer que toutes les branches de 1» société humaine sont sorties d'un groupe de familles issu d'une cellule patriarcale primitive ; on peut aussi le nier ;. mais, partout où Ton trouve Tunion de familles à l'état d'in-* stitation chez une race aryenne^ nous la voyons naître d'une cellule patriarcale, et, quand cette union se dissout, nous la voyons se dissoudre en un certain nombre de cellules pa» Iriarcales. » Ge qui suppose que, de même que la cellule est le principe immédiat de l'organisme individuel, de même la famille est le principe immédiat de l'organisme social. Mais cette proposition, quoique vraie en général dans les deux cas, ne l'est pas entièrement, et la restriction qu'il faut y apporter donne grandement à penser. Dans les basfonds du règne animal, il existe des êtres qui n'ont pas de structure cellulaire définie : ce sont de petits fragments de protoplasme animé, sans membrane limitante, et même sans noyau.

Il y a aussi des animaux formés par l'agrégation de ces protozoaires, et, bien que l'on soutienne aujourd'hui que les éléments individuels de l'un de ces foraminiières composés ont des noyaux, il est pourtant vrai qu'ils ne présentent pas le caractère défini des cellules parfaites. Il en est autrement dans les types supérieurs; les célentérés, les mollusques, les annelés et les vertébrés commencent par un groupe de cellules distinctes, pourvues d'un noyau. D'où il semblerait que la portion non organisée de protoplasme qui constitue l'animal le plus inférieur ne peut pas, en s'unissant à d'autres portions semblables, servir de base à la production d'un animal supérieur, et que les agrégats les plus simples doivent prendre une forme définie de

développement avant de pouvoir former de plus grands agrégats susceptibles d'un grand développement. La même chose se passe dans les sociétés. Les tribus dans lesquelles la famille se montre sans cohésion et sans fixité n'auront jamais d'organisation politique. Les peuplades partiellement civilisées et caractérisées par une structure familiale cohérente et définie arrivent à une structure sociale d'une perfection analogue. Enfin, on rencontre les organisations les plus avancées chez les nations composées de groupes de familles qui avaient déjà acquis une organisation avancée.

§ 3S0. Maintenant, si nous bornons notre attention à ces sociétés supérieures, nou devons remercier sir Henry Maine de nous avoir montré comment un grand nombre de leurs idées, de leurs coutumes, de leurs lois et de leurs institutions proviennent de celles qui caractérisent le groupe patriarcal.

Partout les habitudes, quand elles ont régné sur de nombreuses générations, modifient la nature; les croyances, les usages traditionnels avec les sentiments qu'ils engendrent, sont difficiles à changer. C'est pourquoi, en passant de la vie pastorale nomade à la vie agricole sédentaire, le type patriarcal de famille a duré avec ses traits fixés et a marqué de son empreinte les structures sociales qui sont nées peu à peu. « Tous les grands groupes qui composent les sociétés primitives où l'on trouve la famille patriarcale, dit sir Henry Maine, se montrent comme la reproduction multipliée de cette dernière, et, en réalité, sont formées plus ou moins sur ce modèle. » Les divisions, qui grandissent à mesure que la famille se muU tiplie, se différencient plus ou moins. € Dans la famille indivise des Hindous, les souches, où la loi européenne ne connaît que des branches d'héritiers, sont en réalité des

parties de la famille et vivent ensemble dans des parties distinctes de la résidence commune. » Il en est de même dans quelques régions de l'Europe. Un autre écrivain dit que « les Bulgares, comme les paysans russes, sont fidèles aux anciennes habitudes patriarcales ; les pères et les fils mariés, avec leurs enfants et leurs petits-enfants, vivent sous le même toit jusqu'à ce que le grand-père meure. A mesure que Fun des fils se marie, une nouvelle chambre s'ajoute au vieux bâtiment. C'est ainsi qu'on trouve, en comptant la nouvelle génération, vingt à trente personnes vivant sous le même toit, et qui rendent hommage et obéissent au chef de la famille. Que la multiplication fasse un pas de plus^ et elle donne naissance à une communauté de village; ici, les ménages et en partie les propriétés territoriales deviennent distincts. Plus tard, quand la population augmente et que différentes souches se trouvent mêlées dans le même endroit, il se forme des groupes compris dans d'autres groupes, tels que ceux qui constituaient chez les Romains la famille, la maison et la tribu. Les ancêtres communs sont dans tous les cas le trait d'union.

En même temps que les structures patriarcales persistent au milieu de nouvelles conditions, il est naturel que les principes patriarcaux persistent aussi. Exemple : la suprématie du mâle le plus âgé, qui va quelquefois, comme dans la loi romaine, jusqu'au droit de vie et de mort sur l'épouse et les enfants. Exemple aussi : la longue persistance de l'idée générale que les crimes de l'individu sont les crimes du groupe auquel il appartient^ et comme conséquence la persistance de l'usage de tenir le groupe pour responsable et de lui infliger une punition. Par exemple encore : le système de la parenté agnatique et les lois de succession qui en sont la conséquence. Enfin le culte des ancêtres se

développe, qui réunit les familles, les maisons, les tribus, etc., dans un groupe d'autant plus étendu que l'ancêtre est plus éloigné. Mais ces résultats, que nous indiquons ici brièvement, ne doivent pas nous occuper en ce moment; ce sont des phénomènes sociaux plutôt que domestiques.

Ce qui doit nous occuper, c'est une autre vérité générale que sir Henry Maine nous fait voir, la désintégration de la famille. « Dans une société ancienne, dit-il, l'unité était la famille, et dans une société moderne, c'est l'individu. » Abstraction faite des types sociaux archaïques dans lesquels l'arrangement familial est non développé, assez de faits viennent à l'appui de cette généralisation. Si nous nous rappelons les idées émises précédemment touchant la genèse de la famille patriarcale, et que nous nous demandions ce qui doit arriver quand les causes qui ont concouru à sa formation ont disparu et sont remplacées par des causes agissant en sens contraire^ nous comprendrons pourquoi ce changement s'est produit. Dans les groupes inférieurs, tant que dure la coopération pour la guerre et la chasse entre des individus appartenant à différentes souches, la famille reste vague et non cohérente, et l'individu constitue l'unité. Mais quand les familles imparfaitement formées, accompagnées de leurs animaux domestiques, se séparent pour former des groupes distincts, ce qui fait la famille et la société identiques ; quand la coopération a lieu entre individus unis par des liens domestiques aussi bien que sociaux, alors la famille devient définie, compacte, organisée; et l'institution gouvernementale se fortifie, parce que celui en qui elle réside est à la fois père et chef politique. Cette organisation, que le groupe pastoral réalise, parce^qu'il est à la fois famille et société, et qui se perfec-

tionne graduellement, par la luUe et la survie des plus aptes^ passe dans le régime sédentaire ; mais le régime sédentaire amène la formation de nombreux groupes analogues voisins les uns des autres, et alors, dans ces nouvelles conditions, chacun des groupes est protégé contre quelques-unes des actions qui ont contribué à son organisation, et exposé à d'autres actions qui tendent à le désorganiser. Sans doute il y aura encore des querelles entre les familles toujours plus nombreuses, mais les liens du sang qui les unissent sont désormais présents à tous les esprits ; on se les rappelle plus longtemps qu'on ne l'aurait fait, si les générations avaient continué de se séparer l'une après l'autre^ et cette idée empêche l'antagonisme de grandir. En outre, le culte d^un ancêtre commun, désormais célébré en commun à des époques fixes, met un frein aux haines et cimente l'union. Ajoutez que la famille n'est plus exposée à être attaquée isolément par les ennemis ; mais qu'un certain nombre de familles voisines se trouvent attaquées à la foi& et résistent ensemble : voilà la coopération introduite parmi elles. Cette coopération augmente à travers les phases suivantes du développement social, et les familles exposées en même temps aux mêmes attaques extérieures ont une tendance à se réunir en un seul groupe. Nous avons déjà vu de petites sociétés, des tribus, des seigneuries féodales, de petits royaumes, suivre cette' marche et se consolider pour former de grandes sociétés. Nous avons vu qu'en même temps que cette consolidation causée par la coopération^ d'abord en vue de l'offensive et de la défensive, ensuite pour d'autres fins , s'effectue , on voit progressivement disparaître les divisions intérieures et s'opérer une fusion réelle. Ici, nous voyons le même procédé s'accomplir dans ces petits groupes. Les interprétations sociales auxquelles

a recours sir Henry Maine pour expliquer le déclin de la patria potestas chez les Romains s'accordent complètement avec cette interprétation générale. Il montre comment le père et le fils avaient à remplir leurs devoirs civils et militaires sur un pied d'égalité incompatible avec leurs relations domestiques, et comment le despotisme paternel se trouva peu à peu ruiné, parce que le fils acquérait une autorité, une puissance et des dépouilles lui appartenant en propre. Du moment que les individus composant la famille cessèrent d'agir ensemble sur la base exclusive des relations dissemblables qui les unissaient dans la famille, et en vinrent à agir ensemble sur la base de relations semblables qui les unissaient dans l'Etat et en face de l'ennemi^ la coopération et la subordination politiques se développèrent aux dépens de la coopération et de la subordination domestiques. Les fonctions militaires n'ont pas seules amené ce résultat dans les grandes agglomérations qui ont fini par se former, les fonctions industrielles y ont contribué. Dans un ouvrage récent sur la Bosnie et l'Herzégovine, M. Arthur J. Evans nous montre les sociétés domestiques des Slaves en train de se dissoudre sous la pression de la concurrence industrielle, o La vérité, dit-il, est que les motifs qui portaient au travail et à l'économie sont affaiblis par le sentiment d'intérêt personnel engagé dans la subdivision des produits du travail et de l'épargne. > Et maintenant notons la merveilleuse analogie qui existe entre ce changement dans la structure de l'organisme social et un changement qui se passe dans la structure de l'organisme individuel. Nous avons vu que des cellules définies, pourvues d'un noyau, sont les éléments constitutifs qui, par agrégation, forment le fond des organismes supérieurs; de même, les groupes sociaux simples bien déve*

loppés sont les éléments constitutifs d'où s'est dégagée révolution des sociétés supérieures. Nous ajouterons ici que de même que, dans les organismes individuels supérieurs, les cellules agrégées qui forment Tembryon. et qui pendant quelque temps vivent à Tétat séparé, font place peu à peu à des structures dans lesquelles la forme cellullaire est fortement dissimulée et presque perdue; degnême, dans l'organisme social, les groupes familiaux simples et les groupes familiaux composés^ qui étaient les éléments constitutifs primitifs, finissent par perdre ce qui les rend distincts, et à leur place naissent des structures formées par un mélange d'individus appartenant à beaucoup de souches différentes.

§ 321 . Il nous reste à examiner une question d'un grand intérêt et qui a des rapports directs avec la politique. Y at-il une limite à cette désintégration de la famille?

L'opération qui a dissous les grands agrégats familiaux, en disséminant la tribu et la gens^ et en ne laissant subsister que la famille proprement dite, subit une désagrégation partielle. Avec les changements qui ont substitué à la responsabilité familiale la responsabilité individuelle pour les fautes commises, se sont introduits d'autres changements, qui ont exonéré jusqu'à un certain point la famille de la responsabilité qu'elle encourait à d'autres points de vue, à cause de ses propres membres. La société a en réalité assumé des fonctions familiales, quand^ par les lois sur le paupérisme, elle a mis à la charge du public les enfants dont les parents ne prenaient pas ou ne pouvaient pas prendre un soin sufQsant. Elle Ta fait encore quand elle a pris à sa charge des parents laissés sans entretien par leurs enfants. La législation a naguère relâché un peu plus les liens de la

famille en soulageant les parents du soin du développement intellectuel de leurs enfants, et en mettant l'éducation sous la direction de TÉtat au lieu de la laisser sous celle des parents. Enfin, quand les autorités constituées ont jugé nécessaire de pourvoir en partie à Thabillement des enfants négligés par leurs parents, avant de leur donner l'instruction, et même de les faire fouetter par les mains de la police quand ils ne vont pas à l'école ^, elles ont fait faire un pas de plus à la substitution de la responsabilité de TEtat à celle de la famille. A force de voir l'unité sociale dans l'individu, même dans l'enfant, plutôt que dans la famille, on est venu à ce point que bien des gens regardent comme évident par lui-même le droit paternel de l'Etat, et qu'on appelle les criminels c nos fautes ».

Cette désintégration de la famille est-elle un élément d'un progrès normal? Marchons-nous vers une condition pareille à celle de divers agrégats communistes d'Amérique et d'ailleurs? A côté de la communauté des biens et de quelque chose qui ressemble à la communauté des femmes, on y voit la communauté de l'éducation des enfants ; la famille est entièrement désintégrée, et les individus sont les seules unités reconnues. Nous avons fait quelques pas vers une organisation de ce genre. Les autres ne sont-ils qu'une affaire de temps? A cette question, les généralisations biologiques qui forment notre point de départ fournissent une réponse nette. Dans le chapitre II, nous avons cité des faits prouvant que, à mesure qu'on s'élève vers les types supérieurs des animaux, la période pendant laquelle les parents prennent soin de leurs rejetons devient plus longue; que dans l'espèce humaine la sollicitude des parents, s'étendant sur la durée de l'enfance, grandit en même temps qu'elle

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