Voyez le. Tmes, 28 février
se prolonge; enfin que, chez les membres les plus élevés des races les plus avancées, elle persiste même pendant les premiers temps de Tâge viril ; elle a recours à toute sorte de moyens pour procurer le bien-être matériel; elle prend des précautions pour assurer Téducation morale et recourt à des procédés compliqués pour cultiver l'esprit. Nous avons vu en outre que, en même temps que la sollicitude des parents pour les enfants devenait plus longue et plus minutieuse, il se développait une sollicitude réciproque des enfants pour leurs parents. L'aide et la protection que les enùints assurent à leurs parents font absolument défaut, même parmi les animaux les plus élevés des types subhumains; elle n'existe qu'à un faible degré chez les races humaines inférieures, que l'on voit tuej les parents âgés ou les laisser mourir de faim ; elle devient toujours plus grande à mesure que nous nous élevons vers les races supérieures les plus avancées. Sommes-nous appelés à changer tout cela dans le cours de l'évolution future? Les liens qui unissent entre eux les parents et les enfants, qui se sont resserrés et fortifiés pendant les dernières phases du développement organique, ont-ils soudain perdu tout droit à notre confiance, et faut- il y renoncer pour mettre notre espoir dans le lien social? Les émotions profondes qui ont fait de l'accompUssèment des devoirs de père et de mère une source de nobles plaisirs ont-elles perdu leur prix? Le sentiment du devoir public envers les enfants en général doit-il être entretenu par chaque homme et chaque femme comme meilleur et plus efficace que les instincts et la sympathie des parents? Peut-être le Père Noyés et ses disciples d'Oneida-Creek diront-ils oui à chacune de ces questions; mais il est probable que bien peu de gens répéteront cette réponse, même ceux que la logique obligerait à se joindre à eux.
Bien loin de croire que la désintégration de la famille doive aller plus loin, nous avons des raisons de soupçonner qu'elle a déjà été poussée trop loin. Le rythme du changement nous a probablement fait faire, conformément à ses lois habituelles, un grand pas d'un extrême vers l'autre, et nous devons nous attendre à un mouvement en retour. On peut citer à Tappui de cette prévision une analogie bien frappante. Dans les premières phases, les seuls liens de parenté formellement reconnus entre les parents et les enfants étaient ceux qui unissaient la mère et l'enfant; ensuite, on est arrivé lentement avec le temps à la doctrine de la filiation exclusive par le père, en ne tenant plus compte de la parenté entre la mère et Tenfant; ensuite^ après une autre longue période, vint l'établissement de la parenté avec le père et la mère. Pareillement, d'un état où les groupes familiaux étaient seuls reconnus, et les individus oubliés, nons allons vers une phase opposée où l'on méconnaît la famille et où l'on tient si grand compte de l'individu que non-seulement l'homme à l'âge mûr, mais l'homme avant cet âge, y est regardé comme l'unité sociale. De ce point extrême, nous pouvons nous attendre à un recul vers un état moyen d'où le groupe familial composé a disparu, où le groupe familial proprement dit sera réinstitué, et même subira une intégration plus avancée et se composera des parents et des rejetons.
§ 322. Ici, nous sommes en présence d^un fait que nous recommandons aux méditations des hommes politiques et des philanthropes. Le salut de toutes les sociétés, aussi bien que de toutes les espèces, repose sur le maintien d'une opposition absolue entre le régime de la famille et le régime de l'Etat.
Pour survivre, toutes les espèces animales sont obligées de se conformer à deux conditions opposées l'une à Tautre. Pendant une certaine période, chaque individu doit recevoir des secours en proportion de son incapacité. Après cette période, il doit recevoir des profils en proportion de sa capacité. Observez l'oiseau qui nourrit sa couvée ou le mammifère qui élève ses petits, et vous verrez que l'imperfection et l'incapacité sont rémunérées, et que les secours donnés en nourriture et en chaleur diminuent à mesure que la capacité augmente. Évidemment cette loi, d'après laquelle l'individu le moins méritant doit recevoir le plus, est essentielle pour la protection de l'âge faible; l'espèce disparaîtrait dans le cours d'une génération.si les parents manquaient de s'y conformer. Maintenant, voyez quelle est, au contraire, la loi de l'âge adulte. Ici, les individus gagnent des rémunérations proportionnées à leur mérite. Les animaux forts, rapides, sagaces, doués d'une vue perçante, profitent, grâce à leur supériorité respective; ils enlèvent leur proie ou échappent à leurs ennemis. Les moins capables prospèrent moins et élèvent en moyenne moins de rejetons. Les moins capables disparaissent, parce qu'ils ne réussissent pas à atteindre leur proie ou à échapper à leur ennemi. Voilà ce qui conserve à Tespèce les qualités moyennes dont elle a besoin pour survivre dans la concurrence vitale avec les autres espèces. Ainsi, dans l'âge adulte, il y a un renversement absolu du principe qui dominait avant cet âge.
Nous avons déjà dit qu'il existe entre une société et ses citoyens le même rapport qu'entre une espèce et ses membres (§ 277), et ce qui est vrai pour l'une est également vrai pour l'autre. La loi pour les êtres non développés est que l'assistance doit être en proportion de l'incapacité.
L'enfant faible, inutile, très exigeant, doit être à chaque heure nourri, réchauffé, amusé, exercé. Comme, pendant l'enfance et l'adolescence, la faculté de se conserver grandit, les soins requis et donnés deviennent moins continuels sans cesser d'être considérables; c'est seulement à rapproche de la maturité, quand l'individu a acquis une certaine valeur, une certaine action productive, que cette conduite se trouve sensiblement modifiée. Mais quand le jeune homme entre dans la lutte pour l'existence, il est traité d'après un système contraire. Désormais on lui applique le principe général que les profils à recevoir doivent être proportionnés à ses mérites. Encore que l'assistance des parents ne cesse pas d'une manière brusque et vienne parfois adoucir les effets de celte loi sociale, cette atténuation n'est que partielle, et, à l'exception de cette assistance des parents, la générosité privée ne vient guère se mettre en travers de la loi sociale. Ensuite, quand l'âge moyen a été atteint et que les parents ne fournissent plus aucune aide, la lutte devient plus vive, et la récompense s'adapte plus vigoureusement au service rendu. Évidemment, une société, comme une espèce, ne se conserve qu'en obéissant à ces deux principes opposés. Introduisez dans la famille la loi de la société, et, si vous donnez aux enfants dès le bas âge des moyens d'existence proportionnés à la quantité de moyens d'existence qu'ils produisent, la société disparaîtra immédiatement par la mort de tous ses jeunes membres. Introduisez dans la société la loi de la famille et distribuez les moyens d'existence dans un rapport inverse avec le travail consacré à les produire, la société déclinera par l'augmentation des membres les moins bien doués et par la disparition des membres les plus capables; elle ne pourra se soutenir dans la lutte avec les autres sociétés, qui appli- SpENCBn. II. — 23
quent la loi matuelle d'après laquelle la prospérité doit
varier d'après la capacité de produire.
De là la nécessité de maintenir une distinction essentielle entre la morale de la famille et la morale de l'Etat. De là les résultats funestes delà désintégration de la famille poussée jusqu'au point où s'introduit une confusion entre le gouvernement de la famille et celui de l'Etat. Une gêné* rosité illimitée doit rester le principe de la famille tant que les enfants sont en bas âge; et la générosité de plus en plus tempérée par la justice doit rester son principe à mesure que les enfants approchent de l'âge mûr. Réciproquement, le principe de la société doit toujours être la justice tempérée par la générosité dans les actes individuels des citoyens, selon l'impulsion de leur nature respective^ et la justice absolue dans la conduite collective de la société à l'égard de ses membres. Encore que, dans la bataille de la vie entre les adultes, la sympathie privée en faveur do faible puisse corriger les effets de la justice qui proportionne strictement la récompense au mérite, il ne faut pas que des institutions sociales viennent déranger la distribution rigoureusement proportionnelle des récompenses, an point que le démérite profite aux dépens du mérite : il n'en pourrait résulter que du mal.
§ 323. Résumons maintenant les conclusions du même ordre, quoique hétérogènes, auxquelles nos études nous ont conduits.
Nous avons trouvé des faits concluants qui prouvent des rapports entre la polygynie et le type militant aussi bien qu'entre la monogamie et le type industriel. La relation de l'état militant et de la polygynie résulte en partie de l'enlèvement des femmes et en partie de la moralité des
hommes et de l'excès du nombre des femmes, qui est la couséquence des guerres continuelles. Dans les sociétés assez avancées pour avoir une organisation industrielle, les classes militaires restent polygynes, tandis que les classes industrielles deviennent généralement monogames, et le caractère ordinaire du dief despotique issu d'un régime militaire habituel, c'est qu'il possède plusieurs femmes. Nous avons même vu, par l'histoire de l'Europe, qu'il est possible de retrouver ce rapport, encore qu'il ne soit pas visible au premier coup d'œil. Réciproquement^ il a été démontré que, à mesure que l'industrialisme progresse et que le chiffre des deux sexes se rapproche de l'égalité, la monogamie se généralise, parce que la polygynie devient impossible sur une large échelle. Nous avons vu également qu'il y a connexité entre la coopération forcée, principe fondamental du type social militaire, et la coopération forcée qui caractérise le ménage polygyne» tandis que le type social industriel, reposant sur le principe de la coopération volontaire, est en harmonie avec l'union monogame, la condition essentielle de la coopération domestique volontaire. Enfin ces rapports ont été clairement démontrés par ce fait remarquable que, dans les diverses parties du monde et chez diverses races, il y a des sociétés primitives, arriérées à d'autres égards, mais qui, faisant exception en ce qu'elles sont paisibles et industrielles, font aussi exception en ce qu'elles sont monogames.
Considérant ensuite la famille au point de vue social, nous avons examiné certaines théories fort répandues. D'après ces théories, il y aurait eu au commencement des relations matrimoniales fixes, nous avons vu que cela n'était pas; il y aurait eu originairement filiation en ligne masculine, ce qui est contraire aux faits ; enfin la subordination définie à
un chef aurait existé dans les groupes primitifs, proposition insoutenable. En outre, il faudrait admettre dans le principe l'existence d'un sentiment inné d'obéissance filiale, base de l'autorité patriarcale, et croire que le lien familial primitif aurait été l'unique motif de l'organisation politique, ce qui est en désaccord avec les renseignements qu'on nous donne sur les peuples non civilisés. Reconnaissant que, pour bien comprendre les formes élevées de la famille, il faut les chercher dans les formes inférieures qui caractérisent les derniers degrés de l'état social, nous avons vu comment, dans un petit groupe isolé composé d'individus jeunes et vieux, unis par un lien de parenté, il y avait dans les conditions de la vie pastorale une tendance à établir la filiation masculine, à accroître la cohésion, la subordination^ la coopération, industrielles et défensives ; enfin nous avons trouvé que ce qui a rendu la constitution d'une structure relativement facile, c'est que le gouvernement domestique et le gouvernement social se confondaient, les causes qui les favorisaient l'un et l'autre concourant plutôt que se contrariant. De là la genèse d'une société simple plus développée que toutes les sociétés simples antérieures, et plus apte à composer des sociétés plus élevées.
Ainsi le groupe patriarcal, né naturellement dans des conditions spéciales, avec des idées, des sentiments, des coutumes, des arrangements adaptés à ces conditions, se divisant durant les générations successives en sous-groupes plus ou moins agglomérés selon le milieu oii ils vivaient, conserva son organisation en passant à l'état sédentaire ; et la coordination utile développée dans son sein favorisa la coordination utile des sociétés plus grandes formées par agrégation. Sans doute certains royaumes partiellement civilisés qui existent en Afrique et certains royaumes améri-
cains qui ont disparu sont des preuves que des groupes primitifs d'une structure moins développée et caractérisés par un autre type familial peuvent former des sociétés composées d'une étendue et d'une complexité très considérables; néanmoins l'induction atteste que le groupe patriarcal avec son type familial plus élevé est celui qui a donné naissance aux sociétés les plus vastes et les plus avancées.
Le groupe patriarcal garde longtemps son individualité, car il introduit dans les sociétés, qu'il produit en se développant, des caractères qui lui sont propres, la suprématie du fils aîné, un culte commun de l'ancêtre commun, et la sujétion complète des femmes et des enfants. Mais, dans ces sociétés comme dans celles qui sont constituées autrement, l'action combinée amène lentement la fusion : les lignes de séparation s'effacent graduellement, et enfin, comme le montre sir H. Maine, les sociétés où la famille représente l'unité élémentaire se transforment en des sociétés où l'individu est l'unité élémentaire.
Cette désintégration, qui divise d'abord les groupes familiaux composés en d'autres plus simples, finit par exercer son influence sur les groupes les plus simples ; les membres de la famille proprement dite acquièrent toujours plus de droits individuels et plus de responsabilité individuelle. L'onde de changement obéissant à la loi générale du rythme a dissous chez nous en partie les relations de la vie domestique et les a remplacées par des relations de la vie sociale. Non seulement l'Etat en est venu à reconnaître des droits et des responsabilités individuels aux adultes jeunes dans chaque famille, mais il s'est chargé en grande partie des devoirs des parents à l'égard des enfants, et en vertu de cette charge il exerce sur eux une contrainte.
Cependant, si nous considérons les lois générales de la
vie^ et si nous observons la différence fondamentale qui se* pare le principe de la vie familiale et celui de la vie sociale, nous concluons qu'à ce point la désintégration familiale est excessive et qu'elle sera suivie bientôt d'une réintégration partielle.