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CHAPITRE X

§ 324. On ne saurait montrer le progrès moral du genre humain plus clairement qu'en opposant la situation des femmes chez les sauvages et leur situation chez les peuples les plus civilisés. A une extrémité, un traitement aussi cruel qu'il est possible de le supporter, et à l'autre un traitement qui à certains égards donne aux femmes le pas sur les^hommes.

Chez les races inférieures^ la seule limite oit s'arrête la brutalité des hommes, c'est l'impossibilité où seraient les femmes de vivre et d'enfanter si on les maltraitait davantage. Evidemment, les mauvais traitements, l'insuffisance 'de nourriture et l'excès de travail qu'on leur fait subir peuvent aller à un point où, si les femmes n'en meurent ))as, elles deviennent incapables d'élever assez d'enfants pour maintenir au même niveau le chiffre de la population; •ce^qui entraine l'extinction de la société. Un tel excès de dureté met directement et indirectement une tribu dans l'impossibilité de se défendre contre d'autres» car, outre ^u'il augmente la mortalité des enfants, il est la cause 4'une alimentation insuffisante et par conséquent d'un dé-

veloppement imparfait des sarvivants. Mais, en dehors de celte considération, la tyrannie que le sexe le plus fort exerce sur le plus faible ne trouve d'abord aucun frein» Enlevée à une autre tribu et peut-être étourdie par des coups, afin qu'elle ne puisse résister, non-seulement battue^ mais percée de coups de lance sur tous les membres quand elle déplaît à son sauvage maître, forcée de faire tous les travaux pénibles et de se charger de tous les fardeaux, en même temps qu'elle soigne et porte ses enfants, mangeant les restes après que Thomme s'est rassasié, la femme est exposée à toutes les soufiTrances qu'elle peut endurer avec sa progéniture sans périr.

Il ne semble pas improbable que, par action et réaction, ce traitement soit cause que ces relations entre les sexes sont difficiles à changer ; en efiet, les sévices chroniques produisent rinfériorilé physique, et l'infériorité physique tend à exclure Iss sentiments qui pourraient empêcher ces sévices. Très généralement, les femmes des races inférieures sont plus laides que les hommes. « Les Puttoahs , hommes de très-petite taille, sont loins d'être beaux; mais la palme de la laideur revient à leurs femmes, encore plus petites qu'eux. Elles sont usées par le travail et apparemment mal nourries. > Chez lés Coréens, dit Gulzlaff , les femmes sont très laides, tandis que les hommes offrent un des plus beaux

types de l'Asie Les femmes sont traitées comme des

bêtes de somme; le divorce a lieu sous les prétextes les plus futiles. Comme ce contraste se présente fréquemment, il faut l'attribuer à une cause identique. Chez quelques peuples non civilisés, tels que les Kalmoucks et les Kirguises, nous trouvons au contraire que les femmes, moins malmenées, ont meilleure mine : preuve nouvelle en faveur de notre hypothèse

Nous ne devons cependant pas conclure, comme nous serions disposés à le faire de prime abord, que cette misérable condition légale des femmes chez les peuples les plus grossiers provient d'un égoïsme profond chez les hommes et moindre chez les femmes. Nous savons que, dans les pays où l'on a coutume de torturer les ennemis, les femmes surpassent les hommes en cruauté; nous avons lu les atrocités commises par les deux souveraines dayaks , dont le rajah Brooke a fait le récit, et les actes de barbarie attribués par Winvsrood Reade à une reine sanguinaire de TÂfrique : preuve que, si les femmes primitives se montrent moins brutales que les hommes primitifs, ce n'est pas faute de vouloir, mais faute de pouvoir. Les femmes sont aussi sauvages que les hommes, et cette sauvagerie produit les résultats que nous voyons à l'occasion. Examinons ces résultats de plus prés.

§ 325. On peut constater d'abord certaines anomalies. Même chez les hommes les plus grossiers, dont la conduite à l'égard de leurs femmes est excessivement brutale, cellesci exercent quelquefois le pouvoir. Snovsr rapporte qu'il a vu, chez les Fuégiens, « une des femmes les plus âgées commander la peuplade; » et Hitchell dit que chez les Australiens des hommes âgés et même de vieilles femmes exercent une grande autorité. Chez d'autres peuples qui tiennent les femmes dans une position très inférieure, on rencontre cependant les femmes au pouvoir, par exemple chez les Battas de Sumatra, à Madagascar et dans le royaume africain dont nous venons de parler. Il est possible que cette anomalie provienne du système de filiation par les femmes; en effet, quoique, là où ce système domine, la propriété et le pouvoir passent ordinairement aux enfants

mâles d'une sœur, il arrive pourtant que, s'il n'y a qu'une sœur, et si celle-ci n'a pas d'enfants mâles, la succession échoit à une fille. Au moment même où j'écris, je trouve, en parcourant les faits que j'ai recueillis, un exemple significatif. Chez les Haïdahs des Etats du Pacifique, dit Ban*croflt, € pour tous à peu prés le rang est nominalement héréditaire, le plus ordinairement dans la ligne féminine... Les femmes possèdent aussi le droit d'exercer le commandement dans la tribu. »

Mais si nous laissons de côté ces faits exceptionnels, et si nous considérons les faits généraux, nous voyons que ceuxci sont précisément tels que la supériorité de la force de l'homme devait les produire en des temps où le genre humain n'avait pas encore acquis les sentiments élevés. Les nombreux exemples que nous avons déjà cités montrent qu'à l'origine on regardait les* femmes comme une propriété et qu'on a continué à les regarder ainsi pendant très longtemps; elles sont considérées comme des animaux domestiques.

Un chef chippewayen dit à Hearne : « Les femmes ont été créées pour travailler; une seule peut porter ou traîner autant que deux hommes. Elles dressent aussi nos tentes, confectionnent et raccommodent nos vêtements, nous tiennent chaud la nuit; et, de fait, il est impossible de voyager à une grande distance en ce pays sans leur assistance, y^ Voilà les idées qui régnent en général non seulement chez des peuples aussi grossiers que les Ghippewayens, mais encore chez d'autres bien plus avancés. Pour répéter un exemple tiré de Barrow, la femme c est le bœuf de [son mari, me disait un jour un Cafre; elle a été achetée, ajoutait-il , et doit par conséquent travailler. » La même idée se retrouve dans un passage de Soother : quand oft

€afre tue sa femme, dit-il, « il peut se défendre en disant : Je l'ai achetée une fois pour toutes. »

On peut voir par ce moyen de défense que l'acquisition des femmes par enlèvement ou par achat est ce qui conserve cette relation entre les sexes. Une femme d'une tribu vaincue, qu'on n'a pas tuée, mais qu'on a ramenée vivante, passe naturellement pour une propriété au sens strict du mot; il en est de même d'une femme payée à prix d'argent, a Je pense, dit Simon à propos des femmes chez les Chib- •chas, que, si les Indiens traitent leurs femmes si mal et <;omme des esclaves, c'est parce qu'ils les ont achetées. » Cependant^ pour dire toute la vérité, nous ferions mieux de dire que l'état de choses, moral et social, que révèle le , traflc des femmes, est la cause première de ce traitement ; en effet, le père qui vend sa fille lient aussi peu compte de la volonté et du bonheur de son enfant que le mari qui l'achète. Les récits de ces transactions, en quelque société qu'elles aient lieu, en sont la preuve. Catlin dit que, pour le Mandan qui vend sa fille, « c'est un simple marché, où il cherche à obtenir le plus haut prix possible. » Cjhei les anciens habitants du Yucatan, « si une femme n'avait pas d'enfants, le mari pouvait la vendre, à moins que le père ne consentît à rendre la somme qui lui avait* été payée. » Dans l'Afrique orientale, <» le père d'une jeune fille demande pour elle autant de vaches, de vêtements et de bracelets en fil de laiton que le prétendant peut en donner... Le mari peut vendre sa femme, ou, si un autre homme la lui a enlevée, il en réclame la valeur, qui est déterminée d'après le prix auquel on aurait pu la vendre sur le marché aux esclaves. > Naturellement, quand on échange les femmes contre des bœufs ou d'autres bêtes, c'est qu'on ne leur attribue pas plus de droits personnels qu'à ces animaux.

Une preuve frappante de la dégradation des femmes pendant certaines phases de révolution humaine, où Tégoïsme ne rencontre pas le frein de l'altruisme, c'est leur transfert avec les autres propriétés aux parents de leur mari après la mort de celui-ci. Nous avons déjà donné divers exemples de cet usage, et nous pourrions en ajouter bien d'autres (§ 302). Chez les Mapuchès, dit Smith, a une veuve devient sa propre maîtresse après la mort de son mari, à moins qu'il ne laisse des ûls adultes nés d'une autre femme; dans ce cas, elle devient leur concubine commune, puisqu'elle est considérée comme un objet mobilier appartenant naturellement aux héritiers de ses biens. »

Après avoir reconnu que les femmes ne passent pas pour des individus humains aussi longtemps qu'on les ravit de force ou qu'on les achète, voyons la division du travail entre les sexes qui résulte de ces conditions. Cette division dépend d'une part du despotisme absolu des hommes, et d'autre part des obstacles qu'opposent certaines incapacités des femmes.

§ 326. Ce sont les femmes qui composent la classe des esclaves dans une société primitive, et la première division .du travail est celle qui s'établit entre elles et leurs maîtres. Pendant longtemps, il n'en existe pas d'autre. Naturellement, on ne peut pas s'attendre à trouver mieux chez des groupes nomades inférieurs, tels que les Tasmaniens, les Australiens, les Fuégiens, les Ândamènes, les Boschismans. Nous ne voyons pas non plus que les races de chasseurs plus avancées, les Comanches, les Chippeouais, les Dacotahs, etc., aient accompli aucun progrès sous ce rapport.

Les mâles imposent aux femelles toutes les occupations ^dont ne les rend pas incapables l'insufQsance de leur

force, de leur agilité ou de leur adresse. Chez les Tasmaniens, aujourd'hui éteints, les hommes ne contribuaient à l'alimentation de la famille que par les kangurous qu'ils rapportaient de la chasse; les femmes grimpaient aux arbres pour y prendre les sarigues, fouillaient la terre avec des bâtons pour en extraire des racines, allaient en rampant à la recherche de mollusques, plongeaient pour rapporter des huîtres, péchaient, sans cesser de soigner leurs enfants. Une répartition semblable de travail existe encore chez les Fuégiens, les Andamènes et les Australiens. Dans les pays où l'alimentation de l'homme pèse entièrement sur les grands mammifères, les hommes chassent et les femmes portent. Chez les Chippeouais, « quand les hommes tuent une bête d'une certaine taille, les femmes vont la chercher; > chez les Comanches, « les femmes accompagnent souvent leurs maris à la chasse. Ils tuent le gibier, elles le dépècent, emportent la chair, apprêtent les peaux, etc. » Chez les Esquimaux, « quand un homme a amené sa prise à terre, il ne s'en inquiète plus; sa réputation serait ternie s'il tirait seulement un phoque hors de l'eau. » Sans doute, on excuse les maris en disant que les fatigues de la chasse épuisent leurs forces ; mais cette excuse paraît insuCGsante, puisque les femmes des Esquimaux « construisent les maisons, sauf la charpente, et les tentes, et que, quoiqu'elles aient à transporter des pierres presque assez lourdes pour leur casser les reins, les hommes les regardent faire avec indifférence et ne remuent pas même un doigt pour venir à leur aide. ]i En outre, c'est la coutume chez ces races inférieures, nomades ou à demi nomades, de faire transporter les bagages par les femmes. Une femme tasmanienne portait souvent, avec les autres fardeaux dont elle était chargée pendant la marche, « les lances et les armes

dont on n'avait pas besoin pour le moment. » Le même fait se présente chez des races beaucoup plus avancées, soit à demi agricoles, soit pastorales. La femme d'un Damara t porte les bagages de son mari, quand il va d'un endroit à l'autre. > Quand les Tupis émigrent, les femmes portent tout le ménage dans la nouvelle résidence, c Le mari ne prend que ses armes, et la femme > dit MarcgraiT, est chargée comme une mule. » De même, dans leur énumération des travaux des femmes chez les aborigènes du sud du Brésil, Spix et Martius disent : « Elles sont aussi les bêtes de somme. » Dobrizhoffer écrit à son tour : <t Tous les bagages étant confiés aux femmes, les Âbipones voyagent armés seulement d'une lance, aûn que rien ne les empêche de se battre ou de chasser, si l'occasion s'en présente. » Sans doute, la raison indiquée dans ce dernier extrait excuse en partie cette coutume si générale parmi les sauvages en voyage. Comme ils sont exposés à tout moment à être surpris par des ennemis embusqués, ils courraient des dangers sérieux s'ils n'étaient pas continuellement prêts à se battre. Peut-être la conscience de ces dangers a-t-elle contribué à renfoncer la coutume et pousse-t-elle les femmes elles-mêmes à la conserver comme elles le font.

Si nous nous élevons vers des sociétés partiellement ou entièrement sédentaires et un peu plus compliquées, nous commençons à trouver des diversités considérables dans la division du travail entre les sexes. Ordinairement, ce sont les hommes qui bâtissent, mais non toujours; les femmes élèvent les huttes chez les Béchuanas, les Cafres, les Damaras; de même chez les Outanatas et dans la Nouvelle- Guinée. Quelquefois, les femmes abattent les arbres, quoique presque toujours ce soit le travail des hommes. Chez les Coroados, il existe une anomalie : « faire le dîner et en-

tretenir le feu, c'est l'affaire des hommes. » De même, à Samoa, € les hommes font la cuisine, » sans en excepter les chefs. Le plus généralement, chez les peuplades non civilisées et à demi civilisées^ les hommes font le trafic, mais non toujours. A Java, d'après RafQes, « les femmes seules vont au marché, achètent et vendent. 7> Pareillement, d'après Astley, les femmes à Angola achètent, vendent et font tout ce que les hommes font dans les autres pays, tan dis que leurs maris restent à la maison et s'occupent à filer, à tisser du coton et à d'autres ouvrages féminins du même genre. Dans l'ancien Pérou, même division du travail; les hommes filaient et tissaient, et les femmes travaillaient aux champs. D'autre part, d'après Bruce, c'est un déshonneur pour un Abyssinien d'aller au marché et d'acheter quoi que ce soit. Il ne peut ni porter de l'eau ni faire cuire du pain; mais il faut qu'il lave les vêtements des deux sexes, et Içs femmes ne peuvent pas l'assister dans cette fonction. Enfin Petherick dit que chez les Arabes les femmes répudient entièrement le travail à l'aiguille ; le peu dont elles ont besoin est l'œuvre de leurs maris et de leurs frères.

La seule conclusion nette à tirer de l'ensemble des faits nombreux et hétérogènes que nous venons d'indiquer brièvement semble être que les hommes gardent exclusivement les occupations qui exigent une dose toujours disponible de force et d'agilité : la guerre et la chasse. Sans examine r la question de savoir si les femmes sont plus ou moins aptes en d'autres moments à combattre les ennemis et à poursuivre les animaux sauvages, il est clair que, pendant la période de la grossesse et celle de l'allaitement, elles sont tout à fait incapables de se livrer à ce genre d'occupations. Si l'armée d'amazones du Dahomey prouve que les femmes

peuvent être guerrières, on voit que, pour exercer le métier des armes, elles sont obligées en réalité- de renoncer à leur sexe, car, quoiqu'elles soient nominalement épouses du roi, elles gardent le célibat, et la moindre infraction à la chasteté leur est fatale. Mais, abstraction faite de ces occupations dont les femmes sont matériellement incapables pendant une grande partie de leur existence, ou auxquelles elles ne peuvent se livrer en grand nombre sans diminuer fatalement le chiffre de la population, il n'y a qu'une manière de définir la division du travail entre les sexes : c'est de dire qu'avant le commencement de la civilisation le sexe fort contraint le faible à faire tous les ouvrages pénibles, et qu'avec le progrès social la répartition, un peu adoucie, prend des caractères spéciaux selon les circonstances.

Nous nous occuperons tout à l'heure de cet adoucissement; ici, nous dirons seulement que le traitement des femmes s'améliore quand les circonstances imposent des occupations semblables aux deux sexes. Schoolcraft remarque que « la facilité avec laquelle les Ghippevsrayens prennent le gibier au piège et harponnent le poisson fait qu'ils ne sont pas des chasseurs intrépides; ces occupations ne dépassent pas les forces de leurs vieillards, de leurs femmes et de leurs enfants, » et il ajoute : « Quoique les femmes appartiennent aux hommes, au même titre que les autres propriétés, on les consulte toujours, et elles ont une très grande influence sur le trafic avec les Européens, ainsi que dans toutes les autres affaires importantes. > Nous lisons aussi dans Levsris et Clarke : « Chez les Clatsops et les Ghinouks, qui vivent de poisson et de racines, les femmes, aussi habiles à chercher ces aliments que les hommes, occupent un rang et exercent une influence bien rare parmi les Indiens. Elles peuvent parler

librement devant les hommes, auxquels elles s'adressent quelquefois sur un ton d'autorité. » Bancroft nous dit encore que^ € dans la province de Cueba, les femmes accom-" pagnent les hommes, combattent à leurs côtés et quelquefois même conduisent Tavant-garde. <(Chez ce même peuple, ajoute-t-il en empruntant une citation à Wafer , les maris se montrent très-prévenants et très-affectueux à l'égard de leurs femmes. Je n'ai jamais vu un Indien battre sa femme^ je ne l'ai jamais entendu lui adresser une parole dure, i» On observe chez les naturels du Dahomey un fait analogue; malgré leur caractère sanguinaire et leur extrême dureté, les femmes qui prennent part à la guerre en même temps que les hommes, jouissent d'une condition sociale supérieure à celle des autres; Burton noîts dit en effet : « Au Dahomey, la femme est officiellement supérieure, mais pour le reste elle a encore à souffrir de l'arrogance de l'homme. »

Nous pouvons citer ici une autre cause probable de l'amélioration du traitement des femmes : c'est l'usage de les obtenir en mariage en échange de services rendus et non plus en échange d'une propriété. Les témoignages prouvent que cet usage, dont la tradition hébraïque nous fournit un exemple dans l'histoire de Jacob, est très-répandu. Il est général chez les Bhils, les Gonds et les tribus montagnardes du Népaul; il régnait à Java avant l'introduction du mahométisme; il était commun dans Tancien Pérou et dans l'Amérique centrale, et il se rencontre encore aujourd'hui chez plusieurs races américaines. Évidemment, une femme pour laquelle le mari a longtemps travaillé a plus de prix à nos yeux qu'une femme achetée ou enlevée. Évidemment aussi, le temps de service pendant lequel l'homme regarde sa fiancée comme sa future épouse fait naître en Spenceb. II. — 24

lai un sentiment plos élevé qae le sentiment purement instinctif; il en résulte des relations qai ressemblent un peu à la conr et aux fiançailles des peuples dvilisés. Mais les faits qu'il faut surtout noter sont : prraitérement^ que cette modification d'une introduction difficile chez les tribus pillardes les plus grossières, devient [dus facile à mesure que naissent des industries qui fournissent Toccasion de rendre des services; et, secondement, que lès services ten** dront à se substituer aux achats surtout parmi les membres les plus pauvres de la communauté, occupés à travailler et incapables d'acheter leurs femmes. D'où l'on peut conclure que cette forme supérieure du mariage, que la classe industrielle se trouve amenée à adopter, se dével<qppe en même temps que le type industriel.

Nous voilà en présence de la question de savoir qud rapport il y a entre la condition légale des femmes et le type d'organisation sociale.

§ 327. Nous avons déjà répondu en partie à eeUe question quand nous avons conclu qu'il y a des relations naturelles entre le militarisme et la pol^ynie, ainsi qu'entre rindustrialisme et la monogamie. En effet, la polygynie impliquant une situation inférieure des femmes et la monogamie étant une condition préalable d'une situation plus élevée des femmes, il s'ensuit qu'en général ramélioration de leur situation marche avec le déclin du militarisme et le développement de l'industrialisme. Cette conclusion semble aussi d'accord avec le fait que nous venons d'observer. Le fait que chez les peuples inférieurs à d'autres égards la situation des femmes est relativement bonne, si leurs travaux sont à peu près les mêmes que ceux des hommes, se lie à un fait plus général : à savoir que leur

situalioB s'améliore à mesure que les occupations guerrières cèdent le pas à des occupations iadustiielles. En effet, quand Les hommes font la guerre, tandis que les femmes travaillent, la différence entre leurs occupations est plus grande que si les uns et les autres se livrent à des travaux productifs, encore que ces travaux ne soient pas de même nature. Après avoir indiqué les raisons générales de celle relation i passons maintenant aux raisons spéciales.

De même qu'il n'était pas nécessaire d'aligner une longue file de faits pour prouver que la polygynie et l'état de guerre chronique qui caractérise les tribus inférieures marchent ordinairement ensemble, de même il n'est point nécessaire de citer un grand nombre de faits pour prouver que l'état de guerre chronique , caractère des tribus simples des rangs inférieurs de l'espèce humaine, et l'habitude de traiter brutalement les femmes vont de pair. Il suffira de jeter un coup d'œil sur les cas antithétiques de tribus qui forment à la fois une exception par leur industrialisme et par la position supérieure occupée chez elles par les femmes. Les grossiers Todas eux-mêmes nous en fournissent une preuve, malgré la barbarie des relations qui unissent les sexes chez ce peuple, puisque la polyandrie et la polygynie y existent en même temps, et malgré le peu de développement de leur industrie qui ressort d^ leur vie pastorale à demi sédentaire, les hommes et les garçons font les ouvrages pénibles ;o^ les femmes ne sortent pas même du logis pour chercher de l'eau et du bois;.... un de leurs maris leur en apporte* t> A côté de ce trait caractéristique, nous voyons un amour profond de 1^ paix, une absence complète du type militant dans la struc<p ture sociale.^n témoignage frappant nous est fourni par une autre des tribus montagnardes de l'Inde, les Bodos et

Dhimals. Nous avons vu que, entre toutes les peuplades peu avancées, ces derniers offrent un exemple remarquable de non-militarisme ; on n'y observe ni l'organisation politique développée par le militarisme^ ni les distinctions des classes; on y trouve l'échange volontaire de service que suppose l'industrialisme. On nous dit que les Bodos et Dhimals^ monogames, comme nous l'avons déjà vu , « traitent bien leurs femmes et leurs filles; qu'ils leur témoignent de la confiance et de l'affection; qu'elles ne se livrent à aucun travail extérieur. i> D'un autre côté, prenez les Dàyaks ; bien que leurs tribus ne laissent pas de lutter entre elles et d'en subir toutes les conséquences, il n'existe chez eux ni autorité stable ni organisation militaire; c'est l'industrie qui règne, et les droits de propriété individuelle y sonttrès-développés. Leurs coutumes diffèrent en raison des variétés d'origine; mais, en général, les travaux extérieurs pénibles sont faits par les hommes, tandis que les femmes sont habituellement bien traitées et jouissent de privilèges considérables. Les Dayaks sont monogames; les jeunes gens qui désirent se marier se font la cour, et les jeunes filles se choisissent leur époux. Saint-John dit que, chez les Dayaks de la Mer, « les maris et les femmes semblent passer leur vie très-agréablement ensemble ; » et le rajah Brooke raconte que dans le Mukah, partie de Bornéo, les femmes ferment leurs portes et ne veulent pas recevoir leurs maris s'ils n'apportent pas de poisson. Voulez-vous un exemple frappant d'une société simple qui possède une organisation industrielle relativement supérieure, avec un chef électif, un conseil représentatif, avec les autres éléments du type industriel, une société qualifiée de « laborieuse, honnête et pacifique? » Voyez les Pueblos; chez eux, la monogamie est le caractère de la famille, et les femmes y jouissent

d'une condition légale remarquablement supérieure. Chez eux, en effet, non-seulement on se fait la cour et les jeunes filles choisissent leurs maris; non-seulement < aucune jeune fille n'est forcée de se marier contre son gré, quelque avantageux que les parents trouvent le parti , mais il arrive quelquefois, d'après Bancroft, que « ce n'est pas le futur qui fait la cour à la future; et, quand une jeune fille désire se marier^ elle n'attend pas qu'un jeune homme la demande ; elle en choisit un à son goût et consulte son père, qui va voir les parents du jeune homme et leur fait connaître les désirs de sa fille. »

Si nous passons des sociétés simples aux sociétés composées, nous en trouvons deux en Polynésie qui, malgré leur voisinage, contrastent ensemble par leurs types sociaux : Tune est militante, l'autre industrielle, et elles ne différent pas moins par la situation qu'elles accordent respectivement aux femmes : je veux parler des Fidjiens et des Samoans. Les Fidjiens nous présentent la structure militante avec ses habitudes et ses sentiments poussés à l'extrême. Â côté d'un despotisme absolu, il y a chez eux des rangs fixes, des habitudes d'obéissance profonde, des marques de subordination allant jusqu'à l'adoration, un système militaire complet avec des officiers de divers grades ; les classes inférieures n'existent que pour fournir le nécessaire aux classes guerrières, dont l'unique occupation estla guerre, une guerre impitoyable, avec le cannibalisme à la suite. Ici, la polygynie règne ; les chefs épousent de dix à cent femmes, et celles-ci ne sont pas seulement^ comme chez les derniers des sauvages, (X à peu près des bêtes de somme » ; non seulement elles peuvent être vendues à volonté, mais un mari peut, s'il lui plaît, tuer et manger sa femme. Au contraire, aux îles Samoa, le type du système régulateur est devenu fortement industriel.

Le gouvernement y est représentatif; les chers^ dont Tauto-» rite est fort restreinte> sont en partie soumis à Télection; d'un autre côté, l'organisation industrielle est tellement développée qu'on y voit des ouvriers et des apprentis, le salarial et même des grèves avec des associations ouvrières mdi» mentaires. Outre l'amélioration de la condition légale des femmes, qui se révèle en ce qu'elles ne sont soumises qu^anx travaux les moins pénibles, tandis que les hommes se char'geni des plus durs, on observe aux iles Samoa que le mari est obligé d'avoir une dot aussi bien que la femme, et qtie la dot de Tun et de Taulre doit être à peu près égale ; enQn, si un couple, après avoir vécu ensemble pendant plusieurs années^ vient à se séparer, les biens se partagent d'une manière équitable entre l'homme et la femme. Parmi les autres sociétés composées que Ton veut comparer entre elles, je vais en citer deux. Tune dans l'Amérique septentrionale, l'autre dans l'Amérique méridionale, les Iroquois et les Araucaniens. Quoique ces deux sociétés, appartenant au même degré de composition, doivent leur origine à des coalitions conclues en vue de la guerre contre les envahis^ seurs civilisés, elles diffèrent cependant dans leur structure sociale en ce que les Âraucaniens ont adopté définitivement un système régulateur militant, tandis que les Iroquois n'ont pas donné à leur régime cette forme ; chez les premiers, en effets les fonctions gouvernementales, locales et générales ) étaietat attachées à la personne et héréditaires, tandis que chez les seconds elles étaient représentatives* Or, quoique la division du travail entre les sexes fût à peu près la même chez ces deux peuples, les hommes se bornant à combattre, à pêcher et à chasser, et laissant aux femmes les travaux des champs et du ménage, il y a lieu de remarquer que, à côté du type politique plus libre qui existait chez les

CONDiTION LÉGALE DES FEMMES 875

Iroqnoîl, il y aTâk aussi un type domestique plus libre ; ce qui le prouve, c'est que les femmes avaient des droits de pro^prîété à ellasy qu'en eas de séparation elles gardaient les enfants, et que les mariages étaient conclus par les mères. Les sociétés doublement composées de l'ancienne Amérique ne peuvent nous fouitiir de témoignage décisif ni dans l'un ni dans l'autre sens* L'organisation du Mexique était assurémeat du type militant^ mais à côté d'elle subsistait une organisation industrielle très développée avec une division du travail très étendue et de nombreuses relations eom*merciales. À part la polygynie et le concubinage dans les elasses supérieures, et parfois la transmission des femmes par voie d'héritage, la situation des femmes ne semble pas avoir été mauvaise. La nation péruvienne, dont les coutumes étaient moins sanguinaires, mais qui possédait une structure militaire beaucoup plus complète, au point que l'organisation industrielle faisait partie intégrante de Toi^anisation politique, accordait aux femmes une con^ ditîon légale inférieure; on leur imposait les ouvrages pénibles, et elles étaient obligées, celles d'un rang supé* rieur au moins, de se sacrifier à la mort de leurs maris. . Un grand nombre de sociétés supérieures, anciennes et modernes, ne peuvent plus, pour une raison pu une autre^ servir de terme de comparaison. Tantôt les témoignages sont insuffisants, tantôt nous ignorons ies antécédents, tantôt le mélange des éléments difiSérents a mis de la confusion dans les faits; enfin, partout, le nombre des facteurs sociaux est allé en augmentante Sur les sociétés anciennes que nous ctHinaissoM le moins, tout ce que nous pouvons dire, c'est que les traits qu'elles nous présentent s'accordent avec noa idées. Avant d'atteindre le point de civilisation où ils se trou-* vèreat en possession de l'écriture phonétique, les Açcadiens

ont dû exister pendant une longue période à Tétàt d'un peuple nombreux et sédentaire et posséder par conséquent une organisation industrielle très-développée. Il ne semble pas improbable que pendant cette période ils fussent puissants en comparaison des tribus nomades qui les entou-^ raient, et que leur vie sociale, peu troublée par les ennemis, fût vraiment paisible. Âussi^ rien d'étonnant à ce que leurs annales nous les montrent accordant à leurs femmes une condition légale relativement élevée ; les femmes mariées possédaient, et les lois enjoignaient expressément d'honorer les mères. Nous pouvons en dire à peu près autant des anciens Égyptiens. Leurs plus anciennes peintures murales nous représentent un peuple très-avancé dans les arts et dans l'industrie, avec des coutumes et une manière de vivre correspondantes. 11 faut absolument admettre que la phase représentée dans ces peintures a dû être précédée par une longue ère de civilisation naissante; et, puisque cette ère s'est passée dans une région fertile^ isolée, qui n'était guère entourée que par des hordes nomades telles que celles qui peuvent vivre dans les déserts^ les Egyptiens furent relativement forts et menèrent probablement une existence en très-grande partie industrielle. Aussi bien, quoique le type militant de structure sociale développé pendant l'époque de la consolidation de la nation, et revêtu d'un caractère sacré, ait continué d'exister, l'industrialisme a dû néanmoins y jouer un rôle important, exercer une grande influence sur ses arrangements sociaux, et y introduire les idées et les sentiments qui lui sont propres. Enfin la situation des femmes était relativement bonne. Quoique la polygynie existât, elle n'était pas commune, le code matrimonial était rigoureux et le divorce difficile; c les couples mariés vivaient dans une égalité

complète ; » tes femmes assistaient aux réunions comme elles le font chez nous; à quelques égards, elles avaient le pas sur les hommes, et, pour parler avec Ebers, a on pourrait ajouter beaucoup d'autres faits qui prouvent que la vie matrimoniale y était d'un type élevé. »

Les anciennes sociétés aryennes nous montrent bien la relation qui unit le régime domestique et le régime politique. Le despotisme d'un chef irresponsable, caractère du type de la structure militante. Tétait au même degré de la famille patriarcale primitive, du groupe de familles issu d'un ancêtre commun^ et des groupes agglomérés de familles qui formaient la société aryenne primitive. Selon Mommsen^ l'ancien chef romain une fois entré en fonction était, à l'égard des citoyens, dans la même situation que le père de famille à l'égard de sa femme, de ses enfants et de ses esclaves : « la loi n'imposait pas et ne pouvait pas imposer de restrictions externes au pouvoir royal; le maître de la communauté ne pouvait pas davantage avoir un juge de ses actes dans le sein de la communauté que le père de famille n'en avait dans sa maison; La mort seule mettait fin à ses pouvoirs. » De cette première phase, où le chef politique était absolu et où le pouvoir absolu du chef domestique allait jusqu'au droit de vie et de mort sur sa femme, le progrès vers une meilleure condition légale des femmes a sans doute été en grande partie, comme le dit sir H. Maine, le résultat de cette désintégration de la famille qui suivit l'union progressive de petites sociétés en sociétés plus grandes par suite de conquêtes. Mais, quoique des succès militaires aient contribué par là à Témancipation des femmes, ce résultat n'a été obtenu qu'à la suite d'une diminution de l'intensité relative du régime militaire, et en réalité cette émancipation s'est trouvée associée à un développement proportionnel des

appareils M des traTailx industriels. Notts l'avons dit plus haut, ee ne sont pas les succès militaires qui donnent la mesure du militarisme^ c'est plutôt le nombre d'hommes qui se livrent aux occupations guerrières. Là où tous les hommes sont guerriers et où les femmes font tout le travail, le militarisme est à son apogée. Du moment qu'une classe dTiommes commence à participer aux travaux productifs et pose ainsi la base d'une organisation industrielle^ le militarisme décline. Et comme la classe industrielle, bien que composée entièrement d'esclaves au début, augmente en proportion de la classe militante, l'ensemble des fonctions sociales est plutôt industriel que militant. Une autre considération met cette vérité en lumière : si plusieurs petites sociétés hostiles se trouvent réunies par la victoire de la plus forte, qui subjugue les autres, le nombre des guerres, dans l'espace que ces sociétés occupent, devient moindre, bien qu'une plus grande masse d'hommes soit engagée dans les conflits qui désormais éclatent avec des agrégats voisins plus nombreux. On le voit clairement, si Ton met en regard le rapport du chiffre des combattants avec celui de la population ches les anciens Romains et le rapport de l'effectif des armées de l'Empire avec le nombre de ses habitants. En outre, il faut que l'organisation indus* trielle soit fortement développée pour maintenir ensemble ces sociétés composées et doublement composées que la guerre a accidentellement réunies, et pour les faire coopérer à des expéditions militaires. De grandes armées opérant à la périphérie d'un grand territoire impliquent une nombreuse population de travailleurs, une division con* sidérable du travail et une grande fecitité pour trans* porter les approvistonnements ; il faut que les systèmes d'entretien et de distritotion soient bien dévMoppès pour

qtie dé grands fi|)^feil6 mUitants puissëM enti'er eu jêu« En réalité donc, la désintégration de la famille patriar^ eale et rémancipfeition de là femme, qui en a été la ooisé«» quence, effets qni è% produisirent en même temps que l'agrandissement de Tempire romain, ont été l'accompagaemeni du développement de Torganisation industrielle.

§ 338k Nous voyons une sembloble relaCion de cause à effet dans le progrés des sociétés européennes depuis répoque romaine. « On ne saurait sérieusement contester, dit sir IL Maine, à propos de la condition légale des femmes dans TEorope du moyen âge^ qu'en définitive le démembre* ment de Tempire romain n'ait été tréi^éfavorable à la liberté des femmes quant à leur personne et à leurs droits de propriété. Je dis avec intention en définitive, afin d'éviter une controverse savante touchant leur situation sous la cou* tume purement téutonique. >

Sans entrer dans la question de savoir si cette conclusion s'applique à d'autres pays qu'aux parties de l'Europe où les institutions d'origine germanique ont exercé une trés-faible influence sur les institutions d'origine romaine, on peut, je pense, en comparant la situation antérieure à la chute de TEmpire et l'état de choses postérieur, conclure à l'existence d'une relation entre cette décadence de la condition légale des femmes et le retour vers une structure militaire plus prononcée. Tant que la puissance romaine maintenait unies des populations occupant de vastes terri<toires, celles-ci jouissaient d^une paix intérieure relative; mais, dès qu'elle ne fut plus en état de se faire obéir, la guerre se trouva déchaînée partout. De temps en temps, de grands agrégats politiques se foi*mèrent, puis tombèr^t en dissolution, jusqu'à ce que la désitttégration en vînt au

point OÙ il n'exista plus qu'une multitude de gouvernements féodaux, ennemis les uns des autres. Ensuite, après la période de déclin dans la situation des femmes, qui accompagna cet accroissement rétrograde du militarisme, survint une amélioration nouvelle dès que de petits gouvernements féodaux s'agrégèrent pour en former de plus grands par un changement qui avait pour résultat de diminuer la somme des guerres sur les territoires réunis sous une même autorité.

La comparaison des principales nations civilisées d'aujourd'hui entre elles confirme nos assertions. Remarquez, d'abord, une chose qui prouve bien la relation qui unit le despotisme politique et le despotisme domestique. « Un mari, aurait dit Napoléon I®', d'après Legouvé, au Conseil d'Etat, un mari doit avoir un empire absolu sur les actions de sa femme. » Plusieurs dispositions du Gode, selon Pothier, sont l'application de cet adage. Notez encore, d'après Ségur, que la situation des femmes sous l'Empire déclina en France, et que < cette nullité des femmes n'existait pas seulement dans les classes supérieures.... L'habitude de se battre communiqua aux hommes une sorte de dédain et de rudesse qui leur faisait même oublier les égards dus à la faiblesse. » Si nous négligeons les contrastes moins importants qu'on observe aujourd'hui chez les principales nations de l'Europe, et si nous considérons surtout la condition légale des femmes, telle qu'elle se montre dans la vie ordinaire des pauvres plutôt que des riches, il est évident que le sort de la masse des femmes est plus dur dans les pays où dominent l'organisation et l'activité militaires que dans les pays où l'organisation et Tactivité industrielles ont la prépondérance. Ce que les voyageurs ont vu en Afrique, que les femmes sont chargées de travail dans la mesure où

les hommes sont occupés à la guerre, se remarque aussi en France et en Allemagne. Il faut que l'entretien social soit assuré, et plus il y a d'hommes réclamés par le service militaire, plus il y a de femmes obligées à travailler à leur place. C'est pourquoi en Allemagne on voit tant de femmes occupées aux pénibles travaux du dehors ; elles bêchent, elles poussent la brouette; elles portent des fardeaux; c'est pourquoi nous voyons en France les femmes partager les rudes travaux de la campagne. Il est clair que la ménagère anglaise subit des travaux moins durs que sa sœur d'Allemagne ; dans le monde du commerce, elle prend une part moins grande aux affaires que les Françaises; et les ouvrages extérieurs accomplis par les femmes en Angleterre sont moins nombreux et moins pénibles; tout le monde en est frappé : ce qui frappe aussi, c'est que cette différence correspond à une moindre demande d'hommes pour l'attaque et la défense. Nous pouvons ajouter un autre exemple de même signification : c'est qu'aux Etats-Unis, où jusqu'à la dernière guerre le militarisme était si peu développé et où l'industrialisme avait acquis une si grande prépondérance, les femmes sont arrivées à une condition légale plus élevée que partout ailleurs.

Les témoignages fournis par les nations orientales de nos jours, autant qu'il est possible de les débrouiller, confirment notre thèse. La Chine, dont la longue histoire remonte à plus de 2000 ans avant Jésus-Christ, nous retrace des guerres qui ont amené la fusion, la dissolution, la refusion, etc., des parties de l'Empire ; la Chine qui a continué d'être militante dans ses institutions et son activité pendant les conquêtes tartares et mongoles, a conservé le type de structure militante, en dépit du développement industriel. L'absolutisme politique y subsiste à côté de l'absolutisme

8SÎ PRINaPES DE SOCIOLOGIE

domestîqtte, tempérés l'un et Vautre seuLsmeat par ks cou* tamea et les sentiments que favorise rindustrialisme. Dans ee pays, on achète les femmes ; le concubinage est commun dans les classes aisées ; Les veuves sont quelquefois vendues comme concubines par leurs beaux-pères, et les femmes sont obligées de faire les travaux pénibles, à tel point qu'on les attelle à la charrue. Dans la pratique, il est vrai, cette misérable condition légale des femmes se trouve relevée, parce que l'opinion publique oppose un obstacle aux traitements barbares que la loi permet. Il en est de même au Japon.

Après une longue période de coaflita intérieurs, ter* minés par l'intégration, une organisation entièrement militante s'y était établie, sous laquelle il n'y avait ni liberté politique ni liberté domestique : on adietait les femmes, le concubinage était admis, le divorce dépendait du caprice du mari, on punissait l'adultère de la croix ou de la décapitation. Mais plus tard, avec le progrès de l'indu^iiria- Usme, la condition légale des femmes s'améliora au point qi\e le mari ne fut plus autorisé à se faire justice luimême en cas d'adultère. Aujourd'hui, quoiqu'on yoie encore les femmes manier le fléau, les hommes, d'a^ès sir Ruthérford Âlcock, « abandonnent à leurs femmes les ouvrages domestiques peu fatigants et se chargent des àuts travaux du dehors. »

§ 3S9. Il est difficile de généraliser des phénomènes dans la genèse desquels il entre des facteurs si nombreux et si compliqués : le caractère de la race, les croyances rèli'gieuses, les coutumes et les trsulitions léguées par le passé, le degré de culture, etc., et sans doute ces facteurs ne man* quent pas de produire des anomalies qui modifient à cer-

CONDITION LÉGALS DfiS FEMMES 383

tiedns égards la coiielttsîon ; mais en somme mus verrons que celte dernière est exacte au fond.

Les ittls les plus nets sont ceux qui nous l'imposent avec le plus d'autorité. RappekMis-ndus d'un côté que presque toutes les sociétés simples, non civilisées, engagées dans des guerres interminables avec leurs voisins, sont organisées «ur le type militant, et que la conditi<Hi des femmes y est extrêmement dégradée; il suffit pour prouver notre thèse que, dans les sociétés simples qui par exception sont paisi* blés et industrielles, les femmes occupent une position exceptionnellement élevée, en effet, on peut dire que ni la race, ni les croyances^ ni la culture intellectuelle n'aa sont la cause.

Les relations que nous avons constatées enfare le milita^ risme et la polygynie ainsi qu'entre l'industralisme et la monogamie, présentent la même vérité sous un autre jour, puisque la polygynie implique nécessairement pour la femme une condition légale infémure el puisque, si la monogamie n'implique pas pour la femme une condition légale supérieure^ cette condition ne saurait exister sans la monogamie*

En outre, Tégalité approximative dans le nombre des individus des deux sexes, qui est une conséquence de la diminution du militarisme et du progrès de l'industrialisme, contribue à l'amélioration du sort des femmes. En effet, plus il y a de mâles qui contribuent à l'entretien social, moins le travail destiné à y subvenir pèse lourdement sur les femmes. On peut ajouter que les sociétés où Texcès d'hommes devenus par \h disponibles, qui gardent pour eux les travaux les plus pénibles, dispense ainsi les femmes de trop grands efforts physiques, et leur permet de mettre au jour des enfants plus nombreux et plus forts, ces sociétés

remporteront dans la lutte pour l'existence sur celles où les femmes ne sont pas ainsi aidées par les hommes. C'est pourquoi les sociétés où la condition légale des femmes est meilleure prennent en général plus d'extension.

Ce n'est pas tout : le despotisme, caractère d'une société organisée pour la guerre, se lie essentiellement au despotisme de l'intérieur de la famille; tandis qu'inversement la liberté qui est le caractère de la vie publique dans une société industrielle y est aussi naturellement celui de la vie privée. Dans le premier cas, la coopération forcée prédominera dans l'une et dans l'autre; dans le second cas, ce sera la coopération volontaire.

Le contraste des qualités morales nous découvre le même fait sous une autre face. La continuité des guerres et des massacres étouffe les sentiments de sympathie, tandis que l'échange quotidien des produits et des services en favorise le développement. Enfin l'altruisme, qui grandit avec la coopération pacifique, améliore à la fois la vie au ddiors et au-dedans de la maison K

1. Dans un ouvrage récemment publié par M. Mathieu Williams, Through Norway with Ladies, j'ai trouvé , trop tard pour l'insérer à la place convenable , une vérification frappante de ce fait. « Il n'y a, dit l'auteur, pas de peuple ùtL les femmes occupent , relativement aux hommes , une position plus favorable que chez les Lapons. » Après l'avoir prouvé par des faits tirés de ses observations personnelles, il en indique la raison en ajoutant : a C'est parce que les hommes ne sont pas guerriers ; chez eux, point de soldais, point de guerre, ni avec les étrangers ni entre eux. Malgré leurs misérables huttes, leurs figures malpropres, leurs vêlements primitifs, leur ignorance des lettres et des sciences , ils nous sont supérieurs dans l'élément le plus noble de la civilisation, l'élément moral, et toutes les nations militaires du monde peuvent se découvrir devant eux! » (P. 162-3.)

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