CHAPITRE VI
§ 238. L'hypothèse de révolution implique une vérité qui a été démontrée sans son secours : c'est que tous les animaux, quelque différents qu'ils deviennent à la Qn, commencent leur développement d'une manière analogue. Les premiers changements de structure, une fois franchis ensemble par tous les types divergents, se répètent dans les premiers cliangements que subissent tous les nouveaux in^. dividus de chaque type. Sauf quelques exceptions, surtout chez des parasites, c'est une loi générale reconnue.
Cette méthode de développement commune à tous le$ organismes, nous pouvons nous attendre à en retrouver la pareille chez les organismes sociaux ; et ootre attente se trouvera vérifiée.
§ 239. Dans les Premiers Principes (§ 149;152) et dans les Principes de biologie (§ 287-289), nous avons décrit les différenciations organiques primaires qui se forment pour correspondre aux différences primaires de conditions dans les parties, à savoir les externes et les internes* N^ligeant
les phases primitives, passons i celles qui nous montrent dans leurs formes les plus simples les appareils d'organes résultant de ces différenciations.
Les unités agrégées qui composent le célentéré le plus inférieur ont fini par s'arranger de sorte qu'il y a une couche externe formée de ces unités qui est directement exposée au milieu ambiant avec ses habitants» et une couche interne qui tapisse la cavité digestive, qui n'est exposée directement qu'au contact des substances alimentaires. C'est d'unités de la couche externe que sont formées les tentacules qui saisissent les animalcules, et les appareils urticants d'où sont projetées des armes ténues contre des ennemis plus gros. Ge sont les unités de la couché interne qui déversent le dissolvant qui prépare les aliments pour Tafosorption qu'elles effectueront ensuite^ à la fois pour l'entretien d'elles-mêmes et pour celui du reste de l'organisme. Nous voyons là, dans ses premiers pas, la distinction fondamentale qu^on retrouve dans toute l'étendue du régne animal, entre les parties externes qui ont affaire aux êtres du milieu, la proie, les ennemis, etc., et les parties internes qui utilisent au profit du corps entier les substances nutritives dont les parties externes se sont emparées. Chez les célentérés supérieurs, on trouve une complication. Au lieu de deux couches simples d'unités, il y a deux couches doubles et entre les deux couches doubles un espace. Cet es* pace, en partie séparé de l'estomac dans des animaux de ce genre, s'en sépare complètement dans les types plus élevés. Chez ceux-ci, la couche double externe forme la paroi du corps ; la couche double interne limite la cavité alimentaire ; et l'espace qui les sépare, qui contient les matières nutritives absorbées, constitue le sac périviscéral. Quoique les deux couches simples décrites plus haut, avec le proto-
APPAREILS D*ORGANES 6t
plasme qui les sépare, soient seulement anafe^ties des appareils internes et externes des animaux supérieurs, ces deux couches doubles^ avec la cavité interposée, sont homologues des appareils externes et internes des animaux supérieurs. En effet, dans le cours de l'évolution, cette double couche donne naissance au squelette, à l'appareil nervo-musculaire, aux organes des sens, aux oi^anes protecteurs^ etc. ; tandis que la double couche interne devient le canal alî* mentaire avec les nombreux organes qui s'y rattachent et qui absorbent à peu prés toute la cavité du corps.
On retrouve dans l'évolution des oi^anismes sociaux des phases primitives analogues en principe. Lorsque de tribus inférieures, entièrement non différenciées, nous passons à des tribus qui viennent immédiatement après elles, nous trouvons des classes de maîtres et d'esclaves : des maîtres qui, sous le rôle de guerriers, remplissent les fonctions offensives et défensives de la tribu, et sont pour cela principalement en relation avec les forces ambiantes, et des esclaves qui remplissent les fonctions internes pour l'entretien général, premièrement de leurs maîtres et secondement d'eux-mêmes. Naturellement, cette dissemblance est d'abord vague. Lorsqu'une tribu vit surtout, d'animaux sauvages, la classe dominante, guerriers et chasseurs à la fois, joue un grand rôle dans la fonction qui consiste à se procurer des aliments; le petit nombre de captifs pris à la guerre forment une classe sujette qui s'acquitte de la partie de la fonction d'entretien qui demande le moins d'adresse, mais qui est la plus laborieuse. A mesure que la société passe à l'état agricole, la différenciation devient plus appré* ciable. Si des membres de la classe dominante, surveillant le travail de leurs esclaves dans les champs, y prennent part quelquefois, si les chefs les plus chétiGs, et quelquefois
l6S plus grands, s'y occupent, il n'en demeure pas moins que la classe assujettie est celle qui a le contact le plus immâliat avec l'alimentation, et la classé dominante, qui s'en éloigne davantage, n'a plus que la fonction directrice en ce qui concerne les actions internes, tandis qu'elle a à la fois le rôle exécutif et le rôle directeur en ce qui concerne les opérations externes, les actions offensives et défensives. Une société qui se compose ainsi de deux couches en contact immédiat se complique encore par la production de grades dans chaque couche. Aux petites tribus, la structure que nous venons de décrire suffit; mais chez les peuplades formées d'agrégats de tribus, qui possèdent nécessairement des agences gouvernementales et défensives plus développées accompagnées d'agences industrielles plus développées qui les entretiennent, les couches supérieure et inférieure ne tardent pas à subir une différenciation intestine. La classe supérieure, outre des distinctions de moindre importance qui dépendent des lieux, donne naissance à une classe supplémentaire d'individus attachés à la personne et qui sont pour la plupart des guerriers; tandis que la classe inférieure se sépare en deux couches^ les serfs et les hommes libres. Plusieurs sociétés malayo-polynésiennes nous offrent des exemples de cet état social. Chez les Africains orientaux, les naturels du Congo, les nègres de la côte de Guinée, les nègres de l'intérieur, nous observons la même subdivision générale : un roi avec ses parents, la haute dasse, le commun peuple et les esclaves. Les deux premiers ordres, avec les personnes qui en dépendent, accomplissent les fonctions officielles de la société, et les deux autres les fonctions de genres relativement séparés qui fournissent au corps social tout ce qui est nécessaire à la vie.
Dans les organismes tant individuels que sociaux, après que les appareils externes et internes se sont nettement séparés l'un de l'autre , un troisième appareil se forme,' phteé entre les deux premiers et facilitant leur action êombinée. La dépendanee mutuelle des parties primairement difiérencîées donne à penser qu'il existe entre elles des moyens de communication ; et , dans la mesure o& diaeune d'elles se développe, il faut que l'appareil destiné à l'échange des produits et des influences se développe aussi. Nous voyons qu'il en est ainsi.
Dans le célentéré inférieur, dont nous avons parlé d'abord, qai consiste en deux couches, l'une interne et l'autre ex*^ terne, séparées par du protoplasme, la substance nutritive que les membres de la couche interne ont absorbée en la tirant de la proie, saisie par les membres de la couche externe, est transmise à peu près directement aux membres de la couche externe. Mais il n'en est pas ainsi chez les célentérés supérieurs. Entre la paroi à double couche qui enveloppé le corps et la cavité alimentaire à double couche, il y a maintenant un sac périviscéral en partie séparé ; et ce sac sert de réservoir aux substances digérées d*où les tissus ambiants tirent leur part de nourriture préparée. Voilà le rudiment de l'appareil de distribution. Plus haut dans l'échelle animale, chez les mollusques par exemple, ce sac périviscéral, tout à fait fermé, a des ramifica<*> lions qui parcourent le corps, portant la substance nutri* tive aux principaux organes; et on voit au centre du sac un J tube contractile qui, par des pulsations produites de temps 'en temps, cause des mouvements irréguliers dans le fluide nutritif. De nouveaux progrès se révèlent. par rallongement graduel et les ramifications de cet appareil, jusqu^à ^ ce ^u'à force de divisions et de subdivisions il forme un
système de vaisseaux sanguins, tandis que son centre devient un cœur. Tant que ce changement progresse, la nour** riture empruntée aux oi^anes alimentaires se distribue par les organes vasculaires aux organes externes et internes en proportion de leurs besoins. Évidemment cet appareil de distribution doit naître entre les deux appareils préexistants ; et il se complique et se ramifie dans la proportion oh les parties auxquelles il porte des matériaux deviennent plus éloignées, plus nombreuses et chacune plus complexe.
Il en est de même dans les sociétés. Les types inférieurs n'ont pas d'appareil de distribution^ point de routes, point de commerçants. Les deux classes primitives se touchent. Les esclaves que possède un membre de la classe dominante demeurent en rapport direct avec lui et lui transmettent leurs produits sans emprunter l'intervention d'un autre agent ; chaque famille se suffit ; les familles n'ont donc pas besoin de faire des échanges entre elles. Même après que ces deux divisions primaires se sont subdivisées en partie, tant que l'agrégat social n'est qu'un rassemblement de tribus dont chacune exerce chez elle les activités productives, c'est à peine si l'on y voit des traces d'un système distributeur; il s'y fait de temps en temps des assemblées où s'opèrent les échanges. Mais, comme la consolidation progressive de ces tribus rend la localisation des industries possible , on ne tarde pas à voir apparaître un appareil spécial pour la transmission des marchandises, tantôt un colporteur marchant isolément, .tantôt des caravanes de marchands ; enfin, quand il y a des routes, tout un appareil de marchands de gros et de détail répandu sur la surface dvL pays.
§ 240. Il y a donc analogie entre ces trois grands appareils dans les deux genres d'organismes. Ajoutons qu'ils se forment dans l'organisme social dans le même ordre qwe dans l'organisme individuel, el pour les mêmes raisons.
Une société vit en absorbant des matériaux fournis par la terre, à savoir des matières minérales employées comme matériaux pour le bâtiment, comme combustible, etc.; des matières végétales qu'on fait pousser à la surface du sol pour en tirer des aliments et des vêtements; des matières animales élaborées par les plantes avec ou sans Tintervention de l'homme. La couche inférieure de la société se consacre à recueillir ces matériaux et à les transmettre aux agents qui les introduisent dans le courant général des marchandises : le dessus de cette coiiche inférieure s'occupe à élaborer dans les ateliers et les fabriques certains de ces matériaux avant qu'ils aillent aux consommateurs. Aussi ne peut-on nier que les classes occupées* à des travaux manuels jouent le même rôle dans la fonction de l'entretien social que celui des éléments des surfaces alimentaires dans Tentretien d'un corps vivant. Ce qui n'est pas moins certain, c'est que la classe entière qui se trouve occupée à acheter et à vendre des articles de tous genres, sur une échelle plus ou moins grande, et à les lancer dans les canaux qui se forment peu à peu et qui les portent dans tous les districts, dans toutes les villes, sous la main de tous les individus, ce qui leur permet de réparer l'usure causée par l'action, celte classe remplit au moyen de ces canaux une fonction essentiellement semblable à celle qu'acconiplil dans un corps vivant le système vasculairC;. qui porte à tout organe et à toute unité un courant de substances nutritives proportionné à son activité. On voit aussi que si, dans le corps vivant, le cerveau, les organes des
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sens et les membres qui sont soumis à leur direction, placés à distance des surfaces alimentaires, en tirent leur nourriture au moyen des canaux tortueux de l'appareil vasculaire, les plEurties de la société qui ont l'autorité, trèsdistantes des parties qui travaillent, reçoivent, par un mécanisme de distribution souvent extrêmement compliqué, ee qui leur est en fait nécessaire d'articles de consommation. On voit tout aussi bien que Tordre de révolution eal nécessairement le même dans les deux cas. Chez un ani* mal à la fois très-petit et très-inactif, l'hydre par exemple, il suffit que la nourriture passe directement de la couche interne à la couche externe par absorption. Mais dans la mesure où les organes externes, devenant plus actifs, dépensent davantage, il ne leur suffit plus pour compenser leurs pertes d'emprunter aux tissus adjacents par simple absorption ; et plus la mesure où la masse devient grande, et plus les parties qui préparent la matière nutritive se trouvent distantes de celles qui la consomment, plus le besoin de moyens de transport se fait sentir. Tant que les deux appareils primitiiis ne se sont pas profondément séparés l'un de l'autre, ce tiers appareil n'a point de fonction; et, lorsque les deux appareils primitifs apparaissent, ils ne sauraient pousser leur développement bien loin sans que le tiers appareil subisse un développement correspondant. Dans l'évolution de l'organisme social, même chose. Lorsqu'il existe une classe de maîtres et une classe d'esclaves en contact direct avec la première, nulle place pour un appareil de transport. Mais dans une société plus vaste, divisée en classes qui exercent des fonctions régulatives diverses, et où diverses localités sont occupées par des industries différentes, il y a place non-seulement pour un appareil de transport^ mais cette société ne peut grandir et
se compliquer qu'à la condition que cet appareil progresse dans la même proportion.
Maintenant que nous connaissons les rapports qui unissent ces trois grands appareils, étudions révolution de chacun d'eux à part.