CHAPITRE VII
§ 241 . Les parties qui accomplissent raliraentation dans un corps vivant et celles qui accomplissent des industries productives dans le corps politique constituent dans l'un et l'autre cas un appareil producteur ou d'entretien : Ventretien est la fonction qui leur est commune. Ces parties se différencient conformément à certaines lois communes aux organismes individuels et aux organismes sociaux, parmi lesquelles la plus générale est celle qui concerne la localisation de leurs divisions.
Pour donner un exemple typique de cette localisation dans les organismes végétaux, nous devons citer le contraste qui distingue les. parties souterraines des parties aériennes : les premières absorbent Peau et les éléments minéraux; les secondes décomposent, sous Tinfluence de la lumière, l'acide carbonique atmosphérique, et le dépouillent de son carbone. Ce qui prouve que la différence des fonctions a primitivement pour cause les rapports des parties avec les agents ambiants, c'est que lorsque les racines ne sont pas couvertes d'une écorce opaque etqu'on les expose au-
de ssus du soi, elles deviennent vertes et décomposent Tacide carbonique, tandis qu'au contraire les branches aériennes qu'on couche et qu'on emprisonne dans le sol y poussent des radicules. Cela veut dire que la dissemblance de leurs conditions détermine cette différence entre les actions nutritives que ces deux grandes divisions du végétal accomplissent pour le bien de l'organisme entier. Chez les animaux (à l'exception de certains entozoaires qui, plongés dans des substances nutritives, se nourrissent par toute l'étendue de la surface de leurs corps), les surfaces externes ne jouent aucun rôle dans la fonction de l'alimentation. Comme nous l'avons déjà vu, la différenciation primaire qui donne aux tuniques externes le monopole des fonctions que leur position rend possibles donne aussi aux internes le monopole des fonctions qui servent à utiliser la proie après qu'elle a été avalée. Nous avons à noter ensuite comment l'opération générale d'utilisation se partage entre les sections du canal alimentaire, conformément aux rapports qui les unissent respectivement à la substance nutritive. On se fera une idée sommaire du cours de l'évolution en se rappelant l'opposition qui existe entre le tube digestif uniforme et pourvu d'une fonction identique partout qui appartient à un animal inférieur, et l'appareil digestif multi*' forme, dont chaque partie a une fonction différente qui ap« partient à un oiseaiu ou à un mammifère. L'animal se saisit d'un aliment qui a une forme solide; il faut d'abord que cet aliment soit soumis à la trituration -, aussi les organes de trituration, une fois formés, se placent-ils à l'entrée ou près de l'entrée de l'appareil : les dents, quand il y en a, ou, à leur défaut, le gésier. Quand les substances ingérées ont été mises en pièces, il faut encore qu'elles subissent une réduction plus avancée avant que l'absorption puisse commen-
eer; et, dès qu'elles arrivent dans un état de division imparfaite dans la portion suivante du canal alimentaire, elles lui imposent la charge de compléter la désintégration dans un sac contractile pourvu de glandes qui sécrètent on liquide dissolvant. La pulpe, qui se produit dans ce sac, impose à la portion suivante du canal une fonction différente^ Il ne s'agit plus de morceler ou de dissoudre de gros fragments en des particules ténues; il reste à y ajouter des sécrétions qui préparent les matières pour l'absorption. Une fois laprépa* ration complétée, il ne reste plus qu'à absorber la substance préparée; et son arrivée dans une certaine partie du canal sous un état absorbable détermine la fonction absorbante dans cette partie. C'est aussi ce qui détermine, maïs indi» rectement,la localisation des grandes glandes accessoires du tube àigeslii {Principes de biologie, § 398-299).
Dans l'organisme social, la localisation des diverses industries dont l'ensemble soutient le corps social se trouve déterminée d'une manière analc^e. En premier lieu, les relations de l'organisme social avec les diverses parties des milieux organique et inorganique, qui d'ordinaire ne sont pas les mêmes sur toute la surface que la société recouvre, introduisent des différences dans les occupations auxquelles elle se livre. En second lieu la proximité de districts dont l'industrie a été déterminée par ces causes décide l'emplacement des autres industries qui ont besoin de leur produit, La première de ces localisations peut se reconnaître même chez les peuples à demi civilisés. Jackson parle de Tune des îles Fidji qui est renommée pour ses meubles de bois, d'autres qui le sont pour les nattes' et les paniers, d'autres qui le sont pour les pots et les couleurs. La différence des produits naturels est la cause de la diversité de ces industries. 11 en est de même aux îles Samoa, où, d'après Turner,
la fabrication des filets se trouve « restreinte principalement anx villages de l'intérieur », ce qui s'explique par la « proximité de la matière première ». Les sociétés peu avancées de l'Afrique nous offrent des différenciations analogues provenant de causes analogues. Dans le Loango, selon Proyart^ « les côtes sont fréquentées par des pécheurs de profession; » on y trouvé aussi des hommes qui vivent près de la mer et y font du sel en évaporant l'eau de mer sur du feu. Ce sont évidemment les facilités que donnent les lieux qoi déterminent ces occupations ; c'est sans doule pour la même cause que la ville des Acèantis est un centre de fabrication de poterie. On aurait trouvé des exemples en«core plus nombreux dans les sociétés éteintes de rAmérique. « Les Mexicains de Yxtapaluca et de Yxtapalapa, dit Lo* reùzana, font un grand commerce de ce sel (salpêtre) ; le nom de ces villes signifie le lieu où l'on recueille ce sel, appelé YxtêUl. » Enfin quand nous voyons, dans le récit de Clavir garo, citer les potiers de Cholula, les tailleurs de pierre de Tenaxoacan, les pêcheurs de Cuitlahuac et les fleuristes de Xochimilco, nous ne pouvons douter que ces diverses industries ne se soient développées dans des localités respectivement pourvues des avantages naturels qui les favorisent. On passage de Garcilaso donne au sujet des antiques Péruviens un témoignage analogue. « Les souliers, dit-îi, se faisaient dans des provinces où Paloés ^it le plus abon* dant, car on les fabriquait avec les feuilles d'un ari)re appelé maguey. Les armes venaient aussi de la province où les matériaux qui servaient à leur fabrication abondaient le plus. » Ces faits, qui nous montrent que la loi est générale, appellent notre attention sur ceux qui nous entourent. Il ne faut pas que l'habitude nous empêche de voir la raison pour laquelle la population qui borde nos côtes se trouve
amenée, par sa position même, à des occupations ilireotement ou indirectement maritimes, la pêche, la navigation, les constructions navales, et pourquoi aussr certaines villes du littoral se trouvent, à cause de circonstances matérielles, différenciées, de sorte qu'elles deviennent des places d'importation et d'exportation; enfin, pourquoi la population de l'intérieur, qui cultive plus particulièrement l'espèce de substance alimentaire que le sol et le climat déterminent, consacre son activité à travailler sur les matières premières qui sont à sa portée, tantôt à extraire des carrières la pierre ou l'ardoise, tantôt à fabriquer des briques, tantôt à extraire des minéraux. Ensuite, comme nous l'avons pressenti plus haut, ces occupations favorisent des localisations secondaires. Quand ce n'est pas une facilité naturelle, la force motrice de l'eau, par exemple, qui fait surgir des fabriques, elles se rassemblent dans la région où l'abondance du charbon abaisse le prix de la force motrice de la vapeur. Si deux matières sont nécessaires, leur rapprochement détermine la localisation; exemple : la fabrication des aiguilles à Stourbridge et dans son voisinage, où le fer et le charbon sont à portée; Birmingham, où une immense production de quincaillerie s'opère à côté des sources de ces deux principales matières premières; Manchester, situé près du port où débarquent les principaux arrivages de coton et dans un pays houiller; Sheffield, qui, outre les cinq rivières qui lui donnent la force motrice de l'eau, et l'avantage de se trouver à côté des approvisionnements de fer et de houille, a encore celui d'avoir dans son voisinage a les meilleurs grès du monde pour les pierres à aiguiser ».
§ 24-2. La localisation d'organes consacrés à la préparation des matières dont l'organisme, individuel ou social, a
APPAREIL PRODUCTEUR là
besoin pour son entretien, présente un autre caractère commun. Les organes rudiraentaires, qui répondent à des nécessités d'un autre ordre, se différencient et se développent d*une manière toute différente de celles que suivent les organes régulateurs.
Le caractère commun dont nous parlons se montre surtout dans les deux espèces d'agrégats lorsqu'ils se composent d'abord de segmenis similaires, qui se soudent graduellement en un seul corps. Chez les animaux, le type annelé est celui qui nous montre le mieux cette transformation avec ses accessoires. Les segments, ou somites, comme on les appelle, qui forment une espèce de long ver aquatique, une syllis par exemple, reproduisent chacun la même structure. Chacun porte un renflement du canal alimentaire ; chacun une dilatation contractile du grand canal sanguin; chacun une portion du double cordon nerveux, avec des ganglions quand il en existe ; chacun des branches nerveuses et vasculaires, et répondant à celles de ses voisins; chacun son système de muscles; chacun sa paire d'orifices, et ainsi de suite, y compris les organes de reproduction. Au dehors, ils ont aussi des appendices locomoteurs semblables^ des branchies semblables, et quelquefois des paires d'yeux semblables {Principes de biologie, § 205). Mais quand nous arrivons aux annelés supérieurs, tels que les crustacés et les insectes, dont les somites, bien plus intégrés^ sont souvent si complètement soudés qu'on ne reconnaît plus leur séparation, nous voyons que les organes alimentaires ont totalement perdu leur relation primitive avec les somites. Dans une phalène ou une blatte, qui ont encore l'abdomen segmenté extérieurement, les parties internes, qui ont l'entretien pour fonction, ne se répètent pas à chaque segment comme chez les annélides; mais le
jabot, l'estomac, les glandes, les intestins, s'étendent cha* cun le long de deui, trois, quatre segments on davantage. En outre, on peut observer que les centres nerveux qui ont pour fonction la coordination, encore qu'ils soient en partie différents d'un segment à l'autre, n'ont point entièrement perdu leurs relations primitives avec les segments. Si, dans une phalène, les ganglions antérieurs, tenant sous leur dépendance les fonctions externes, se sont considérablement déplacés et intégrés, les ganglions des segments abdominaux, devenus plus petits, conservent leur position. Il arrive la même chose pour les organes industriels qui se produisent dans une grande société formée par l'union permanente de petites sociétés en une seule masse ; ils s'étendent sans égard pour les divisions politiques, grandes ou petites. Les exemples ne manquent pas autour de nous. Voyez comment s'opère la différenciation de l'appareil agricole en parties où prédominent, ici la culture des céréales, là l'élevage des bestiaux^ ailleurs^ dans les régions montagneuses, celui des troupeaux de moutons, et qui ne se règlent pas sur les limites des divisions administratives, et vous remarquerez que les aires consacrées à telle ou telle industrie n'ont aucun rapport avec les limites primitives de groupes politiques, pas plus qu'avec celles qu'on a pu fixer plus tard. Il y a en Angleterre un district où se fait la sécrétion du fer et qui occupe une partie du Worcerstershire, une partie du Straffordshire et une partie du Warwickshire. L'industrie cotonnière ne se trouve pas restreinte au Lancashire ; elle empiète sur le nord du Derbyshire. Il en est de même de la région à charbon et à fer qui entoure Newcastle et Durham. On peut en dire autant des plus petites divisions et des plus petites parties de nos organes industriels. Une ville manufacturière grandit sans
tenir compte des limites des paroisses; il arrive même qu'un seul établissement les franchisse. C'est ce qui arrive sur une plus grande échelle à Liondres, qui recouvre plusieurs paroisses et ne s'arrête point aux limites des comtés de Middlesex et de Surrey. On voit même quelquefois que les limites de l'État ne s'opposent point à cette localisation industrielle. Hallam fait remarquer que « l'industrie de là laine s'étend sur les Flandres, les rives du Rhin et le nord de la France, i» En attendant, les organes directeurs, quelque changement qu'ils subissent dans leurs proportions, ne perdent point leurs relations avec les segments originels. Les institutions régulatives des comtés anglais continuent à représenter une autorité qui était autrefois indépendante.
Dans l'ancien temps, le comté était un territoire soumis à à'autorité d'un cornes ou early et la limite de ce territoire variait selon la puissance de l'earl. Selon M. Stubb, « le mécanisme constitutionnel du shire représente, on bien l'organisation nationale des diverses divisions créées par la conquête veest-saionne^ ou celle des premiers établissements qui s'unirent pour constituer le royaume de Mercie à mesure qu'il s'étendait à l'ouest, ou bien les dispositions • que la dynastie west-saxonne imposa à toute l'Angleterre d'après les principes déjà en vigueur dans ses propres shires. i» C'est ainsi que M. Fustel de Coulanges, parlant des quatre-vingts petits États gaulois qui occupaient primitivement le sol de la France, ajoute : « Ni les Romains^ ni les Germains, ni la féodalité^ ni la monarchie n'ont détruit ces unités vivaces, » qui sont demeurées jusqu'à la Révolution véritablement, sous forme de provinces^ de pays, des gouvernements locaux secondaires.
§ 243. Il est nécessaire d'exprimer en dehors de tout délail cette ressemblance du développement des appareils d'entretien dans un organisme individuel ou dans un organisme social, avant d'en pouvoir reconnaître toute la valeur.
Quelle est sous sa forme la plus générale la loi d'évolution dans le système digestif d'un animal? C'est que le canal alimentaire s'adapte par la structure et la fonction aux substances animales ou végétales mises en contact avec sa surface interne ; et de plus que ses diverses parties deviennent plus aptes à traiter ces matières aux divers moments de leur préparation : en d'autres termes, les substances étrangères qui servent à l'entretien de l'organisme, lequel opère sur elles par sa surface interne, déterminent le caractère général et spécial de cet intérieur. Quelle est aussi en termes généraux la loi de l'évolution de l'appareil industriel dans une société ? C'est que dans son ensemble il prend les fonctions et les structures corrélatives que déterminent les minéraux, les animaux et les végétaux avec lesquels la population laborieuse est en contact ; c'est encore que la spécialisation industrielle des parties de sa population est déterminée par des différences organiques ou inorganiques dans les produits locaux sur lesquels ces parties ont à travailler. .
Tout en montrant que le milieu matériel, en même temps qu'il fournit plus ou moins, avec des avantages plus ou moins grands^ les matériaux de consommation, détermine les différenciations industrielles, j'ai, en passant, indiqué brièvement que la même cause ne détermine pas les différenciations des appareils régulateurs ou gouvernementaux. Nou» aurons à faire sentir la signification de cette antithèse quand nous exposerons l'évolution de ces appareils gouvernementaux.