PRINCIPES BE STATISTIQUE
mique, était faux. Il procédait d'une conception erronée du but de la statistique et d'une méconnaissance des moyens d'y parvenir. L'école d'Achenwall faisait un étrange amalgame de la géographie, de l'histoire, de l'économie politique, voire de la morale et de la psychologie, avec la statistique proprement dite. L'esprit scientifique, en se développant, devait aboutir, comme il aboutit en fait, à dissocier ces éléments disparates. L'économie politique se constitua en science autonome avec l 'œuvre d 'Adam Smith : <( La richesse des nations » (1776) ; la philosophie développa la notion de la nature et de la fonction de l'Etat; les sciences administratives occupèrent une place à part dans l'enseignement universitaire; la géographie se plaça sur son véritable terrain en étudiant spécialement les conditions naturelles résultant du climat, de l'orographie, de la géologie, et de l'ethnographie. La science de l'actuariat adopta comme base les mathématiques et ne fit plus appel à la statistique que pour lui réclamer des éléments de travail. Bref, l'ancienne statistique descriptive se vit privée de la plupart des domaines sur lesquels elle s'étendait autrefois, tandis que la statistique numérique n'était pas encore arrivée à un état de développement scientifique qui permît d'en faire l'objet d'un enseignement académique. Il semblait donc que l'arrêt du développement scientifique de la statistique était complet et définitif et que la scienee, à peine née, allait disparaître.
Mais on peut appliquer à un nouveau venu l'hémistiche que Boileau écrivait à propos de Malherbe, et dire : « Enfin, Quetelet vint... ».
18. Lambert-Adolphe-Jacques Quetelet, né à Gand le 22 février 1796, décédé à Bruxelles, le 17 février 1874, directeur de l'Observatoire royal de Bruxelles, secrétaire perpétuel de l'Académie royale de Belgique, président de la Commission centrale de statistique de Belgique, eut une vie d'une telle activité scientifique qu'il faudrait tout un
DIFFÉRENTES CONCEPTIONS DE LA STATISTIQUE
volume pour la retracer (1). Nous avons déjà dit notre intention d'indiquer quelques sommets seulement parmi la longue chaîne d'auteurs qui se sont appliqués à cette discipline, sans élever aucune prétention à faire l'histoire de la statistique, histoire à laquelle ont été consacrés des travaux spéciaux d'une grande valeur. Il s'agit uniquement de spécifier comment un certain nombre d'auteurs entendirent la statistique et de montrer en quoi ils en augmentèrent la connaissance. C'est à ce point de vue unique que nous nous placerons dans ce court résumé de l'œuvre de Quetelet, laissant de côté ses théories sur la mécanique sociale et sa conception de l'homme moyen qui exigeraient de trop longs développements.
Dans ses premiers travaux, Quetelet ne semble pas se former de la statistique une opinion très différente de celle qui était courante à son époque. Dans le second travail statistique qu'il fait paraître, les « Recherches statistiques sur le Royaume des Pays-Bas », ouvrage qui fut publié en 1828, Quetelet écrit que la statistique est l'anatomie de la société, que son but est « d'observer les modifications qu'éprouvent les différents peuples dans leur état physique et moral et de chercher d'en pénétrer les motifs » (2). Il convient de remarquer cependant que cette définition renferme l'idée de comparabilité et celle de la recherche descauses. Or, si la première a été appliquée par Bussching, la seconde, celle de la recherche des causes, a toujours été étrangère à l'école d'Achenwall, qui réservait aux sciences historiques l'explication des faits qu'elle enregistrait. 'Sans aller jusqu'à dire que Quetelet innove et est en avance sur
(1) Cf. Frank H. Hankins, idolphe Quetelet as statisticiwi (Studies in history, économies and public law edited by tlie Faoulty of political science of Columbia University. New- York, Columbia University, 1008). Joseph Lottin: Quetelet statisticien et sociologue (Bibliothèque de l'Institut supérieur de philosophie de l'Université catholique de Louvain) . Louvain-Paris, 1912. Cette étude contient la bibliographie de Quetelet et la liste des principaux ouvrages sur Quetelet.
(2) Quetelet, op. cit., p. 11, « Introduction ». Bruxelles, Hayez. 1846.
son temps — car le programme de l'école de Gottingen avait, au cours des années, subi de nombreuses modifications — il est bon de signaler que notre auteur, dès le début de sa carrière, est à l'avant-garde.
La pensée de Quetelet n'est pas toujours facile à démêler parce qu'il lui donne souvent une expression différente et qui, pour le fond, ne semble pas toujours adéquatement la même. Il faut aussi, parmi ses nombreux écrits, choic4r celui qui paraît le plus convenable pour y rechercher les idées de l'auteur. Or, au point de vue où nous envisageons l'œuvre de Quetelet, cet ouvrage nous paraît être les « Lettres sur la théorie des probabilités appliquées aux sciences morales et politiques » ; d'abord parce que Quetelet a écrit cette œuvre alors qu 'il était dans toute la force de son talent: cet ouvrage a été commencé en 1837, l'auteur avait alors 41 ans ; ensuite, parce que les « Lettres sur la théorie des probabilités » renferment une série systématique de considérations sur la statistique. Quetelet n'avait pas, disait-il, la prétention de donner un traité sur cette matière, il s'est simplement borné à signaler plusieurs erreurs dans lesquelles les auteurs tombent fréquemment, et à jeter en avant quelques idées qui lui ont paru propres à éclaircir la théorie (1). Cela n'empêche que l'exposé fait par Quetelet présente l'allure systématique d'un exposé doctrinal où il est permis de chercher l'expression des idées de l'auteur.
19. La statistique, d'après Quetelet, a pour sujet l'Etat, c'est-à-dire une agrégation d'hommes possédant un territoire et un gouvernement (2).
Ce n'est pas uniquement la société politique qui est à considérer, mais la société civile, car l'homme, être sociable, est l'élément essentiel de l'Etat (3).
(1) Quetelet, loc. cit., « Introduction », p. rv.
(2) Ibid., p. 260.
(3) Ibid., p. 260.
DIFFÉRENTES CONCEPTIONS DE LA STATISTIQUE 27
Faire de la statistique, c'est considérer un Etat pendant une de ses phases de développement, à un moment donné, pour reconnaître son organisation avec tout ce qui l'entoure (%).
La définition de l'objet de la statistique est la suivante: « Elle ne s'occupe d'un Etat que pour une époque déterminée; elle ne réunit que les éléments qui se rattachent à la vie de cet Etat, s'applique à les rendre comparables et les combine de la façon la plus avantageuse pour reconnaître tous les faits qu'ils peuvent nous révéler »(2).
Mais quels sont les éléments qui se rattachent à la vie de l'Etat ? L'école de Gottingen n'avait, par exemple, attaché qu'une importance secondaire aux éléments économiques, mais une grande aux éléments politiques.
Quetelet envisage la vie de l'Etat dans le sens le plus étendu. D 'après lui, la statistique générale cl 'un Etat comprend essentiellement les cinq divisions suivantes : 1° la population; 2° le territoire; 3° l'état politique; 4" l'état agricole, industriel et commercial; 5° l'état intellectuel, moral et religieux. La population, dit Quetelet, est l'élément statistique par excellence : il amène nécessairement tous les autres, puisqu'il s'agit, avant tout, du peuple et de l'appréciation de son bien-être et de ses besoins (3).
L'homme est le sujet vrai de la statistique. Ainsi, en traitant du territoire, ou de l'agriculture, ce n'est pas la composition du sol qu'il faut avoir en vue, mais seulement les objets qui servent aux usages de l'homme, soit pour être consommés immédiatement, soit pour être utilisés par le commerce et l'industrie (4).
Si l'on s'occupe des animaux, ce n'est que pour autant qu'ils sont utiles ou nuisibles à l'homme (5).
(1) QCETELET, loc. Cit., p. 260
(2) Ibid., pp. 268-69.
(3) Ibid., p. 270.
(4) Ibid., p. 274.
(5) Ibid., p. 275.
Or, ce point de vue est essentiel, car il permet d'éviter l'écueil qu'ont rencontré certains statisticiens qui ont transporté dans la statistique d'autres sciences qui lui sont étrangères, comme la géographie physique, la minéralogie, la botanique, la météorologie, etc. (1)
Ces éléments, comment peut-on les représenter par des chiffres ou par une description littéraire ? C 'était là, on se le rappelle, une distinction fondamentale entre la doctrine des arithméticiens politiques et celle de l'école de Gottingen. Quetelet se montre éclectique, et ici, il prévoit clairement les nécessités de la statistique dans son développement ultérieur. Certains auteurs, dit-il, au lieu d'étudier la statistique, sont tombés dans le travers opposé et ont voulu la restreindre, la réduire à ne présenter que des tableaux purement numériques, sans songer qu'il existe des renseignements qu'il serait impossible d'exprimer en nombres (2). L'exposé de l'état politique, par exemple, appartient essentiellement à la statistique d'un pays, et cependant on ne saurait le faire connaître par des chiffres. On peut en dire autant de beaucoup de renseignements relatifs à l'état moral et intellectuel. Le simple récit de ce qui s'est passé dans une localité à une époque donnée en apprend quelquefois plus sur l'état moral d'un peuple que tous les- tableaux numériques possibles (3).
La statistique ne se confond-elle pas avec l'histoire et la politique ? Non, répond Quetelet. La statistique est à l'histoire « ce que, dans un ordre de choses différent, la statique est à la dynamique, ce que le repos est au mouvement » (4). Comment ne pas se souvenir de la définition de von Schlozer : « L'histoire est une statistique en mouvement, la statistique est une histoire en repos ». Quetelet
(1) Quetelet, loc. cit., p. 275.
(2) Ibid., p. 275.
(3) Ibid., p. 276.
(4) Ibid., p. 261.
DIFFÉHENTES CONCEPTIONS DE LA STATISTIQUE
ajoute: « plus généralement, la statistique s'occupe de l'instant présent, en laissant le passé à l'histoire, et l'avenir à la politique » (1).
Le sujet de la statistique, a dit Quetelet, c'est l'Etat, c'est-à-dire les hommes qui composent la société civile. Tel est le domaine propre de la statistique. Mais, en même temps, Quetelet fait des applications constantes des procédés statistiques à la météorologie, à l'astronomie, à la botanique, mais il distingue soigneusement de la statistique toutes les sciences qui lui sont étrangères. C'est donc qu'il admet, encore qu'il ne l'ait pas expressément formulée, la distinction entre la science statistique et la méthode statistique.
20. L'influence de Quetelet se manifeste dans quatre domaines importants, à propos: 1" de la statistique de la population ; 2" de la statistique morale ; 3° du développement de la technique; 4° de l'application de la loi normale des erreurs aux facultés de l'homme. Peut-être n'a-t-il pas innové complètement en aucune de ces matières, mais en toutes il s'est montré original, car sa conception est plus haute, plus claire, plus scientifique que celle d'aucun de ses devanciers. Quetelet a rendu un service inappréciable à la science en combinant harmonieusement les vues des arithméticiens politiques et celles de l'école d'Achenwall. Il est arrivé à une époque où les recherches numériques se sont suffisamment développées pour fournir des éléments nombreux et divers. Il n'a cessé de promouvoir ces recherches, d'en perfectionner la technique, de recommander l'emploi d'une critique judicieuse et attentive. Dans toutes ses investigations, il a toujours été aidé d'un grand bon sens. S'il «'est servi des chiffres, il n'a pas été leur esclave et a eu recours à toutes les ressources de l'analyse logique. Bref, il a donné un corps à une foule d'éléments épars, il a per-
(1) Quetelet, loc. cit., p. 261
fectionné toutes les matières auxquelles il a touché: il a constitué la statistique moderne,