I. — Développement de la statistique
9. La conception de la statistique que se sont faite les savants a varié au cours des temps. Pour cette raison, il semble indispensable de faire brièvement un historique de la statistique, afin de montrer comment elle a été comprise et de dégager à la fin la notion vraiment scientifique que l'on peut s'en faire. Cependant, ce travail n'essaye en aucune façon de retracer l'histoire de la statistique. La raison pour laquelle nous nous en abstenons est double : d'abord parce que l'histoire de la statistique a été faite souvent et avec les détails les plus étendus ; pour en avoir une idée, il suffit de parcourir les ouvrages de Gabaglio, de Meitzen ou de Wagner, dans lesquels une énorme érudition a été dépensée, à ce point qu'on ne peut guère espérer y ajouter quelque chose d'important. Ensuite parce que ce n'est pas le point de vue historique qui nous intéresse, mais l'aspect méthodologique. Toutefois, dans la longue chaîne d'ouvrages et d'auteurs, il y a lieu de noter quelques
sommet», afin de rattacher à des œuvres connues et à des noms souvent cités en statistique, les théories générales dont la succession sera envisagée au cours du présent exposé.
10. On trouve dans l'antiquité comme au moyen-âge de nombreux, exemples de travaux statistiques exécutés sur l'ordre des gouvernements. L'Egypte fit enregistrer tous les chefs de familles, la Judée eut ses recensements de la population, la Chine ses descriptions statistiques du territoire, la Grèce ses dénombrements servant tantôt à répartir les terres entre la population, tantôt à établir l'assiette des impôts, tantôt, enfin, à déterminer le nombre des citoyens et la condition des habitants. Rome fit un fréquent usage des recensements : le census en présence du censeur se répéta 69 fois; on notait, dans des temples désignés, les naissances, la puberté et les décès (1). Le moyen-âge n'ignora pas les travaux de statistique. Le Domesday book
(1) Le recensement (censere) se faisait au Champ de Mars et se répétait tous les cinq ans. Un censeur, tiré au sort, présidait l'assemblée. Le recensement servait de base à l'impôt et s'adressait uniquement aux « assidui » ou « capite censi », opposés aux « proletarii », lesquels étaient placés en dehors des cinq classes basées sur la fortune. Lois du recensement, chaque citoyen devait déclarer ses noms et prénoms, son âge. sa famille, le nombre de ses esclaves et ses biens de toute nature. C'est à l'occasion du cens que les censeurs exerçaient leur pouvoir disciplinaire par la nota placée en regard du nom: elle entraînait la suppression du droit de suffrage {in aerwrios referre) .
lie texte suivant d'Aulu-Gelle prouve que le recensement était effectué avec une grande rigueur :
Inter censorias severitates tria haec expmpla in litteris sunt castigatissimae disciplinae. Unum est hujuscemodi. Censor agebat de uxoribus solemne jusjurandum. Verba erant ita concepta : « Et tu, ex animi sententia, uxorem habes ? » Qui jurabat, cavillator quidem et canicula et nimis ridicularius fuit. Is, locum esse sibi joci dicendi ratus, quum ita, uti mos erat. censor dixisset : « Et tu, ex animi tui sententia, uxorem habes ? — Habeo equidem, inquit, uxorem. sed non hercle ex animi mei sententia. » Tum censor eum, quod intempestive lascivisset, in aerarios retulit, causamque hanc joci scurrilis apud se dicti subscripsit.
Aulus Gellius, Noctes itticae, liv. TV. chap. XX. Paris, C.-L.-F. Panckoucke, éditeur, 1845, t. I, p. 312.
DIFFÉRENTES CONCEPTIONS DE LA STATISTIQUE
de Guillaume le Conquérant rentre dans la catégorie des relevés statistiques, comme auparavant certains relevés exécutés sur l'ordre de Charlemagne, comme plus tard de nombreux inventaires, établissement de rôles ou descriptions, dont on peut retrouver des types dans beaucoup de pays de l'Europe centrale et occidentale. Les matières sur lesquelles portèrent ces investigations font partie, incontestablement, du domaine assigné à la statistique, mais il faut renoncer à trouver, dans ces recherches entreprises dès l'antiquité et le moyen âge, aucun principe de technique et aucune idée précise de la nature scientifique de la statistique. Ce sont des vues fragmentaires, empiriques, dominées par les circonstances du moment qui décident de l'opportunité et de la nécessité de tel genre de recherches ; quant à la technique, elle est dans l'enfance et est plus ou moins satisfaisante selon l'application de celui qui la conçoit, la conscience de ceux qui l'appliquent et la bonne volonté de ceux qui doivent se soumettre aux investigations. Il faut que le besoin d'ordre et de connaissances soit devenu général pour que la statistique s'organise et que sa notion exacte se dégage peu à peu de l'empirisme qui a marqué ses débuts.
11. Lorsque l'Etat moderne s'organisa, on sentit de plus en plus le besoin de réunir des informations exactes sur tous les éléments qui le composent et desquels sa prospérité dépend. La population, l'armée, les finances, l'industrie, le commerce sont autant de points sur lesquels les investigations des statisticiens de l'époque se portent avec curiosité. Aujourd'hui encore ces matières sont celles que la statistique aborde le plus communément, mais elle le fait dans un autre esprit. Les auteurs qui écrivirent sur la statistique à partir du xvi* siècle visaient avant tout la connaissance de l'Etat et de ses ressources. Ce qu'ils créèrent, ce fut une science descriptive de l'Etat, dont tous les éléments étaient destinés à l'Etat lui-même. Ce n'était pas la population pour
elle-même que l'on étudiait, mais la population en tant qu'un facteur de la prospérité de l'Etat. Rentrent dans les travaux se rattachant à cette conception,la ((Cosmographie)) de Sébastien Muenster (1489-1552), le traité « del governo ed amministrazione )) de Francesco Sansovino (1521-1586), les (( relationes universales )) de Giovanni Botero (1608), l'ouvrage de Pierre d'Avity (1572-1635), intitulé : (( les Etats, Empires et Principautés du Monde », enfin, toute la collection des « Républiques Elzéviriennes » commencée en 1626, consacrée à la description des Etats. Cette soixantaine de petits volumes font aujourd'hui les délices des amateurs de livres anciens, mais, à les feuilleter, personne ne pourrait se douter qu'on se trouve en présence d'une œuvre qui passa autrefois pour appartenir à la statistique.
12. Un érudit, Herman Conring (1606-1681), médecin réputé, professeur à l'Université de Helmstâdt, fut le premier à faire de ces descriptions politico-économiques un exposé systématique, sous la forme de cours, destiné à l 'enseignement universitaire (1660). Il emprunte ses données aux publications antérieures. La matière qu'il embrasse dans ses descriptions est appelée par lui <( Notifia rerum publicarum ». L'exposé qu'il fait est basé sur la méthode aristotélicienne; il commence par décrire le (( comment » des choses : (( quemadmodum res alicujus reipublicae sese babeant, ut Aristoteles solet loqui toû ôti » ; ensuite il examine les causes de l'état de choses constaté : « quibus de causis res istae hune aut illum in modum se habeant, quod est to bion ». Pour connaître pleinement la situation de chaque Etat, il faut, dit Conring, sur ce point fidèle disciple d'Aristote, connaître les quatre causes suivantes : 1" causa materialis. C'est ce qui se rapporte à l'esprit, au corps, à la fortune. Pour cette dernière, il faut distinguer les biens mobiliers et les biens immobiliers; parmi ces derniers se trouve la terre elle-même; 2° causa finalis, c'est-àdire si les habitants peuvent vivre heureux, dans la pra-
DIFFÉRENTES CONCEPTIONS i)K I.A STATISTIQI'K
tique des vertus et s'ils ont des moyens d'existence suffisants; 3° causa formalis, ou manière dont le pays est gouverné; 4° causa efficients, autrement dit : « omnes qui regunt ». Cette causa efficiens est double; comme le fait remarquer Conring, l'une est principale, c'est l'homme qui gouverne; l'autre est instrumentais et elle se divise en deux : causa animata (ministres, magistrats), et causa non animât a (en premier lieu l'argent). C'est aussi à cet endroit qu'il convient de parler de l'armée et de la navigation.
Ces détails montrent combien l'enseignement se modèle encore sur les formules anciennes et font saisir, en même temps, combien peu cet enseignement se rapproche de ce qu'il est convenu aujourd'hui de désigner sous le nom de statistique. Conring n'a pas laissé d'exposé écrit de son œuvre, mais ses leçons furent recueillies et publiées par ses disciples. Le nouveau mode d'exposer cette « notifia rerum publicarum » fut suivi par de nombreux professeurs en Allemagne. Il devait appartenir à Achenwall de pousser à un degré supérieur cette systématisation de la description politico-économique des Etats.
13. Gottfried Achenwall (1719-1772), professeur à l'Université de Marburg, puis à celle de Cfottingen, continua l'œuvre de Conring; mais, d'après Wagner, il donna à la statistique une entière indépendance, il en détermina avec plus d'exactitude les limites et l'objet, il la popularisa comme science en lui donnant un nom bien à elle, il lui assigna un domaine plus étendu et établit, mieux que tout autre avant lui, les relations étroites de la statistique avec la vie publique. Tandis que les travaux de Conring ne furent guère connus que dans des milieux scientifiques assez limités, ceux d 'Achenwall conquirent la notoriété. Les érudits allemands se sont plu à lui décerner le titre de « père de la statistique ». Ceci est fort exagéré. Achenwall est le père du nom, mais pas de la science. S'il y avait quelque utilité à cette recherche des « priorités », on trou-
verait sans peine les origines de la science en Angleterre au xviie siècle, au lieu de lés rechercher en Allemagne au xvme.
C'est dans l'introduction de son œuvre principale, publiée en 1749, intitulée : « Abriss der Neusten Staatswissenschaft der heutigen vornehmsten europâischen Reicke und Republiken », qu'il employa pour la première fois le terme de « statistik », dérivé de l'italien « statista ». Achenwall faisait remarquer que parmi les faits qui se passent sous nos yeux, certains intéressent grandement la prospérité publique, en accélèrent ou en retardent la marche. Ce sont ces faits qui constituent vraiment les choses remarquables de l'Etat dont la connaissance constitue le domaine propre de la statistique. L'intérêt de l'Etat est interne et externe; les moyens d'augmenter la richesse, de stimuler la population, de promouvoir les sciences, l 'industrie et le commerce visent l'intérêt interne; les alliances et les relations étrangères se rattachent à son intérêt externe.
La statistique chez Achenwall est donc une description de l'Etat, elle est une science purement descriptive. Il ne vient pas à la pensée d 'Achenwall de déduire des faits observés des règles générales, des lois visant la marche des phénomènes qu'il observe. Son ambition se borne à fournir des éléments qui, par leur comparaison, permettront à l'homme d'Etat d'arriver à un plus haut degré de sagesse politique. Ses travaux de statistique descriptive ont porté sur l'Espagne, le Portugal, la France, l'Angleterre, les Pays-Bas, la Russie, le Danemark et la Suède. L'Allemagne, la Prusse et l'Autriche ne furent pas étudiées parce que, à l'époque d 'Achenwall, la description de l'Etat était considérée, dans ces pays, comme une branche du Droit public, lequel avait son enseignement séparé. L'exposé d 'Achenwall dérive des travaux publiés à son époque, il ne découle pas de recherches originales et ne fait pas la critique des documents qu'il analyse; par sa clarté, sa concision, et le soin qu'il apporte dans son exposé, Achenwall est un modèle.
DIFFÉRENTES CONCEPTIONS DE LA STATISTIQl'E
Son œuvre fut traduite dans toutes les langues, ce qui contribua à répandre le nom de « statistique » que le professeur de Gottingen avait donné à la discipline nouvelle.
14. Achenwall fit école et pendant de longues années ce fut sa conception de la statistique qui domina. De nombreux professeurs exposèrent la statistique d'après ses vues, de non moins nombreux manuels parurent qui suivaient fidèlement sa doctrine. Sans doute, on peut relever d'assez fréquentes divergences avec les vues du professeur de Gottingen, mais, dans l'ensemble, l'école d 'Achenwall reste attachée à la notion de science descriptive des choses les plus remarquables de l'Etat. Mais à quel signe reconnaître ces (( choses remarquables » % Un des plus fidèles disciples d 'Achenwall, son successeur dans la chaire universitaire de Gottingen, Louis von Schlozer (1735-1809), se posant cette question, faisait remarquer que ces <( choses remarquables » étaient, somme toute, une notion variable selon le temps, le lieu, les circonstances. Ce qui ne mérite pas attention aujourd'hui peut acquérir demain une réelle importance; considérée sous l'aspect de l'intérêt général, telle chose peut être dénuée de toute importance, mais elle peut devenir digne d'attention si on prend égard à tel intérêt spécial, particulier. Il fallait donc essayer de trouver un critère scientifique d'après lequel on pût déterminer plus exactement le rôle et les limites de la statistique. A la fin du xviii6 siècle, on le voit apparaître sous la notion de la « force » ou des « ressources » de l'Etat. Tout ce qui regarde la puissance de l'Etat, c'est-à-dire l'étendue de son territoire, la population, l'agriculture, le commerce, l'industrie, la marine marchande, les forces de terre et de mer, constitue le domaine propre de la statistique. Et L. von Schlozer, donnant corps à cette conception générale, précisait l'objet propre de la statistique, à l'aide des mots : « vires unitae agunt », c'est-à-dire : « vires », les forces naturelles ou acquises (les hommes, le territoire, les avan-
tages naturels), « unitae », la forme et les organes du gou vernement, « agunt », le gouvernement et l'administration.
15. Avant que l'école de Conring-Achenwall-Schlozer se fondât et se développât en Allemagne d 'abord, dans la plus grande partie de l'Europe ensuite, un courant scientifique s'était établi en Angleterre, dont l'orientation spéciale devait exercer sur la statistique une influence prépondérante. Il s'agit de l'école des (( arithméticiens politiques », dont Graunt (1620-1674) et Petty (1623-1687) furent les représentants les plus autorisés. Leur méthode est basée sur l'observation numérique, mais comme à leur époque les recherches statistiques dans le sens où nous entendons cette expression aujourd'hui, sont rares, coûteuses, souvent même impossibles, c'est par des calculs approximatifs, l'emploi des proportions, des procédés parfois déconcertants, qu'ils s'efforcent de suppléer à l'insuffisance des données numériques. On a beaucoup critiqué, parfois ridiculisé, leurs procédés, mais au point de vue qui nous occupe à présent, leur méthode numérique est extrêmement intéressante parce que, perfectionnée et surtout adaptée aux faits, c'est elle qui va se substituer plus tard à la science purement descriptive d'Achenwall.
Nous nous trouvons bien en présence de la doctrine qui doit devenir la statistique telle que nous la connaissons et la pratiquons. Certes, ses moyens d'action sont limités, son langage est encore un balbutiement, mais que la technique se constitue, que les facilités matérielles lui soient acquises et elle ne tardera pas à parler haut et clair.
L'essence de la statistique se trouve définie par Petty lui-même dans la préface de son « Political Arithmetic » (1691) : « La méthode que je suis, ditril, n'est pas encore fort usitée ; au lieu de me servir seulement de vocables comparatifs ou superlatifs, j'ai voulu m 'exprimer au moyen de nombres, de poids et de mesures, me servir seulement d'arguments matériels et considérer uniquement les causes qui
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sont visiblement fondées sur la nature en laissant de côté celles qui dépendent des sentiments, des opinions, des appétits et des passions variables des hommes. » Avant Petty, John Graunt avait déjà fait (1662) de curieuses recherches, basées sur les registres mortuaires de la ville de Londres, recherches dont le résultat fut présenté à la « Royal Society » qui venait d'être fondée en cette ville. Il fut le premier à attirer l'attention sur la prédominance des naissances masculines sur les naissances féminines, qu'il estimait être dans le rapport de 14 à 13, soit 107 p. c, alors que la statistique moderne fixe ce rapport- à 105 p. c. environ, montrant ainsi que les calculs de Graunt n'étaient pas si éloignés de la réalité. De même, il calcula le nombre de décès par période d'âges et montra qu'à l'aide du nombre de décès on peut connaître le nombre de vivants. On doit rattacher à la même école et à la même tendance la formation par l'astronome Halley (1656-1742) de la première table dé mortalité, basée sur les tables de naissances et de décès dressées entré les années 1687-1691 par le prébendier Gaspar Neumann, pour la ville de Breslau. Les travaux postérieurs sur l'assurance-vie et les annuités dérivent de ces premiers essais; ils se développèrent surtout en Hollande et en Angleterre. C'est vers la même époque (1713) que Jacques Bernouilli publia son travail sur le calcul des probabilités.
16, La statistique basée sur les chiffres au lieu de consister en une description plus ou moins exacte des ressources- de l'Etat, reçut surtout une impulsion décisive à la suite de la publication en 1741 de l'œuvre de Johann Peter Siissmilch (1707-1767), intitulée « L'ordre divin dans les variations du genre humain, preuve évidente de la divine Providence », etc. Cette œuvre est basée exclusivement sur les registres diocésains de la Prusse que l'auteur, membre du consistoire, avait pu consulter, aisément. L'œuvre de Siissmilch, s 'appuyant sur des matériaux inédits et d'une
grande richesse, a une valeur scientifique incontestable ; le rapport de 21 naissances masculines à 20 naissances féminines- est démontré par l'auteur, en même temps que l'égalité du nombre des individus des deux sexes à l'époque du mariage. De ce fait, Sùssmiich conclut à l'ordre divin de la monogamie. Toute son œuvre consiste à tirer parti des grands nombres, à en déduire les tendances générales qui expriment les normalités ou lois, à montrer les obstacles qui contrarient le jeu normal de ces lois voulues par la Divinité et à en réclamer la disparition. Il a déjà une notion claire de l'analyse statistique et lorsqu'il traite une question, que ce soit celle de la mortalité ou celle de la nuptialité, il a toujours soin d'en examiner les différents aspects sous le triple rapport du temps, de l'espace et des qualités.
« Lorsqu 'on voit, dit Siissmilch, que sur un nombre donné d'hommes, il y en a autant qui meurent une année que l'autre; qu'en outre, en un temps donné, il meurt tant d'enfants, de jeunes gens, d'adultes, de vieillards-; que les deux sexes se reproduisent dans une proportion constante, on doit admettre qu'en toutes ces- choses il existe un ordre, et même un ordre extraordinairement majestueux, beau et parfait. » Trouver l'application de cet ordre divin dans les phénomènes humains- n'était pas difficile, mais il fallait que, comme Colomb a découvert l'Amérique, quelqu'un indiquât la voie à suivre : ce Colomb de la statistique, écrit Siissmilch, a été Graunt, qui, par ses observations dans les registres des morts et des malades, à Londres, avait été amené à conclure à l'exis-tence de cet ordre, et à sa généralisation dans les autres phénomènes de la vie humaine.
L'œuvre de Siissmilch a une très grande importance.
Si l'on peut considérer l'œuvre d'Achenwall comme la personnification de la statistique descriptive, on doit voir en 'Siissmilch un des promoteurs de la statistique mathématique. La statistique chez Achenwall est une science descriptive de l'Etat, science qui vise spécialement les conditions sociales à un moment déterminé. Cette description
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a une utilité pratique, tant pour l'administration que pour la politique. Siïssmilch a une autre théorie. Pour lui, le matériel statistique et toutes les recherches statistiques n'ont pas seulement pour but de faire connaître l'Etat et les conditions dans lesquelles il se trouve. Il veut que l'on recueille des données systématiquement présentées-, à l'aide desquelles on puisse trouver l'explication de certains phénomènes de la vie humaine et indiquer les lois qui régissent ces phénomènes. Il est incontestable que cette conception est plus élevée et plus féconde en résultats scientifiques que celle d 'Achenwall.
17. Nous avons vu s'établir un double courant dans la conception de la statistique, dans le but qu'elle poursuit, dans les matériaux qu'elle met en œuvre, dans la forme sous laquelle elle présente ses résultats. L'école de Conring- Achenwall-Schlozer, l'école de Grôttingen, d'une part, préconise une science descriptive, appliquée aux choses remarquables de l'Etat, visant les phénomènes contemporains. L'autre école, celle des arithméticiens politiques, étend cette notion et cet objet, a recours aux données numériques et au calcul, recherche les rapprochements numériques, en tire des déductions, que ses adversaires estiment, pour le moins, hasardeuses. Les deux écoles se développèrent simultanément, parallèlement, mais leur antagonisme ne devait pas tarder à se révéler.
Ce serait cependant exagérer que de dire que l'école de Gottingen repoussait systématiquement et d'une façon absolue l'emploi des données numériques et les comparaisons. Sous ce dernier point de vue, il convient de mentionner ici le procédé comparatif auquel recourut le premier, en 1758, Antoine-Frédéric Bùssching, géographe réputé, qui entreprit d'exposer la statistique sous forme de rubriques distinctes, dans lesquelles les éléments de même nature se trouvaient groupés pour plusieurs Etats. C 'était un perfectionnement apporté à la méthode d 'Achenwall,
et von Schlozer lui-même, qui s'était constitué le gardien intraitable des traditions de son maître Achenwall, ne put s'empêcher de proclamer excellente cette innovation. La méthode nouvelle recruta de nombreux imitateurs au début du xixe siècle, mais la méthode de Bussching est, au fond, la même que celle d 'Achenwall. Elle se limite toujours aux considérations sur la constitution, la force, les conditions matérielles de l'Etat et se sert, comme le fit l'école de Gottingen, de- la méthode d'exposition de la science historique.
L'école d 'Achenwall n'avait pas rejeté ex professo tout emploi des données numériques. Ses tenants se rendaient compte que, sur bien des points, les chiffres parlaient un langage d'une autre précision que les qualificatifs les mieux choisis. Suffit-il de noter qu'un pays produit de bons vins, possède de belles fabriques, a un commerce florissant pour donner au lecteur une impression exacte de ce que sont ces produits des vignobles, ces manufactures, ce commerce! Von Schlozer reconnaissait que des nombres feraient ici bien mieux l'affaire. Il écrivait lui-même : « Une donnée peut être exacte et cependant être, somme toute, inutile si on ne peut l'exprimer en chiffres ». Mais il ne s'agissait pas pour l'école de Gottingen de réduire toute la statistique à des chiffres; tout au plus était-elle disposée à admettre que, pour un pays, on dressât un tableau numérique où se trouveraient quelques résultats importants. . Cependant, l'école de l'arithmétique politique avait continué à se développer et avait trouvé, en Allemagne même, d'assez nombreux adhérents et propagandistes. Dès l'année 1741, un Danois, P. Anchersen, avait même entrepris de comparer, au moyen de tableaux numériques, les conditions respectives de plusieurs Etats, procédé que l'école de Gottingen ne devait imiter, à l'aide de ses descriptions, que quelques aimées plus tard, en 1758, lors de la publication du livre de Bussching.
Le heurt était inévitable entre les deux écoles. Les fidèles
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de la méthode d'Achenwall surtout y mirent de la passion et de l'ironie. Ils reprochèrent à leurs rivaux, bientôt devenus leurs adversaires irréductibles, de ravaler la statistique à un amas confus de chiffres sans sécurité et sans portée. Ils les appelaient les « fabricateurs de chiffres, les esclaves des chiffres ». Au commencement du xixe siècle, la querelle avait atteint des proportions épiques en Allemagne. « La statistique, écrivaient des polémistes qui prenaient le parti de l'école de Gottingen, est devenue un travail insensé uniquement par la faute des arithméticiens politiques. Ces auteurs croient et s'imaginent faire croire que les ressources d'un Etat peuvent être connues en sachant uniquement quel est le nombre de milles carrés que représente le territoire du pays, le nombre de ses habitants, sa population relative, le revenu national, etc. »
Aussi l'œuvre des arithméticiens politiques leur paraissait-elle néfaste : elle tendait, disaient-ils, à réduire la statistique à l'état de squelette, à la priver de vie et à la dépouiller de sa physionomie propre. Au contraire, l'école de Gottingen prétendait conserver à la statistique les cadres si vastes tracés par Achenwall et von Schlozer, qui s'étendaient à bien des matières que les chiffres ne pouvaient exprimer et, notamment, à des questions psychologiques et politiques que, seule, la description littéraire pouvait aborder. Il y avait une part de vérité dans ces critiques, à côté d'énormes exagérations. Il était exact que les données numériques auxquelles les arithméticiens politiques avaient recours ne présentaient pas toutes, il s'en fallait de beaucoup, le caractère d'exactitude qu'il eût été désirable de leur voir revêtir; il est vrai aussi que ces données étaient en trop petit nombre pour prétendre exprimer l'aspect social et économique d'un pays. Mais, par contre, il était injuste de décrier des efforts qui allaient ouyrir à la statistique une voie féconde. Et de plus, le point de vue auquel se plaçait l'école de Gottingen, défendant jalousement la situation qu'elle avait acquise dans l'enseignement acadé-