III. — La statistique est-elle une science ou une méthode
27. Ce que nous avons dit précédemment contient une réponse implicite à cette question, aussi ne faisons-nous plus que résumer brièvement notre point de vue.
La notion de science suppose nécessairement que l'objet étudié est un. Il n'y a pas de science universelle. Ce qui donne à la science son unité, c'est son objet formel. La définition de l'essence d'une chose et de ses propriétés donne naissance à quelques propositions simples, qui conduisent à d'autres, subordonnées aux principes, de sorte que la construction scientifique est tout entière basée sur les principes fournis par l'analyse du sujet (1).
Or, l'objet de la statistique n'est pas un, il est multiple. Il y a la statistique des faits humains et la statistique des faits de l'ordre naturel. Il y a la statistique des naissances, des décès, des mariages, des divorces, des délits et des crimes. Il y a la statistique des quantités d'eau tombée, des jours de gelée, du temps pendant lequel le soleil a brillé. Une science qui s'étendrait à tous ces objets à la fois serait une science monstrueuse, comme Rumelin l'a fait observer avec sa verve habituelle :
« Toute classification des sciences, écrit-il, a pour principe la ressemblance et la différence de leurs objets, non de leurs moyens logiques d'étude. Tout ce que la méthode statistique rassemble chaque jour d'utile pour les diverses bran-
(1) Mercier, Logique, p. 271
ehe& du savoir peut aussi peu rentrer dans le cadre d'une seule science que tout ce que l'induction, l'analogie et l'expérience découvrent chaque jour dans les domaines les plus divers. Ne serait-ce pas une science monstrueuse que celle qui prétendrait embrasser à la fois les isothermes et les isothères, avec les résultats de l'élève du bétail et des remèdes contre la fièvre; les tables de mortalité, la fréquence des meurtres et des suicides avec les bienfaits sociaux des différents systèmes agraires? La statistique ne peut absolument pas être la science de tout ce qui se peut conquérir par la méthode statistique (1). »
28. La science s'efforce de donner une explication de& phénomènes. Pourquoi se limiterait-elle à l'emploi, dans ce but, d'une méthode unique? Toute méthode qui peut conduire à la découverte de la vérité doit être employée. Souvent un point spécial du problème qui se pose exige l 'emploi de telle méthode ; un autre point ne peut être étudié à moins que le savant recoure à une méthode différente de la première : de quel droit interdire l'emploi de telle forme d'investigation scientifique? Or, la statistique, comme science, n'aurait à sa disposition qu'une méthode unique : la méthode statistique. La difficulté serait d'autant plus grande qu'il s'agit ici de l'étude des phénomènes sociaux, qui sont les plus compliqués de tous. Pour trouver l'explication des faits les plus complexes-, ceux parmi lesquels on peut démêler l'intervention des causes les plus diverses, on se trouverait limité à l'emploi d'une seule méthode! Sans doute, la méthode statistique est, à l 'égard des phénomènes collectifs, une méthode nécessaire et non facultative, mais de ce caractère de nécessité on ne peut conclure à celui d'unicité. Or, relisez les définitions de la statistique considérée comme science : « Elle consiste, dit von Mayr, en l'explication des conditions et des phénomènes de la vie
(l) Rumblin, loc. cit., p. 138.
DIFFÉRENTES CONCERTIONS DE LA STATISTIQUE
sociale, explication basée sur une observation numérique en masse, exprimée au moyen de nombres et de mesures. » Il y a donc une confusion entre la science et la méthode, qui ne forment qu'un, alors que l'on considère certains phénomènes; au contraire, elles se disjoignent lorsqu'on envisage d'autres faits; conception peu logique, à coup sûr, que celle-là ! /
29. Aussi, nous paraît-il préférable de considérer la statistique comme une méthode, en réservant le caractère de nécessité de son emploi à l'égard des phénomènes collectifs et plus particulièrement à l 'égard de ceux de l 'ordre social et de la définir :
« Une méthode qui, par le relevé en masse et l'expression numérique de ses résultats, arrive à la description des phénomènes collectifs et permet de reconnaître ce qu'ils présentent de permanent et de régulier dans leur variété, comme de variable dans leur apparente uniformité. »
Sous cet aspect, la statistique conserve son unité logique. Partie intégrante de la démographie et de la sociologie criminelle, elle fournit à une quantité de recherches scientifiques l'appoint nécessaire de ses constatations numériques et de ses classifications.
Mais la généralité même de ses applications, comme les propriétés fondamentales qui expliquent cette généralité, lui assignent un rang particulier parmi les méthodes générales, à côté de l'induction et de la déduction. Elle est, comme le dit excellemment Lucien March, « une langue commune pour raisonner sur des impressions complexes, toutes les fois que ces impressions ne se fondent point en une apparence homogène ». Au point de vue de son contenu,elle est, comme le dit le même auteur, « la science des faits considérés comme collectivités', la pléthométrie (1) ».
(1) Lucien March, « Statistique ». dans la collection Dr la Méthode dam les Sciences. Paris, Alcan, 1911.