I. — Préparation du relevé
68. La préparation du relevé est chose d'importance. Il est impossible d'y apporter trop de soin et de réflexion, la technique, en cette matière, étant une affaire capitale. Trop de théoriciens sont enclins à considérer ce problème comme d'une importance secondaire, ou sont portés à croire que toutes les difficultés se trouvent aujourd'hui résolues. Il semble que l'attention des auteurs les plus récents se port»3 du côté de la mise en œuvre du matériel statistique de préférence à ce qui regarde le relevé. Nous serait-il per-
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mis de trouver qu'il y a là une erreur? La technique du relevé n'est pas parfaite, même après tant d'expériences et un certain nombre de désillusions. 11 n'est pas exact qu'on puisse se désintéresser de tout ce qui la concerne comme si l'on se trouvait en face d'un problème depuis longtemps résolu. De nombreux progrès sont à réaliser avant d'arriver a une solution satisfaisante. Le soin qu'apportent les biologistes à fixer la technique de leurs recherches contient un enseignement dont les statisticiens doivent faire leur profit. Non seulement les principes généraux sont déterminés avec un soin extrême — un simple « manuel » de technique microscopique est un gros volume (1), — mais, de plus, il existe dans tous les pays des périodiques où ne paraissent que des articles relatifs aux perfectionnements qui se trouvent, de jour en jour, apportés aux méthodes de recherche. Il n'y a presque pas de mémoire qui se publie sans que l'auteur, non seulement expose et discute sa technique, mais encore indique l'une ou l'autre amélioration qu'il a apportée aux procédés usités avant lui. Dans les laboratoires, la formation scientifique est tout d'abord orientée vers la technique, les précautions les plus minutieuses sont réunies pour que l'observation se fasse dans des conditions irréprochables ; dans les grandes institutions scientifiques, tout, jusqu'à l'atmosphère de recueillement qui les enveloppe, jusqu'à leurs longs corridors ouatés de silence, tout parle de recherches méticuleuses, patientes, orientées avec ferveur vers la découverte du vrai.
Nous n'en sommes pas là en statistique.
Programmes mal établis, tantôt trop étendus, tantôt trop étroitement circonscrits — ■ questions indiscrètes ou à double entente — disposition typographique défectueuse des questionnaires utilisés, agents recenseurs mal choisis, peu prépa-
(1) Le Manuel de technique microscopique, de M. E. de Rodvii.i.e (1013), ne comporte pas moins de 720 pages in-8», et ce n'est qu'un « court résumé » des méthodes les plus usuelles, avec renvoi aux mémoires originaux.
rés à leur mission, mal payés, — travail hâtif de mise en œuvre — tableaux d'où ne.se dégage pas un rayon lumineux qui mette sur la piste d'un fait important le chercheur découragé: ce sont là défauts trop fréquents et sur lesquels, maintes fois, au cours de cet exposé, nous aurons à revenir. A côté d 'œuvres habilement agencées, il n'en est que trop laissant à désirer. Depuis quelques années, les aperçus techniques se font plus fréquents et les grandes administrations montrent moins de discrétion dans l'exposé des méthodes à l'aide desquelles les données statistiques ont été recueillies et mises en œuvre. Dans- un travail scientifique, rien ne vaut la sincérité ; une erreur, franchement reconnue, est presque aussi profitable à la science qu'une vérité démontrée. Les améliorations constatées sont dues, en partie, à l'action de l'Institut international de statistique, à qui on ne saurait en être trop reconnaissant. C 'est par la critique comparée des méthodes que la statistique se perfectionnera, comme se sont perfectionnées les sciences naturelles par l'usage d'une technique de plus en plus sûre, mise au service de l 'hypothèse scientifique.
69. Comme dans tout travail, il faut, avant d'entamer une recherche statistique, avoir un plan, se tracer un programme logiquement ordonné. Les qualités requises pour ce programme ne sont pas différentes de celles recommandées dans tout plan quelconque, mais elles s'étendent à quelques matières qu'on n'est pas dans l'habitude de considérer dans les études économiques ou sociales ordinaires; c'est la raison pour laquelle cette question si simple de l'élaboration du plan ou programme demande à être examinée avec quelque détail.
Nous remarquons, en premier lieu, que l'élaboration du programme se fera dans des conditions très différentes, selon que l'on aura à organiser un relevé fait d'après des documents recueillis en vertu de prescriptions spéciales
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(relevé automatique) ou un relevé de personnes ou de faits n'ayant encore été l'objet d'aucune observation (relevé réfléchi).
Dans le premier cas, l'auteur du programme se trouve nécessairement devant un champ de recherches limité ; il ne peut songer à faire porter des investigations sur un nombre de faits supérieur à ceux consignés dans les documents à utiliser; il lui est impossible aussi d'en modifier la nature, et si ces faits sont amassés d'après un critère juridique, la recherche statistique se trouve limitée aux faits répondant à la définition juridique, sans plus.
La statistique des accidents du travail, par exemple, n'est pas le relevé de tous les accidents survenus au cours du travail, mais seulement de ceux qui répondent à la notion juridique d'accident de travail et se sont produits dans des entreprises soumises à la loi.
Si l'auteur du programme est chargé d'organiser luimême la recherche, il jouit évidemment d'une plus grande liberté, sauf ce qui est dit plus haut relativement aux limites de la statistique.
Un plan ou programme bien ordonné comprendra la détermination précise de l'objet du relevé, l'étude du coût de l'opération, un essai de présentation des données et, dans les cas compliqués et nouveaux, des dispositions pour procéder à un essai de dénombrement. De plus, il fixera l'époque du relevé et les délais prévus pour son achèvement, l'unité géographique à laquelle les faits sont rapportés, les voies et moyens d'exécution, les causes d'erreur et les moyens de les faire disparaître.
Cette suite complexe de recherches comporte une prévision à longue portée. Celui qui organise un travail statistique ne peut se contenter de vivre au jour le jour et de parer aux difficultés au fur et à mesure qu'elles se présentent. Il lui faut des vues larges et précises sur toutes les opérations qui se dérouleront successivement, sinon à tout
instant il se trouvera devant le fait accompli sans possibilité de revenir sur ses pas lorsqu'une erreur lui apparaîtra. On ne recommence pas un relevé ; on ne refait pas même un dépouillement lorsqu'il s'agit d'un travail portant sur quelques centaines de milliers ou quelques millions d'unités. La sûreté de vues ici n'est pas seulement une qualité désirable, c'est une exigence à laquelle nul ne peut se soustraire.
70. Ajoutons encore, ce qui est essentiel, que la rédaction du programme exige souvent chez l'auteur du document l'existence d'une hypothèse scientifique à vérifier. Sans doute, beaucoup de recherches statistiques se font aujourd'hui sur des bases consacrées par l'usage et par la science. Il est difficile d'innover en matière de statistique de la population, bien que, même dans ce domaine depuis si longtemps exploré, des points de vue nouveaux surgissent encore de temps à autre. Mais qui ne voit le rôle essentiel de l'hypothèse scientifique dans les questions où interviennent les facteurs psychologiques, moraux, économiques? Que sera la statistique criminelle si elle n'est guidée par l'hypothèse scientifique! Un amas confus de faits contradictoires sur lesquels le chercheur sera impuissant à projeter la moindre clarté. La statistique industrielle, celle des salaires et des heures de travail, celle des grèves, pour citer quelques exemples, ne peuvent donner de résultats vraiment intéressants que si les recherches, au moment de l'élaboration du programme, sont orientées en tenant compte des théories économiques.
Qu'on ne confonde pas l'usage de Phypothèse scientifique avec le parti pris ou la partialité : en partant d'une théorie, le savant ne la considère que comme une assertion soumise à la vérification; c'est une orientation donnée aux recherches, rien de plus, et les faits seront par lui recueillis avec autant de soin, acceptés avec autant de respect s'ils détruisent la thèse que s'ils la confirment.
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L'usage de l'hypothèse scientifique imprime au programme et à ses divisions une qualité maîtresse : la clarté. Tout se trouvant ordonné selon une idée directrice, les différentes parties se trouvent facilement disposées dans leur ordre logique, les questions deviennent précises, elles se complètent l'une l'autre, les détails dans lesquels on entre ne sont pas oiseux, il n'y a pas de demandes inutiles.
71. Avant tout, il importe de préciser les caractères de la chose que l'on compte : l'unité. Celle-ci forme la base de la recherche statistique; on en compte le nombre d'abord; on en relève ensuite les qualités. Dans un recensement de la population, l'unité est l'individu; celui-ci peut être considéré à deux points de vue : l 'individu présent, au moment du recensement, dans un lieu donné; l'individu qui a sa résidence habituelle dans un lieu donné, mais qui peut en être momentanément absent. Le premier point de vue donne la population de fait; le second permet de déterminer la population de droit. On peut adopter l'un ou l'autre, ou, ce qui est plus fréquent, tous les deux à la fois. Lorsque cette question est décidée vient la définition des qualités de l'individu : il peut être un homme ou une femme (répartition par sexe), jeune ou âgé (répartition par âge), marié ou non (répartition par état civil), exerçant une profession ou n'en exerçant aucune (répartition par profession ou condition), habiter la ville ou la campagne (répartition géographique).
Dans toutes ces hypothèses, l'unité reste la même, c'est elle qui donne à la statistique sa physionomie propre.
La statistique criminelle emploie une double unité: l'infraction ou le délit et le délinquant. La statistique de l'industrie et du commerce d'abord a pour unité l'entreprise industrielle ou commerciale; elle compte les entreprises, puis elle analyse leur caractère : l'industrie à laquelle elles appartiennent, leur état d'activité ou de chômage, leur
situation géographique, leur importance, le mode d'exploitation duquel elles relèvent, leur grandeur, etc. On peut dire aussi que la statistique industrielle a une seconde unité : l'individu occupé dans l'entreprise industrielle. Après le comptage de ces unités, vient l'étude des particularités- qu'elles présentent : le sexe, l'âge, la situation sociale, le salaire, les heures de travail, la résidence dans une localité autre que celle où l 'individu trouve son occupation.
72. Pour pouvoir former la base de la statistique, l'unité doit réunir certaines qualités; on peut les résumer de la sorte :
1° Elle doit appartenir à l'ordre des phénomènes collectifs, sinon il existe des procédés plus rapides et moins coûteux que la méthode statistique pour en déterminer la nature et les caractères;
2° Elle doit être susceptible de se réduire en une expression numérique. Il faut donc que les objets qui constituent les unités se présentent par unité individuelle : une maison, un ménage, une famille. C'est pour cela qu'on dit que le relevé est l'observation des manifestations individuelles d'un phénomène. Si les faits se présentaient en masse confuse, on ne saurait compter les unités dont ils se composent, donc, on ne pourrait en faire la statistique.
C 'est une erreur de vouloir comprendre dans des statistiques des choses qui ne se différencient que par leurs qualités (bon, mauvais, grand, petit, etc.), car ceci est affaire d'appréciation subjective. Dans certaines recherches, on substitue des chiffres aux mots qui expriment des qualités : ainsi, à une récolte qu'on espère devoir être très bonne, on attribuera la cote 75, à une bonne la cote 50, à une mauvaise la cote 25. Les chiffres ne changent rien à l'affaire, il s'agit toujours d'une appréciation. Le procédé dont il s'agit n'est d'ailleurs employé que dans l'estimation
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de la récolte espérée et nous verrons plus loin que les estimations dépendent du relevé indirect.
3° Elle sera de nature à pouvoir être reconnue d'une façon qui exclut tout doute. Nous reviendrons sur ce point très important à l'endroit où nous parlerons de la rédaction du questionnaire. Pour que l'unité soit telle qu'elle se distingue facilement de toutes les autres, il n'est pas nécessaire que sa nature soit différente des autres choses; ce serait limiter, d'une façon arbitraire, le domaine de la statistique; il suffit qu'une bonne définition en soit donnée. La définition peut être vulgaire — comme celle donnée par le dictionnaire — ou juridique, ou économique ; parfois, les notions fournies par ces définitions sont encore trop peu précises par rapport au but visé et l'on doit s'arrêter à une définition statistique spéciale.
73. La définition vulgaire prête à de nombreux malentendus ; souvent, elle définit les mots par les mots et n'apprend rien de précis. M. Bertillon a donné un exemple typique des divergences auxquelles on arrive en empruntant, sans modification, des définitions à la langue vulgaire : ayant à dresser simultanément un relevé des maisons de -Paris, l'administration municipale et le ministère des finances arrivèrent à des résultats fortement discordants. Comment est-il possible de se tromper aussi grossièrement dans le comptage des maisons? se demandèrent les sceptiques. La cause de la divergence était simple : l'administration municipale avait compté les habitations, le fisc les locaux imposables. Les deux statistiques poursuivant des buts distincts, il n'y avait pas, dans ce cas, d'erreur à proprement parler, mais l'emploi du terme « maison » prête à confusion et une erreur de ce genre aurait pu être commise dans toute statistique qui se serait bornée à employer ce mot sans l'accompagner de commentaires.
On a confondu maintes fois, sous l'expression de mort-
nés, les enfants sans vie et les enfants non viables décédésavant la fin du troisième jour qui suit leur naissance. Dans quelques pays, la distinction était établie, ailleurs elle ne l'était pas et ce défaut de concordance fut longtemps une cause de trouble dans la comparaison des statistiques.
Les définitions juridiques sont, en général, plus précises que la définition vulgaire. Quelquefois, cette précision est un défaut, en ce sens que la définition légale vise un cas particulier, est rédigée dans un but spécial, ce qui en exclut des cas tout aussi intéressants que la statistique a intérêt à connaître. Aux termes de la loi italienne, du 31 janvier 1901 sur l'émigration, loi qui a pour but de prendre des mesures de protection en faveur des émigrants, « doivent être considérés comme émigrants tous ceux qui, voyageant par mer en troisième classe, se dirigent vers des pays situés au delà du détroit de Gibraltar ou, s'ils sont au nombre de plus de cinquante, vers des pays au delà du canal de Suez ». Cette définition, très spéciale, ne peut aucunement servir à la statistique de l'émigration : celle-ci n'a pas à se baser sur le mode de transport, ni sur la classe du billet du voyageur.
La statistique du chômage fournit un exemple d'une définition économique. Chômage s'oppose à activité; dans un sens large, un chômeur est quelqu'un qui ne travaille pas. Mais faudrait-il compter parmi les chômeurs les personnes sans profession1? Ce serait absurde. Faut-il considérer comme chômeurs les malades, les invalides, les infirmes, les vieillards? La chose est très contestable. Si l'on met en rapport le nombre de chômeurs et l'activité industrielle, il vaut mieux, semble-t-il, définir comme chômeur l 'ouvrier qui, en état de travailler et désirant travailler, est sans ouvrage. Une définition de ce genre est essentiellement propre à la science économique.
Les définitions purement statistiques sont fort nombreuses. En voici une qui est adoptée par la statistique
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internationale : c'est la définition de l'unité ouvrière en matière de statistique des accidents du travail. Pour déterminer la fréquence des accidents, il faut pouvoir apprécier d'une manière aussi exacte que possible le nombre des ouvriers soumis au risque. Or, le nombre des ouvriers occupés dans un établissement industriel varie souvent au cours de l'année. Devant la difficulté, voire l'impossibilité d'obtenir à cet égard des données exactes, les Congrès internationaux ont préconisé d'adopter une mesure commune. Le nombre de journées de travail effectuées par l'ensemble du personnel ouvrier peut toujours être connu avec exactitude et ce nombre de journées représente les journées effectives de travail, y compris les fractions de (( journées » prestées par le personnel au delà de la durée normale du travail. Dès lors, si l'on adopte comme diviseur de ce nombre un cbiffre représentant la quantité de jours d'exploitation, on peut arriver à une certaine grandeur idéale qui exprime le nombre de travailleurs complets, c'est-à-dire de travailleurs ayant tous été occupés pendant le même temps. L'Autriche et l'Allemagne ont les premières adopté le nombre de 300 jours d'exploitation et ont donné le nom de Vollarbeiter au quotient de la division des journées effectives par le chiffre 300. La même unité a été adoptée par la statistique belge des accidents du travail (1).