Le relevé considéré sous le point de vue du temps
74. Tous les phénomènes quelconques peuvent être considérés sous l'aspect du temps et de l'espace. Essayons d'indiquer de quelle manière ces notions générales conditionnent et limitent le relevé et les phénomènes auxquels il s'applique.
(1) Royaume de Belgique. Office du travail. Statistique des accidents du travail, t. II, p. 570. Bruxelles, 1012.
Sous le rapport du temps, le relevé peut être considéré sous trois aspects :
1° quant à la durée de l'observation; 2° quant à l'époque de l'observation; 3° quant à la durée du phénomène.
En ce qui regarde la durée de l'observation, il faut distinguer entre le relevé qui vise à reproduire l'état d'un phénomène, de celui qui cherche à en faire connaître le mouvement. Dans le premier cas, on essaye de reproduire les faits dans des conditions telles qu'ils échappent aux accidents de variabilité. Dans le second, on s'efforce au contraire de faire apparaître les conditions diverses influençant le phénomène, de façon à connaître les causes générales et les causes accidentelles. En démographie, un recensement de la population forme un type de statistique du premier genre ; le relevé des naissances, des décès, des mariages, appartient à la seconde catégorie, dont l'objet est le mouvement de la population.
Examinons d'abord les faits dans leurs rapports avec la durée du relevé.
Le synchronisme des opérations du relevé est, dans ce cas, une condition essentielle. Le fait à .enregistrer est-il simple, n'y a-t-il que peu d'unités à relever, les difficultés à vaincre sont de minime importance et il n'y a pas lieu de s'y arrêter ici. Au contraire, lorsque le fait est complexe, lorsqu'il se compose d'une multitude de manifestations individuelles, le statisticien doit prendre des précautions minutieuses afin d'éviter de mêler les faits d'hier aux faits d'aujourd'hui. Il n'y aurait aucune précision dans un relevé confondant dans un ensemble hétérogène, les faits passés avec les faits actuels. Pendant l'enregistrement de certains faits, ceux-là déjà compris dans le relevé auraient changé d'aspect. On sent trop bien que le relevé de Vétat d'un phénomène doit être synchronique pour devoir s'at-
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tarder à démontrer la nécessité de la simultanéité de toutes ses parties : ce serait faire la démonstration de l'évidence même. A un point de vue idéal, une statistique de (( situation » devrait être une photographie instantanée. En pratique, on se trouve encore fort éloigné de la perfection. Celle-ci est d'ailleurs hors de notre portée : admettons la possibilité de recenser la population en quelques heures; pendant ce temps peuvent survenir des décès et des naissances non consignés sur les bulletins.
Notre ambition se limite donc à raccourcir, par une bonne organisation administrative, le délai exigé pour les réponses à donner, et à veiller avec une attention scrupuleuse au synchronisme de toutes les parties du relevé (1).
75. Alors que dans les observations relatives à 1' « état » d'un phénomène on s'efforce de rendre aussi brève que possible la durée du relevé, on tend, au contraire, à la prolonger autant qu'on le peut quand il s'agit de faire appa-
(1) Les mesures prises pour atteindre ce but sont parfois d'une grande ingéniosité. Celles qui ont été mises en vigueur par le gouvernement britannique aux Indes pour le recensement de la péninsule méritent qu'on s'y arrête, car elles sont réellement instructives. Le dernier recensement de l'Inde, qui date du 30 mars 1911, a été, comme les dénombrements précédents, accompli en une seule nuit, avec le concours de plus de deux millions de recenseurs. Tout le territoire de l'Inde se trouve divisé en « blocs », comprenant chacun de trente à cinquante habitations ; au-dessus vient le « cercle », comprenant de dix à cinquante « blocs ». Les « cercles » sont réunis d'après les divisions administratives (talisils, taluks, etc.). Enfin, la centralisation suprême est confiée à un commissaire spécial pour le recensement de l'Inde. Quelques semaines avant la date fixée pour le recensement, les agents recenseurs font le tour des habitations qui leur sont désignées et consignent sur le bulletin les réponses concernant toutes les personnes qui ont à cet endroit leur résidence habituelle. Lorsque la nuit du recensement est arrivée, les agents se présentent à nouveau, biffent les indications du bulletin relatives aux personnes non présentes et portent sur ce document les réponses concernant les nouveaux venus. Cette mission, confiée à des agents indigènes, est, à ce qu'on assure, remplie avec un soin extrême, au point que les réponses libellées par les Européens sont inférieures, comme précision, à celles formulées par les agents hindous. Le synchronisme est donc réalisé d'une façon très satisfaisante dans l'ensemble; il y a, naturellement, des exceptions motivées par des maladies
raître le « mouvement » des faits étudiés. La théorie pure élèverait ici une prétention aussi irréalisable que celle qui consiste à faire du relevé une photographie instantanée: ce serait de réunir des observations portant sur le temps entier pendant lequel le phénomène a continué à se manifester. Autant assigner à la statistique une durée qui se confondrait avec celle de la vie de l'humanité. Sans nous arrêter à des rêves de cette nature, reconnaissons l'évidence; l'aspect toujours changeant des faits observés par la statistique exige une longue période de temps couverte par l'observation, pour que l'on ait chance de découvrir les lois permanentes qui gouvernent les faits de la nature. C 'est seulement lorsque les faits amassés sont assez nombreux, que nous nous trouvons dans les conditions voulues pour observer leur régularité; or, leur répétition étant limitée dans le cours d'une année, par exemple, il faut, pour réunir des cas assez nombreux, que le relevé couvre une série d'années. Les changements d'une année à l'autre peuvent être dus à des causes accidentelles; c'est seulement à condition d'étendre la période d'observation qu'on verra se dégager les tendances plus profondes au-dessus des variations de courte durée. La statistique morale a surtout besoin de cette observation prolongée, qui, pour être réalisée dans des con-
contagieuses, des troubles, des événements imprévus, etc. Des difficultés, propres à la péninsule, sont celles résultant de la présence dans les trains ou dans les steamers de voyageurs pendant un parcours qui exige souvent plus eurs jours, du travail de bûcherons qui s'enfoncent dans les forêts et y séjournent plusieurs semaines, de l'existence de nombreux endroits consacrés où se rendent des milliers de pèlerins. Pour recenser les voyageurs, on a imaginé les dispositions suivantes : toute personne qui prend le train après 7 heures du soir la nuit du recensement, est recensée sur le quai d'embarquement, si on en a le temps, sinon dans le train même. Les voyageurs qui montent dans le train au cours de la nuit sont recensés de même, à moins qu'ils n'exhibent un certificat établissant qu'ils ont déjà été recensés. Vers (i heures du matin, tous les trains s'arrêtent et on procède à la visite des wagons pour s'assurer si personne n'a été omis du recensement (*). La population de l'Inde était, le 30 mars 1011, de 315,156,396 habitants.
(*) Census of Indîa 1911, vol. I. Report by E. A. Gait, Introduction. Calcutta, 1913.
ORGANISATION DU M ÉLEVÉ STATISTIQUE
ditions convenables, exige le relevé automatique ou continu.
Il ne faut pas confondre la durée des observations avec l'unité de temps utilisée pour la présentation. La statistique des décès est organisée de telle façon qu'on puisse la présenter d'une manière très détaillée quant au temps où les décès sont enregistrés ; parce que cette statistique demande à être suivie pendant longtemps pour pouvoir déterminer les coefficients de mortalité, suit-il de là qu'on puisse se borner à relever et à publier les décès à de longs intervalles, par exemple pour une année entière? Il n'y a aucun rapport entre les deux ordres d'idées. Les observations les pluslongues peuvent gagner beaucoup à être présentées à intervalles fort rapprochés ; il en est ainsi des naissances et des décès pour lesquels on remarque de grandes variations par mois, et même par jour et par heure. Les statistiques météorologiques seraient dénuées d'intérêt si on se bornait à en publier les résultats par mois; il faut descendre, au contraire, dans le détail pour en tirer les enseignements qu'elles comportent. A cet égard, les appareils enregistreurs rendent les plus grands services à l'aide des graphiques qu'ils tracent automatiquement.
76. Le relevé doit donc satisfaire à deux conditions : être le plus prolongé possible, être le plus particularisé qu'il se peut. Ces conditions ne sont pas contradictoires, mais complémentaires. Dans le cas du relevé continu comme du relevé périodique, l'observation isolée sera soustraite aux modifications successives des événements; elle sera rapide et, si c'est nécessaire, répétée. Mais dans les statistiques du « mouvement » social, le temps sur lequel portera l'observation sera aussi long qu'on le pourra. Au point de vue de la durée, on ne peut mieux comparer les statistiques d'état et de mouvement qu'à la photographie instantanée et à la cinématographie. Un film est une succession ininterrompue de photographies, prises très rapidement; si l'on pouvait relever les phénomènes de la vie sociale avec une égale pré-
cision, on posséderait des statistiques parfaites. Le procédé, malheureusement, ne s'applique pas à tous les faits qu'il serait intéressant de connaître. Il faut alors se borner à prendre, à un moment opportun, une photographie instantanée des phénomènes, avec les précautions voulues pour assurer un synchronisme parfait.
Quels sont les phénomènes à observer par le moyen du relevé continu? Quels sont ceux auxquels convient le relevé périodique ou occasionnel? La réponse se trouve déjà donnée dans la définition des modalités du relevé, nous y revenons sommairement en conclusion de ce qui précède. Parmi les faits soumis au relevé statistique, il en est dont l'évolution relativement lente exige seulement un certain nombre de points de repère suffisamment espacés; entre ces points, on pourrait noter des changements, mais ils sont peu importants dans l'ensemble. Un voyageur qui circule sur une route compte les bornes kilométriques, placées bien en évidence le long du chemin ; il ne cherche pas du regard les petites bornes hectométriques à moitié dissimulées sous l'herbe des talus et des fossés-.
La population d'un pays se modifie constamment; le changement, par rapport à la masse, en une semaine, un mois, une année a-t-il une réelle importance? Entrées et sorties se compensent, ce n'est qu'après un intervalle assez long que les diminutions ou les augmentations successives parviennent à apporter au total un changement assez sensible pour être noté. Ce qui est vrai du nombre des habitants, l'est encore bien davantage du rapport des sexes, de la répartition des âge&, de la population des villes et des campagnes, de l'importance relative des professions industrielles et agricoles, de la proportion des personnes actives et des personnes sans profession. Il est bien suffisant de vérifier tous les dix ans si les faits relevés lors du précédent recensement sont restés les mêmes ou non.
ORGANISATION DU RELEVÉ STATISTIQUE
Même lorsqu'une période est caractérisée par un mouvement économique intense, les salaires, dans l'ensemble, ne haussent pas assez vite pour qu'il soit nécessaire d'opérer des relevés périodiques à court intervalle ; on peut en dire autant des heures de travail. En Belgique, bien que les années 1896 à 1901 aient été marquées d'une grande activité, la statistique des salaires dans les industries textiles, dressée au mois d'octobre 1901, n'a montré que peu de changements avec celle faite le même mois en 1896 : dans l'ensemble des industries textiles, les salaires n'ont guère varié ni pour les hommes, ni pour les femmes, ni pour les enfants ; pour les salaires des hommes et ceux des femmes, il y a lieu de noter un léger mouvement d'ascension des taux les plus bas vers les taux plus élevés, toutefois ce mouvement n'atteint pas, pour les hommes, un pour cent du nombre des ouvriers gagnant le même taux de salaire en 1896 (1).
Il nous suffit de connaître la distribution des salaires ou le chiffre de la population un jour donné, étant donnée la fixité relative de ces données pendant une période assez longue. Mais pourrions-nous nous déclarer satisfaits de savoir le nombre des décès et des naissances, les causes de décès un seul jour de l'année? Il est évident que non. Nous sommes là en présence de faits dont l'équilibre ne s'établit que lentement, le relevé doit être continu pour pouvoir grouper des données utilisables.
La base de la distinction à établir doit donc être cherchée dans les caractères de variabilité plus ou moins accentuée que présentent les phénomènes.
77. Pour les statistiques qui se font à un moment donné, il y a lieu de se demander quel est le moment le plus favorable. Affaire de bon sens et d'expérience; le choix de
11) Royaume de Belgique. Office du travail. Salaires et durée du travail dans les industries textiles au mois d'octobre 1901, p. 301. Bruxelles, 1905.
l'époque ne se fixe pa& d'après des règles théoriques. Pour certains relevés statistiques, telle époque convient; pour d'autres la date favorable à une exécution convenable des opérations sera différente. Si l'on veut recenser la population industrielle d'un pays, on ne choisira pas une date à laquelle de nombreux émigrants saisonniers se trouvent absents, ni une période durant laquelle l'activité n'est pas normale. On atteint des résultats très différents dans les recensements agricoles d'après l'époque à laquelle on fixe le dénombrement. Dans certains pays, dans certains états sociaux, la fixation du moment de l'observation peut présenter de grandes difficultés. Ainsi, dans l'Inde, la date du recensement se trouve conditionnée d'une manière très spéciale : il faut choisir une période de pleine lune, afin que les agents recenseurs, au nombre de deux millions, puissent accomplir leur travail durant la nuit; de plus, la date choisie ne doit coïncider avec aucune fête ou foire, ni avec les jours regardés comme favorables aux mariages et aux ablutions dans les fleuves sacrés, ni avec l'époque des pèlerinages vers des sanctuaires vénérés (1).
78. Nous avons dit aussi que le relevé devait envisager la durée des phénomènes; c'est le dernier aspect sous lequel la notion de temps intervienne pour la fixation des caractères du relevé.
Très souvent, on se borne à enregistrer les faits au moment où ils se produisent, sans plus, mais dans d'autres cas, non moins nombreux, la durée pendant laquelle les phénomènes continuent à se manifester est une donnée essentielle à recueillir. Il ne s'agit pas de suivre les faits individuellement en assistant, pour ainsi dire, à leur évolution complète, du moins cette condition n'est pas toujours exigée, ni toujours réalisable. Nous passerons en revue
(l) Census of India, 1911. Introduction.
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quelques-uns des faits qui donnent lieu à l'observation statistique sous cette forme.
à) Phénomènes dont la durée est relevée par induction. Ce sont ceux dont on ne peut suivre individuellement le développement complet. En premier lieu apparaissent les faits de la vie humaine : la durée de l'existence, des unions conjugales, d'une génération, etc.. Il est essentiel, pour la connaissance de ces éléments si importants, d'établir le temps pendant lequel ils existent. Dans ce but, il ne faut pas nécessairement rechercher la durée de l'existence de tous les hommes dont la naissance a été comptée dans les statistiques de la natalité, ni de tous les mariages qui ont été célébrés. Il suffit de procéder par induction et de relever, à une date donnée, celle d'un recensement, l'âge de toutes les personnes recensées. La distribution des unités recensées, par catégorie d'âge, fournira la réponse à la question posée, parce que, par induction, nous passons des faits connus aux faits inconnus en établissant la loi générale du phénomène. Ainsi, une table de survie se construit en se basant sur le tableau de la population par âge : celui-ci est l'image, comme dit Levasseur, d'une population qui comprend une série de générations ayant eu des chances diverses de mortalité et ayant d'ordinaire subi des modifications par lY'iirigration et l'immigration. La méthode démographique de construction d'une table de survie est basée sur le procédé indnctif. Etant connus la population par âges et le nombre des décès par âges, on détermine, pour chaque période, le rapport de ces deux nombres; partant ensuite de la population ramenée à 100,000 personnes, le statisticien déduit les décès afférents à chaque âge jusqu'au moment où la différence entre les deux termes devient nulle (1).
b) Phénomènes dont la durée est relevée par l'observation directe. Un grand nombre de faits rentrent dans cette
(1) Levassei r. La population française, t. II, pp. 286-290.
catégorie; par exemple, un des éléments servant à caractériser une grève est sa prolongation ; dans la statistique des grèves, on relève donc pour chaque conflit le nombre de jours de chômage. Pour les accidents de travail, une donnée essentielle est la durée de l'incapacité, parce qu'elle fait varier l'étendue de la charge; tout accident du travail est porté dans les statistiques avec les indications relatives à cet objet. Les divisions adoptées sont en concordance avec la loi de réparation des accidents. Dans ces cas et dans une quantité de cas semblables, la durée du phénomène est relevée directement par l'observation, sans recourir au procédé inductif.