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CRITIQUE DE SINCÉRITÉ

manque de sincérité qui produise des erreurs constantes : des défauts d'organisation, le manque de clarté des instructions données aux recensés, comme aux agents recenseurs, peuvent conduire à des résultats tout aussi erronés que la crainte ou l'intérêt. Cependant, comme il faut donner un nom à cette partie de la critique, nous l'avons appelée (( critique de sincérité » à raison des dispositions d'ordre psychologique qu'elle a en vue, en ordre principal. Il faut s'entendre aussi sur l'expression « erreurs constantes ». On ne veut point signifier par là des erreurs se reproduisant à chaque occasion, mais simplement des erreurs ayant une tendance à se répéter dans un même sens un grand nombre de fois, au lieu que les erreurs fortuites dépassent parfois la mesure et restent parfois en deçà. La crainte et l'intérêt sont des mobiles dont l'action est très- étendue, mais il est clair qu'ils ne vicient pas toutes les réponses, tout^n en rendant suspectes un grand nombre. Ces distinctions ne doivent pas être perdues de vue au cours de l 'exposé qui va suivre.

112. L'inexactitude voulue des réponses données au bulletin statistique provient, très fréquemment, de la crainte des auteurs du document que des réponses sincères ne tournent à leur préjudice.

Cette crainte résulte de l'ignorance ou de l'intérêt mal entendu; il peut s'agir de l'intérêt matériel et de l'intérêt moral. Examinons brièvement les diverses hypothèses qui peuvent se présenter.

A. — Crainte de mesures fiscales ou de réglementation. — Mobile très général auquel obéissent de nombreuses personnes. Des patrons, principalement de la petite industrie, hésitent à inscrire sur leur bulletin le nombre exact de leurs ouvriers et de leurs employés, afin de ne pas faire classer leur établissement dans une catégorie plus élevée en vue de la patente. En 1846 déjà, Quetelet signalait cette cause d'inexactitude à propos du premier recensement général de

l'industrie qui eût été, jusqu'alors, exécuté en Europe. L'interprétation fondée sur oe mobile est encore exacte aujourd'hui, bien que le progrès de l'instruction et l'expansion des affaires l'aient atténuée ou même fait disparaître dans une certaine mesure. A notre époque, les grands établissements industriels, groupant dans leurs ateliers et leurs chantiers une fraction de plus en plus notable de la population ouvrière, sont habituellement rangés dans la première classe des patentes, de telle sorte que l'intérêt qu'il y avait à déclarer un nombre d'ouvriers inférieur à la réalité n'existe plus; d'ailleurs, en présence de Pénormité des taxes qu'ils acquittent déjà, la majoration d'un impôt accessoire ne peut plus présenter aux yeux des industriels qu'un intérêt secondaire. Par contre, cet intérêt continue à exister pour les chefs des petites entreprises, plus resserrés d|jns leurs moyens et plus portés à lésiner. Un critère de différenciation sera donc la grandeur, l'importance de l'entreprise : le statisticien se montrant plus sévère et se tenant plus sur ses gardes à l'égard des déclarations faites pour des exploitations de minime importance que pour celles relatives à des établissements très importants.

On ne pourrait en dire autant de la critique appliquée aux questions du bulletin ayant rapport à des mesures de réglementation du travail. Souvent, l'opposition aux mesures législatives de ce genre est conduite par des associations de grands- industriels. Il est à craindre dès lors que les réponses individuelles ne soient inspirées de la même politique et ne procèdent d'un mot d'ordre. Répondre dans un sens indiqué d'avance, et non conformément à la réalité, est un tort qui n'est pas uniquement celui d'industriels non interventionnistes; on peut l'imputer aussi à d'autres milieux où les idées sont au pôle opposé : nous voulons dire les syndicats ouvriers. Que d'enquêtes sans vie, sans portée et sans résultat à cause de ce parti pris ! Les réponses arrivent stéréotypées, identiques pour des industries ou des localités placées dans des conditions différentes. Rédigées par un

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secrétaire de syndicat, du fond d'un bureau, elles ne s'adaptent même pas aux énoncés précédents et cette unanimité, loin de faire impression, ne fait que provoquer une défiance trop justifiée.

Est-il besoin d'ajouter qu'une enquête viciée dans ces conditions est inutilisable et ne peut même être améliorée? Le parti pris, les réponses formulées d'après un mot d'ordre, fournissent l'exemple le plus complet d'erreurs constantes.

113. Si le statisticien ne peut toujours éviter de poser des questions de nature à faire redouter des répercussions d'ordre financier ou législatif, il peut, tout aumoins, prendre des mesures d'abord pour prévenir une crainte légitime, ensuite pour empêcher que les fausses déclarations ne viennent fausser les résultats. On ne manquera pas de faire remarquer aux recensés le but scientifique de la statistique, but totalement étranger aux préoccupations d'ordre fiscal. Le bulletin du recensement belge de 1896 débute par plusieurs (( observations générales » dont la première est ainsi conçue : (( Le recensement industriel actuel n 'est que la répétition d'opérations du même genre effectuées en 1846, en 1860 et en 1880. Il a pour but de faire connaître les principales conditions de l'industrie; il ne se rattache à aucun projet déterminé de réglementation, ni à aucune mesure fiscale ». Le recensement de 1910 a répété le même avis, en y ajoutant l'exemple du recensement précédent, celui de 1896.

Au dos du bulletin du recensement français de la population figure une « notice sur le dénombrement » précisant la portée, spécialement démographique, de l'opération statistique et faisant ressortir l 'ancienneté de ce relevé. Elle est suivie de la note suivante : « Nota — Les réponses que chaque habitant fera, en toute sincérité, aux questions posées ne peuvent, en aucune façon, et à aucun moment, lui occasionner un trouble ou un dommage quelconque ».

S'il est utile de rassurer le public au sujet de la portée

des enquêtes statistiques, il est d'autre part indispensable de prendre des garanties contre le manque de sincérité de ceux des recensés qui ne se seraient pas laissé persuader. Ce sera peut-être le plus grand nombre. Au moyen d'une rapide analyse psychologique, on arrive facilement à déterminer celles des données du questionnaire capables d'éveiller quelque appréhension. Ces données sont ensuite soumises à une épreuve systématique. Il ne suffit pas de rester sceptique devant certaines assertions. Le statisticien doit arriver à une solution positive. Si tel chiffre est supposé inexact, comment le savoir de science certaine, et par quel autre le remplacer? La technique moderne a organisé plusieurs contrôles généraux de ce genre. Au nombre des pins intéressants figure celui qui met en parallèle les déclarations des patrons et celles des ouvriers.

114. On trouve ainsi moyen de corriger des erreurs généralisées en dépit des instructions et des mesures d'organisation. Cette façon de procéder a été adoptée par plusieurs recensements. On a imaginé de faire déclarer par les ouvriers et employés le nom, l'adresse et l'industrie de l'employeur; de cette manière, on dispose d'un matériel de contrôle à l'égard du chiffre indiqué par le patron en ce qui regarde son personnel. La Hongrie, en 1890, a été la première à utiliser cette indication ; elle fut suivie par la Belgique et par la France en 1896; depuis 1901, cette organisation est entrée définitivement en vigueur dans le recensement français qui a pris des mesures pour que les bulletins des ouvriers et employés appartenant à une même entreprise soient groupés dès le moment où les mairies opèrent les premiers classements. Ce n'est pas le moment d'entrer dans le détail de ces opérations. Elles seront exposées in extenso dans la partie qui a trait aux recensements, mais c'est ici qu'il convient de dire quelques mots de la valeur critique du procédé.

Cette méthode est très efficace pour mettre obstacle à ce

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