CRITIQUE DE SINCÉRITÉ
que des entreprises soient omises ou soient comptées plusieurs fois, pour caractériser la nature de l'industrie exercée et pour empêcher que les patrons n'omettent de déclarer le personnel qu'ils occupent. Mais le point intéressant consiste dans la conformité des déclarations patronales et ouvrières. Il peut y avoir identité entre le nombre de bulletins d'ouvriers annexés au bulletin d'entreprise et le nombre d'ouvriers et d'employés déclaré par le chef d'entreprise ; dans ce cas, il n 'y a évidemment aucune modification à apporter au bulletin patronal, mais les règles adoptées dans les deux autres cas par le service du recensement français aboutissent, en fait, à compter au maximum les ouvriers : si le nombre déclaré par le patron est inférieur au nombre de bulletins trouvés, on le porte., en l'augmentant, à ce dernier chiffre; s'il lui est supérieur, on ne le réduit pas, sans doute parce qu'on suppose que les bulletins ouvriers manquants se sont égarés. Il semble que cette règle, à la considérer avec quelque attention, ne soit pas aussi satisfaisante qu'elle le paraît à première vue. Elle s'inspire évidemment de la pensée que le maître a intérêt à dissimuler le chiffre vrai de son personnel, alors que l'ouvrier n 'en a aucun à déclarer qu 'il travaille pour le compte de tel patron plutôt que pour le compte de tel autre. Ceci est exact, mais ce n'est pas toute la question; l'ouvrier a aussi un intérêt à faire une déclaration : celle qu'il n'est pas en état de chômage, et plutôt que de se faire connaître comme chômeur il n'hésitera pas à inscrire sur son bulletin le nom d'un ancien patron ou de toute autre personne. Entre ces deux intérêts, il n'y a pas possibilité de se prononcer d'une façon décisive, aussi la règle rapportée plus haut a-t-elle le défaut, dans sa généralité, de trancher d'une façon systématique des cas douteux. Il paraît plus satisfaisant de s'en tenir aux déclarations émanant des ouvriers, dans tous les cas, ou, ce qui vaudrait mieux, de prendre texte de ces déclarations pour réclamer au chef d'entreprise des éclaircissements complémentaires.
. La statistique des grèves présente aussi des données qui, empruntées à une source unique, seraient fort sujettes à caution. Après un conflit qui a excité toutes sortes de passions, il est évident que le récit qu'en fera chacune des parties en cause différera sensiblement. Réclamer uniquement aux patrons les renseignements concernant les grèves qui viennent de se produire dans leurs établissements, c'est admettre à l'avance que la statistique sera unilatérale et tendancieuse. Aussi, s'est-on déterminé à consulter en outre sur les circonstances, les causes et les résultats des grèves, les associations ouvrières. Tel est le système suivi en Italie, où l'on réclame en outre aux Préfets des renseignements analogues. Les déclarations ouvrières contrôlent le patronat, et vice-versa; le document dressé par l'autorité administrative sert d'épreuve et indique en quel sens la balance doit pencher. On peut y ajouter les extraits de journaux qui ont relaté l'incident. De cette façon, « sta tistiquer » une grève devient un véritable travail de critique exigeant beaucoup de patience unie à un grand bon sens et à une parfaite équité.
Au heu de comparer des données venant de source différente, mais se rapportant à une même recherche, on peut encore se livrer à des aperçus critiques basés sur la confrontation de données portant sur le même sujet, mais recueillies à des moments différents par des autorités diverses, chacune dans un but particulier. Le degré d'instruction, par exemple, peut, dans une population donnée, s'apprécier par trois moyens différents : 1° en posant directement la question : « savez-vous lire et écrire » dans le recensement général de la population; 2° en classant les conscrits d'après leur degré d'instruction au moment où ils sont versés au corps ; 3° en relevant le nombre d'époux qui n'ont pu signer l'acte de mariage, soit que leur ignorance résulte de la croix apposée en lieu et place de leur signature, soit qu'elle soit constatée par leur déclaration.
Indépendamment de l'intérêt que présente la comparai-
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son de ces données à un point de vue général, on peut en tirer des conclusions quant à l'exactitude présumée de chaque relevé : les concordances constituent un indice favorable, les discordances servent à faire naître un doute et à provoquer une information complémentaire.
115. B. — Crainte de désavantages d'ordre moral. — L'intérêt, qui incite à faire des déclarations inexactes, peut ne pas être un intérêt matériel. Certaines questions des recensements peuvent provoquer des susceptibilités d'ordre moral. Les demandes concernant les cultes nous paraissent rentrer dans cette catégorie. Parmi les recensements effectués en Europe, les uns s'abstiennent de poser la question, les autres formulent la demande avec plus ou moins de détails. En Angleterre, en France, en Belgique, en Portugal, il n'y a pas de questions posées en ce qui concerne la religion des recensés ; au contraire, ce point fait partie des investigations du recensement en Allemagne, en Autriche, en Espagne, en Norvège, en Russie, en Suède, dans les Pays-Bas, etc. Il peut arriver que beaucoup de déclarations faites sur ce point soient suspectes. On ne peut non plus s 'attendre à une grande sincérité de la part des recensés quand le gouvernement s'enquiert des tares physiques ou morales : le dénombrement des idiots, des fous, des sourdsmuets, habitant avec les membres de leur ménage, ne sera jamais complet, car les familles cachent aussi longtemps qu'elles le peuvent les infirmités dont leurs membres sont atteints. On peut aller plus loin et altérer la vérité, afin de retarder l'accomplissement d'un devoir civique pénible ou onéreux. M. Benini a signalé que si, dans l'Italie méridionale, le nombre des naissances mâles en décembre descend au-dessous de la normale, tandis qu'au contraire le mois de janvier est au-dessus de la moyenne, la raison en est à la coutume des parents de différer de quelques jours les déclarations des naissances mâles survenues à la fin de
décembre, afin de retarder d'un an l'appel sous les drapeaux.
116. C. — Paresse, négligence, mauvaise volonté des recensés et des agents recenseurs. — Pour pouvoir exécuter une statistique dans de bonnes conditions, il faut pouvoir compter sur la conscience, le soin et la fidélité des agents qu'on emploie; dans une certaine mesure, ces qualités doivent exister chez les personnes qu'on interroge; elles doivent se retrouver au plus haut degré chez tous ceux qui dirigent le travail ou collaborent à la direction :
a) Pour obtenir des résultats satisfaisants, le chef d'un bureau de statistique doit absolument pouvoir compter sur le bon vouloir des agents recenseurs et des commis occupés au travail de dépouillement. Une des conditions requises pour que ce bon vouloir existe et se manifeste est une équitable rémunération accordée aux uns comme aux autres. Contraindre des agents inférieurs à exécuter une besogne qu'ils font à contre-cœur ou dont les conditions leur déplaisent est une détestable politique. Les économies qu'on pense réaliser par ces moyens finissent par occasionner une dépense double. L'agent recenseur, notamment,' a un rôle très important à remplir. La vérification des bulletins ou formulaires lors- de la reprise à domicile de ces documents, lui incombe. C'est à lui également qu'il faut avoir recours s'il s'agit d'obtenir des renseignements complémentaires ou de rectifier des erreurs. Quelles que soient les précautions prises en vue du choix de ces agents et si complètes que soient les instructions qui leur sont données, la vérification de leur travail est d'une nécessité absolue. Le plus élémentaire bon sens commande de s'assurer de la façon dont les instructions ont été exécutées. Les erreurs peuvent être tantôt accidentelles et isolées lorsqu'elles sont dues à l'interprétation erronée d'une seule personne qui, par exemple, se croit, à tort, dans l'obligation de répondre au bulletin alors qu'elle ne rentre pas dans les catégories vi-
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sées par la statistique. On peut aussi classer parmi les erreurs accidentelles, l'interprétation trop large donnée au relevé par un agent recenseur isolé. Mais à côté de ces erreurs accidentelles,les administrations locales et les agents recenseurs en commettent d'autres qui ont un caractère systématique et général. Ainsi, dans un recensement industriel on constata que certaines administrations communales avaient délivré des bulletins à des personnes exerçant des professions libérales ou agricoles, à des ménagères, à des fonctionnaires et même à des personnes sans profession. Par contre, dans quelques communes-, des omissions singulières avaient été commises : par exemple, on n'avait recensé que les patrons sans remettre de bulletin individuel aux ouvriers, ou l'on s'était borné à remettre des formu laires aux industriels et aux commerçants dont l'exploitation semblait présenter une certaine importance. Dans une petite ville, les agents recenseurs avaient laissé en dehors du recensement toutes les personnes du sexe féminin (1). Après des exemples tels que ceux-là, personne ne pourra plus douter de l'utilité d'une revision des plus attentives.
b) Les recensés, de leur côté, peuvent apporter leur contingent de mauvaise volonté et de négligence dans l'ensemble des facteurs défavorables à l'exactitude des résultats. Sans être altérées par l'appât du gain ou par la crainte d'un désavantage, les réponses des recensés peuvent se trouver singulièrement diminuées de valeur à raison de la négligence avec laquelle elles sont formulées. Si l'on a des raisons de soupçonner que ce défaut est général, on devra se montrer d'autant plus rigoureux dans l'examen critique du bulletin.
117. Enfin, l'éditeur même du travail a sa part de responsabilité. On peut appliquer à un travail statistique les
(1) Belgique : Recensement de l'industrie et du commerce au 31 décembre 1910. Vol. I. Exposé des méthodes, ch. III, paragr. 2 et 3. Bruxelles,
méthodes critiques qui s'appliquent à toute œuvre littéraire et se demander dans quel esprit le travail a été fait. A-t-on voulu exposer la vérité, et rien qu'elle? N 'a-t-on pas été préoccupé d'accumuler des matériaux dans le but de produire de l'effet, d'en imposer par la masse des données? Ce sont des questions très délicates, aussi le critique fera bien de n'avancer que pas à pas sur ce terrain dangereux. Aujourd'hui, on attend de l'éditeur d'un travail qu'il fasse l'exposé complet de ses sources et de sa méthode. Cette habitude est entrée dans les mœurs en ce qui concerne plusieurs branches scientifiques, les sciences historiques; par exemple. Il existe dans chaque pays des ouvrages et des revues consacrés aux questions de méthode historique. Bien qu'il y ait une tendance sérieuse et générale en statistique à suivre cet exemple, on ne peut dire encore que plus rien n'est à souhaiter. Beaucoup de publications officielles se montrent encore d'un laconisme par trop grand dans la description des- procédés suivis dans les travaux qu'elles présentent.
Est-il besoin de dire qu'en aucun cas le statisticien n'a le droit de modifier les chiffres obtenus à l'aide du relevé? S'ils ne sont pas complets, il se bornera à signaler les lacunes et à en exposer brièvement les motifs en note au bas de la page. Dans le cas où, à l'aide de méthodes spéciales, il aurait réussi à faire disparaître certaines lacunes, il doit le faire observer et faire connaître les procédés employés. En cas de discordance de certains chiffres avec certains autres, l'erreur doit être recherchée jusqu'à ce qu'elle soit découverte et corrigée. Toute discordance n'est pas le résultat d'une erreur : elle peut aussi provenir de l'emploi de méthodes différentes de comptage; ces cas seront soigneusement exposés dans l'exposé des méthodes et l'explication rappelée en note. On n'a jamais le droit de modifier sciemment un chiffre afin d'obtenir une concordance trompeuse. Nous aimons à croire que ces règles, les plus élémentaires de la probité scientifique, ont été toujours et partout res-
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pectées par les statisticiens. Aujourd'hui personne n'admettrait que des manquements à ces principes puissent être commis et nous croyons pouvoir dire qu'effectivement il m* s'en commet point dans une mesure appréciable.