‹ Principes de statistique théorique et appliquée:Chapitre 42 sur 188 · I. — Vérification interne · texte numérisé non relu

I. — Vérification interne

119. a) Recherche des lacunes de la statistique. — Aucune statistique quelconque, — nous l'avons fait observer au début de cet exposé, — ne peut prétendre à une exactitude absolue : celle-ci serait d'ailleurs hors de proportion avec les résultats à atteindre et l'usage qui est fait de ces résultats. Mais entre l'exactitude absolue et l'erreur véritable, il y a un degré intermédiaire, beaucoup plus rapproché du premier terme que du second, qu'il faut absolument atteindre. Il est impossible de tracer des règles théoriques- indiquant la marge tolérable, parce que cette limite est essentiellement variable d'après les sujets traités et d'après le nombre d'unités relevées. Le bon sens indique suffisamment qu'une erreur de 10 unités sur le total est très différente quand le chiffre exact est 100 et quand il est 1,000. L'importance de l'erreur, et par conséquent la tolérance admise dépend aussi de la nature de l'unité; il y a des unités égales comme poids statistiques, — les- individus compris dans un recensement de la population — et il en est d'autres dont le poids varie prodigieusement — l'unité « entreprise » dans un recensement industriel, par exemple.

CRITIQUE D'EXACTITUDE

Dans le premier cas, une unité en vaut une autre, l'absence de l'une n'exerce pas une action plus marquée sur le résultat final que l'absence de l'autre; au contraire, dans le second cas, certaines unités en valent cent et mille autres. L'omission d'un grand établissement industriel diminuerait le total recensé d'un millier (ou plus) d'ouvriers, d'employés, de chevaux-vapeur, alors que celle de l'entreprise d'un charron de village ne ferait que réduire d'une unité ou deux le nombre des exploitants et celui des membres de la famille des exploitants. De plus, si un établissement industriel important se trouve omis dans le relevé, il peut arriver que ce soit dans une catégorie qui ne compte que très peu d'entreprises; la lacune a alors une gravité proportionnelle à la rareté des unités comprises dans cette catégorie. On voit par là que la recherche des unités omises n'a pas partout une égale importance et que les résultats de cette recherche n'ont pas dans tous les cas la même valeur. L'attention et les efforts déployé» seront naturellement en proportion de ceci.

Comment procéder pour constater ces lacunes? Que fautil faire pour les faire disparaître?

Nous répondons à la première question en énumérant quelques-uns des moyens de vérification qu'il est possible d'employer. Cette énumération n'est pas complète, elle ne peut l'être, chacun le comprend. Chaque difficulté trouve sa solution si elle est étudiée par un homme intelligent et surtout consciencieux, mais il y a autant de solutions possibles que de cas différents; on est donc en dehors des limites de l 'énumération et les procédés indiqués ci-après ne sont qu'exemplatifs.

Il y a d'abord une sorte d'analyse logique qui fera reconnaître si dans les résultats du relevé, il ne se rencontre rien d'invraisemblable. Dans un dénombrement de la population, il paraîtrait singulier que le nombre d'hommes fût, dans une localité, deux fois plus grand que le nombre de femmes, ou vice-versa, à moins que dans cette localité il y

ait nne raison qui explique cette anomalie : une forte garnison militaire, un grand collège de garçons, une maison de correction pour jeunes gens, etc. En dehors de circonstances de l'espèce, un écart très marqué dans la proportion des deux sexes est un indice qu'il ne faut pas négliger dans la lutte engagée avec l'erreur. S'agit-il d'un recensement industriel? Ici les contrôles basés sur la simple vraisemblance se multiplient. Ainsi, la présence d'ouvriers masculins isolés au milieu d'une très nombreuse population ouvrière féminine, dans des métiers de femmes, attirera l'attention et est de nature à justifier quelques recherches complémentaires. Ce n'est pas à dire que l'inscription d'ouvriers masculins soit toujours, dans un cas de l'espèce, le résultat d'une erreur; on ne peut oublier que le vrai n'est pas toujours vraisemblable, mais elle doit susciter l'attention et provoquer un supplément d'information. Nous trouvons des ouvriers mâles exerçant la profession de dentellière; des mains masculines paraissent inhabiles à manier les fuseaux; cependant, vérification faite, le relevé n'était pas erroné; c'est que la technique dentellière est si profondément ancrée dans certains centres de population qu'elle s'apprend par imitation et que des chômeurs ou des invalides s'y appliquent pour gagner un faible salaire.

120. L'exposé des différents points de contrôle utilisables excéderait les limites d'un ouvrage général tel que celui-ci. Il faut se borner à indiquer le principe et à en faire une application. La sagacité et aussi l'ingéniosité scientifique de celui qui se livre à ce travail de revision sauront tirer des résultats nombreux et variés de l'analyse logique du document.

Au nombre des moyens employés le plus fréquemment, signalons la comparaison établie entre les données nouvelles et les résultats d'un autre relevé portant sur un même objet, mais exécuté antérieurement et utilisant des informations provenant d'une autre source. Les résul-

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tats obtenus à l'aide d'un dénombrement général sont ainsi souvent comparés à ceux indiqués par un relevé ne portant que sur certaines parties de l'ensemble. Ce procédé suppose que la statistique spéciale présente de . plus grandes garanties d'exactitude que la statistique générale. Ceci est parfaitement d'accord avec la logique. Pour les statistiques spéciales, on a recours habituellement à des agents plus qualifiés que les simples recenseurs; souvent aussi leurs fonctions habituelles les mettent en rapport quotidien avec les personnes ou les entreprises qu'ils sont, par occasion, chargés de recenser. Il se comprend aisément que les ingénieurs du corps des mines soient à même d'opérer un recensement plus exact des charbonnages que celui obtenu à l'aide d'un dénombrement portant sur toutes les industries du pays, puisque leurs fonctions administratives les mettent en contact journalier avec les entreprises houillères situées dans leur ressort. Aussi, estil tout indiqué que le statisticien chargé d'un dénombrement général compare les données qu'il a obtenues avec celles fournies par la statistique spéciale des charbonnages. C'est une garantie excellente à l'égard des lacunes qui peuvent si facilement se produire dans un relevé exécuté par des agents peu qualifiés, disséminés sur tout le territoire d'un pays. De même pour d'autres parties du relevé : les données résultant des documents groupés par les commis des accises, celles réunies par les inspecteurs du travail, celles provenant d'enquêtes spéciales seront mises à profit pour évaluer et corriger les erreurs toujours à craindre dans les dénombrements généraux. De nombreuses sources peuvent être ainsi consultées pour peu qu'on y mette de soin et d'ingéniosité. Nous supposons évidemment que les relevés à comparer portent sur les mêmes unités et aient été exécutées à peu près à la même époque.

Un autre système de vérification consiste dans la comparaison des données numériques avec celles obtenues an-

térieurement. Il ne s'agit plus ici que de recueillir des indices généraux au sujet des lacunes possibles du relevé. Les modifications trop profondes, les changements trop brusques feront l'objet d'une étude spéciale. Sans qu'elles indiquent toujours des erreurs, elles auront du moins l'avantage d'attirer l'attention. Il faut que l'histoire économique des années qui séparent les deux relevés fournisse la justification théorique des modifications plus ou moins radicales. Si cette justification fait défaut, ou si elle est manifestement incomplète, il y aura lieu d'approfondir les recherches. Admettons qu'une catégorie d'entreprises — celle du vêtement par exemple — ne soit plus représentée que par un nombre beaucoup moindre d'ateliers que par le passé, il y a lieu de se demander si les agents du dénombrement le plus récent ont bien distribué des bulletins à tous les tailleurs et couturières. Pour nous> en rendre compte, nous commençons par délimiter le champ des recherches, puis nous verrons si le nombre des ouvriers des entreprises les plus importantes n 'a pas augmenté dans une mesure telle que le fait explique la disparition d'une partie des petits ateliers ; nous aurons ensuite à nous demander s 'il ne s 'est pas produit une modification générale des procédés de travail (travail mécanique au lieu du travail manuel) ; nous irons même jusqu'à consulter les chiffres du commerce international afin de nous assurer si les importations de vêtements! n 'ont pas augmenté dans une mesure qui explique la suppression d'ateliers moins bien outillés que ceux des concurrents de l'étranger, ou si l'explication ne doit pas être cherchée dans la réduction des exportations. Les procédés graphiques, dont il sera parlé plus loin, jouent également un rôle intéressant dans ce genre de confrontations. Enfin, par la comparaison des données obtenues pour les différentes localités, on s'assurera si l'erreur est généralisée ou seulement propre à certaines divisions territoriales. Si une erreur est constatée, les mesures voulues seront prises pour la faire

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disparaître, notamment en prescrivant des recherches nouvelles accompagnées d'instructions complémentaires détaillées.

121. b) Recherche des multiples emplois. — On désigne sous le nom de « double ou multiple emploi » le fait que certaines unités statistiques ont été comptées plusieurs fois au cours du relevé. Certaines- statistiques échappent presque entièrement au danger des doubles emplois, d'autres y sont fort exposées. C'est encore à la statistique de l'industrie — l'une des plus difficiles — que nous- emprunterons nos exemples. Il n'y a guère de danger qu'une entreprise de minime importance soit comptée plusieurs fois; le risque se trouve plutôt du côté opposé, c'est-à-dire qu'elle ne soit pas recensée du tout ou qu'on lui attribue une qualification économique inexacte, mais pour les établissements importants, notamment les sociétés anonymes, les- comptages multiples sont à redouter. Il est assez fréquent que le chef d 'un établissement de l'espèce n'habite pas la commune où sont situées les usines. Dans ce cas, s'il s'agit d'un dénombrement de personnes, il est compté dans la localité qu'il habite et est invité à donner tous les renseignements touchant son entreprise. Des administrateurs de la société peuvent se croire obligés à fournir les- mêmes données et il en est encore ainsi du directeur et des chefs de service. Il arrive que la même entreprise soit recensée trois et quatre fois. On obvie au danger des comptages multiples en groupant tous lesétablissements par industrie et d'après la commune où ils sont situés. Les bulletins se rapportant à une même entreprise s-e trouvant ainsi juxtaposés, il est facile de supprimer ceux qui font double emploi en conservant »eulement celui dressé par la personne appelée réellement à répondre. On trouvera dans- les exposés des méthodes suivies dans les recensements, de nombreux exemples de comptages multiples de ce genre. L'un de ceux qui ont été signalés par un

recensement récent (1) concerne les entreprises commerciales : le cumul, par une seule personne, de plusieurs- négoces de minime importance ne justifie pas la création d'autant de bulletins séparés, correspondant à des entreprises distinctes, non plus que l'exercice d'une profession pour le compte de plusieurs employeurs ne doit pas avoir pour conséquence le comptage, trois ou quatre fois répété, du même individu. L'organisation même du dépouillement — en admettant que les bulletins originaux soient transmis à l'organe central — permet le plus souvent de faire disparaître de pareilles causes d'erreur.

Un autre exemple de multiple emploi peut être trouvé dans les statistiques agricoles à propos de l'étendue cultivée. Les indications des diverses cultures sont fournies par les cultivateurs eux-mêmes et consignées au bulletin d 'après leurs indications. De nombreuses erreurs sont commises. Les contenances des diverses cultures sont indiquées le plus souvent de mémoire et en chiffres ronds. Les cultivateurs pourraient aisément fournir des indications exactes en recourant aux actes de vente et de location, ou simplement aux feuilles de contribution; mais ils s'en abstiennent en général ; de plus, les terrains cultivés sont souvent situés sur plusieurs communes et les délimitations des commui es ne sont pas toujours exactement connues des paysans qui, au lieu de ces divisions administratives, ont recours à des appellations locales. De tout ceci, il résulte que les contenances indiquées et la répartition des terrains entre les diverses communes sont souvent fautives. Il arrive que l'addition de toutes les parcelles déclarées pour une commune donne un total supérieur à la superficie entière de la localité. C'est pour empêcher une erreur de ce genre que les services de la statistique agricole procèdent à une revision minutieuse de ces données.

(1) Belgique : Recensement de l'industrie et du commerce au 31 décembre 1910. Vol. I, Exposé des méthodes, p. lxvii.

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122. c) Recherche des erreurs involontaires, contradictions, etc. — Elle nécessite un examen minutieux de chaque bulletin. D'après les instructions données aux agents recenseurs, ceux-ci ont déjà dû vérifier si chaque recensé a répondu à toutes les questions qui le concernent. Rien ne nous dit que ces instructions ont été suivies partout. Une revision effectuée sur le matériel même s'impose avant de pas-ser à d'autres phases du travail statistique. La difficulté de cette recherche est allégée dans une certaine mesure quand î 'examen porte successivement sur les points suivants : 1° l'auteur du document a-i-il répondu à la question? Les lacunes sont extrêmement fréquentes dans un matériel étendu. On demande d'indiquer la profession principale et séparément la profession secondaire : cette dernière est souvent omise. On s 'mf orme des spécialités professionnelles : le recensé ne répond pas à la question, ou il y répond en termes vagues qui n'apportent aucun éclaircissement. Des gérants d'établissements commerciaux négligent de mentionner le nom de la personne ou de la société pour le compte de laquelle ils gèrent cette subdivision d'entreprise. Dans les registres des sociétés d'assurance contre les accidents, on omet parfois l'indication des frais de maladie ou la durée de l'incarjacité subie, etc. Une lacune de l'espèce doit être complétée à j 'aide des renseignements recueillis au cours de recherches complémentaires.

123. 2° L'auteur du document a-t-il compris la question? Malgré tous les soins apportés à la rédaction du bulletin, de fréquentes erreurs proviennent de ce fait. Les unes sont dues à l'ignorance, les autres au manque de réflexion, d'autres encore au fait que la terminologie du document n'est pas comprise. Lorsqu'on s'enquiert auprès d'un ouvrier s'il rentre dans la catégorie des ouvriers à domicile, a-t-il saisi exactement ce qu'on entend par cette expression : « ouvrier à domicile »? Le bulletin français, au lieu de cette expression, emploie celle

d'ouvrier à façon travaillant à domicile : le saisit-on toujours bien ? Les recensements professionnels distinguent entre (( profession principale » et « profession accessoire ». Quand une occupation supplémentaire devientelle une « profession accessoire » ? Et de deux professions exercées par la même personne, laquelle doit être qualifiée d'accessoire? Les instructions précisent, autant qu'il se peut, ces divers points ; seulement, il est permis de se demander si elles ont été lues et surtout comprises.

124. Pour éviter ces erreurs ou pour les reconnaître, si, malgré tout, elles se produisent, on a recours à des « questions de contrôle ». Ainsi, après avoir réservé une pariée du bulletin individuel à l'inscription de la profession et de la qualité d'ouvrier, on ajoute: « pour qui travaillez-vous? » Les petits patrons qui auraient utilisé mal à propos cette partie du bulletin, s'empresseront de répondre : « pour les personnes de la localité ou des alentours », mais sans désigner nominativement un patron qui les aurait fait travailler. Cette circonstance suffit, le plus souvent, à les faire classer dans la catégorie des chefs d'entreprise. D'autre part, on a délimité dans la plupart des pays la sphère économique de l'industrie à domicile; rien de plus simple que d'éliminer de la catégorie des ouvriers à domicile une série de professions qui, de toute évidence, n'appartiennent pas à la production décentralisée. Dans un recensement commercial, il y a lieu de s'informer si une exploitation industrielle n'est pas jointe à l'exercice du commerce : ainsi, après s'être informé du commerce, on posera la question suivante : « fabrique-t-on chez vous, ou faites-vous fabriquer au dehors par des ouvriers travaillant pour votre compte, certaines marchandises que vous vendez? » et l'on ajoute immédiatement la question de contrôle : « si oui, avez-vous rempli le bulletin relatif à cette fabrication? » L'usage des questions de contrôle est fort étendu. Il suffira de ces exemples pour donner une idée de leur nature.

CRITIQUE d'exactitude

L'étendue des opérations de revision ressort des chiffres suivants : en Belgique, en 1910, le service du recensement de l'industrie et du commerce a annulé 95,000 bulletins et renvoyé pour correction aux agents recenseurs 383,000 bulletins sur un total de 2,130,000. Cette revision eût été impossible si les bulletins n'avaient pas été communiqués dans leur forme originale, à l'organe central du recensement. Ce fait, mieux que tout autre, montre l'importance de la centralisation complète de tous les travaux de critique et de dépouillement.

125. Les procédés de revision dépendent en premier lieu de l'organisation administrative du service central. Us sont donc susceptibles de prendre diverses formes. Pour ne pas se borner à cette simple constatation, indiquons quelques-uns de ces procédés, sans prétendre le moins du monde qu 'il n 'en existe pas d'autres. En premier lieu, beaucoup d'erreurs relevées par la critique d'exactitude sont de nature à être corrigées immédiatement, à la simple lecture du bulletin. Si les erreurs ont échappé à l'agent recenseur, elles seront relevées par l'organe central. Telles sont celles qui résultent à l'évidence des réponses données aux questions de contrôle. Ces corrections sont appelées « corrections d'office ».

Pour les recherches complémentaires, ayant pour but de faire disparaître les lacunes des bulletins, il faut s'adresser aux agents recenseurs eux-mêmes. Leur mission n'a pas été remplie par eux avec tout le soin désirable ; il leur incombe de faire compléter les bulletins en les représentant de nouveau aux recensés, à leur domicile. C'est seulement après vérification des réponses complémentaires qu'il sera opportun de liquider les indemnités attribuées aux agents recenseurs.

Les difficultés sont-elles plus sérieuses et faut-il procéder à une vérification plus approfondie? Il n'est guère à recommander de s'adresser aux agents recenseurs euxmêmes. L'organe central a le choix entre deux moyens :

s'adresser, par correspondance, aux recensés, ou aux organes du relevé automatique s'il s'agit d'une opération de l'espèce. Actuellement, le développement du réseau téléphonique offre des facilités qui n'existaient pas il y a quelques années. L'organe central peut aussi envoyer en mission des délégués spéciaux lorsqu'il s'agit de données délicates à recueillir d'après un plan uniforme. Le vaste recensement des salaires compris dans le recensement belge de 1896 a été exécuté presque tout entier d'après cette méthode.

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