PRÉFACE
Le progrès est un fait complexe. Sous cette dénomination générale, on comprend, chez l'individu, le développement et le perfectionnement de toutes ses facultés, de toutes ses forces, de toutes ses aptitudes. Pour qu’on puisse dire d’un homme qu'il progresse, il faut non-seulement qu’il cultive son intélligence, mais aussi qu'il ouvre son cœur à tous les sentiments élevés, et qu'il imprime à son activité volontaire une direction constante vers tout ce qui est bien, vers tout ce qui est juste. Si le progrès individuel ne se fait pas dans tous les sens, si tous les principes de notre nature ne grandissent pas'à la fois par une action harmonique, qu’arrive-t-il ? Il arrive ce que nous voyons tous les jours, que le talent fait divorce avec la moralité ou le caractère, que le sentiment peu éclairé flotte au gré des influences du jour, que l'énergie de la volonté s’use dans - des entreprises injustes et condamnables. Évidemment, ce n’est pas là l’état normal de l'homme; c’est un état de maladie moraie, qui ne peut engendrer que liraillements et désordres dans l'organisme spirituel.
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Ce qui est vrai de l'individu, ne l’est pas moins de la société, qui est une agrégation d'hommes, et ne peut avoir d'autre but que celui qui est fondé sur la nature humaine en général, Or, si le but de l’homme est de se développer graduellement et harmoniquement dans toutes ses facultés intérieures et dans tous ses rapports extérieurs, c’est-à-dire, si l’homme doit cultiver de plus en plus la science et l’art, pratiquer de mieux en mieux le bien, entrer dans des rapports de plus en plus intimes avec Dieu, avec ses semblables et avec la nature, la société, qui est un moyen, une condition nécessaire de ce développement individuel, embrasse également les mêmes buts particuliers, compris dans le but général de l’homme. La société doit donc réaliser, sur une plus grande échelle et avec plus de perfection, ce que l'individu est appelé à réaliser dans une sphère moins vaste; elle doit diriger son activité sur le droit, sur la religion, sur la science, sur l’art, sur la morale, sur l’industrie, sur le commerce , sur l’agriculture, et elle ne doit négliger aucun de ces buts, sous peine de se mutiler. Or, quel est le spectacle auquel nous assistons aujourd’hui? Nous pouvons constater les progrès de la société dans notre vieille Europe, sous plus d’un rapport. Personne ne révoquera en doute les progrès matériels ; c'est peut-être là le côté le plus saillant de notre civilisation. Les progrès moraux sont moins apparents: mais cependant, si l'on n’est pas trop contempteur du temps présent et partisan du passé (laudator temporis acti), ils ne peuvent être niés. Les sciences, les arts ont, sans contredit, acquis de grands dèveloppements; le droit a pénétré de plus en plus dans les mœurs et dans les institutions.
Reste la religion, et ici nous avons un fait d’une toute autre nature à signaler. La religion semble se placer en dehors de la voie générale du progrès, surtout dans les pays catholiques.
Sans doute, le sentiment religieux n’est pas resté stationnaire; nous le croyons et nous aimons à le croire. Il y a des tendances, des aspirations vers un meilleur avenir religieux ; l'esprit de charité et de tolérance a gagné du terrain; les hommes du progrès inscrivent sur leur bannière ces belles paroles, qui sont sorties de la bouche d’un de ces philosophes si décriés du xvie siècle : Elargissons Dieu. Mais l'institution religieuse ellemême, l'Église dominante, l'Église catholique, at-elle marché depuis trois siècles, et si elle/a marché, a-t-elle marché en avant, ou n'est-elle pas'allée plutôt se réfugier dans ses froides et sombres cathédrales du moyen âge? N’a-t-elle pas évoqué les ombres impuissantes des Grégoire VII et des Innocent III? Nous savons bien que le catholicisme se vante de son immuabilité, et s’en fait un titre de gloire. Il y aurait beaucoup de choses à dire sur cette prétendue immuabilité; mais nous ne tenons ici qu’à prendre note d’un seul fait, c’est l’incompatibilité actuelle du catholicisme, ou plutôt de l’ultramontanisme, avec le progrès. Nous disons l’ultramontanisme, car le christianisme, comme ces grands fleuves -qui se perdent dans la mer en une foule de petits courants, s'est rétréci pour devenir catholicisme , et le catholicisme, à son tour, s’est rétréci pour devenir ultramontanisme. L'Église catholique n’est plus aujourd’hui que l'Église romaine.
Depuis que les peuples sont sortis du moyen âge, comme on sort d’une prison trop étroite où l’on étouffe, depuis que Guttemberg a brisé les entraves qui enchaïînaient l'esprit humain, que Luther a proclamé le libre examen, l'opposition entre le catholicisme et la marche progressive de la société, plus sourde auparavant, est devenue claire et manifeste. Un écrivain français d'un grand talent, d’une grande élévation de pensée et d’un noble caractère en même temps, M. Edgar Quinet, a fait
le tableau de cette opposition. [1 a mis en regard l'ultramontanisme et la société moderne; il nous a montré ce que l'Église romaine a fait de l'Espagne ; il nous a montré l’Église romaine en face de l’État, de la science, de l’histoire, du droit, de la philosophie, des peuples. On ne refait pas un pareil livre ; mais on le lit et on le relit, parce qu'il est bon de se rappeler les leçons du passé pour éviter les écueils du présent ou de l'avenir.
Quel est maintenant le résultat de ce divorce entre le catholicisme et le progrès? C'est que le progrès est entravé partout, dans toutes ses branches. Il y a peut-être des esprits qui se récrieront contre une pareille conclusion, mais alors ils oublient qu'il y a solidarité entre les facultés diverses de l'homme, qu'il y a solidarité également entre les divers buts que doit se proposer la société. Ils oublient encore que la première condition du développement social, comme du développement individuel, c’est la liberté. Et cette liberté existe-t-ellesquand de fausses considérations religieuses viennent se mêler aux recherches scientifiques, historiques , philosophiques, économiques, politiques ? On objectera sans doute que les sciences, l’histoire, la philosophie, l’économie sociale, le droit, etc., ont marché librement , malgré l’immuabilité du dogme. Heureusement oui, cela est vrai, jusqu’à un certain point; le dogme n’a pu enrayer complétement le progrès; mais est-ce à dire que le progrès n'aurait pas suivi et ne suivrait pas encore une allure plus décidée, si le dogme n'avait continué à peser sur lui ? Faut-il rappeler que le dogme a cherché à étouffer, par exemple, l’astronomie, cette science qui lui a porté de si rudes coups 1? Qu'il a vu de mauvais œil la philosophie de Descartes, et qu'il a lutté contre elle, jusqu’à ce qu'il ait été obligé d'entrer en composi-
41 On peut voir retracé dans le beau livre de M. Jean Reynaud : Terre et Ciel, le rôle important que l'astronomie a joué dans les temps modernes:
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tion avec elle? Et nos libertés politiques modernes? Est-il besoin de citer la fameuse encyclique de Grégoire XVI, le concordat récent conclu avec l'Autriche, pour convaincre les plus inerédules du peu d'amour que leur porte l’Église romaine (1)? Nous le répétons donc, il y a opposition entre le dogme immuable et le progrès, et cette opposition entrave la marche du progrès; elle est la source de tiraillements et de divisions sans fin dans notre état social. Le sentiment de ce malaise est général, qu’on s’en rende compte ou non. Aussi les uns, pour y mettre fin, ne voient qu’un remède} c’est le retour au passé ; ils rêvent la résurrection du moyen âge, comme si les morts pouvaient ressusciter, au moins dans ce monde. En attendant, ils font de l'histoire catholique, de la science catholique, de la philosophie catholique, de l'économie politique catholique, voire même du droit catholique, de l’art catholique, comme si cet accouplement de mots ne révélait pas une impossibilité, l'alliance du progrès et du dogme immuable. Les autres, par impatience d'un joug trop longtemps porté, par dégoût du spectacle qu'a présenté au monde la domination, intolérante toujours, cruelle souvent, de ceux qui se sont appelés les ministres du Seigneur, du Dieu de charité, du Dieu de l'Évangile, renient le passé, ne veulent plus entendre parler de sentiment religieux ni de Dieu, lui substituent les forces de la nature ou la justice, et sourient de pitié quand les mots de religion et d’être suprême sortent de votre bouche; ce qui ne les empêche pas de vouloir l’égalité et la fraternité des hommes. D’autres encore se disent philosophes, et reconnaissent la souveraineté de la raison, mais - en même temps ils prétendent faire la part des vérités que la
(1) Un écrivain belge, M. Joseph Boniface, dans son écrit intitulé : Le dogme et la politique nationale, a mis cette vérité en lumière avec autant de force et de franchise que d'espril et de talent.
foi nous enseigne ; ils adorent deux dieux, le dieu de la raison et le dieu de la révélation; ce sont des esprits très-conciliants, qui aujourd'hui proclameront crûment, en petit comité, que le catholicisme n’a plus quatre cents ans dans le ventre, et qui demain corrigeront leurs anciens livres pour ne rien y laisser qui puisse froisser la religion dominante, qui y intercaleront même ses louanges, et mériteront par là qu'on y appose l'approbation de l’autorité ecclésiastique ; à leur dernière heure, ils sacrifieront un coq à Esculape. Il en est aussi qui sont sincèrement catholiques, mais qui, moins logiques que les partisans de la restauration du passé, croient pouvoir concilier la liberté et le dogme, la démocratie et l’absolutisme papal, la raison et l'autorité; ce sont des enfants perdus de l’ancienne école de l'Avenir et de Lamennais. L'exemple de Lamennais, qui s'est brisé contre les résistances de l’Église romaine, n’a été d'aucun enseignement pour eux. Nous ne parlerons pas des indifférents, pour qui la grande affaire dans ce monde est de s’enrichir et de faire leur chemin. Ceux-là s’arrangent de tout; ils sont pleins de respect pour ce qui est et s'appelle pouvoir, tant que ce pouvoir est debout. Mais nous avons encore à signaler un certain nombre d’esprits qui pensent que l'élément religieux est un élément essentiel et progressif de notre nature, qu’on ne pourrait l'extirper, si la chose était possible, sans mutiler l’homme et le ravaler au niveau de la brute, et que le règne de la liberté, de la justice, de la charité, de la tolérance est vraiment le règne de Dieu; seulement ils reconnaissent que cet élément religieux ne trouve pas sa complète satisfaction aujourd’hui, en présence de l'esprit étroit et exclusif de la plupart des religions dominantes. Ils pensent que la vérité est une et identique, qu’elle ne se partage pas entre la foi et la raison, et que la religion et la philosophie doivent s'accorder et vivre en paix,
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en marchant d'un pas égal vers le même but, le perfectionnement de l'individu et de la société.
Cet accord entre la religion et la philosophie est-il possible ? Voilà le grand problème, le problème vital de notre époque. En théorie, nous n’hésitons pas à répondre affirmativement. Mais notre époque est essentiellement positive, elle ne se contente pas de théories, il lui faut des faits,'et elle n'aurait pas entièrement tort, si souvent aussi elle’ne se contentait trop des faits, des faits seuls, sans princip , et ne transformait même parfois les faits en principes. Consultons donc les faits et voyons ce qu’ils nous apprennent.
Il existe, par delà l'Océan, une nation pleine de sève et d’avenir, qui occupe un territoire immense, et encore ce territoire lui paraît-il trop étroit, puisque tous les jours elle s'enfonce de plus en plus vers l'Ouest. Cette nation doit en quelque sorte son
xistence à l'esprit d’intolérance, qui a forcé ses ancêtres à émigrer en Amérique. C’est à cette rude école qu’elle a appris à connaître la valeur de la liberté religieuse, de la liberté de conscience, sans laquelle les autres libertés ne sont rien. Sans doute tout n’est pas à louer aux États-Unis, l'esclavage est là malheureusement pour leprouver, sans parler d’autres sujets de blâme. Mais quelles que soient les préventions favorables des uns, défavorables des autres, -à l'égard de cette solide race saxonne, il faut convenir qu’elle a réalisé ce but, vers lequel nous tendons à travers des luttes quotidiennes et sans cesse renaissantes, c’est-à-dire l'indépendance réciproque de l'État et de l'Église. On peut voir dans les ouvrages de MM. De Tocqueville, Michel Chevalier, de Miss Martineau, de Mile F. Bremer et d’une foule d’autres, si l'esprit religieux ne s’est pas trouvé bien de cet état de choses. M. Michel Chevalier rapporte, par exemple, ce fait que le nombre des édifices du culte est beaucoup