‹ Principes du droitChapitre 5 sur 32 · DE L*ÉTAT DE SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

DE L*ÉTAT DE SOCIÉTÉ

les conjectures de certains philosophes^ une convention libre; tandis que si l'état social est pour l'homme un état naturel et hors duquel on ne saurait le conccToir, les droits et les devoirs sociaux ne pourront être déduits d'un contrat présumé.

Nous sommes obligé de remonter un peu haut dans nos recherches; mais les penchants naturels de rhomme ne peuvent être jugés et connus que par l'examen de sa nature. Or l'examen, même le plus superficiel, fait découvrir chez l'homme l'existence d'une faculté qui le porte invinciblement vers ses semblables. L'homme, comme Ta dit saini Augustin, est une intelligence servie par des organes ^ ; mais il faut ajouter que ce n'est pas une intelligence simple. L'homme est un être pensant et sentant; il a la raison et la sensibilité; il a un esprit et un cœur, selon le langage vulgaire. De plus, sous l'impression du sentiment qu'il éprouve, il réagit vers la cause de son émotion, et c'est ainsi que naissent toutes les passions, les bonnes comme les mauvaises, et parmi celles-là le sentiment religieux et celui de la famille. X)r cette faculté, sœur de l'intelligence, la sensibilité, le cœur, est le principe de la société ; elle porte l'homme à vivre en groupe par l'effet de la sympathie qu'il éprouve pour ses semblables, comme les abeilles et les castors y vivent par instinct.

* a L'homme est une âme raisonnable qui use d'un corps mortel et terrestre. » {Des Mœurs de V Église catholique, chap. xxvii, trad. d'AxT. Arnaud}.

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i/homme a la passion de la société, s'il esi permis de parler ainsi; il est nécessairement, inévitablement sociable. Cette sympathie, qui s'éveille au contact des hommes comme lui, n'a rien qui diffère de ces mouvements de rame se développant sous l'impression d'un sentiment ou agréable ou douloureux. Il faut la reconnaître, et on ne la conteste guère. Dieu a fait l'homme sociable en le faisant sensible, et la sociabilité est, de cette manière, aussi inhérente à l'homme que ses facultés les plus intimes.

Hobbes veut que la guerre soit l'état de nature. Les hommes sont pour lui naturellement ennemis, par la raison que tous étant en proie à une insatiable cupidité, chacun ne peut se satisfaire qu'au détriment de ses semblables. S'ils sont en société, c'est, au dire de Hobbes, par l'effet d'un sentiment de crainte réciproque, et parce qu'une égalité de forces qui se détruiraient les a conduits à désirer la paix dans l'état social, où ils vivent par un mobile intéressé plus que par sympathie ^ Mais cette explication est démentie par l'histoire, et se trouve contredite par l'observation des faits de la conscience. Les hommes réunis sous l'impression de la crainte, par l'effet de la force, ou pour un but d'intérêt commun, après avoir stipulé librement les conditions de l'association , c'est le roman de l'état social. L'esprit de rapine et d'injustice ne prouve rien contre la sociabilité, car

1 Hobbes, De Cive^ cap. i.

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s'il a son principe dans l'amour de soi-même, c'est cet amour de soi, inné chez Thomme, qui est aussi le principe du penchant qui le porte vers ses semblables. Et il faut bien le dire, au risqne de faire de la métaphysique inopportune , l'égoïsme et la sympathie sont , à tout prendre, un même sentiment; au moins peuYent-ils être ramenés à un même principe. Ce que Thomme aime en lui» c'est le principe qui le constitue. Quand ce principe, cette force, se rencontre ailleurs, il l'aime là où il le trouYe; et par là on peut conjecturer que deux êtres absolument semblables, s'il en était, ne pourraient se séparer.

Mais comment l'aptitude de l'homme à yivre en société et le penchant qui l'y porte rendent-ils l'état social naturel et nécessaire? Là est la véritable question, qui n'a point été abordée par les adversaires les plus convaincus du contrat social; car, encore une fois, écarter l'idée d'un contrat social, ce n'est pas expliquer la nécessité de l'état de société.

C'est encore dans l'àme humaine qu'il faut chercher la réponse. L'homme est un être pensant et sentant; mais c'est aussi un être actif. Il sent, il pense, il veut, et c'est par le concours de ces facultés, auxquelles il ne semble pas qu'on puisse rien ajouter, qu'il lui est donné d'être ému d'abord, de discerner les nobles passions de sa nature ensuite, et enûn de réfréner les mauvaises, s'il en nait, avec le secours divin de la grâce, selon la théologie des chrétiens. Or l'homme n'a jamais résisté

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aux transports que sa raison ne désavoue pas. L'état social satisfaisant à un besoin moral, est nécessaire an même titre que tel acte accompli sous l'impulsion irrésistible des exigences physiques les plus impérieuses. Comment imaginerait-on que Fbomme combattit contre les tendances morales de sa nature^ et qu*il y eût en lui cette contradiction de vouloir et de ne vouloir pas, de ne pas vouloir ce qu'il désire? Cette lutte impossible à supposer ne s'est jamais engagée. L'homme , qui lutte avec un succès incertain contre ses passions mauvaises, n*a jamais eu cette folie de combattre les bonnes. Sans doute, il lui esl arrivé de ne pas persister dans de nobles tendances; mais alors ces nobles émotions de son âme se sont éteintes elles-mêmes ; il ne l'a pas voulu.

Tel est le principe véritable de la société. Tout ce qui est à la fois naturel et moral est nécessaire, et l'état social n'échappe pas à cette loi. A la différence de quelques passions morales auxquelles l'homme doit s'inciter, comme la charité, par exemple, quand elle impose quelque sacrifice, la sympathie est constante, durable, éternelle dans son cœur; elle n'est pas un enthousiasme d'un moment ; et cela est une garantie que l'état social s'est formé et se maintient nécessairement, indépendamment d'une convention dont ceux qui la préconisent et l'invoquent ne produiront assurément jamais l'original.

Si ces idées sont vraies, il faudra en tirer une conclusion, et nous n'y manquerons pas; c'est que les droits

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et les devoirs sociaux doivent être cherchés dans la nature humaine, et qu'ils sont indépendants de tout contrat primitif.

La principale objection qu'on ait faite contre la sociabilité et la nécessité de l'état social, est tirée du fait de la guerre. Nous avons dit quelques mots de la doctrine de Hobbes sur ce point. Partout a régné la guerre, dit-on : guerre civile , guerre de peuples à peuples, rixes privées, combats, confusions, telle est lliistoire de tous les temps et de tous les lieux. Or il parait bien difficile de concilier le fait de la guerre avec un penchant naturel qui porterait Fhomme à vivre en société...

Un philosophe moderne a donné une magnifique explication. Selon le comte de Maistre, la guerre est un fait providentiel, divin dans ses causes comme dans ses résultats; c'est une expiation, un sacrifice que les hommes accomplissent comme une loi éternelle ^ Dans cette doctrine à la fois catholique et fataliste, non dans la mauvaise acception du mot, le fait de la guerre ne contredirait pas le principe de la sociabilité, pas plus qu'un accident fatal, fortuit, ou tout au moins dépendant de rimperfection de Tesprit humain, n'en détruit les lois.

Mais, sans recourir aux conjectures prophétiques, il est possible de concilier plus philosophiquement la

* Soirées de Saint-Pétershourg, T entretien.

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guerre avec la nécessité de Tétat social. Tonte gnerre étrangère on civile a pour cause une différence de race^ de religion, de gouvernement ou de mœurs. Les combattants ne voient dans le camp opposé que des individus différents d'eux-mêmes, et non des hommes leurs semblables. Le fait de la guerre dès lors s'explique de soi. La sympathie repose sur le sentiment de Tidentité de ma nature avec celle de mes semblables ; naturellement elle cesse ou décroit si l'observation ou le préjugé me révèle une différence. L'homme s'aime avant tout^ c'est le principe de sa conservation ; l'amour de soimême produit l'amour d'autrui. Mais quand l'homme découvre ou suppose en autrui des passions qui doivent nuire au libre développement de sa nature, l'amour de soi prévaut» la sympathie cesse^ et l'état de guerre est immment.

Voilà la guerre, qui n'est que la manifestation de cette idée que les combattants ennemis sont d'une nature différente, qui ne peut se développer qu'au détriment de la nôtre. Les peuples barbares tuent leurs prisonniers ; mais les peuples civilisés se contentent de les désarmer, parce que, plus éclairés, ils ne redoutent plus rien dès que la sujétion du vaincu a dissipé les craintes du vainqueur.

Nous ne parlons pas» cela est bien entendu, de ces violences, publiques ou privées, qui n'ont d'autre mobile que la convoitise brutale : les pillards et les voleurs ne se discutent pas ; mais la guerre comme il faut l'en-

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