DE LA PROTECTION DE LA CHOSE PUBLIQUE
et manquer des ressources nécessaires pour y faire face. On se demande ce qu'il doit faire en pareil cas. S'il n'a pas de crédit, ni au dehors ni au dedans (ce qui ne peut avoir lieu sans sa faute), peut-il lever un impôt forcé? Peut-il faire banqueroute? Peut-il même réduire cette dette , s'il ne peut l'éteindre autrement, et si en payant les intérêts la dette nationale va croissant ?
Assurément, si le salut public exige de grands sacrifices , le corps législatif a le droit de frapper un impôt extraordinaire, et si cela ne suffit pas, de re^ courir à l'emprunt bénévole, et même, si les particuliers ne répondent pas à cet appel , à l'emprunt forcé. Mais est -il bien juste que ceux qui prêtent à l'État, en pareil cas, reçoivent des intérêts, même ordinaires? Ne sembleraient-ils pas spéculer ainsi sur le malheur public? En prêtant pour sauver l'État, ne sont-ils pas les premiers à profiter de l'assistance qu'ils lui donnent, puisqu'ils ont plus à perdre que de plus pauvres? Faut-il donc les payer grassement parce qu'ils ont aidé à leur propre salut ? Les pauvres ne l'ont pas fait, il est vrai, mais c'est qu'ils ne l'ont pas pu. Et quoiqu'ils aient profité du prêt, je ne vois pas qu'ils soient tenus d'en payer de gros intérêts, parce que s'ils avaient eu de quoi prêter ils l'auraient fait, comme l'ont fait tous ceux qui Viynt pu, chacun dans la mesure de ses facultés. L'État doit en tout cas rembourser le capital. Il donnera de plus les intérêts qu'il a promis aux capitalistes qui lui ont prêté bénévolement, pvce que chacun est appelé à prêter ainsi, et que ceux qui ne veulent pas ou ne peuvent pas le
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faire n'ont pas le droit de se plaindre. Mais le gouvernement, comme les particuliers^ aura d'autant plus de crédit, et le paiera d'autant moins cher, qu'il sera réputé plus honnête et plus solvable.
De l'aetioB da goavemenieBt |»ar rapport aax Inléréta Intelleetuels. — De la liberté de la presse. — De l'Inatraetlon pablfqae.
SOMMAIRE
Liberté de parler et d'écrire ; sa raison. — Ses limites. — En politique, en religion , en morale. — De la censure. — Devoirs de l'Etat en matière d'enseignement. — Livres classiques. — Bibliothèques communales. — Écoles normales. — Instruction professionnelle. — Droit d'inspection. — S'il y a compatibilité entre le sacerdoce et l'enseigne* ment des sciences humaines.
La liberté de parler et d'écrire a sa raison dans le perfectionnement de l'homme. La communication de la pensée par la parole et l'écriture est la condition sans laquelle nos facultés et nos sentiments restent assoupis ; sans laquelle par conséquent notre activité industrielle même demeure circonscrite dans une sphère très étroite.
C'est d'ailleurs un besoin : et tant qu'on ne nuit pas à des droits acquis en le satisfaisant, la liberté d'y céder doit être regardée comme de droit naturel.
DES INTÉRÊTS INTELLECTUELS. Stô9
Ajoutons qu'elle ne fut jamais plus nécessaire qu'aux époques de doute, comme celle où nous vivons ; il n'y a que le libre examen qui puisse raisonnablement mettre un terme à cet état de l'esprit.
Si l'on craint que l'erreur n'y gagne plus que la vérité, on se fait alors une fausse idée de l'intelligence humaine, qui est faite pour la vérité : c'est exceptionnellement qu'elle est séduite par l'erreur. Laissez-lui une entière liberté, et la vérité ne manquera point de se faire jour avec le temps.
Aureste, la liberté de parler et d'écrire a ses limites naturelles dans les droits des particuliers comme dans ceux de l'État ; ainsi elle ne va point jusqu'à l'injure, jusqu'à la calomnie, pas même jusqu'à la médisance. On peut avoir des doutes sur ce dernier point, mais la réflexion fait bientôt apercevoir qu'il y a un art de médire qui est plus nuisible que la calomnie, et que la médisance n'est le plus souvent qu'un mal sans compensation. Nous reconnaissons toutefois : 1^ que rinterdictioD de la médisance appartient plutôt à la morale qu'au droit ; ^ que les fautes de la vie publique doivent être mises au jour, si elles sont récentes et que ce soit un moyen d'y mettre un terme.
En ce qui regarde la forme de gouvernement et l'administration publique, nous pensons que tout le monde a le droit d'émettre ses idées sur cette matière, parce qu'il n'y a pas de raison pour qu'on regarde jamais une forme donnée quelconque comme la plus parfaite possible, et que le pouvoir n'a pas le droit d'immobiliser une forme sociale, qu'il doit au contraire se prêter aux améliorations absolument pos-
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sibles, sauf à ne les tenter qu'autant que les circonstances promettront le succès. Chacun doit également pouvoir exprimer son opinion sur la manière dont la chose publique est administrée, sauf à répondre de ses critiques.
Mais comme la liberté de juger en théorie ainsi qu'en pratique est de droit commun, on comprend que la vérité ne pourra guère manquer d'avoir ses champions, et que , toutes choses égales d'ailleurs, elle devra triompher.
Toutefois en critiquant la forme sociale , celle du gouvernement, les actes de l'administration, on dott s'abstenir d'exciter à l'anarchie, à la révolte, au mépris d'un pouvoir qui serait simplement dans l'erreur. On doit avoir le droit de raisonner sur tout, mais non celui de soulever de basses et aveugles passions; mais non celui de désobéir, à moins que ce qui est commandé ne soit manifestement immoral ou visiblement contraire au droit et en dehors des attributions du pouvoir. Encore faut-il, dans ce dernier cas, consulter l'intérêt public et y faire les sacrifices qu'il exige.
Ce ne sont, au reste, ni les particuliers ni le gouvernement, qui se prétendraient offensés par des propos ou des écrits, qui doivent juger de la nature et de la gravité du délit, mais la conscience publique exprimée par un jury. Si celui-ci fait son devoir (et pourquoi ne le ferait-il pas si le particulier ou le pouvoir qu'il s'agit de venger a l'estime et l'affection publiques^?), les attentats à l'honneur, au respect dû au souverain, etc., seront réprimés avec une stricte justice.
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Plus la liberté de la presse est grande, plus les délits qu'elle peut commettre doivent être jugés sévèrement. On le voit, nous pensons que la liberté de discussion doit être absolue en matière de doctrine littéraire, scientifique, et par conséquent politique et ttiéologique ou religieuse : car c'est encore là de la science. Nous voulons aussi que la presse puisse compléter la publicité des actes administratifs de toute nature, qu'elle plane sur la vie publique des hommes du pouvoir et l'éclairé ; mais qu'elle raisonne et ne déclame point ; qu'elle ne provoque ni à l'émeute ni à la guerre civile; qu'elle ne trahisse point l'État auprès de l'étranger et de l'ennemi; qu'elle n'insulte personne, moins le chef de l'État que tout autre ; et enfin qu'elle soit réprimée avec force quand elle se permettra l'injure et la calomnie, ou même la médisance publique sans nécessité juridique et par pure méôhanceté.
On objecte, je le sais, la difficulté de distinguer entre la déclamation et le raisonnement, entre la critique raisonnable et la provocation à la haine, entre la médisance et la calomnie, entre l'erreur et le mensonge, entre le respect et l'insulte, entre la bonne et la mauvaise foi, entre une provocation dire^ste et une provocation indirecte. — On dit encore que la liberté de la presse avilit le pouvoir, en paralyse les forces, rend tout gouvernement impossible ; que l'ignorance des masses est ainsi livrée à l'erreur répandue à dessein par les mauvaises passions des journalistes, qu'elle est égarée par les factions, par un intérêt étranger et ennemi qui soudoie des agitateurs ;
qoe les hommes n'ont plus rien à apprendre en politique et en religion, mais beaucoup à oublier ; qu'autant vaudrait laisser circuler librement le poison , que certaines doctrines ; que la prévention est bien préférable à la répression, pour le public et pour les particuliers ; que la répression est souvent impossible, etc.
Tout cela dût-il ôtre , si le bien qui doit résulter de la liberté de la presse dépasse le mal qu'on en redoute, il ne serait pas bon de l'entraver. Il y a plus ; ce serait une injustice, s'il est vrai que toute opinion sincère, vraie ou fausse, doive pouvoir être rendue publique, afin, si elle est vraie, qu'elle profite aux autres, et, si elle est fausse, que celui qui en est imbu soit détrompé et qu'il ne séduise pas des esprits faibles par une prédication occulte. La publicité est la pierre de touche des doctrines ; c'est elle qui les fait prendre ou tomber, suivant qu'elles méritent ou n^ méritent pas l'attention et la confiance des hommes. Il y a dans l'épreuve de la publicité comme un jugement naturel de ce sens commun qui peut se tromper sans doute, mais dont l'erreur est la conséquence de ses préjugés actuels, et un acheminement vers la vérité par la désillusion qui devra suivre l'erreur. Tant qu'une erreur n'a pas été professée et ensuite reconnue, l'humanité peut toujours y tomber ; c'est donc réellement un progrès que de changer d'erreurs, et l'on ne conçoit même de repos dans la vérité pour le genre humain, que quand il aura reconnu toutes les grandes erreurs capables de le séduire. Supposez, par exemple, que le partage
du pouvoir législatif dans les gouTernements ooBsti* tutionnels de nos Jours soit une erreur ; eb bien I il fallait en faire l'épreuve, afin qu'on ne fût plus exposé à y retomber. C'est ainsi que mardie le monde ; le progrès n'a lieu qu'à travers des écueils, et souvent à la condition d'essuyer des naufrages. Parmi les écueils déjà signalés par les anciens, il en est que nous éviterons toujours, mais il en est d'autres qui, bien que fort dangereux, seront encore côtoyés longtemps de très près, parce qu'il faut passer par là pour aller plus loin.
Mais ce n'est pas tout ce qu'on peut dire en réponse aux objections contre la liberté de la presse; les points suivants ont leur importance :
l"" Nous disons en particulier que malgré la difficulté de tracer la véritable ligne de démarcation entre l'usage et l'abus de la presse, malgré celle peut-être plus grande encore d'appliquer les lois qui font cette distinction et qui spécifient les délits de ce genre; malgré ce qu'il y a de délicat dans la distinction de la culpabilité directe ou indirecte par la voie de la presse ; malgré par conséquent la difficulté de faire la juste part du droit et de la morale ; malgré les mille ruses que la licence peut prendre, les mille formes qu'elle peut revêtir pour échapper aux peines portées contre les délits de presse : ce n'est pas une raison pour qu'on me cette liberté, pour qu'on la soumette à une censure, à une mesure préventive, ni surtout pour qu'on n'en soumette pas les abus au pouvoir répressif des tribunaux. Il y a plus : c'est qu'il vaudrait peut-être mieux que les délits en matière de
presse ne fussent pas déterminés d'une manière trop précise par des lois positives ; la seule loi serait alors l'opinion publique, la conscience des jurés. Se plaindrait qui voudrait, mais à ses risques et périls. De cette manière, l'écrivain, le journaliste^ ne saurait pas si bien au juste jusqu'où il peut aller sans être répréhensible aux yeux de la justice humaine. Ainsi retenu par là crainte de sortir du droit, U en approcherait de moins près. Du reste, nous ne voyons aucun in* convénient à prendre Topinion publique pour juge dans ces matières délicates; elle n'est point assez subtile pour s'attacher aux infiniment petits ; elle ne condamnera généralement que dans le cas d'une culpabilité réelle. Si elle se montre quelquefois un peu sévère, c'est que les circonstances l'exigeront, et tout sera encore à sa place.
2* Nous convenons que l'opposition rend quelquefois le gouvernement difficile ; mais le gouvernement a aussi ses organes. Quant aux faits, qu'il les publie tels qu'ils sont, qu'il redresse les erreurs de ses adversaires, et s'il peut démontrer qu'il a été calomnié, que les faits ont été dénaturés à dessein ou controuvés de mauvaise foi, la moralité publique le vengera sans doute. Un jury devrait être assez ami de la justice pour punir le calomniateur d'un ministre impopulaire. Pourquoi un bon gouvernement n'aurait-il pas la majorité au jury plus sûrement encore qu'à la chambre élective, s'il était véritablement innocent? Quant aux doctrines gouvernementales et poUtiques ou sociales, elles doivent être absolument libres ; les bonnes paralyseront les mauvaises, et si celles-ci sont
trop contraires au bon sens, elles cesseront par là même d'être dangereuses. D'ailleurs, il y a plusieurs moyens de rendre les doctrines de ce genre de plus en plus inoffensives ; c'est : 1° d'opérer les réformes politiques nécessaires : l'opposition de principes n'est dangereuse que pour les mauvaises formes sociales et les mauvais gouvernements, surtout quand on satisfait à la condition suivante pour rendre cette opposition bénigne ; 2° d'enseigner le droit public, positif et naturel, dans toutes les écoles de droit; S** de donner une idée juste et su£&sante de l'organisation sociale dans tous les collèges, dans toutes les écoles normales primaires et dans toutes les classes d'adultes, classes qu'il faudrait créer ou du moins encourager partout où elles s'établiraient sur une certaine échelle et avec un certain succès. En prenant de semblables précautions. Terreur et la déclamation des feuilles périodiques et des pamphlets auraient bien moins d'influence sur la majorité des esprits.
C'est d'ailleurs plutôt en dénaturant les faits, en inventant d'une manière calomnieuse , en gardant un silence perfide, qu'on égare l'opinion des ignorants, qu'en faisant de mauvaise doctrine poUtique. On pourrait donc donner au pouvoir le droit de faire rectifier un fait dénaturé, annoncer un fait malicieusement omis, rétracter un mensonge, dans toutes les feuilles de l'opposition. Il en userait ou n'en userait pas, suivant qu'il le jugerait convenable.
3* On demande encore si le droit de parler et d*écrire peut aller jusqu'à l'attaque des dogmes religieux,
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àxk euhe, ées bonnes moettrs : jusqu'à la négation des vérités religieuses et morales de l'ordre naturel.
Sur le premier point, je demanderai à mon tour de quels dogmes, de quel culte on veut parler, et ce qu'on entend par bonnes mœurs? Il n'y a pas de re* ligion qui ne prétende avoir raison dans ces trois choses. Sera-t-il défendu d'en attaquer aucune sur ces trois points, et si Ton peut parl^ librement d'une seule, pourquoi pas de toutes? Serait-ce parce qu'il y en a une de vraie et que toutes les autres sont fausses ? Mais qui donc peut l'assurer de science certaine et le persuader immanquablement? N'est-il pas logiquement possible que toutes les religions positives existantes soient fausses par quelques points, vraies par quelques autres ? Qui fera la part du vrai et du faux? sera^e chacune d'elles? Impossible. Sera-ce le pouvoir? Il n'a ni capacité ni mission pour cela. Que reste-t-il donc? Quelques individus. Mais de quel droit imposeraient-ils aux autres leur manière devoir, alors même qu'ils ne se tromperaient point, comme c'est l'hypothèse ? Ne faudrait-il pas qu'on reconnût qu'ils ont raison, pour pouvoir être de leur avis? Mais comment pourrait-on s'en assurer si on ne les laissait point parler librement ainsi que leurs adversaires? Liberté donc d'attaquer tous les dogmes, tous les cultes, pourvu qu'on n'attaque pas les personnes qui croient les uns et qui professent les autres. La crainte de la réciprocité fera naître un compromis, une paix tacite, et chacun, en définitive, croira ce qu'il pourra, et pratiquera tranquillement ce qu'il voudra. Il y aura seulement cet avantage, que ceux qui pensent, Klaus
c^a^e retiii^ony seront moi&fi entêtée et moins intolérants.
Quant à la religion et à la moraie natOFelles, j'avoue qu'au premier abord il semble bon de les iaire respecter quand elles sont bien définies ; mais comme ces deux choses sont naturelles, il n'y a pas à craindre que les doctrines contraires prennent généralement le dessus. D'un autre côté, empêcher la libre discussion sur ces sortes de matières, par exemple d'examiner si l'on possède ou non des preuves de l'existence de Dieu ; si l'on se fait ou non des idées positives de la divinité, et quelles idées ; si elles sont vraies ou si elles sont fausses, etc.; empêcher tout cela, disonsnous, serait nuire au libre développement de la pensée philosophique, développement qui n'a lieu que dans les régions supérieures de la pensée scientifique, et qui ne touche qu'indirectement les masses populaires. Nous sommes donc d'avis, parce qu'il y aurait plus à perdre qu'à gagner à prendre le partit contraire, de laisser une pleine liberté à l'esprit philosophique sur les questions de religion et de morale naturelles. Veuton faire iquelque chose de plus utile que de réprimer la pensée à cet égard : qu'on enseigne à tous les degrés de l'instruction publique la religion et la morale naturdles. Ce sera là le meilleur moyen de paralyserl'inflnence des mauvaises doctrines ccmtraires, et même de les empêcher de se produire. Une bonne éducation de cette e^èoe, où le sentiment joue pour le moins un aussi grand rôle que la pensée, fait que, loin de lire avidement des ouvrages où l'athéisme est prêché, où la providence est niée, où la morale natorelle est
outragée ) on ne les regarde au contraire qu'avec dégoût.
Il n'y a qu'une sorte de livres et d'objets d'art dont je voudrais voir proscrire la publicité : ce sont les livres, les gravures, les statues, etc., qui offensent la pudeur. Ni l'esprit ni le cœur n'ont absolument rien à gagner avec ces sortes d'ouvrages. Il n'y a aucun intérêt philosophique à ménager ici, aucun droit à respecter , puisque ces livres sont essentiellement mauvais, et que plus ils seraient parfaits sous le rapport de Fart, plus ils seraient dangereux sous celui de la morale. L'opinion universelle est unanime à cet égard, comme elle l'est pour le vol et le meurtre. Donc interdiction absolue. Mais comme on pourrait abuser de cette faculté pour empêcher des ouvrages d'ailleurs utiles de paraître ou de circuler, nous ne voudrions point que ces sortes de livres ou de produits de l'art fussent jugés autrement que par la voie d'un jury spécial, qui indiquerait ce qu'il faut retrancher, sauf appel à l'une des sections de l'Académie des sciences morales et politiques.
4* On ne peut raisonnablement dire que cette liberté équivaut à la libre circulation du poison. Ce n'est là qu'une comparaison spécieuse. Le poison circule assez librement, puisqu'il est en vente chez tous les pharmaciens et que tous les pères de famille peuvent en acheter. Tout le monde a d'ailleurs le droit de s'empoisonner, en ne considérant que soi seul, et abstraction faite de l'aspect moral de la question, aspect qui ne doit pas nous occuper ici. Les contrepoisons ont dû être administrés préventivement dans
DES INTÉRÊTS im^LLECTUELS. 269
l6S écoles publiques. Le poison se reconnaît infailliblement par certains réactifs chimiques, aussi bien que par ses effets. Il n'y a point de réactifs pour reconnaître le poison des doctrines ; ce qui est poison pour Tun est aliment pour l'autre. Ce fait seul suf&t pour faire tomber complètement l'analogie qu'on voulait établir entre le poison physique et le poison intellectuel. Cette analogie fût-elle vraie, il n'y en a plus dans la conduite à tenir en conséquence au nom de la seule autorité. Il n'y a pas de vérité au monde .qui n'eût pu être étouffée, au nom de l'hygiène intellectuelle et morale du peuple, par quelque préjugé qui en était contrarié. C'est à la vérité seule à faire la guerre à Terreur, ce n'est pas à l'homme, qui ne sait pas assez ni ce qui est vrai ni ce qui est faux. D'ailleurs, la vérité non plus que l'erreur ne sont presque jamais sans mélange ; laissons-les donc poindre et croître ensemble^ on en séparera les fruits.
5"* Je conçois que les hommes qui ont des convictions parfaitement arrêtées, ou qui croient en avoir, soit en poUtique soit en religion, qui disent, comme Bonald, que nous n'avons plus rien à apprendre à ces deux points de vue, mais au contraire beaucoup à oublier ; je conçois, dis-je, que de pareils hommes ne veulent pas de la liberté de la presse. Tout a été dit pour eux ; le livre des sept sceaux leur a été ouvert. Mais s'ils n'ont rien à gagner à la liberté de la presse, ils n'ont sans doute rien à y perdre, en ce qui concerne leurs propres croyances. Quant aux autres hommes qui ne sont point dans un pareil état intellectuel, ils ont à perdre et à gagner tout à la fois, mais
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il faut leur faire rhonneur de croire qu'ils sauront choisir ce qui leur convient et laisser de côté ce qui devrait leur être funeste ; que tout au moins ils finiront, à Taide de Texpérience, par reconnaître leur erreur. Ces parfaits croyants, ces hommes qui n'ont plus rien à apprendre, outre qu'ils sont assez rares, ne raisonneraient-ils pas d'ailleurs d'une manière un peu étroite ? Supposons qu'ils n'aient pas le gouver» nement pour eux et que la censure existe ; la vérité qu'ils possèdent, et qu'ils voudraient répandre à pleines mains, pourrait bien être regardée parfois comme une erreur et réprimée par une censure. Les opinions religieuses de Bonald auraient pu, suivant son système, être censurées à Londres et à Berlin, on mériter le pal à Constantinople.
Yeut-on juger de la bonté véritable d'un principe gouvernemental, qu'on en généralise l'application; s'il peut supporter cette épreuve sans inconvénient, il est juste; autrement, il est faux. Or, avec le principe de Bonald, tous les préjugés peuvent s'ériger dans tous les temps et dans tous les lieux en des vérités immuables, et ne laisser aucun libre jour à la vérité même ; aucun progrès , aucune réforme n'est plus possible logiquement ; la vérité ne peut plus se propager. Admettez au contraire le principe de la liberté déparier, d'enseigner et d'écrire, et toulœ les vériités peuvent se faire jour partout et dans tous les temps. Toutes les erreurs et toutes les folies peuvent se produire également, il est vrai, mais c'est être sceptique et surtout se montrer trop défiant de la provîr dence, que de croire qu'elles txouveroxit auprès de
l'esprit humain un accueil plus général et plus facile que la vérité.
ly ailleurs, avec le libre examen et la libre discussion, si l'erreur a des chances de triompher quelquefois, elle n'a pas celle de régner longtemps. Tout partisan de la censure nous fait donc l'effet de manqner de confiance en la vérité et d'avoir trop bonne opinion de l'erreur. Il manque de foi.
Mais voyons plutôt comment une censure serait possible , et quels, avantages pourraient en résulter I>ourles individus, le public et le gouvernement.
Qui choisiraitron pour censeurs ? Naturellement des hommes qui pensent comme ceux qui se croient le droit d'établir une censure. Voilà donc le pouvoir qui se fait réellement censeur par Torgane de personnes qui ont sa confiance parce qu'elles pensent comme lui. U faut donc que le pouvoir commence par se donner un brevet d'infaillibilité pour se faire juge des opinions d'autrui, i moins qu'il n'interdise la liberté de penser au nom d'autre chose que la vérité, par exemple au nom de son intérêt. Je dis la liberté de penser, parce qu'on ne pense à un certain degré qu'à la condition de parler et d'écrire, à la condition d'entendre parler et de lire. Autant donc on rétrécit la sphère d'action de la parole et de la presse, autant on comprime aussi la pensée.
Si les partisans de la censure la veulent dans une vue étrangère à la vérité , dans une vue d'intérêt, il faut qu'ils ne croient pas à la compatibilité de ces deux choses; et comme dans l'ordre naturel le vrai et le bien doivent être unis, c'est un in-
térét peu respectable que celui qui est ennemi du vrai.
Est-ce au contraire au nom du vrai et du bien qu'on veut établir des censeurs? Mais qui jugera infailliblement de ces deux choses? Si nous distinguons la vérité objective ou absolue de la vérité subjective ou relative, et que nous fassions la même chose pour le bien , personne ne peut juger ni sentir utilement pour qui que ce soit. Si au contrah'e on entend parler de la vérité et du bien absolus, personne évidemment ne peut se donner pour juge, même en ce qui le regarde. L'absolu dans l'homme ne lui apparaît tel qu'en conséquence de sa nature ou relativement à cette nature : le relatif humain seulement est donc tout l'absolu de Thomme, de même que le relatif endimduel est son relatif propre. Mais qui fera distinguer sûrement à qui que ce soit ce qui n'est en lui qu'une conséquence de son individualité^ de ce qui est une conséquence de son humanité et qui l'empêchera de prendre ainsi ses préjugés pour des vérités d'une valeur universelle ? De quel droit soumettra-t-on les autres intelligences de son espèce à sa mesure ? Rien donc ne lui a-t-il échappé dans ce qu'il a vu avec plus de vérité, au dire des plus capables? Ne s'est-il mêlé aucune erreur à sa manière de voir? Le jugement que les hommes en état de l'apprécier portent de ses œuvres est-il uniforme? Ne regardonsnous pas comme nos seuls juges compétents ceuxlà seulement qui partagent nos opinions? Est-on soi-même invariable dans ses idées : et si par hasard on a été séduit par une illusion, d'autres n'auront-ils
pas pu la partager également? Ne vaudrait-il pas mieux laisser penser et parler autrement que tel ou tel, que de faire de ses opinions une sorte de lit de Procuste où Tamour propre, ropiniâtreté et je ne sais quel orgueil officiel viendront remplir les fonctions de bourreau ?
Quelle difficulté donc pour choisir des censeurs 1 Et une fois trouvés, comment rempliront-ils leur tâche? S'ils sont animés du désir d'être utiles au gouvernement, à la société peut-être, ils ne croiront pas pouvoir être trop sévères, surtout s'ils sont convaincus qu'il n'y a plus rien à apprendre en politique et en religion, et qu'il faut beaucoup oublier. Que deviendront entre de pareilles mains la philosophie et l'histoire ? — S'ils sont au contraire retenus par l'idée et 1^ swtiment des droits des auteurs, par celui des lecteurs, de la société lorsqu'on l'envisage à un autre point de vue, ne seront-ils pas trop faciles ? Ne soustrairontils pas aussi à la justice répressive des ouvrages qui devraient la subir ? ou bien la censure ne mettra-*telle pas à l'abri des poursuites judiciaires pour délits de presse, et alors à quoi servira-t-elle, à quoi serviront les censeurs? ne faudrait-il pas les mettre en jugement plutôt que les auteurs ?
Vous craignez que la presse ne se laisse gagner et corrompre, même par l'étranger, et vous feignez d'oublier que les honnêtes gens ne s'en apercevront point et que la justice laissera faire I Mais vos censeurs seront -ils donc plus incorruptibles? I^ur petit nombre est -il si difficile à tenter? et s'ils sont nombreux , êtes - vous bien sûrs qu'ils
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seront tous honnêtes , tous clairvoyants, tous d'accord?
Une des raisons pour lesquelles on tient à la censure, c'est, dit-on, pour que le pouvoir soit respecté comme il doit l'être. — Mais quel plus sûr moyen de le faire détester que de lui permettre d'exercer le droit tyrannique de comprimer la pensée, d'empêcher la circulation des idées ?
Est-ce au contraire l'intérêt public que l'on considère? — Mais chez une nation vive, curieuse, d'un esprit développé déjà, rien n'est plus propre à donner envie de parler et d'écrire que d'être empêché de le faire ; on devient Un homme important à ses propres yeux et i ceux de beaucoup d'autres, quand le pouvoir vous a cru capable d'exercer une influence dangereuse. Tel dont le livre et l'enthousiasme seraient tombés platement avec la liberté, se croit un génie, redouble d'activité, voit son œuvre recherchée, par cela seul qu'elle est interdite au public. La censure, ou même une condamnation, est la neilleure annonce possible pour certains ouvrages. Ce qui ne veut pas dire qu'il ne faille jamais condamner, mais seulement qu'il ne faut le faire que dans le cas d'une nécessité morale évidente. Si l'on fait par là rechercher davantage encore l'ouvrage condamné, c'est un mal sans doute, mais il suffit que la justice n'ait pas à se le reprocher. D'ailleurs, les agents de la justice auront toujours à voir si un .ouvrage, quelque condamnable qu'il soit, ne gagnerait pas en publicité par l'effet de la poursuite. Dans ce dernier cas, la prudence veut qu'ils s'abstiennent, à moins qu'il n'y ait des plaignants
directefment intéressés à la répression et qui soliici*tent la vindicte des lois .
On ne fait pas attention non 'plus que les peuples qui ont Tintelligence assez développée et les sentiments assez élevés pour s'occuper des théories sociales et religieuses , sont animés d'une telle force qu'il y aurait péril extrême à vouloir les réduire à l'inertie intellectuelle. Ce serait fermer toutes les issues à la vapeur dans la machine qu'elle doit mettre enjeu. Dès qu'une fois un peuple est arrivé à ce degré de réflexion, il ne peut plus renoncer à raisonner ses droits, ses lois, son gouvernement, ses croyances; il doit être désormais pour quelque chose dans tout cela; son rôle purement passif est fini, le temps d'agir est arrivé pour lui. S'il y a des idées, des théories dangereuses à craindre dans cette etfervescence intellectuelle, le seul remède raisonnable qu'on puisse et qu'on doive même y opposer, c'est la liberté d'en faire ressortir Terreur ou le danger. L'abus de la liberté de la presse, en matière de doctrine, n'a donc pas de meilleur correctif que la liberté même, soit parce que l'extravagance et Terreur se perdent en tombant dans le ridicule ou en choquant le bon sens, soit parce que cet abus est refoulé dans les limites de la vérité et du droit par la liberté des opinions contraires.
La liberté de tout dire décemment et poliment doit être accordée, d'abord par respect pour le besoin naturel à Thomme de communiquer sa pensée, de ne pas vivre seul en face d'elle, ce qui pourrait engendrer la manie ; ensuite par le droit de meth*e les
autres à même de le détromper s'il est dans l'errem*, ou par celui qu'ont tous les hommes d'être instrtdts de la vérité, s'il ne %e trompe pas. Elle doit être accordée encore afin de faciliter la réfutation de ce qu'il y a d'erroné dans certaines doctrines antérieures. La liberté de la presse, au premier de ces points de vue, est de droit privé et public ; au second , elle est plutôt de droit public seulement. La liberté de parler et d'écrire en général, on Ta dit avec raison, peut être regardée comme la soupape de sûreté des machines à vapeur : c'est le moyen de laisser échapper le trop plein de l'activité intellectuelle. Un penseur est souvent satisfait quand il a tout dit au public : empêchezle de parler à tout le monde, vous en ferez un dubiste et peut-être un conspirateur. En Allemagne on croit avoir assez fait quand on a publié ses pensées ; et c'est peut-être parce qu'on y peut tout dire, tout attaquer par la presse, qu'on y raisonne tant, qu'on y déclame peu et qu'on y agit moins encore. Quand on n'a pas le droit de discuter, on est d'autant plus disposé à recourir à la force , et par conséquent à faire appel aux passions. N'étant point soi-même discuté, on se croit aisément irréfutable. On s'opiniâtre, on devient fanatique et conspirateur.
Une autre considération très puissante qui milite en faveur de la liberté de la presse, aux points de vue de la politique, de la religion, de la philosophie et de l'histoire, c'est qu'il n'y a que les peuples qui peuvent se passionner pour des intérêts supérieurs, les peuples capables de grandes idées et de nobles sentiments, qui réclament cette liberté ; les autres n'en
ont malheureusement pas besoin, et c'est peine inutile que de la leur interdire. Quant aux premiers, s'ils en sont privés, ils tombent dans l'abâtardissement ; leur activité intellectuelle prend une direction déplorable, celle de la licence des mœurs. C'est ainsi, par exemploi que les ouvrages français les plus recherchés en Italie il y a trente à quarante ans, étaient tout ce que notre littérature avait de plus ordurier ; mais en revanche on s'y intéressait peu à nos meilleures brochures politiques. Il y avait alors une grande différence entre un cabinet littéraire en Italie et en France, et cette différence n'était pas à l'honneur du premier de ces pays. Laissez donc attaquer par le raisonnement, critiquer la société, le gouvernement, la religion. Nul ne fait de semblables ouvrages sans se passionner à sa façon pour quelques-uns de ces graves intérêts. Cette noble passion en soulèvera d'autres du même genre, et avec la liberté toujours la vérité finira par triompher. Si la discussion est scientifique, elle ne pourra être suivie que d'un très petit nombre, et son influence sera d'autant moins dangereuse qu'elle se trouvera ainsi plus restreinte ; si au contraire elle n'est pas scientifique, si elle n'est ni forte ni spécieuse , elle pourra bien agir un instant sur le vulgaire, mais jamais sur les esprits éclairés et sérieux qui mènent toujours le reste.
Enfin, la liberté de la presse est la condition du développement de l'esprit public, de la civilisation, comme celle du développement individuel. Mais il la faut entière. Elle a sans doute ses abus, quelquefois difficiles ou impossibles à réprimer, mais la question
est de savoir s'il faut, pour cette raison, se priver de la chose ; s'il n'y a pas plus à gagner avec elle, malgré ses inconvénients, que sans elle. Nous croyons que la question ainsi posée se résout d'elle-même aux yeux de tout homme éclairé (1).
11 va sans dire que les particuliers ont le droit de faire individuellement ou réunis ce qu'ils jugent de plus convenable pour s'instruire ; mais on se demande si le gouvernement, le législateur, est tenu à quelque chose à cet égard envers les particuliers.
I) faudrait répondre par la négative s'il n'avait que la mission d'empêcher le mal, et non celle de le prévenir, et même de faire le bien de la cité. Or, il est manifeste que les hommes entendent retirer de la vie sociale le plus d'avantages possible , eu égard aux circonstances où ils vivent. Et comme il n'y a pas de doute que l'instruction vaut mieux en général, pour l'individu comme pour l'État, que l'ignorance, le souverain doit faire tout ce qu'il peut pour répandre utilement l'instruction.
Il est de l'intérêt de tous que chacun ait un certain degré de culture : les pauvres n'en seront que mieux à même de gagner leur vie ; ils en seront plus honnêtes et plus heureux. Les riches en seront mieux servis. L'inégalité sera moins grande entre leshommes,
(1) Voy. FiLAKGi£Ri, t. 6 et 17; B. Constant, p. 245; Daunoc^ p. 66 ; Wfilïirr, p. 192; Lepagb, p. 165-171; Ancillon, Mélanges, L 8, p. 399; Juête Milieu, p. 115, 141^ 328; DB RoTTECK, t. B, p. 310.
et par conséquent les relations plus humaines et plus dignes, Tunité plus sensible.
Il convient donc qu'il y ait des écoles publiques, gratuites pour le pauvre, où il puisse recevoir le premier degré d'instruction nécessaire à tous les hommes. La société est si profondément intéressée , surtout dans un pays à suffrage universel, à ce que chacun de ses membres reçoive ce degré d'instruction, qu'il faut bien reconnaître à l'État le droit de forcer tout citoyen à faire instruire ses enfants. D'ailletœs, si l'État donne des secours à un père de famille indigent, comme c'est là une œuvre de bienfaisance et non de justice, il est libre d'y mettre la condition que les enfants de ceux qu'il assiste, ou auxquels il donne la préférence comme ouvriers, enverront leurs enfants aux écoles publiques. Les particuliers peuvent user du même droit.
Gela ne suffit pas encore : des enfants appartenant à des parents pauvres peuvent avoir été négligés dans leur première jeunesse, et désirer plus tard réparer le vice de leur éducation. Il faut donc leur en procurer les moyens, en créant des écoles d'adultes dans les communes et dans les régiments. Et comme les ft*ais du matériel nécessaire à l'instruction primaire pour^ raient encore être au-dessus des ressources ou de la bonne volonté des parents, TÉtat doit en faire la dépense.
Il serait de la plus haute importance que l'État prit la peine de faire faire, par voie de concours, des ouvrages élémentaires sur diacune des parties de Tinstruetioa primaire, sauf a les remplacer ultérieur
tement par d'autres qui seraient mieux faits encore. Il faudiait bien se garder des détails, de Tobscurité et de l'incertitude. Ces livres ne seraient pas destinés à faire des savants, mais simplement à donner des notions saines et utiles aux enfants, à leur donner le goût d'en apprendre davantage plus tard. Il devrait être défendu aux instituteurs de mettre entre les mains des enfants d'autres livres que ceux désignés par le conseil général de l'instruction publique. Mais le gouvernement pourrait, dès qu'il connaîtrait des communes zélées pour l'instruction des adultes, faire choix de bons ouvrages plus développés, dans chaque partie des connaissances qui forment le domaine de l'instruction primaire, et les leur envoyer.
La formation des bibliothèques communales, si elles étaient composées d'ouvrages bien choisis, serait un des plus grands bienfaits après celui de l'instruction primaire. Il est sans doute bon de savoir lire, mais c'est peu utile si on n'a pas de livres, et c'est dangereux si Ton en lit de mauvais. Rien au contraire n'est plus salutaire que les bonnes lectures pour des esprits jeunes et impressionnables.
Les écoles normales primaires, destinées à former les maîtres d'école, sont une excellente institution; elle peut être très utile. On doit en attendre les meilleurs fruits. Elle n'est pas moins précieuse dans son genre que celle destinée à fournir des maîtres pour l'instruction secondaire.
Il va sans dire que les fonctions d'institutetir étant des fonctions publiques qui intéressent au plus haut degré les familles et l'État^ le gouvernement doit avoir
DES INTÉRÊTS INTELLECTUELS. S8i
le droit d'inspecter toutes les écoles et de révoquer un instituteur qui manquerait gravement à sa mission. Tout citoyen qui remplit les conditions requises pour être instituteur, doit pouvoir ouvrir une école sans autre autorisation, pourvu que le local qu'il choisit remplisse les conditions sanitaires sagement exigées par la loi.
L'enseignement professionnel donné par l'État est une institution très utile, et qui ne pourrait être abandonnée sans renoncer par là même à l'une des obligations les plus importantes d'un gouvernement ami du bien public.
L'instruction secondaire n'est due gratuitement à personne par l'Etat, parce qu'elle n'est destinée qu'à ceux qui se proposent d'embrasser des professions libérales. La donne qui veut à ses enfants, et à ses risques et périls.
Elle se divise naturellement en deux grandes caté* gories, celle des arts utiles, des métiers et du commuée, de la marine, de la guerre, des beaux-arts, et celle des professions appelées plus proprement libérales.
Tout ce que doit faire le gouvernement à l'égard de la première catégorie, c'est :
1' D'en créer les établissements ou de les faire créer par les villes ;
2» De former des maîtres capables ;
3" De multiplier ces écoles suivant les besoins ;
4* De n'exiger aucune rétributicm pour renseignement, mais aussi de n'être pas tenu d'entretenir et nourrir les élèves gratuitement ;
Mî LIV. II. DES GOUVERNANTS ET DES GOUVERNÉS.
5* D'en refuser l'entrée i tous ceux qui n'auraient pas acquis Tinstruction primaire suffisante. L'État doit une protection plus spéciale à ces sortes d'écoles secondaires qu'à celles dont nous allons parler, mais moins déjà qu'aux écoles primaires.
L'instruction professionnelle ne doit pas être gratuite, en général, afin de ne pas engager les parents à donner à leurs enfants une autre profession que la leur. On est trop porté à croire que les professions auxquelles on est étranger sont plus avantageuses que celle qu'on exerce, parce qu'on ne sent jamais que les maux attachés à la position où l'on se trouve. Un père qui donne à son enfant une autre profession que la sienne, est obligé de faire une plus grande dépense ; il faut mettre l'enfant en apprentissage, le soustraire ainsi à la vigilance paternelle, le remettre à une direction étrangère qui sera peut-être moins patiente, moins zélée. Les traditions professionnelles dans la famille sont perdues, les bonnes habitudes morales altérées. C'est un nouvel outillage à se procurer, un autre qu'on sera peut-être forcé de vendre à vil prix ; un établissement nouveau à fonder, ou se mettre au service d'un maître quand on aurait pu devenir l'associé de son père , et faire ainsi des économies de toutes sortes. Sans gêner les changements de profession, changements qui peuvent être exigés par les aptitudes, il ne faut pas les encourager. Et c'est ce qu'on ferait si renseignement professionnel était gratuit, surtout si l'on nourrissait et logeait les élèves aux frais de l'État. Il suffirait bien que les leçons fussent sans rétribution, afin que tous
les enfants pauvres de la localité pussent en profiter sans quitter la maison paternelle.
La seconde classe d'écoles secondaires comprend rinstruction nécessaire à l'exercice des professions supérieures et des hauts emplois publics. Elle se donne dans les établissements de l'État que nous nommons collèges ou lycées. Elle devrait comprendre, outre les branches de l'enseignement donné dans les écoles primaires et qu'il faudrait posséder pour être admis dans les établissements du degré supérieur, une étude plus approfondie de toutes ces connaissances fondamentales, auxquelles on ajouterait les matières qui distinguent spécialement l'enseignement secondaire, telles que : 1° L'étude des langues classiques de l'antiquité ; ^ des notions de littérature et l'histoire littéraire nationales; 3^ la logique, les principes de la morale; 4P quelques langues étrangères, etc.
Il suffirait, pour entrer dans ces établissements, d'avoir reçu l'instruction primaire supérieure dans toutes ses parties et de s'être distingué dans quelqu'une au moins.
11 y aurait, pour former les maîtres de l'instruction secondaire, une école normale, dont les sujets concourraient entre eux et avec tous ceux qui présenteraient certaines garanties d'instruction pour les places vacantes dans les différents collèges. Cette rivalité entre l'école et les candidats libres est nécessaire pour maintenir la force des études.
Les ouvrages à mettre entre les mains des enfants seraint tous soumis à l'approbation au moins tacite du conseil du ministre de l'instruction publique. Ne
seraient proscrits que ceux qui seraient condamnés par décision d'un conseil académique sur le rapport d'une commission , sauf recours de la part de l'auteur ou du professeur au conseil de l'instruction publique.
Le gouvernement a le droit d'inspecter toutes les écoles.
Les maîtres doivent tous être nommés par l'autorité centr^ile, à la suite des concours dont nous venons de parler. Mais il se présente ici la grave question de savoir si l'enseignement peut être confié à des corporations religieuses ou s'il est mieux qu'il soit remis en d'autres mains?
Nul doute que le gouvernement n'ait le droit de permettre à des corporations religieuses d'enseigner, pourvu qu'il n'exclue pas les laïques, parce qu'autrement il y aurait injustice à écarter ces derniers d'emplois qu'ils sont capables de bien remplir pour les conférer exclusivement à des hommes qui peuvent avoir déjà d'autres moyens d'existence, et qui, pom' n'être ni mariés ni pères de famille, ne présentent pas plus de garanties morales (1) et ne méritent pas plus d'intérêt» C'est donc ici une question de prudence plutôt qu'une question de droit. Vaut-il mieux pour les mœurs publiques, pour le progès de la civilisation, dans l'intérêt de la paix publique , de Tunité morale pu pays , de la liberté et de la justice , que l'édu.
(1) On Usait dernièrement dans une statistique officielle qne^ snr le même nombre dMnstituteurs congréganisies et laïques, on comptait douze fois plus d*attentats %uz mœurs parmi les premiers que parmi les seconds.
cation des enfants soit confiée à des corporations religieuses qu'à des mains laïques ?
1* Si Ton considère la question du côté des lettres et des sciences, le progrès n'est pas plus assuré avec des maîtres voués à une profession religieuse qu'avec des laïques. Il y a plus : c'est que l'habitude de tout voir et de tout juger d'après une doctrine religieuse arrêtée, est ennemie du mouvement intellectuel, opposée à l'indépendance de la pensée, à ses libres allures,et par conséquent aussi aux progrès des sciences, en particulier des sciences morales et politiques.
2" Cette réflexion est vraie surtout en ce qui regarde les sciences philosophiques. Il est évident que celui qui croit à la vérité des solutions données par la théologie à un grand nombre de questions philosophiques, conserve peu de liberté d'examiner ces mêmes questions à un autre point de vue, et surtout de leur donner une autre solution. Ajoutons que les habitudes intellectuelles de la foi sont très opposées à celles qu'exige la libre réflexion dans un philosophe. La liberté de penser, de philosopher, prise dans toute l'étendue néce&saire,est donc peu compatible avec des habitudes de foi. Si donc on veut de la philosophie véritable, c'est-à-dire un libre exercice de la raison, sauf à se tromper, il ne faut point confier à des religieux un enseignement de cette nature. Ils sont en général incapables ou empêchés de philosopher librement. Les exceptions qu'on pourrait alléguer confirmeraient la règle, tant par leur petit nombre que par la manière même dont les hommes
n6 ISS. II. DKS GOUVERNANTS ET DES GOUVERNÉS.
qui les composent ont philosophé en plus d'uu occasion, ou y ce qui est peut-être plus grave encore, par leur infidélité au caractère sacerdotal. Il est nécessaire en principe et en général qu'un prêtre ne voie la philosophie que dans la théologie, et l'y subordonne. C'est la condition que lui réservent les plus conséquents d'entre eux, tel, par exemple, que le P. Ventura, dans sa Nova methx)du8 philosophanii.
Les écoles publiques ne peuvent être converties en chaires ecclésiastiques sans de très graves inconvénients , c'est-à-dire sans danger pour la liberté de philosopher, pour celle des cultes, et surtout pour les libertés publiques. L'ambition avouée du sacerdoce, son droit, suivant lui, c'est de gouverner les hommes, même politiquement, par la résolution du droit dans la morale et par le pouvoir divin qu'il s'arroge sur les consciences des citoyens et des souverains.
Le danger est beaucoup moins à redouter avec un clergé protestant qu'avec un clergé catholique, et Ton en conçoit bien la raison; mais nous pensons qu'il existe encore à un degré suffisant pour que la prudence veuille qu'on le tienne éloigné des chaires qui exigent la plus grande liberté d'examen, au moins de celles de l'enseignement supérieur.
La religion positive, et la morale de l'Eglise qui en est la conséquence, ne devraient donc pas être enseignées par ordre du gouvernement dans les établissements d'instruction publique , pas autrement du moins que par l'aumônier de l'établissement. Mais l'État a le droit, le devoir même de faire enseigner par des professeurs laïques tout ce qui est du domaine de
la raison, par conséquent la religion et la morale naturelles. Ce sont là des dioses du domaine humain, où la raison est appelée à s'exercer, où elle peut se tromper sans doute, mais où ses erreurs ne sont pas sans remèdes, puisque la raison humaine ne se donne point comme infaillible, surtout en tant qu'elle se manifeste individuellement.
Toutefois, pour éviter des disparates trop marquées ou des écarts de doctrine qui pourraient sembler choquants, on se demande s'il ne serait pas à souhdter que dans les établissements d'instruction secondaire il y eût une doctrine reçue, officielle (1)? Il est vrai qu'avec la liberté d'enseignement l'État peut difficilement imposer une doctrine aux établissements libres, puisque c'est précisément pour se soustraire à cette pression que la liberté a été revendiquée et établie. Mais alors de quel droit se plaindrait-on que l'État eût jusqu'à un certain point sa doctrine, quand il ne force persoime à la recevoir et qu'il permet qu'une autre soit enseignée dans les établissements libres, à l'exception toutefois de ce qui tendrait à semer la haine, la division entre les citoyens et le mépris des lois?
La liberté complète de l'enseignement philosophique ne devrait être laissée qu'aux professeurs de Faculté, soit parce qu'ils sont censés avoir plus de connaissances que la plupart des professeurs de l'enseigne^» ment secondaire, soit surtout parce que leurs leçons
(1) Voir, pour la réponse plaa précise à cette question, l'Appendice Vlll„ no 5.
S88 LIY. II. DES G0UVE31NANTS ET DES GOUVERNÉS.
s'adressent à un auditoire d'une intelligence déjà développée et formée. L'État ne peut raisonnablement se faire juge des doctrines, et il lui importe, d'un autre côté, que la discussion scientifique soit parfaitement libre, dans Tintérét même du progrès des sciances(l).
Nous croyons donc voir clairement qu'il serait impolitique et même injuste quant à ceux qui veulent rester dans Findépendanoe où ils ont le droit naturel d'être à l'égard de la théocratie, de confier au clergé l'enseignement philosophique à donner par l'État. Mais décidera-t-on la même chose pour les lettres et les sciences ? le même danger existe-t-il ici ? Oui, mais seulement à un moindre degré. Il est clair, en effet,que les professeurs peuvent saisir toutes les occasions d'enseigner des doctrines antilibérales. D'ailleurs le prêtre, le religieux, comme tels, ont leur enseignement spécial à donner; il doit leur sufi&re d'avoir toute liberté de le faire. N'est-ce pas l'enseignement le plus vaste , le plus soutenu , celui qui se donne dans tous les pays de la cathoUcité, sans parler même de la confession , qui est cependant le moyen le plus puissant de propagande de toutes les idées qu'il plaît au clergé de répandre au nom même de la religion.
Il importe extrêmement, au contraire, que l'enseignement donné par l'État soit d'autant plus libéral, plus philosophique, que le clergé a plus d'influence et tend davantage à soumettre les populations au joug de la théocratie. Il faudrait, pour que les mem-
(1) Voy. c-aprô«.| 6.
bres du clergé tant séculier que régulier pussent être admis à donner, avec mission de l'État, l'enseignement civil, profane, comme ils disent, à Tégal des laïques, qu'ils fussent entièrement assimilés au reste des citoyens, tant pour les devoirs que pour les droits : qu'ils fussent astreints au service militaire, à celui de la garde nationale ; qu'ils pussent se marier civilement si bon leur semblait ; qu'ils ne fussent plus salariés par rÉtat comme ministres du culte ; que les réguliers ne fussent point reconnus comme corporations, qu'ils ne pussent recevoir et posséder à ce titre ; en un mot, que l'État ne vit en eux que des citoyens, tout en leur permettant de vivre en communauté : alors, comme ils n'auraient plus de privilèges, il n'y aurait plus contre eux d'exceptions.
A supposer encore que, contrairement aux canons, on ordonnât plus de prêtres qu'il n'y a de places vacantes dans le ministère ecclésiastique, serait-ce une raison pour que l'excédant des sujets ordonnés fût employé dans Tinstruction publique ? Nullement, car cet excédant serait appelé, comme dans la plupart des autres emplois publics , à faire une sorte de stage dans ladministration spirituelle à laquelle il s'est voué , en attendant qu'il pût y prendre rang. Sa place est donc toute marquée. Elle Test si bien que les évèques veulent élever eux-mêmes, suivant leur esprit et par des hommes de leur choix, les candidats au sacerdoce. Nous leur reconnaissons ce droit, mais nous voulons aussi qu'ils en reconnaissent eux-mêmes les conséquences. N'ayant point reçu l'éducation publique donnée par l'État, par des professeurs qui
appartiennent à la masse des citoyens laïques, qui ont Tesprit du pays, qui en ont les intérêts, qui sont pères de famille, les jeunes lévites, loin d'être imbus de Tesprit national, sont pénétrés de celui de Tépiscopat, c'est-à-dire d'idées ultramontaines, qui font du clergé et de ses intérêts une société et des intérêts à part dans la société civile.
Il serait inutile d'objecter qu'il n'y a jamais trop de piété et de bonnes mœurs dans un pays, et que par conséquent l'excès de religiosité qu'on redoute, loin d'être un mal, serait un très grand bien. En effet, il n'est point dit d'abord qu'on aurait plus de piété véritable et des mœurs meilleures ; la superstition et l'immoralité des populations qui n'ont eu d'autres instituteurs que des prêtres ou des religieux, prouvent assez que cet enseignement n'est pas le meilleur moyen de former des consciences droites, des honnêtes gens et de bons citoyens. D'ailleurs, l'instruction secondaire n'a pas pour objet, disons-le, de donner de la piélé, mais des connaissances. La vraie piété, la piété sans superstition, sans anthropomorphisme, n'est pas concevable dans l'enfance. La véritable piété, c'est la morale bien entendue ; pousser l'enfance à une autre, c'est s'exposer à tout perdre.
Sans doute, il n'y a jamais trop de piété véritable et de bonnes mœurs ; mais est-ce une raison pour vouloir faire d'une nation une sorte de couvent? N'enseignez donc alors ni lettres, ni sciences, ni arts ; gardez-vous surtout de rien dire, de rien faire qui prête à la réflexion ; ne permettez aux jeunes intelligences que des méditations sur Mathieu Beuvelet ou
sur le p. Rodriguez; détruisez tous les livres, jusqu'à la Bible et à ses commentaires ; empêchez surtout Timmense scandale de la diversité des religions; persécutez , proscrivez , brûlez , égorgez , extirpez chacun dans votre sens, afin d'arriver au repos de la pensée, à la paix des esprits, à la petite piété sans contradiction, au dernier degré du fétichisme moderne, à l'anéantissement de la réflexion religieuse. Que toutes les sociétés catholiques soient organisées et menées comme les sauvages du Paraguay par les jésuites; que le pape soit le souverain universel, et les prêtres et les moines ses ministres ; qu'une propagande immense se fasse dans ce sens par tout l'univers, et qu'elle s'achève par la force aussitôt que ce moyen pourra s'employer utilement contre les nations hérétiques, aujourd'hui assez puissantes encore pour résister à une pareille tentative ; que le catholicisme , au nom de la hberté de conscience et des cultes, étende son influence en attendant qu'il puisse achever sa conquête par la violence et la persécution. Voilà l'idéal ; voilà le plan des opérations propres à le réaliser.
Est-ce à dire qu'il faille interdire l'enseignement libre au clergé ? — Nous n'hésitons pas à penser qu'il vaudrait mieux, en général ou dans l'intérêt commun, que les prêtres et les religieux ne pussent être ni maîtres de pensions, ni chefs d'institutions, ni professeurs. Mais il se présente ici une question de droit très importante qu'il faut résoudre préalablement.
Nous partageons pleinement à cet égard l'opinion d'un ancien professeur au Collège de France : « Les
ministres d'un culte , quel qu'il soit, tant qu'ils auront quelque autre autorité que celle qui doit résulter de l'exemple de leurs vertus, de la supériorité d,e leurs lumières et de leur raison, tant qu'ils auront une existence à part dans TEtat, comme y formant un corps, y exerçant quelque autre autorité que celle de la persuasion, et que, par ce motif, ils croiront avoir droit à une protection spéciale, à des privilèges qui les placent en dehors de la loi commune : ces ministres seront toujours portés, même à leur insu, et pour ainsi dire malgré eux, à subordonner le sentiment religieux aux intérêts religieux, dont ils seront ainsi devenus les représentants directs et immédiats. Dès lors tous les moyens d'accroître leurs prérogatives, leur puissance et leurs richesses leur sembleront légitimes , et la morale recevra d'eux-mêmes les atteintes les plus funestes et les plus profondes (1). » D'où Tauteur conclut « que la religion proprement dite, un culte, un système religieux quelconque, n'a d'influence avantageuse sur la vertu et sur le bonheur qu'à cause du sentiment religieux ; mais que ce sentiment sera toujours plus ou moins altéré ou affaibli dans tous ceux qui n'admettront pas le principe de l'entière liberté de conscience. » Et comme les organes officiels d'une reUgion quelconque ne peuvent guère avoir ce respect nécessaire de la liberté de conscience, ainsi que le prouvent surabondamment l'histoire et la connaissance
(1) L*auteur en donne pour preuve les expiations, les coDipensaUoiis les tarifs des fautes de tout genre, les indulgences ; les subtilités et les maximes dépravées de certains ca^uistes, etc.
du cœur humain, le même auteur conclut avec infiniment de raison a que l'enseignement de la morale et plus encore la direction générale de l'éducation publique ne sauraient , sans le plus grave inconvénient, être exclusivement confiés aux ministres de quelque religion que ce soit (4). »
S'il ne s'agissait que de l'intérêt (2) que croirait avoir un membre du clergé à se mettre à la tête d'une maison d'éducation, cet intérêt ne serait pas écouté
(ï) J.-F. Thurot, Introduction à l'étude de h phiiosophie^ t. 2, p. 234-935.
(2) Je De parle pas de son droit, parce qae la lot, en prévenant le prêtre quMlne pourra enseigner les connaissances humaines, le laisse libre de ne pas entrer dans le sacerdoce pour se vouer h Tenselî^nement. Ce u*est donc qu'en se vouant librenient au sacerdoce qu'on devient civilement incapable d'enseigner ailleurs que dans une chaire de tht^ologie 00 dans la chaire évangélique. On n'aurait donc pas le droit de se plaindre d'une loi qui exclurait le clergé de renseignement. On insiste cepeodaot et Ton prétend que le prêtre est mis en dehors du droit commun, pubqu'il ne peut pas exercer les fonctions de professeur. Hais peut-il exercer davantage celles de militaire, de juge? Et si les loiâ ecclésiastiques déclarent qu'il y a là incompatibilité, pourquoi la loi civile ne pourrait-elle pas déclarer h sju tour qu'elle trouve une incompatibilité entre le sacerdoce et l'euseignement? Serait-elle moins sévère pour les professeurs laïques? ne leur déclarerait-elle pas au^-si qu'ils n'ont pins le droit de rester professeurs s'ils se font prêtres ? Cette mesure ne serait-elle pas aussi bien dirigée contre le professeur la!qae que contre le prêtre? Où serait donc alors riné^alité dont on se plaint? — Nous retrouvons encore régalitéet plus que l'égalité : 1» dans le droit que les prêtres ont réellement de donner l'enseignement reiigieux dans les églises et ailleurs ; 2» dans celui qu'ils ont de professer exclasivemeut encore dans leurs petits et leurs grands séminaires, daus les facultés de théologie. Voilà donc quatre sortes de collèges où ils ont seuls le droit d'enseigner; n'est*ce pas deux fois plus que rUniveisilé n'en possède? Joignez à cela le droit qui leur serait commun avec les laïques d'entrer dans renseignement primaire. S'il est naturel, s'il est juste que le prêtre seul forme le prêtre, qu'il rinstruise, qu'il Télëve , pourquoi ne U serait-il pas que le simple citoyen, le père de famille, formât seul le citoyen et le père de famille? Le laïque n'est-il pas d'ailleurs exclu des chaires de théologie?
si le public était persuadé que l'instruction cléricale esl arriérée, rétrograde et dangereuse; on repousserait de semblables prétentions. Mais il s'agit aussi de l'intérêt que plusieurs pères de famille croient avoir en faisant élever leurs enfants par des prêtres ou des religieux ; tous n'ont pas une fortune suffisante pour avoir des précepteurs en froc ou en soutane, quand même il y aurait assez de sujets de cette espèce pour suffire à tous les besoins. Il semble bien cependant que ces pères de famille ont le droit de faire élever leurs enfants par qui bon leur semble, surtout quand ils ne sont guidés dans leur choix , leurs préférences, que par des considérations religieuses et morales, qu'ils se trompent du reste ou qu'ils ne se trompent pas, peu importe. Il devrait donc y avoir, ce semble, des établissements tenus par des religieux, d'un ordre ou d'un autre, réguliers ou séculiers, qui permettent à ces pères de famille d'y faire élever leurs enfants à leur gré. Aussi pourrait-on leur passer cette préférence si l'Église était séparée de l'État, et si tout ecclésiastique ou religieux était, comme nous l'avons dit, astreint à toutes les obligations des citoyens. La solution devrait être différente dans le cas contraire, à moins d'accorder au clergé des privilèges injustes et dangereux.
Il est impossible de ne pas convenir que le clergé est nécessairement animé de l'esprit antilibéral, esprit contraire à celui qui est comme l'àme de la civilisation moderne, et le droit de chaque citoyen. Il faut également reconnaître tout ce qu'il y a de menaçant pourla liberté civile et politique, pour l'ordre public par con-
séquent, dans des doctrines subversives de ces libertés de droit naturel et nécessaires. Et alors le droit que peut avoir un père de famille de faire de son enfant un citoyen ennemi de ces libertés devient pour le moins très douteux. Le droit d'élever ses enfants à sa fantaisie serait incontestable, s'il n'était pas dé* montré que l'éducation qu'il recherche pour eux doit un jour créer des embarras dans une nation, faire naître ou perpétuer les germes de la guerre civile, perpétuer et renforcer les ennemis de toutes les libertés légitimes, des libertés civiles, politiques, scientifiques, morales et religieuses. On se récriera peut-être en nous demandant à quoi sert cette liberté si Ton ne peut avoir celle d'élever ses enfants à son gré ? On croira même voir dans ce que nous venons de dire une contradiction, puisque nous interdisons la liberté au nom de la liberté , que nous ne la voulons que dans un sens, et sans contre-poids.
Cette objection n'est pas même spécieuse, car s'il est vrai qu'on porte atteinte aux droits naturels les plus précieux et les plus chers par l'éducation illibérale qu'on désirerait pour ses enfants, la liberté qu'on réclame n'est plus que de la licence; on demande au parti libéral qu'il laisse forger les chaînes qu'on lui prépare, qu'il laisse entrer l'ennemi dans la place.
L'instruction religieuse qu'on réclame n'est d'ailleurs qu'un prétexte, puisqu'elle se donne dans les établissements de l'État, dans les égUses paroissiales, et ailleurs encore, où tout le monde peut la recevoir gratuitement. Prennent-ils donc tout cela pour rien? Oh! si leurs adversaires allaient jusqu'à leur contester la
liberté d'user de tous ces moyens pour former à leur gré Tesprit et le cœur de leurs enfants , c'est alors qu'ils pourraient justement crier à la tyrannie. Mais on respecte et l'on doit respecter leur liberté à cet égard. Or, je le demande, que peuvent-ils désirer de plus sous le rapport de l'instruction religieuse, tant dogmatique que morale ? Quand donc ils veulent des prêtres pour instituteurs de leurs enfants, sous prétexte de donner à ceux-ci une éducation religieuse, ils veulent autre chose qu'une éducation de cette nature; c'est une éducation politique, antilibérale qu'il faut à la plupart d'entre eux. Or, s'ils ont le droit de faire , au sein de la famille , de leurs enfants des ennemis des libertés publiques, ils n'ont pas celui d'exiger que l'État les seconde en établissant des écoles d'absolutisme et de théocratie. Tout ce qu'ils peuvent demander raisonnablement, c'est que les maîtres que l'Étatoflfre à leurs enfants n'enseignent rien de contraire à la religion positive dans laquelle ces enfants ont été élevés , et qui est chère à leurs parents; qu'ils ne fassent point de leur chaire une tribune politique ; qu'ils se bornent à recommander l'amour de la patrie, à faire ressortir la gloire nationale, en restant toujours en dehors et au-dessus des dissensions de partis. On leur doit cette garantie, et si on la leur donne, ils n'ont rien de plus à réclamer, puisqu'ils n'ont rien de mieux à espérer, au point de vue de l'instruction, que celle qui est donnée par l'État.
D'ailleurs, comme on ne doit pas empêcher des laïques d'un esprit exceptionnellement religieux,
quelles que soient du reste leurs opinions politiques, d'ouvrir des maisons d éducation, pourvu qu'ils présentent aux parents et à l'État les garanties d'instruction et de moralité nécessaires, les parents, quelle que soit leur manière de voir, n'auraient donc rien de plus à désirer.
Pourquoi, me dira-t-on sans doute, permettre à des laïques ce que vous ne permettez pas à des ecclésiastiques et à des religieux de profession ? N'est-il pas tel laïque beaucoup plus intolérant, plus passionné et plus dangereux que tel et tel autre ecclésiastique? — Cela peut être, cela se voit même assez souvent, nous en convenons ; mais ce n'est pas, nous le croyons, le cas le plus ordinaire, et les lois ne considèrent que le côté général des choses, sans tenir compte des exceptions , surtout quand on ne peut les reconnaître à l'avance ou qu'il faudrait pour cela prendre des mesures inquisitoriales ou arbitraires. Les lois sont faites en conséquence de ce qui a lieu le plus ordinairement. Or, en général, on doit présumer qu'un prêtre a l'esprit du corps sacerdotal, qu'il est passif entre les mains de l'autorité religieuse supérieure ; tandis qu'on doit supposer, en général encore, que les laïques sont animés de l'esprit qui règne dans une nation organisée comme toute société d'hommes devrait l'être, assez bien du moins pour qu'elle puisse espérer de voir un jour se réaliser un jnieux qu'elle ne possède pas encore, mais qu'elle veut et auquel elle tend. Ce sont des citoyens pères de famille, ayant un intérêt national présent et à venir, un intérêt qui est du domaine du droit, parce que son objet est ma-
tériel aussi bien que moral. Quoique soumis, comme membresd'une communion religieuse, à un supérieur ecclésiastique, leur dépendance à son égard est beaucoup moins grande que celle du prêtre, qui en relève en outre par toutes les attributions propres à son caractère sacerdotal.
Telle est la raison de fait de la différence que nous venons d'établir. Nous croyons cette différence suffisante pour garantir amplement la liberté des particuliers et riutérêt public. — Il y a aussi une raison de droit tirée de l'incompatibilité et du cumul.
Il va sans dire du reste que le gouvernement a le droit d'inspecter les pensionnats et les institutions, comme aussi les petits séminaires , pour s'assurer , autant qu'il le peut, qu'on n'y enseigne rien de contraire à Tordre public. C'est diie qu'il a le droit de réprimer des abus de ce genre s'il en rencontre (1).
Nous terminerons ces considérations déjà longues sur la valeur relative de l'enseignement laïque et clérical, par les réflexions suivantes d'un publiciste éminent, qui est loin d'avoir des sévérités pour le clergé et tout ce qui en dépend. Il fait d'autant mieux ressortir ce qu'il y a de dangereux dans l'enseignement clérical, qu'il en parle sans parti pris et d'une façon tout accessoire : « Un homme, dit-il, qui pour la meilleure partie de lui-même est soumis à une autorité étrangère , et qui dans le pays qu'il habite ne peut avoir de famille, n'est pour ainsi dire retenu au sol que par un seul lien solide, la propriété fon-
(1) Voy. Appendice VU.
cière (1). Tranchez ce lien , il n'appartient plus en particulier à aucun lieu. Dans celui où le hasard l'a fait naître, il vit en étranger au milieu d'une société civile dont presque aucun des intérêts ne peuvent le toucher directement. Pour sa conscience, il ne dépend que du pape; pour sa subsistance, que du prince. Sa seule patrie est TÉglise. Dans chaque événement politique, il n'aperçoit guère que ce qui sert à celle-ci ou lui peut nuire. Pourvu qu'elle soit libre et prospère, qu'importe le reste? Sa condition la plus naturelle en pohtique est l'indifférence. Excellent membre de la cité chrétienne, médiocre citoyen partout ailleurs. De pareils sentiments et de semblables idées, dans un corps qui est le directeur de l'enfance et le guide des mœurs, ne peuvent manquer d'énerver Vàxne de la nation tout entière en ce qui touche à la vie publique (2). ^
lia MieM«e$ ses eoBcillIoBfl et «esdr^lU. — AppIleatUB, conme exemple, A la qoeslloo du matérlallaiiie et dn spiritualisme.
n s'est fait, il y a peu d'années, autour d'une question de métaphysique, celle du matérialisme, un certain bruit dont on peut s'étonner à bon droit. Je dis
(1) Voir plus loio ce que nous dirons des iucouvéuieaU de la propriété foncière ecclèsiaslique ftu point de vue du droit public. T.
Il) Al. de Tocoueville , r Ancien Hégiwe et fa Bérohainn. — Voir l'Appendice VI!,
autour de la question, parce que ce serait faire à nos deux plus grandes assemblées politiques un honneur dont elles seraient certainement peu jalouses que de dire qu'elles y sont entrées et qu'elles Vont traitée. Il n'en a rien été, il n'en devait rien être. Grâce à Dieu, notre histoire parlementaire (1) ne rappelle pas encore à ce point celle de la décrépitude du Bas- Empire. L'analogie, si éloignée qu'elle puisse être, est déjà trop grande ; et c'est cela même qui nous donne raison. Une question qui ne peut être traitée dans un milieu fait pour en agiter de toutes différentes, n'y doit pas être introduite.
Si ce n'est pas là une question à débattre, si Ton prétend même qu'elle est toute résolue, il faut renvoyer ceux qui s'y trompent ou qui pourraient s'y tromper encore, à la démonstration qui en a fait une vérité acquise à la science; ou si c'est une question toujours pendante , il faut en laisser la solution , si d'ailleurs elle est possible, à ceux qui sont censés pouvoir la donner. Mais il ne convient ni de la regarder comme hors de doute si la science ne l'y a pas mise, ni de prétendre la trancher par voie d'autorité ou par des considérations d'utilité qui peuvent n'être elles-mêmes que des préjugés, et qui en tout cas n'ont rien de commun avec la science, ni enfin d'en interdire l'examen sous prétexte qu'elle serait absolument insoluble.
En effet, nul n'a le droit, en matière de science, d'imposer une opinion, parce que l'opinion peut
(1) Celle de? dernières» années du second empire.
n'être qu'une idée préconçue, une erreur peut-être ; nul n'a le droit de se poser en autorité. Ce n'est pas non plus résoudre une question que de chercher à faire voir quel en est le côté faux, par les conséquences pratiques qu'il plaît d'y rattacher, quoiqu'elles n'en découlent peut-être pas ou qu'elles ne prouvent absolument rien pour la solution de la question spéculative soit dans le sens du préjugé commun, soit dans le sens contraire. De quel droit enfm ferait-on la part à l'esprit humain ? De quel droit limiter arbitrairement sa juste curiosité ? La science seule encore peut démontrer que, sur une question donnée, il n'y a rien à savoir ou qu'elle est insoluble. Si l'esprit humain ne peut résoudre trop de questions, si sa gloire la plus pure, si sa puissance sur le monde matériel, si son activité et ses progrès sont en raison du nombre des questions qu'il parvient à résoudre, de quel droit couperait-on les ailes au génie en l'empêchant d'explorer des régions inconnues ou de retourner sur le passé pour mieux voir et mieux juger? On ne résout pas toutes les questions qu'on soulève, il est vrai ; mais comme on ne peut cependant résoudre que celles qu'on soulève, on n'en peut trop imaginer, trop agiter, par la raison qu'on n'en peut trop résoudre.
Avoir peur de la science, lui mesurer le champ de ses investigations, lui imposer des préjugés à titre de solutions (et toute opinion ou croyance non démontrée n'est pas autre chose), c'est jeter Tinterdit sur l'esprit humain; c'est mettre le scepticisme ou l'incurabilité de l'erreur en principe; c'est proclamer le préjugé
302 UV. n. DES GOUVERNANTS ET DES GOUVERNÉS.
supérieur au savoir; c'est avoir peur de la vérité; c'est avouer ses préférences pour une erreur qu'on croit salutaire ou pour une ignorance qu'on estime innocente ; c'est manquer d'élévation dans les idées et les sentiments; c'est enfin outrager la suprême sagesse, puisque c'est l'accuser implicitement ou d'avoir fait l'esprit humain plus accessible à l'errem* qu'à la vérité, ou d'avoir aveuglé à ce point notre intelligence par la perversité de nos passions que nous devions préférer les 'ténèbres ou les fausses lueurs d'un jour équivoque à la lumière et à l'éclat du soleil le plus pur, ou bien enfin d'avoir arrangé si maladroitement les choses de ce bas-monde que l'utile soit du côté du faux et le nuisible du côté du vrai.
La question du matérialisme n'est au surplus qu'un cas particulier dans l'espèce; il faut s'élever davantage et généraUser.Il s'agit,en efret,de la science tout entière, de toutes les questions encore à résoudre, qu'elle peut comprendre. Si l'on admet qu'une question quelconque puisse être résolue par voie d'autorité, ou que le libre examen en puisse être interdit, toute la science est en péril. La métaphysique, cela va de soi, sera proscrite, puisqu'elle ne pourra plus avoir sur la nature, sur Torigine et la destinée de l'homme et du monde, sur l'existence et les attributs de Dieu, que des solutions convenues. La psychologie expérimentale, la théorie des idées et des facultés, d'où dépend toute métaphysique, n'aura plus elle-même que des solutions anticipées par les préjugés dogmatiques. La méthode, qui est peut-être la principale affaire en logique, sera réglementée, non d'après la
nature des choses, celle des idées et des facultés, mais d'après un but imposé à Tavance, et suivant les moyens qu'on estimera les plus propres à l'atteindre. La théologie donnera des principes, tous les principes, dont il n'y aura plus qu'à tirer les conséquences. La morale, au lieu d'être un ensemble de règles appropriées à la fin que nous sommes appelés à poursuivre d'après la nature même de nos facultés et la destinée qui en découle, ne sera plus quun recueil de maximes à suivre en vue d'une fin mystique, étrangère à la destinée présente, ou qui n'en peut être quun accessoire ou une conséquence. L'histoire de la philosophie elle-même, au lieu d être présentée comme un développement naturel de toutes les tendances de l'esprit humain, ne sera plus qu'un tissu d'extravagances et d'erreurs condamnées au nom d'un formulaire de croyances préconçues. Ainsi la philosophie tout entière sera ou rendue impossible ou, — ce qui est pis encore, puisqu'il y a la différence de Tignorance à l'erreur, — entièrement étouffée.
Qu'on ne s'imagine pas qu'un meilleur sort soit réservé aux autres sciences. La physique n'aura pas le clioix entre la matière purement inerte et la matière douée naturellement de forces motrices. Elle ne sera pas libre de choisir entre l'hypothèse de l'émission et celle des vibrations, entre Tatomisme et le dynamisme. La chimie aura des limites assignées qu'elle ne pourra tenter de franchir, (/histoire naturelle ne pourra donner aux animaux, aux plantes elles-mêmes, un principe de vie analogue à celui de l'homme, ou rechercher si elle ne pourrait pas expli-
3i)4 LIV. lî. DES GOUVERNANTS ET DES GOUVERNÉS.
quer tous les faits humains d'un ordre^ quelconque par un principe unique. Elle n'aura pas le droit d'examiner si l'homme diifère autant des animaux supérieurs qu'on le suppose généralement; —si les caractères physiologiques et philologiques de Tespèce permettent ou non de conclure à l'unité d*une souche commune ; — si la diversité des races peut ou ne peut pas s'expUquer par des influences diverses; — si les germes de chaque espèce animale, sans excepter l'homme, ne seraient pas le produit de forces vitales éternelles, quoique l'action de ces forces n'ait dû avoir son efficacité que dans le temps ; — si la terre et tous les autres corps célestes peuvent ou ne peuvent pas être le produit de forces incréées; — s'il faut compter l'âge de notre planète, à plus forte raison celui de notre système solaire et de tous les autres systèmes analogues, par millions ou milUards d'années; — si Tensemble du système cosmique n'est pas un résultat nécessaire du concours des forces qui en meut et en vivifie les diverses parties, ou si Tordre admirable qu'il présente suppose nécessairement une intelligence ordonnatrice ; — si des forces cosmiques diverses n'auraient pas donné, nécessairement aussi, un ordre plus ou moins admirable encore; — si des forces quelconques ne sont pas nécessairement telles ou telles, si elles n'ont pas de toute nécessité leurs lois, leur mode d'action, et par conséquent des résultats d'ensemble qui ne peuvent manquer d'être coordonnés ; — si le règne organique lui-même, à tous ses degrés et dans toutes ses formes phénoménales, est ou n'est pas explicable par des forces analogues
dont il serait une simple résultante, un produit d'une parfaite régularité mathématique, mais produit sans unité interne et vivante, ou si au contraire il suppose une idée , un plan , un concert de moyens et de fins, tels qu'une intelligence et une puissance infiniment supérieures à la volonté et à l'intelligence humaines réfléchies, aient seules pu les concevoir et les réaliser dans toutes les espèces ; — si enfin cette cause supérieure est unique, ou si elle est aussi variée que les espèces elles-mêmes, que les individus dans chaque espèce, et si cette multitude infinie de causes individuelles de tant d'espèces n'est pas, elle aussi, réglée, limitée infaiUiblement par la multitude d'autres forces cosmiques au milieu desquelles elle fonctionne, qui lui prêtent leur concours ou lui résistent dans un sens ou dans un autre, à tel degré ou à tel autre.
Ces grandes questions, et nous sommes loin de les avoir énumérées toutes, pourront-elles, oui ou non, si naturelles qu'elles soient, être librement soulevées, librement traitées, librement résolues? Tout est là. Répondre par la négative serait méconnaître les conditions et les droits de la science, des savants, du genre humain. Ce serait, en effet, un crime de lèsehumanité, de lèse-majesté divine même, puisque ce serait entraver la marche providentielle de Tesprit humain, en méconnaître les lois les plus évidentes.
Mais si la science doit être libre de tout examiner, de choisir les moyens qu'elle estime les plus propres à le faire avec le plus de succès possible, tout en restant dans les limites de l'honnête et du justOf^^n'aura-
306 LIV. n. DES GOUVERNANTS ET DES GOUVERNÉS.
t-elle pas le droit de conclure ? Ce droit pourrait41, sans inconséquence et sans injustice, être restreint à telle ou telle conclusion arbitrairement déterminée ? Evidemment, cela ne se peut ; le droit complet d'examen emporte le droit complet de ccmclure, et par conséquent le droit de conclure en tous sens.
Loin donc qu'un pouvoir quelconque puisse légitimement entraver la marche de la science, en fausser ou en étouffer les résultais, il est tenu d'en favoriser de tous ses moyens les nobles efforts, puisqu'il n'a ni qualité ni mission pour la diriger ou pour la redresser si elle venait à s'égarer. 11 n'a pas été établi pour amoindrir l'homme dans le citoyen, mais pour l'étendre, pour favoriser l'essor de toutes ses facultés. Or, quelles facultés méritent plus de respect que celles qui constituent l'attribut le plus distinctif de l'espèce humaine, qui sont la première et la plus sûre condition de son perfectionnement intellectuel et moral, de son empire sur lui-même et sur le reste du monde ?
Si l'on dit que tout cela n'est vrai que de la vérité même, et que l'erreur porte des fruits tout différents, on oublie, encore une fois, deux choses essentielles : la première, que le départ de la vérité et de l'erreur ne peut être fait d'inspiration ou d'autorité, que la science ne relève que d'elle-même en ce point ; la seconde, que l'homme, n'étant pas infaillible, ne peut souvent arriver au vrai que par tâtonnements, qu'après avoir pour ainsi dire épuisé les voies de Terreur, et que la
Ï)U MÂTÉRIÂUSfilE ET DU SPIRITUALISME. 307
vérité est à ce prix. L'histoire des sciences prouve surabondamment que la conquête définitive du vrai, sa paisible jouissance est le fruit de longs et pénibles efforts, d*une sorte de lutte pleine d'artifices contre une nature jalouse de ses trésors, où Tintelligence des premiers assaillants s'est souvent trouvée insuffisante, où même elle est plus d'une fois devenue captive de l'illusion et de l'erreur! Ces vaillants pionniers de la science, plus hardis qu'heureux, méritent particulièrement la reconnaissance de la postérité, s'il est vrai que la vérité ne puisse être tirée du fond de l'abime où elle se tient cachée qu'au prix de sacrifices humains. Ces grandes victimes, elles aussi, ont droit aux hommages éternels attachés aux noms des Codrus^ des Décius et des Curius. Honneur donc aux savants infortunés qui ont payé pour nous tous à l'erreur le tribut au prix duquel la vérité a daigné enfin se livrer à des efforts plus heureux, plus glorieux, mais pas toujours plus méritants I
Eh quoi 1 si les erreurs ou les vérités sont contraires aux croyances reUgieuses, faudra-t-il encore les tolérer, les encourager même ? — Cette objection ne peut avoir de valeur qu'au point de vue d'un système de croyances qui s'estime la vérité même , la vérité par excellence, à laquelle aucune autre n'est comparable et ne doit porter la plus légère atteinte. Elle suppose en outre que les gardiens et les dispensateurs de ces croyances sont infaillibles dans leur manière d'entendre cette vérité, non seulement en elle-même, mais dans tous ses rapports avec les dififérentes sciences, avec la moralité publique et privée, avec le
bien-être des sociétés et les progrès du genre humain. Elle suppose donc une théocratie qui s'estime d'origine essentiellement divine, constamment inspirée, infaillible par conséquent dans toutes les décisions qui tiennent de près ou de loin à la mission dont elle se dit revêtue.
Qu'un pouvoir parvenu à s'établir sur une pareille base, qui s'est constitué en conséquence, qui a longtemps gouverné le monde en lui faisant partager celte foi, raisonne et agisse de la sorte , rien de plus naturel. Mais ce qui n'est ni naturel, ni juste, ni même possible, c'est que pareille foi s'impose par la force à quiconque ne peut la partager. Ce qui n'est ni naturel, ni équitable, ni conséquent, c'est qu'un pouvoir civil puisse se faire , en principe et en acte, l'instrument d'une pareille tyrannie envers un seul citoyen ; c'est qu'il puisse faire passer cette énormité dans les institutions ; c'est qu'il abdique à ce point entre les mains de ceux dont il suit aveuglément les impérieuses exigences.
Le pouvoir civil n'étant déjà pas plus infaillible en matière de théologie qu'en matière scientifique, n'a pas le droit de faire choix, pour l'État ni pour les particuliers, d'un système quelconque de croyances religieuses, même de croyances philosophiques de ce genre, et d'y astreindre les simples citoyens ou les serviteurs de l'État. La religion^îst l'affaire de l'homme seul ; ce n'est ni celle du citoyen, ni celle du fonctionnaire. En cette double qualité, il n'y a rien à croire ni à faire en matière reUgieuse, et l'État ne peut, sans tomber dans un arbitraire révoltant, demander à per-
sonne quoi que ce soit de semblable. La seule religion à pratiquer par l'État, la seule qu'il puisse exiger du citoyen, est celle de la justice naturelle, déterminée ou non par des lois positives.
La seule religion qu'il ait le droit d'imposer à ses serviteurs, savants ou autres, c'est de remplit loyalement la mission acceptée ; mais il y aurait abus, intolérance condamnable à faire entrer dans cette mission une profession de foi ou des pratiques d'une communion religieuse déterminée, par la raison que les croyances de cette Église pourraient être ou paraître fausses, ses pratiques superstitieuses ou pour le moins inutiles, et qu'ainsi les droits de la conscience pourraient en être violés.
Le pouvoir n'étant pas, ne pouvant pas être juge de la vérité des doctrines religieuses, parce qu'il n'en peutjuger avec certitude, sans préjugés, sans passion, sans erreur grave possible, au point de vue de la moralité publique, n'ayant d'ailleurs à procurer cette moralité que par des voies équitables, n'a pas même le droit d'imposer un système de croyances comme
critérium à suivre ou du moins à respecter dans la recherche du vrai. Pour qu'un pareil critère fût acceptable au moindre titre possible, c'est-à-dire comme opinion qu'on ne pût contredire, il faudrait qu'il prît lui-même un caractère scientifique, qu'il fût une vérité démontrée et librement acceptée de tous. Or, la chose ne serait possible qu'autant que ce système de croyances pourrait tout d'abord être soumis à la plus entière et à la plus libre discussion, sans du reste qu'il pût jamais prescrire le droit de le soumettre à
un nouvel examen, ou d'en appeler à une science plus éclairée et mieux informée. Les droits de la vérité et de la science sont absolument imprescriptibles ; il doit toujours être possible, permis, louable même de mettre une vérité à la place d'une erreur ou d'un simple dbute. Â ces conditions seulement, ceux qui seraient parvenus à se convaincre de la vérité d'un dogme pourraient le tenir raisonnablement pour vrai. Mais cette vérité n'en serait une que pour eux, et n'obligerait en conscience qu'eux seuls encore. Elle serait évidemment sans valeur, sans autorité pour quiconque ne l'aurait pas soumise à la même épreuve, ou ne lui aurait pas reconnu les mêmes caractères de vérité, ou ne voudrait pas l'admettre sur la seule foi de ceux qui la professent.
L'État, dit-on, ne peut souffrir qu'on enseigne en son nom des doctrines contraires à la religion. — A quelle religion ? et de quel droit se ferait-il le protecteur d'un dogme quelconque ? S'il doit protéger tous les cultes, ce n'est pas du tout au nom de la vérité, c'est au nom de la justice, comme simples droits des citoyens, sans qu'il ait à s'inquiéter s'ils se trompent et jusqu'à quel point, ou s'ils ne se trompent pas. Mais il y a un culte supérieur à tous les autres, puisqu'il les embrasse tous en ce qu'ils peuvent avoir de vrai, en ce qu'ils ont de moralement louable, c'est l'amour de la vérité, l'intention de la connaître et de s'y attacher ; ce culte, c'est celui la science. N'auraitil pas aussi ses droits, et des droits non moins sacrés que ceux de croyances traditionnelles d'une origine obscure ou suspecte ?
DU MATÉRIALISME ET DU SPIRITUALISME. 31 i
D'ailleurs, nous le répétons, FÉtat ne peut rationnellement professer aucune religion, pratiquer aucun culte , parce qu'il n'est qu'une personne morale ou collective, chez laquelle toutes les croyances et tous les cultes doivent être possibles au nom même du droit sacré des consciences individuelles. Les personnes réelles peuvent seules avoir une conviction unique, déterminée. Ces convictions, le culte qui peut en être la conséquence, le droit de prosélytisme et d'association en matière religieuse, sont une partie essentielle des droits innés de tout citoyen. Et quand même il n'y aurait pas encore de dissidence religieuse au sein d'une société civile, ce ne serait pas une raison pour que l'État eût un culte, parce que la dissidence est un droit dont l'exercice doit toujours être possible civilement ,' avec toutes ses conséquences sociales, comme elle est toujours possible humainement. Peu importe le nombre absolument ou relativement restreint des dissidents : le droit naturel ne connaît pas ces sortes de mesures ; il est absolu et par conséquent aussi sacré dans une seule conscience que dans des milliers, que dans toutes. Si une minorité, si faible qu'il plaise de l'imaginer, pouvait en être dépouillée, il n'y aurait pas de raison pour que la croyance des majorités elles-mêmes, si ces majorités devenaient un jour des minorités, ne pût être justement opprimée. Il y aurait au moins dans cette violence un droit de juste réciprocité. Tout ce que la majorité d'un culte peut exiger, ce n'est pas de faire la loi à la minorité , c'est seulement de jouir de toute la liberté qu'elle est tenue de respecter envers la minorité.
31i LIV. II. DES GOUVERNANTS ET DES GOUVERNÉS.
Liberté de croyance, de doctrine, de prosélytisme, de polémique, de culte, voilà le droit de tous. L'opprimer chez un seul et s'en croire la faculté juridique, c'est le nier absolument ; c'est nier la conscience religieuse, c'est professer le pire des athéismes.
Afin donc que l'État puisse reconnaître non toutes les religions, mais tous les droits des citoyens de pouvoir professer une religion quelconque, il n'en doit avoir aucune comme État. Il suffit à tous ceux qui le représentent d'être libres individuellement, de professer et de pratiquer la religion qu'ils estiment vraie et qui leur est chère. Partout où il y a une religion de l'État, de droit ou simplement [de fait, il y a péril prochain pour la liberté de conscience des citoyens; c'est une religion privilégiée, une mauvaise justice distributive, une humiliation et un commencement d'oppression des cultes dissidents.
Mais si l'État reconnaît les droits de plusieurs communions religieuses, de toutes, s'il en rétribue également les ministres, s'il ne se mêle point des querelles théologiques qui les divisent, si ces croyances diverses sont essentiellement inconciliables, s'il est nécessaire que l'erreur soit quelque part, si même elle n'est point partout ; de quel droit se mêlerait-il des différends qui peuvent diviser la théologie, une théologie quelconque et la science? de quel droit s'immiscerait-il aux débats des savants entre eux, et viendrait-il donner raison à une opinion contre une autre ?
Son droit n'est ni d'empêcher les théologiens de disputer entre eux, ni de mettre d'accord les savants,
ni de faire taire la foi en présence de la raison, ni d'imposer silence à la raison en face de la foi ; mais tout simplement de punir les injures et les voies de fait qui pourraient prendre la place de la discussion. Son devoir est de veiller au respect absolu de la libre recherche du vrai, de favoriser les travaux qui le poursuivent, de laisser aux savants seuls le soin de débattre les questions scientifiques, de laisser la liberté la plus entière de discussion et d'enseignement, de n'y mettre d'autres limites que le respect des conditions immédiates les plus indispensables à l'ordre social. C'est dire assez qu'il ne doit tenir aucun compte des inductions par lesquelles les sectaires ne manqueront jamais de vouloir l'entraîner à l'intolérance, en essayant de prouver que leurs seuls dogmes sont l'appui essentiel de la moralité privée ou publique, la condition de la paix et de la prospérité sociales. L'État étant essentiellement incompétent en matière de science comme en matière de religion, et devant l'être encore plus en principe qu'en fait, n'a qu'une chose à faire avec ses savants : c'est de les choisir capables, studieux, et de les laisser libres. Ils sont évidemment les premiers intéressés à ne point se tromper, à ne rien hasarder qui puisse être trop aisément contredit. Ils ont pour les contenir, indépendamment de leurs intérêts, du soin de leur renommée, de leur amour naturel pour la science et la vérité, d'un certain respect de l'opinion publique, les opinions, les préjugés, les {)assions et les intérêts des idées contraires.
L'État ne pourrait, sans la plus grande ignorance
3i4 LIV. II. DES GOUVERNANTS ET DES GOUVERNÉS.
et la plus grande injustice tout à la fois, exiger que des savants auxquels il donne la mission de rechercher la vérité et de la répandre, — ce qui est la double tâche de tout enseignement supérieur, — ne fissent jamais fausse route, qu'ils fussent à l'abri de toute erreur systématique possible, même des plus graves. Sans doute, il ne les paie pas pour se tromper, mais il ne les paie pas davantage pour être infaillibles. Il ne les rétribue que pour les efforts consciencieux qu'ils peuvent déployer avec plus ou moins de succès dans la recherche et la diffusion du vrai, sans qu'il puisse raisonnablement se réserver le droit de juger leurs systèmes, surtout sans les discuter. Mais s'il les discute, il fait de la science. C'est son droit sans doute, mais ce n'est pas sa mission. De plus, comme savant, il n'aurait que le droit d'avoir tort ou raison contre ceux qu'il attaquerait, sans pouvoir procéder administrativement ou judiciairement à leur égard ; autrement il serait juge et partie.
Peut-il davantage juger les doctrines et les systèmes au nom de l'utilité publique ? Au nom de l'ordre, oui ; encore faut-il que sous ce prétexte l'intolérance n'ait pas le droit de crier bruyamment au scandale et d'ameuter le fanatisme contre les doctrines qui lui déplaisent : il peut y avoir mutisme absolu, ordre parfait en apparence, moyennant une injuste compression; mais cet ordre-là n'est qu'extérieur : c'est celui du despotisme, qui, selon l'expression significative et juste de Montesquieu, « n'aime pas ce qui remue. » C'est Tordre dans la mort de la pensée, ce .n'est pas l'ordre dans la vie, qui est inséparable du
DU MATËRIALISliE ET DU SPIRITUALISME. 3 15
mouvement régulier de la liberté. Cet ordre violent est donc un vrai désordre.
Quant à Futilité publique, il est on ne peut plus dangereux de la prendre pour règle de l'appréciation de la vérité des doctrines, par la raison que les meilleures ou les pires en apparence ne sont jamais aussi fécondes en bien ou en mal qu'elles peuvent le paraître ; par cette autre raison surtout qu'on n'estimera utiles ou nuisibles que les doctrines qu'on professera comme vraies ou qu'on repoussera comme fausses. Les préjugés religieux ou autres seront donc ici les arbitres souverains des croyances ou des systèmes. Et comme les majorités sont essentiellement routinières et passionnées pour ce qu'elles appellent la foi des ancêtres, elles ne permettront aux vérités nouvelles de s'établir qu'au prix de la lutte et du sang versé. Eh bien ! c'est l'ère des martyrs qu'il s'agit de clore en mettant tous les fanatismes à la raison, en proclamant le droit de la plus libre discussion, en se pénétrant de cette idée supérieure qu'il n'y a de vraiment utile en fin de compte que la vérité, et que la liberté absolue des doctrines est le seul crible à l'aide duquel le bon grain doit un jour ou un autre être séparé du mauvais. C'est elle encore qui doit finir par montrer aux moins clairvoyants qu'il est des questions dont la seule solution scientifique possible est qu'il n'y a pas de solution, et que par conséquent le oui et le non doivent être reconnus comme appartenant au libre domaine de l'opinion. Le prétendu critérium de la science par l'utilité est d'ailleurs condamné trop hautement par l'histoire des erreurs et
des violenced" dont il a été la raison ou le prétexte, pour qu'il puisse avoir aujourd'hui la moindre autorité. C'est eu raisonnant de la sorte que tous les Omar font brûler les livres et les auteurs. Le Coran lui-même pourrait bien un jour être de trop ; les oulémas suffisent.
Si TEtat ne veut payer que des apôtres et des docteurs infaillibles, il doit renoncer à salarier un culte et un enseignement quelconque. Mais alors que les croyances et les systèmes jouissent auprès du public de toute la liberté absolument possible ; que rÉtat n'enseigne ni ne prêche, s'il ne peut permettre à ses professeurs ou à ses prédicateurs de se tromper et d'induire peut-être un certain public en erreur ; qu'il abandonne chacun à ses propres inspirations et à ses convictions personnelles ; qu'il rende le public seul juge de toutes les croyances et de toutes les doctrines qui voudront se produire. Dans cet état de choses, le charlatanisme, l'imposture et l'erreur pourront avoir plus de chances de faire des dupes que dans le système des cultes et d'un enseignement rétribué par l'État ; mais aussi, privés qu'ils seront de l'appui de l'État, ils auront un empire moins puissant et moins durable. 11 faudrait, en tout cas, préférer encore cette liberté avec ses excès possibles à des cultes et à des enseignements qui devraient payer de la liberté qui leur est nécessaire le morceau de pain qui les fait vivre.
En matière de science, comme en tout le reste, la liberté est la condition de la dignité, des inspirations heureuses et fécondes, de l'émulation et du progrès.
La libre investigation, la libre discussion, c'est la vie même de la science. Sans elle Tintelligence n'a ni élan ni invention; elle languit ou meurt d'inertie et d'épuisement, ou bien elle se consume en vains et stériles efforts. Bien plus, l'âme, se sentant captive et comme étouffée dans la meilleure partie d'elle-même, laisse naturellement un cours plus libre au reste de son activité. Ses tendances inférieures, moins surveillées, plus lâchées que d'autres qui auraient dû avoir beaucoup plus d'essor et d'abandon, prennent au contraire plus de force et d'empire par l'habitude, et finissent par emporter tout entier dans les basses passions l'homme qui, plus libre de son esprit, eût peut-être enrichi la science et le genre humain de quelque vérité du plus haut prix.
Et pourtant c'est de la religion le plus souvent qu'on se prévaut pour ravir au libre examen ses droits, à la science les conditions nécessaires de ses succès possibles.
Pour mieux montrer combien une pareille Ugne de conduite est vicieuse, nous prendrons la question même qui a été l'occasion d'une certaine déclaration de principes répressive au Corps législatif, et d'un . rapport au Sénat, la question du matérialisme.
Je n'ai aucune faiblesse pour le matérialisme : je crois l'avoir surabondamment prouvé dans deux au moins de mes ouvrages (1). Si donc je plaide la liberté
(1) VAniminne et La Vie dans Vhommt.
de l'enseigner pour ceux qui en sont convaincus, c'est par trois raisons surtout : la liberté scientifique y est profondément engagée ; la question n'en peut être tellement résolue chez les meilleurs esprits dans le sens contraire qu'il n'y ait plus aucune raison de douter ; enfin le matérialisme n'est coupable logiquement d'aucune des conséquences dangereuses dont ceux-ci l'accusent, ou dont ceux-là lui font trop facilement honneur.
La métaphysique est une science qui est si loin d'être faite, au moins comme on l'entend le plus ordinairement, que si quelque chose de ce genre a été prouvé jusqu'ici, c'est qu'elle n'est pas possible. Si elle consiste dans la connaissance de la nature intime des réalités données, de leur origine contingente ou non, de la raison essentielle et dernière des phénomènes sous lesquels tout nous apparaît, il est fort à craindre, en effet, que nous ne sachions jamais rien de semblable.
Mais en supposant que la science soit aussi avancée en tous ces points qu'elle l'est peu, il faudrait s'en féliciter, et laisser d'autant plus libres ceux qui, par le vice de leur esprit ou autrement, ne pourraient en acquérir la connaissance, qu'ils seraient à l'avance condamnés par tous les hommes compétents, que le nombre de ces intelligences excentriques serait plus restreint, et que leurs opinions seraient moins contagieuses. Qui donc s'émeut aujourd'hui des rares spéculatifs qui croient avoir trouvé la quadrature du cercle, le mouvement perpétuel, ou qui pourraient encore être persuadés jusqu'à
la conviction qu'ils possèdent la preuve de la révolution du soleil autour de la terre ? Quel est le géomètre sérieux qui ait été le moins du monde ébranlé par les paradoxes géométriques de Hobbes ? Le capucin franc-comtois qui avait composé tout un volume pour démontrer que moins multiplié par moins donne moins, a-t-il mis en péril la démonstration du contraire? a-t-il fait tourner la tête à beaucoup d'algébristes?
En vain on nous dit que si les passions étaient intéressées aux vérités mathématiques, elles ne les accepteraient pas aussi facilement ni avec autant d'accord. Ce n'est là qu'une vaine déclamation de sermonnaire ou d'esprit prévenu, ou l'hyperbole d'un penseur qui abuse de cette figure de rhétorique. Qu'on nous donne donc une démonstration véritable, non seulement de la simplicité du principe pensant, mais en outre de son essence proprement spirituelle (deux choses fort distinctes), et nous tiendrons le matérialisme pour inoffensif et impuissant. Si l'on ne peut rien donner de semblable, pourquoi dogmatiser si despotiquement ? Prouvez donc, si vous voulez être crus. Si vous affirmez sans démontrer, vous perdez votre temps, et si vous frappez au nom d'une opinion, vous révolterez, vous armerez la passion d'un esprit de sophisme d'autant plus séduisant que la question est en réalité plus obscure, que les droits de la science et des savants auront été plus ouvertement violés. Une réaction ardente, sincère ou se croyant telle, peut-être même fanatique en son sens, sera le fruit de votre intolérance antiscienti-
fique. Vous n'aurez rien ajouté à la persuasion de ceux qui pensent comme vous, et vous aurez armé et monté contre vous tous les esprits généreux, mais mal assurés de vos doctrines. Ils ne manqueront pas de juger mauvaise, détestable, une cause scientifique impuissante à se défendre par le raisonnement.
C'est un dogme, dit-on. Soit. Mais d'où vient le dogme ? en quoi consiste-t-il ? Peut-il valoir pour cl' autres que ceux qui l'acceptent librement? Peut-il jamais prescrire contre le droit personnel d'examen, contre la vérité soit réelle, soit simplement possible, contre la vérité absolue ou purement relative ? Mais ou ce dogme ne dit rien à l'esprit et n'est qu'un mot, ou il signifie quelque chose et devient une proposition susceptible d'examen, et tombe, par le fait, dans le domaine de la science. Ceux qui veulent croire sans comprendre, vaille que vaille, ou sur simple parole, sont parfaitement libres de le faire ; mais là se borne tout leur droit. Ils n'ont pas, ils ne peuvent avoir celui d'imposer leur croyance ou d'interdire à qui que ce soit l'examen de ce qui en fait l'objet. Mettre en principe l'obéissance passive en matière de foi, c'est outrager la raison, c'est manquer essentiellement à son auteur, qui ne peut l'avoir donnée que pour qu'il en soit fait usage ; c'est faire de la religion une question de hasard, car si le principe est bon pour l'une, il sera bon pour toutes. Chaque religion du moins, par le fait qu'elle s'estime vraie, la seule bonne, la seule salutaire, aura le même droit à s'imposer d'autorité.Qu'on ne dise point que cette prétention nepeut appartenir qu'à celle-là seulement qui a réellement
DU MATÉRIALISME £T DU SPIRITUALISME. 31i
la vérité pour elle, puisqu'il s'agit précisément pour tous ceux auxquels elle s'adresse de savoir si cette préterlion a quelque fondement. Et comment le savoir, si l'examen public en est interdit, si les lumières de tous ne peuvent profiter à chacun et celles de chacun servir à tous? Le système contraire est évidemment plus favorable mille fois à l'erreur qu'à la vérité, puisqu'il n'y a qu'une seule vérité pour une proposition donnée, tandis qu'il peut y avoir mille manières de s en écarter. Ce système a d'ailleurs le tort infiniment grave de familiariser l'intelligence de ceux auxquels il s'impose avec le non sensi, avec l'absurde, de jeter ainsi l'obscurité et le trouble dans l'esprit, d'en émousser la pointe, d'en paralyser toutes les forces, et par conséquent d'amoindrir les facultés intellectuelles et le caractère de tout un peuple.
Veut-on qu'une nation échappe à cet abaissement, qu'avec des années, des siècles peut-être, elle puisse s'en relever insensiblement? il faut que ceux qui la gouvernent reconnais^sent à tous les citoyens,et c'est pour eux un devoir, le droit d* examen. Par le fait donc qu'on nous propose une croyance, qu'on l'enseigne autour de nous comme une vérité, nous avons le droit de chercher à la comprendre, de nous assurer si elle est ou n'est pas compatible avec les notions fondamentales de la raison hum^ne,ou avec des vérités démontrées d'ailleurs. Le fanatisme seul peut prétendre le contraire. Et comme la vérité est le domaine de tout le monde., qu'il nous importe à tous d'être redressés si nous nous trompons, ou que ceux
3tt LIV. II. DES GOUVERNANTS ET DES GOUVERNÉS.
qui se trompent autour de nous abandonnent des erreurs qui pourraient nous être préjudiciables, le droit de publier le résultat de nos recherches, de le répandre par tous les moyens qui sont en notre pouvoir, n'est pas plus contestable que le droit d'examen lui-même. Il est donc faux, dangereux, injuste et condamnable de prétendre que a sur le terrain de l'enseignement, toutes les phrases sur la liberté des opinions sont des sophismes coupables. )» Il n'y a pas de croyance religieuse, si fausse qu'elle puisse être, qui veuille -être discutée, et qui ne prétende s'imposer d'autorité. Toutes donc taxeront d'irréligion et d'ivraie les croyances contraires; toutes s'accorderont à soutenir que <i nul maître chargé d'enseigner, d'élever la jeunesse, n'a le droit de semer l'ivraie , d'introduire ses erreurs , d'imposer ses livres , et d'être un professeur d'irréligion. » D'où je conclus , puisque ces mots d'irréUgion , d'erreur et d'ivraie, etc., sont essentiellement relatifs et ne disent rien d'absolu, malgré la prétention contraire de celui qui s'en sert^ que l'enseignement soi-disant religieux lui-même n'a pas le droit de s'imposer; que les livres qui le contiennent, approuvés ou non de l'autorité ecclésiastique, sortis ou non de plumes estimées orthodoxes n'ont que le droit de se proposer ^eX nullement ce lui de s' imposer) que ces livres peuvent n'être pas du goût de tous les pères de famille, qu'ils peuvent leur sembler un outrage au bon sens, à la raison, à la religion même, à la saine morale surtout. D'où nous concluons encore que l'État commettrait la plus grande faute en partant d'un Credo quelconque pour juger de
la vérité ou de l'erreur d'un enseignement; mais la faute serait incomparablement plus grande, l'injustice plus manifeste, les dangers plus éminents, les intérêts de la civilisation plus compromis s'il chargeait des représentants officiels d'un culte ou d'un autre de surveiller l'enseignement, surtout l'enseignement supérieur, et les cours libres, les cours d'adultes, de réglementer à ce point de vue ses bibliothèques populaires, et d'approuver ou de désapprouver les livres classiques. S'il y a là un certain droit de police à exercer, il doit être envisagé d'un point de vue tout laïque et dégagé des préoccupations dogmatiques d'une religion ou d'une autre.
C'est pour cette raison que nous ne pouvons voir qu'une espèce d'intrusion, une concession fâcheuse, firuit d'une confusion ou d'une faiblesse déplorable, dans la présence de plein droit de représentants des différents cultes au sein des conseils de l'État relatifs à l'instruction publique, comme au sein de ses assemblées politiques. Ces hommes manquent toujours en principe, en fait le plus souvent, de la liberté d'esprit nécessaire pour s'élever au-dessus des croyances dont ils doivent être les gardiens vigilants ; ils ne sont là que pour veiller à ce qu'elles n'éprouvent aucun dommage du résultat des délibérations administratives ou politiques, pour qu'elles y exercent au
contraire une influence plus ou moins marquée. Ils seraient encore forcés par les convenances de leur
état, par l'opinion publique, par leur esprit de corps,
par les intérêts qui s'y rattachent, quand même ils
ne le seraient point par leur conscience, de tenir un
langage plutôt qu'un autre.
Sans doute la religion est intéressée à ce qui s'y prépare, à ce qui s'y fait, à ce qui doit en surlir. Mais les intérêts purement laïques, purement civils sont-ils donc moins engagés dans les décisions ecclésiastiques qui se discutent au sein des conciles ou des assemb'ées synodales? Pourquoi donc n'ysootils pas représentés? Pourquoi en sont ils exclus avec un soin jnloux ? Qui ne voit ce qu'il y a là d'inconséquent et dMiijuste, ce que coniiennent de dangereux pour les libertés civiles en matière de science et de relijîion, ces privilèges imprudents!
Et pourtant TÉglise a raison de vouloir se régir elle même avec pleine liberté, par son seul esprit^par ses organes les plus autorisés et les moins suspects. On ne peut que la louer de vouloir être libre , indépendante de l^tat. En cela elle use de son droit, et donne au pouvoir un exemple et une leçon que celuici devrait enfin comprendre et mettre à profit. Pourquoi donc ne s'afTi*ancbit-il pas à son tour des prétentions ecclésiasti (ues? Pourquoi ne sait- il pas être maître chez lui ? Qu'attend-il pour revendiquer sa pleine lilierté de conseil et d'action, pour renvoyer à rÉglise, à ses ministres, au temple l'enseignement relijjieux à tous les degrés, pour s'emparer de l'enseignement laïque tout entier, pour le réglementer souverainement, et de si haut, qu'il se trouve en dehors de tous les cultes en se plaçant au-dessus d'eux? Est-ce donc là une tâche médiocre et qui ne puisse suffire à l'intelligence, au zèle et à l'activité de nos instituteurs laïques?
Hais je reviens à la question spéciale qui m'a conduit à une digression d'ailleurs tout entière dans mon sujet, et je dis : laissez donc le matérialisme s'affirmer scientifiquement s'il le peut; c'est tout à la foi justice et sagesse; c'est en môme temps respecter sa liberté, son droit, et servir de la manière la plus intelligente et la plus i\tile la cause du spiritualisme. Vous aurez ainsi le considérable avantage d'être équitable,libéral, de paraître aussi convaincus que vous pouvez l'être en réalité de l'excellence de votre cause; de laisser votre adversaire affirmer une thèse plus faible encore que la vôtre, et qu'à coup sûr il ne démontrera pas ; de vous fournir enfin l'occasion de montrer une fois de plus le triomphe assuré du spiritualisme qui se défend en se bornant à faire voir la vanité des raisons alléguées en faveur de la thèsi^. opposée. C'est chez l'ennemi qu'il faut porter la guerre. Et comment le faire si on ignore d'où il vient, quels sont ses moyens d'attaque et surtout de défense, sur quel terrain il est établi et de quelle manière il compte s'y défendre ? Qu'il hii soit donc permis de se montrer, de se déployer librement, de mettre toutes ses forces en mouvement. Comment pourrait-il être estimé faible et surtout vaincu si une force supérieure, mais d'une autre nature, et qui ne prouve absolument rien contre la bonté possible de sa cause, Tempêche de livrer combat? N'aura-t-il pas alors pour lui ceux des spectateurs sans nombre appelés à juger de la force res*
pective, méine du droit, des combattants? Ne serontils pas, ainsi que lui, persuadés que si la lutte eût été libre et loyalement conduite, la victoire eût pu être pour lui ? La cause de Terreur n'est jamais perdue tant qu'une seule illusion subsiste en sa faveur. Et pour que toutes les apparences de vérité qui contribuent à la rendre séduisante viennent à tomber, il est nécessaire qu'elle puisse les faire briller de tout le faux éclat dont elles sont capables.
Avec cette liberté , le matérialisme sera certainement rédtdt à de vaines assertions qui, par cela seul qu'elles seront dépourvues de preuves, ne témoigneront que dlun triste et faux préjugé, ou de tentatives de preuves qui accuseront d'autant mieux la faiblesse de la cause qu'elles seront plus impuissantes. Si elles sont spécieuses, il n'est pas à craindre qu'il manque d'adversaires qui se chargent d'en montrer le faible et le faux.
Il sera tout d'abord dans le plus grand embarras, dans un embarras invincible , s'il prétend savoir ce qu'est la matière, ce qu'elle peut ou ne peut pas, si même elle peut quelque chose, puisque de très habiles gens l'ont réduite à n'être qu'une sorte d'apparence, et n'ont vu avec Leibnitz « la vérité des choses sensibles que dans la liaison des phénomènes, » comme si cette liaison était toute la différence (c qui distingue ces choses des songes. » Il est vrai que la difficulté est la même pour le spiritualiste. Mais cette parité de situation ne donne pas le moindre avantage au matérialiste ; il n'en est pas moins condamné à l'aveu qu'il ne fait qu'une hypothèse, avec ce
désavantage particulier à sa position, que l'hypothèse a contre elle tout ce que nous savons des phénomènes et des lois de la matière et de la pensée; ce qui, sans donner gain de cause à l'adversaire, fait cependant incliner la balance en sa faveur.
Mais comme il ne s'agit pas ici d'examiner la question en elle-même , accordons au matérialisme plus d'avantages qu'il n'en peut avoir réellement dans une discussion bien réglée et bien conduite ; qu'il lui soit même permis d'attaquer la thèse du spiritualisme avec toute la liberté dont le spiritualisme peut user contre lui. Le spiritualisme, s'il est le vrai, n'a qu'à gagner à la connaissance des côtés faibles de sa position ; il peut aviser alors à les fortifier.
Quelle autre alternative reste-t-il enfin au matérialisme, si ce n'est celle d'avoir raison, et de démontrer qu'il en est ainsi? Accordons pour un instant cette hypothèse extrême, qui n'est pas près, nous le croyons, de prendre rang parmi les vérités acquises. Quelle serait alors l'âme assez faiblement trempée, assez basse, et dont le culte pour le vrai serait assez peu sincère, pour qu'elle pût préférer l'erreur ou la simple ignorance à une vérité quelconque? J'avoue ne point comprendre cette indignité, et loin d'accorder à ceux qui pourraient en être coupables le moindre droit de gouverner le monde, je ne pourrais qu'être convaincu qu'ils méritent d'être enveloppés dans le plus juste et le plus avilissant des mépris.
Si donc il pouvait être démontré que la matière pense, cette vérité devrait être acceptée comme une autre.
52S uv. n. DES GOUVERNANTS ET DES GOUVERNÉS.
Mais les conséquences! dira-t-on. — Les censé* quences! Hommes de peu de foi, de quel droit voudriez-vous être plus sages que Dieu même ! De quel droit useriez-vous seulement penser que la vérité peut être en désaccord avec elle-même, la vérité spéculative avec la vérité pratique et religieuse! Aurions-nous à ce point oublié le Sursum corda • ou ces magnifiques paroles ne diraient-elles rien à vos âmes paralysées, pour ainsi dire, par un dogme étroit et sans vie !
Rassurez-vous cependant : le matérialisme ne peut avoir logiquement les conséquences que vous redoutez, pas plus que le spiritualisme n'a démonstrativement celles que vous prétendez en tirer.
Liberté donc à la^eligioo d'enseigner que ce qui pense en nous est immatériel.
Liberté à la philosophie spiritualiste d'essayer de le prouver.
Liberté à la physiologie de tenter la preuve contraire , et d'entreprendre d'établir que ce qui pense en nous n'est que matière.
Liberté à l'éclectisme de montrer, s'il le peut, que toutes ces prétentions sont également vraies ou également fausses, ou qu'elles sont en partie vraies, en partie fausses.
Liberté au criticisme de faire voir de son mieux que matérialistes et spiritualistes sont à peu près aussi impuissants les uns que les autres à prouver leur assertion.
Liberté surtout au criticisme d'entreprendre de prouver que le fatalisme, le sensualisme en morale.
impossibilité d'une vie future, l'athéisme enfin ne découlent pas plus logiquement du matéiialisme que le libre arbitre, la loi morale, l'immortalité de l'àme et l'existence de Dieu ne sont la conséquence nécessaire du spiritualisme.
Au point de vue métaphysique, le matérialisme, je le suppose donc un instant, est le vrai, le vrai démon* tré. Mais ce qui n'est pas moins établi comme faits qu'il suffit de constater, c'est que les phénomènes du sens intime ou de la conscience sont ce qu'ils sont, et ne cessent pas d'être tels, quoi que ce soit qui pense en nous; que leur nombre, leur variété, leurs divers caractères, sont exactement les mêmes que dans rhypothèse du spiritualisme; la cause présumée seule n'est plus distincte de celle des phénomènes de l'ordre physique : c'est le même principe de part et d'autre, ce sont les mêmes forces par hypothèse, sieulement les fonctions diffèrent d'un ordre de faits à Vautre ; car la diversité de ces deux grandes classes de faits est évidente, et il faut, en tout cas, dans leur principe, une certaine diversité qui en soit la raison.
Or, par cela seul que la matière produit les phénomènes du sens intime, les sensations, les sentiments, les perceptions et les intuitions , les idées et les notions, les délibérations, les déterminations, les volitions et les actes, il faut de toute nécessité qu'elle soit capable de sentir, de penser et de vouloir avec tous les
caractères reconnus de la spontanéité et de la liberté. Nous nous croyons libres parce que nous ne nous sentons pas entièrement soumis à une force étrangère, parce que nous sommes capables de réflexion, de délibération et de choix, de détermination, de volition, d'action enfin. Qu'est-ce que Thypothèse de la matière change à tout cela? Qu'y changerait la démonstration de la pensée par la matière? Rien , absolument rien. Ces faits restent exactement ce qu'ils sont dans toute hypothèse , dans celle du matérialisme comme dans celle du spiritualisme. Il est donc entièrement faux de dire que le matériahsme conduit logiquement au fatalisme. La matière étant pour ainsi dire d'autant plus inconnue en elle-même qu'on lui attribue des effets plus éloignés de ceux qui semblent plus directement relever des forces générales auxquelles on rapporte tous les phénomènes estimés purement matériels, le matérialiste ne peut , sans tomber dans la plus flagrante contradiction, affirmer que la matière, essentiellement active dans l'hypothèse, n'est pas essentiellement libre dans les actes d'une volonté réfléchie. On conçoit que le libre arbitre souffre dés difficultés dans l'hypothèse du duaUsme, puisque alors la liberté peut dépendre de l'organisme et en dépend , en effet , dans un certain sens et dans une certaine mesure. Mais dans l'hypothèse d'un principe unique en l'homme, dans l'hypothèse matérialiste, l'activité ne peut plus être contrariée , contenue par autre chose, qui n'existe pas. Elle ne peut ressembler en rien à un mouvement qui s'exécute suivant une impulsion reçue , puisque le moteur étranger n'existe
pas dans rhomme formé d'un principe unique. Il peut sans doute recevoir des impressions et des influences du dehors ; mais outre qu'il en est ainsi dans l'hypothèse du spiritualisme , personne n'ira jusqu'à dire que la matière organisée qui constitue l'homme est sans action propre, que ce n'est pas elle qui, dans l'hypothèse du matérialisme, produit les volitions, mais que les vents, la pluie, le soleil, le chaud et le froid, sont les causes essentielles de la pensée et de la volonté.
En un mot, les influences extérieures sont les mêmes dans les deux systèmes , l'organisme est le même, et cette influence immédiate incontestable est une difficulté de plus dans le système du spiritualisme. Le libre arbitre , quand on admet que la matière pense, — ce qui est la grande , l'immense, l'insurmontable difficulté, — n'est donc pas plus inconcevable que dans le système contraire.
On manque donc de logique en soutenant que le matérialisme a pour conséquence nécessaire le fatalisme, et, par suite, l'irresponsabilité morale et civile. Que la matière pense ou non, le libre arbitre est ce qu'il est; et la preuve qu'on en donne est ou doit être indépendante de la connaissance de la nature intime ou de l'essence du principe pensant , connaissance qui nous échappe complètement aux deux points de vue, el qui ne peut être la base d'aucune doctrine, soit pour, soit contre le Ubre arbitre.
Est-il vrai maintenant que le matérialisme emporte le sensualisme en morale, quil exclue les notions de bien et de mal, de droit et de devoir, de mérite et de
démérite, de vertu et de vice? En admettant que la matière pense , on n'entend point, que je sache, en restreindre la puissance à cet égard; on ne suppose cas qu'il y ait des idées, des pensées dans l'homme qu'elle ne puisse produire. Il serait en effet difficile de comprendre par quelles bonnes raisons la matière pourrait penser à un degré et pas à un autre. Là n'est donc pas la question, puisqu'il ne s'agit point ici du comment, auquel on ne peut rien connaître. En fait, l'humanité a-t-elle des idées de l'ordre moral, oui ou non? Tout est là. Cette question de Tordre purement expérimental est indépendante de la question métaphysique de la nature du principe pensant. Si elle est résolue par l'affirmative , comme c'est nécessaire, il faut que matérialistes et spiritualistes conviennent de cet autre point : que le principe pensant dans l'homme, quelle qu'en soit la nature, produit des idées de cet ordre, sauf ensuite à n'être plus d'accord dès qu'il s'agira de savoir si c'est la matière ou autre chose qui produit la pensée. D'où nous concluons que les idées morales , comme le libre arbitre lui-même , ne sont nullement en question entre les matérialistes et les spiritualistes, ou que, sll y a désaccord entre eux à cet égard, ce n'est point du tout à cause de leur dissidence métaphysique, mais uniquement sur la question de la nature et du caractère de ces idées , exactement comme il arrive entre spiritualistes, et comme il pourrait arriver aussi entre matérialistes purs.
Le matérialisme n'entraîne donc pas plus la ruine des idées morales que le système contraire ne les impose inévitablement. Tout en admettant un prin-
cipe pensant distinct du corps, les spiritualistes sont loin en effet d'être parfaitement d'accord sur les principes de la morale; les uns sont sensualistes, les autres rationalistes ; ceux-ci veulent que le bien moral ne soit qu'une affaire d'intention et de volonté, ceux-là prétendent qu'il a un objet propre, entièrement distinct du bien physique de l'agent ou du patient, du bien public, du bien même de Thumanité : les premiers donnent au bien moral un caractère absolu ; les secon Is n'y voient qu'un caractère relatif, à tel point même que si le bien et le mal physiques n'existaient pas, le bien et le mal moral ne seraient pas concevables. Suivant cette manière de voir, le bien et le mal moral ne seraient qu'un corrélatif du bien et du mal physique ; ils auraient leur existence dans une volonté qui ne serait ainsi appelée bonne ou mauvaise qu'en considération du bien et du mal physique dont elle serait la condition , ou plutôt qu'elle aurait en vue, qui serait dans l'intention. Des spiritualistes n'ont-ils pas aussi soutenu contre d'autres métaphysiciens de la même école que le bien n'est bien, de même que le mal n'est mal, que par suite d'un décret divin positif, et que, s'il n'y avait pas eu de révélation, il n'y aurait ni bien ni mal ? Les matérialistes, eux aussi, peuvent être partagés de sentiments sur ce point, et de la même manière. Nouvelle preuve que ces sortes de dissidences sont indépendantes des hypothèses sur la nature du principe pensant.
Soutiendra-t-on maintenant que la vie future au moins est incompatible avec l'hypothèse du matéria-
334 UY. n. DES GOUVERNANTS ET DES GOUVERNÉS.
lisme, tandis qu'elle est une conséquence nécessaire du spiritualisme? Ce serait là une troisième et double erreur à mettre à la suite des deux précédentes. Les corps ne sont que des agrégats matériels. Or les matérialistes n'ont pas démontré et ne démontreront pas que tout composé ne le soit de composants^ et que s'il n'y avait pas de composants il y eût encore des composés. Ils ne prouveront pas que des composants ne seraient pas tels à proprement parler s'ils n'étaient pas simples. Ils ne prouveront pas davantage ni que le simple soit inétendu ni qu'il soit étendu. L'tm est possible absolument comme l'autre. Les monades de Leibnitz peuvent être les éléments derniers des corps, de même que des atomes essentiellement indivisibles parce qu'ils ne sont pas composés quoique étendus. Or quelle impossibilité démontrée y a-t-il dans le système matérialiste qu'une monade matérielle, un atome, un des composants d'un corps organisé soit le principe essentiel de la vie ? Et si cela peut être, comme on convient d'ailleurs qu'aucun atome ne périt, quelle impossibilité y a-t-il à ce que cette matière, une fois parvenue à la dignité de principe pensant, conserve à jamais cette faculté ?
J'entends dire , à la vérité, que ce qui pense n'est pas la matière pure, un élément particulier, mais la matière organisée , et organisée d'un façon particulière, en un mot le cerveau. A cela, j'ai plus d'une réponse à faire, l"" Cette réserve n'est pas essentielle à l'hypothèse principale de la pensée par la matière ; on ne peut l'établir par voie de raisonnement ni par l'observation : tout ce qu'on peut prouver, c'est que,
dans l'état connu des choses, dans la pensée actuelle ou avec conscience, le fait se passe ainsi. 2'' L'organisation fût-elle nécessaire, rien ne prouve qu'elle le soit dans toutes ses parties ; on perd des membres, des organes entiers^ des parties même du cerveau, sans perdre la faculté de penser. 3° Rien ne prouve donc que la pensée, dans l'hypothèse du matérialisme, ne tienne essentiellement à une partie de l'organisme et accessoirement à d'autres. 4** Rien ne prouve qu'alors même qu'un ensemble organique plus ou moins étendu serait nécessaire dans notre manière d'être actuelle, il n'y ait pas un autre état de choses possible, futur, où ces conditions présentes ne seront plus nécessaires, et où la pensée n'aura plus besoin pour s'accomplir hors du milieu où nous sommes, que d'un minimum imperceptible d'organisation. C'était l'avis de Leibnitz, dont l'opinion est bien de quelque poids. 5" Tout cela peut même s'accomplir naturellement; nous n'y voyons pas du moins d'impossibilité. Aussi n'avons-nous pas jusqu'ici fait intervenir la puissance divine. Et pourtant, il faut bien tenir compte de cette idée, tant que le théisme restera possible, c*est-à-dire tant que l'athéisme ne sera pas démontré. Et alors il n'y a rien que de très raisonnable à se demander si Dieu, qui a pu faire une première fois penser la matière sous une forme, ne peut pas la faire penser encore, et toujours, s'il lui plaît, sous une autre forme. L'affirmative est évidente. Si sa justice ou sa bonté, sa perfection en un mot, exige qu'il fasse survivre la personne humaine à l'apparente destruction du corps qu'elle revêt, la puissance ne lui fera pas
défaut. La vie future reste donc pof^sible dans le sptème du matérialisme, même sans Dieu. Elle roste nécessaire dans le même système avec Dieu, si elle est d'ailleurs nécessaire par des considérations morales et d'après les attributs divins dans le système spiritualiste.
Elle est même en un sens plus probable naturellement dans l'hypothèse matéii diste que dans l'hypothèse spiritualiste, par la raison que dans l'une la matière n'a besoin de rien autre chose pour penser, tandis qup, dans l'autre, il fiiut à l'âme, pour remplir cetto fonction, au moins dsins la condition actuelle, le secours d'un organisme. Dans les deux cas, la vie future ne s'impose point naturellement; car si la pensée peut succomber par la dissolution des organes qui servent à la produire, elle pt^ut succomber également dans l'hypothèse spiritualiste, s'il est vrai que Tâme ne puisse penser sans organes, et que ces organes périssent entièrement à la mort. Et quand même l'amené p>^rirait point substantiellement, il ne serait nullement prouvé par là qu'elle continue d'être une personne, puisque la pensée comme phénomène peut s'éteindre, et la personnalité avec elle. C'en serait fait alors de la vie future.
La vraie, l'unique garantie de la vie à venir n'est donc pas dans la nature du principe pensant ; elle est essentiellement, exclusivement dans la justice et la bonté divine, quoi que ce soit qui pense en nons maintenant. Si c'est la matière, elle continuera de remplir cette fonction si Dieu le veut, et tant qu'il le voudra. Si c'est un autre principe, il cessera de penser
si Dieu le trouve bon. Ainsi, notre personnalité peut survivre à la mort, encore que ce soit la matière qui pense, de même qu'elle peut défaillir pour toujours lorsque nous cessons de vivre, encore que ce qui pense en nous serait spirituel. Tout, dans les deux cas, dépend absolument de la volonté divine.
Reste à savoir si le matérialisme est exclusif du théisme. Cette prétendue conséquence n'est pas plus soutenable que les deux précédentes. Les matérialistes qui croient pouvoir la tirer s'abusent du tout au tout , et les spiritualistes , en exagérant les conséquences du matérialisme, en voulant le rendre odieux et en inspirer une sorte d'horreur, commettent trois grandes fautes : ils manquent de logique, d'équité et de prudence. Eh quoi ! parce que la matière sera plus étonnante dans ses effets, plus merveilleuse dans ses propriétés, elle aura moins besoin d'une puissance suprême qui l'ait si admirablement douée ! Prenez garde : ou elle est divine elle-même, puisqu'elle pense en tant que matière, puisqu'elle est capable de s'organiser avant de penser et pour penser, ce qui d'ailleurs ne ressemble pas mal à une contradiction ; ou elle n'est de sa nature ni active^ ni pensante, ni capable de s'organiser, et alors il faut qu'une puissance et une intelligence suprêmes l'aient rendue capable, en l'organisant, de la faire penser ; et alors elle prouverait l'existence d'un Dieu, bien loin de prêter à la conclusion contraire.
Le matérialisme, loin de pouvoir se passer de Dieu, comme le pourrait à toute extrémité peut-être un spiritualisme qui admettrait, comme existant de toute
éternité, des agents spirituels organisateurs ou pouvant le devenir, tombe inévitablement dans le système d'un dynamisme divin, universel, dans une sorte de panthéisme ou dans un théisme qui exclut toutes les autres causes spirituelles comme causes secondes. D*où Von voit qu'il n'aboutit pas moins déjà au théisme que le spiritualisme lui-même.
Le matérialisme ne conduit donc logiquement ni à l'athéisme, ni à la négation de la vie future, ni à celle des idées morales, ni au sensualisme, ni au fatalisme, ni par conséquent à l'irresponsabiUté des actes de la vie privée ou de la vie publique. Il est donc bien moins dangereux qu'on ne le croit , ou qu'on feint de le croire. Et l'un des plus sûrs moyens de rendre enfin cette vieille question entièrement oiseuse, indifférente, d'en désintéresser les opinions, les croyances et les passions, c'est de reconnaître, comme nous l'avons fait, qu'elle n'est réellement grosse d'aucune des conséquences qu'on veut lui faire porter.
Ces conséquences fussent-elles aussi réelles qu'elles le sont peu, il faudrait encore laisser la science et les savants parfaitement libres d'examiner une question qui est de leur ressort exclusif, et dont on ne parviendra certes pas à les désintéresser par des mesures législatives, administratives ou judiciaires. Et comme le droit d'examiner emporte le droit de conclure, il faut pouvoir tout dire pour et contre le matérialisme. C'est le plus sûr, c'est l'unique moyen d'en mettre dans tout son jour la faiblesse et l'impuissance, de lui dter la confiance qu'autrement il pourrait avoir en ses forces.
DE l'intérêt moral. 339
Ce n'est pas la liberté dans la science qui est à craindre, c'est la liberté sans la science, en dehors d'elle. Et c'est la science libre, librement professée, librement apprise, qui seule peut faire bonne justice de l'erreur. Tous les intérêts se réunissent donc en faveur d'un enseignement supérieur, large, sincère, approfondi, où tout puisse être discuté sans autre préoccupation que celle du vrai, quel qu'il puisse être. La science ne peut avancer, obtenir dans les esprits la confiance et la considération qui lui sont nécessaires, exercer enfin la salutaire influence dont elle est capable qu'à cette condition. Voilà cependant ce qui est contesté (1).