XII PRÉFACE
inégalité naturelle aussi nécessaire qu'il est nécessaire que nous soyons nés tous avec des aptitudes et des goàts divers, et dans des situations différentes. La liberté, plus que tout le reste, amème ces diversités. Ce serait donc méconnaître la liberté et ses conséquences , la nature et ses lois, les conditions les plus impérieuses de la vie sociale, les vocations les plus manifestes, que de vouloir assujettir tout le monde aux mêmes travaux et à tous les travaux de la vie commune. Ce serait retourner à Tenfance extrême des sociétés par la violence ; ce serait mettre l'égalité brutale , artificielle , absolue , à la place de l'égalité libre, équitable , naturelle et relative ou proportionnelle. Ce serait donc sorlir de la nature, de la vérité et de la justice, sous prétexte d'y rentrer.
Peu importe que cette tentative , nécessairement impuissante puisqu'elle se proposerait l'impossible, fût exercée par la fantaisie d'un seul, ou au nom et par la volonté de la multitude ; elle serait également insensée, barbare, antisociale, tyrannique et criminelle.
Une pareille entreprise peut néanmoins sourire à des esprits faux ou pervertis par les préjugés les plus grossiers, comme un idéal digne d'envie et jusqu'à un .certain point réalisable. Elle peut déterminer le pouvoir orgueilleux et despotique d'un seul, ou les convoitises les plus aveuglément passionnées d'une multitude égarée, à sacrifier la plus légitime liberté à l'égalité la plus chimérique , à tourner la liberté du peuple contre elle-même, à la convertir en instrument d'oppression. Alors sans doute on peut encore avoir l'égalité, mais l'égalité dans la servitude.
PRÉFiU^E. Xni
Iri se renoontrant encore ces extrêmes , aussi eontrûres à la liberté qu'ils Tétaient tout à l'heure à réglette : d'une part le despotisme d'un seul, d'autre partcehd de la multitude. Tant il est vrai qu'il n'y a de liberté possible comme d'égalité qu'au nom de la justice ou de la raison ! La volonté générale , en ces sortes de choses , est aussi impuissante i faire la loi et le droit que la volonté individuelle ; l'une et l'autre sont également appelées à la recevoir d'ailleurs et à la prodamer , et nullement à l'inventer ou à la faire. L'homme n'imagine pas plus sa loi qu'il n'imagine sa iffltare ; il doit découvrir et déterminer Tune par l'observation attentive de Fantre.
Quand il est parvenu à ce point, quand il a découvert la loi de son droit et de son devoir , tout n'est pas fait encore , tant s'en faut. La science politique possède alors son idéal , son but, sa grande fin ; mais l'art politique n'est pas encore en possession de ses moyens. Il s'agit de descendre alors de la sphère de l'absolu ou du nécessaire à celle du relatif ou du contingent, de celle de la raison à celle des faits, de celle de la philosophie à celle de l'histoire.
Et encore faut-il être fort en garde contre les généralisations précipitées, contre les inductions et les analogies spédeuses , trompeuses môme. Le publiciste, eomme tout le monde, n'est que trop porté à mécon- Q^tre les différences, à ne s'attacher qu'aux ressemblances, à négliger la valeur comparative des unes et des autres, et à s'exagérer môme l'importance ou le p(»cls des similitudes, en môme temps qu'il oublie de les compter. Il faut donc compter et peser comparative-
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ment, et être bien sûr avant tout encore de n'avoir omis aucune donnée essentielle du problème^ On raisonne, en général, avec trop peu de scrupule logique d'un peuple à un autre ; on ne tient pas assez compte des différences profondes de races, de mœurs, de religions , d'instruction , de climats , etc. C'est à peine si Ton peut raisonner d*un peuple dans des temps et des circonstances déterminés, à ce même peupledansd' autres circonstances et d'autres temps.Et l'on voudrait, en partant de vagues similitudes, c'està-dire de certaines généralités plus ou moins légitimement obtenues, statuer sur le possible ou l'impossible, le probable ou l'improbable, chez un peuple d'un caractère tout autre à certains égards» et placé dans une multitude de circonstances fort éloignées d'être les mômes I Les uns voudront en conséquence que l'Angleterre serve de modèle à la France , d'autres la mettront à la suite des États-Unis; ceux-ci voudraient qu'elle copiât la Suisse, ceux-là qu'elle prit les institutions germaniques, les prussiennes surtout. U en est au contraire qui, par esprit de fausse nationalité ou d'un patriotisme étroit , ridicule et mesquin , opineraient volontiers pour que la France fermât les yeux sur tout ce qui se passe au dehors, et que, comme un autre empire du milieu, elle ne voulût relever que de ses propres idées, n'en eût-elle point, et fût-elle condamnée à l'immobilité quand tout le reste marche autour d'elle. Aussi en est-il entre ces patriotes si fièrement exclusifs, qui, pour échapper aux reproches et au danger de l'immobilité, imaginent qu'en retournant à quelqu'un de ses vomissements du passé , la