‹ Principes élémentaires de pharmaceutique. Ou, Exposition du système des connaissances relatives à l'art du pharmacienChapitre 55 sur 66 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Moralité de la profession. — Moralité de celui qui l'exerce,—

Conclusion.

L’homme attache son bonheur à sa gloire , et sa gloire 5 ce qui le tourmente. Il dédaigne ceux qui soulagent ses maux, et respecte ceux qui les multiplient 1

( Bacok, Essais, t. h. }

Do longues années consacrées h l’ctude pratique et théorique de l’art, le diplôme émané d une école spéciale, et qui constate les connaissances et; l’aptitude du candidat, la possession même d’une officine ouverte au public : toutes ces conditions ne constituent point encore , à nos yeux, le pharmacien vraiment digne de ce titre. S’il a satisfait jusqu’ici h ses obligations envers la science, d’autres devoirs lui vont être imposés par la société à laquelle il se dévoue. Au moment où il va faire l’application des principes dont il s’est pénétré durant le cours de son éducation pharmaceutique, il nous semble donc utile de lui offrir les conseils qui peuvent lui servir de guide , de lui faire connaître la nature et l'étendue de ses devoirs , l’importance et la dignité de son titre; enfin, de lui faire pressentir quels avantages, quelle somme de bonheur il peut attendre de sa profession, si , aux talents et aux lumières

P R I N C I P Iï S É LÉ M ENT AIRES

qu’elle suppose, il sait unir les qualités etles vertus qu elle exige tout aussi impérieusement.

La pensée dominante qui doit préoccuper le pharmacien nouvellement placé à la tête d’une officine , est, sans contredit, sa responsabilité, qui, de secondaire et indirecte qu’elle était dans les périodes précédentes, est immédiate aujourd’hui, et l’engage personnellement vis-à-vis du public. Si l’exactitude et la prudence sont au nombre des premiers devoirs d’un élève, le pharmacien titulaire, dès lors qu’il n’a de compte à rendre qu’à lui-même, doit être d’autant plus circonspect , loyal et consciencieux. Sa probité rigoureuse se signalera, avant tout, dans l’exécution des formules. Le moindre changement, îa moindre substitution, sur quelque prétexte qu’elle soit fondée, nonseulement est indigne d’un honnête homme, mais peut compromettre à la fois la responsabilité du médecin, la santé et la vie même du malade. Ce n’est d’ailleurs qu’au moyen d’une fidélité scrupuleuse que l’on conserve à un médicament son caractère le plus précieux , l’identité dans la composition comme dans les qualités apparentes. Toute négligence, à cet égard, éloignerait infailliblement la confiance publique, qu’il a tant d’intérêt à mériter et à obtenir. Il se souviendra qu’il doit à tout ce qui l’entoure l’exemple de cette exactitude, comme celui de l’activité et de la vigilance ; car si un chef ne peut tout faire , il neut du moins tout voir par lui-même. Quelque habiles que soient les élèves qui le secondent , rien ne saurait le dispenser d’une surveillance soutenue, et quelque nom-

breux que soient les détails de la maison qu’il dirige, il n’en est aucun qui doive échapper à son œil attentif et investigateur s.

A côté de ces premiers soins, viennent se placer tous ceux qui ont rapport à l’administration , à la bonne tenue d’un établissement, et sur lesquels reposent à la fois l’honneur et le succès de toute entreprise industrielle. De même qu’un profond savoir ne suffit point pour être un praticien habile, une probité parfaite ne suffit pas non plus pour bien administrer. Car il ne s’agît point ici d’une de ces connaissances susceptibles d’être enseignées , et pour lesquelles on peut recourir aux livres. Le goût de l’ordre et de l’économie » l’exemple puisé dans une maison honorable, en sont sans doute les meilleurs éléments; mais il faut encore y joindre des qualités spéciales et naturelles, que l’expérience elle-même n’amène pas toujours à sa suite : ce tact des convenances qui sait établir entre toutes les parties une sorte d’harmonie et d’équilibre , aussi éloigné de la parcimonie que de la profusion, du luxe que de la mesquinerie; une libéralité judicieuse qui sache se soumettre à un sacrifice quand il a son utilité ; une fermeté sévère qui, d’un mot, puisse réprimer un abus; une sagacité prévoyante qui pourvoie à tous les besoins et prévienne les pertes qu’entraînerait l’incurie

1 J’ai développé tout ce qui est relatif à la responsabilité du pharmacien , dans mon Rapport sur la inorganisation de la Pharmacie en France , etc. , pag. 65 -70.

ou la négligence; enfin, ce sentiment de justice et de bon ordre qui s’applique à l’ensemble comme aux détails, qui fait régner partout le travail sans confusion , la propreté sans recherche, l’abondance sans prodigalité, en un mot, cet air d’aisance, d’activité, de bien-être, vrai caractère d’une maison bien administrée, première base de la confiance et de l’estime que mérite celui qui en est le chef.

Voilà pour l’ordre intérieur. Quant à ce qui regarde le service public et les rapports de chaque instant avec la clientelle , il est plus difficile d’établir à cet égard des préceptes susceptibles d’une application générale. Le pharmacien , pénétré de fim portance et de la dignité de son art, doit se respecter lui même, s’il ambitionne le respect des autres; mais que ce sentiment ne l'entraîne jamais à apporter dans ses rapports avec le public une fierté inutile , ou une aigreur vaine et déplacée. Je sais que le sentiment naturel de ce qu’on vaut, rend parfois susceptible , et que le public est peu disposé à témoigner de la déférence à ceux dont il réclame les services , l’argent à la main. Je sais qu’il faut un tact assez rare , et une grande souplesse de caractère, pour conserver vis-à-vis de tout le monde cette urbanité, ces formes polies sans être obséquieuses, qui attirent et retiennent une clientelle souvent capricieuse ou exigeante; pour répondre toujours avec bienveillance et douceur à des questions tantôt hautaines , tantôt puériles, ou à des observations ridicules et choquantes de la part de malades prévenus , défiants on dégoûtés. Mais on se façonne peu à peu à ces difficultés, qui

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se retrouvent, à quelques nuances près, dans toutes les professions. Il suffit, pour les surmonter heureusement, de savoir se défendre d’une timidité puérile qui autorise la familiarité ou le dédain , comme d’une morgue pédanlesque qui repousse ou qui offense. Il faut enfin que , tout en s’occupant de soins minutieux et de détails mercantiles, le pharmacien conserve l’attitude de l’homme qu’une éducation libérale et scientifique élève à la hauteur des meilleures conditions de la société.

Il est une autre sorte de rapports plus délicats peut-être que ceux dont je viens de parler : ce sont ceux du pharmacien avec les médecins. Il ne s’agit point ici d’une vaine question de prééminence entre les différentes par^ lies de Fart de guérir, entre des professions qui tendent au même but, et ne diffèrent que par les moyens; dont les limites ne sont relatives qu’à l’exercice , et non point au savoir ou aux talents de ceux qui les professent. Les pharmaciens, d’ailleurs, se sont toujours empressés de témoigner aux médecins une honorable déférence, toutes les fois que ceux-ci ne Font point regardée comme un droit qui leur était acquis. Mais il y a loin de ce sentiment plein de modestie et de convenance , à ce respect servile, à ce patronnage avilissant qui, trop long-temps, a fait languir notre profession dans une dépendance honteuse dont, heureusement, les traces ont à jamais disparu. Le temps n’est plus où la verve spirituelle de Molière et les

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orgueilleux sarcasmes de Guy -Patin signalaient les apothicaires de leur siècle comme des manipulateurs igno-

rants, humbles exécuteurs de ce que les Purgon et les

Diafoirus d’alors appelaient leurs ordonnances. De pareils préj ugés ne séparent plus aujourd’hui les diverses branches d’un art unique dans ses principes comme dans son objet, et les médecins de nos jours, convaincus de l’utilité de ces communications, dans lesquelles les plus savants ont toujours quelque chose à apprendre , et les malades tout à gagner, s’y prêtent d’eux- mêmes avec empressement et bienveillance. Mais que le pharmacien se garde d’en abuser en contrôlant d’une manière indiscrète les prescriptions qui lui sont confiées, et surtout en leur faisant subir des modifications toujours condamnables, quel qu’en soit le motif. Que si pourtant une de ces erreurs manifestes, que l’attention la plus sévère ne réussit pas toujours à éviter, rendait une formule inexécutable, ou dangereuse dans l’application, le devoir du pharmacien serait alors d’en référer au médecin; mais avec ces précautions délicates qui savent ménager l’amour-propre, et surtout à l’insu du malade, dont une pareille démarche pourrait altérer la confiance ou troubler la sécurité.

Ges premières règles de conduite forment , pour ainsi dire, la moralité de la profession. Mais il est des qualités spéciales qui composent la moralité propre de l’homme qui l’exerce. J’ai toujours pensé que , pour réussir dans une carrière, il fallait qu’il existât de nombreux rapports entre le caractère de l’individu et la nature des fonctions auxquelles il se consacre. Je crois aussi que s’il existe

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pour chaque profession, une série déterminée de conditions , de qualités indispensables , il n’est pas moins essentiel qu’il ne s’v joigne pas trop de qualités étrangères , de goûts ou de talents accessoires qui , tôt ou tard, risquent de l’emporter sur les devoirs obligés, ou, tout au moins, de les environner de dégoûts. Le mieux est encore ici l’ennemi du bien. L’une des causes qui , selon moi, s’opposent le plus aux succès dans l’état que l’on exerce , quel qu’il soit , c’est de ne point savoir y conformer sa vie, c’est de n’y attacher qu’un intérêt secondaire, de n’y voir, le plus souvent, qu’un moyen d’arriver à la fortune, et non une position dont on doit suivre la destinée, et à laquelle l’existence est liée par tous les points. Étudiez les hommes qui se distinguent dans les fonctions qu’ils remplissent, vous remarquerez toujours en eux cet heureux accord du caractère et des goûts avec les habitudes de la profession. Tandis qu’incapables de se plier aux exigences de leur situation, d’autres s’en prennent à leur profession môme du peu d’avantages qu’elle leur procure; ils la dédaignent ou la négligent, et languissent obscurs et mécontents dans une funeste médiocrité.

Que le pharmacien ne perde jamais de vue l’objet spé cial de son art, et il comprendra tout ce qu’il exige de gravité, de discrétion, de sagesse. Qu’il pense que la vie des hommes est entre ses mains , et il aura le sentiment des devoirs intimes que la confiance publique lui impose. Qu’il songe, enfin, à la responsabilité qui pèse sur lui, et il sera convaincu que l’assiduité et la vigilance sont les .seuls

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moyens d’en atténuer la gravité et d’en prévenir les lâcheuses conséquences. Ce n’est point assez pour lui d’être instruit etprobe, il faut encore qu’ilsoit compatissant. C’est vers lui que se tourne la première pensée de l’homme qui souffre, et il doit y répondre par un dévouement sans bornes , par un zèle de tous les instants. 11 faut, enfin, qu’il soit charitable , et qu’une généreuse délicatesse vienne parfois donner au service rendu le caractère du bienfait. Il sera désintéressé toutes les fois que le prix de ses soins imposerait au malheureux un sacrifice au-dessus de ses forces : car il y aurait moins de cruauté, peut-être, à refuser des secours à un indigent, qu'à les mettre à trop haut prix. C’est ainsi qu’il repoussera le reproche d’avidité et d’égoïsme, trop souvent adressé aux professions mercantiles, et qu’il relèvera aux yeux de tous la dignité d’un art qui confond avec ses devoirs de pareils sentiments.

« Souvenez-vous, disait Hippocrate à ses disciples, que vous n’aimerez véritablement votre art qu’autant que vous serez des amis sincères de l’humanité. » Comment concevoir, en effet, que, sans aimer les hommes, on se livre è une étude qui a pour but de les secourir dans leurs souffrances? Quel autre attrait si puissant pourrait donc déterminer le choix d’une telle carrière ? La fortune ? mais il n’est aucune voie qui y conduise moins rapidement; l’éclat de la profession ? de toutes celles qui reposent sur les sciences, c’est, à coup sûr, la plus modeste, la moins brillante. Rechercherait-on l’indépendance ? mais quelles

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fonctions exigent plus d’assiduité , permettent moins d’heures de repos, réclament un assujettissement plus complet, une abnégation plus entière de soi-même? Serait-ce enfin l’attrait des belles sciences sur lesquelles elle s’appuie ? ah ! n'imaginez pas qu’après les soins d’une administration minutieuse et les détails multipliés qu’entraîne le service public, il nous reste beaucoup de temps à donner au noble goût des recherches savantes. De telles occupations sont peu compatibles avec les travaux spéculatifs, et les rares exemples d’un double succès dans l’une et l’autre carrière ne confirment que trop cette triste vérité.

Néanmoins, les recherches scientifiques sont l’un des plus dignes sujets d’émulation que le pharmacien puisse rencontrer dans l’exercice de son art. L’étude des êtres naturels et des phénomènes qui résultent de leur action réciproque , les nombreuses applications que l’on peut en faire h la médecine, aux arts , à l’industrie, offrent un champ immense à ses investigations, et ses travaux habituels tournent naturellement vers ces belles connaissances, ses spéculations et ses goûts. Que si la multiplicité de ses devoirs nelui permetpoint de se livrer à des travaux étendus et suivis, il peut trouver dans des recherches de détail un aliment toujours nouveau à son désir d’apprendre et d’accroître le nombre des vérités connues. La science a beaucoup h gagner dans cette observation exacte et consciencieuse des moindres faits. Leur isolement, leur défaut d’application immédiate, ne doivent pas le décourager. Plus tard tous ces détails classés et réunis peuvent

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donner naissance à des vérités d’ensemble, à des considérations de l’ordre le plus relevé; ces travaux modestes peuvent devenir le fondement de quelque haute théorie, et, plus heureux que certaines vues systématiques, ils ne courront pas le risque de se voir détruits par d’autres et de retomber quelque jour dans l’oubli.

Etendre la science, servir l’humanité, honorer son art: tel est donc le triple objet que doit incessamment poursuivre le pharmacien qui comprend tous ses devoirs. Sa profession, qui repose à la fois sur les sciences et sur l’in-

dustrie, lui donne droit, au sein de la société, â une place distinguée dont il doit s’efforcer de se rendre digne. Chef

de famille, il donnera autour de lui l’exemple de la probité

et des bonnes mœurs. Savant, homme industriel, il rapportera à la société les bienfaits de son éducation, le tribut de ses talents, de ses lumières, de son expérience. Citoyen, si se montrera fidèle à ses serments, soumis aux lois, dévoué à sa patrie , et si quelque jour l’estime générale l’appelait à des fonctions publiques, il y apporterait cette justesse de vues, celte pureté de principes, cette loyauté de sentiments, qui caractérisent une âme honnête, un esprit élevé, et serait ainsi digne, à tous égards, du choix honorable dont il aurait été l’objet.

En remplissant avec scrupule, dévouement et persévérance, des devoirs aussi sévères et aussi multipliés, le pharmacien a droit, sans doute, de trouver dans sa profession une juste récompense de ses travaux, des sacrifices qu’il s’impose et des services réels qu’il rend â la société.

DK PHARMACKDTIQIK.

Jusqu’à quel point peut-il espérer d’atteindre à ce qui fait l’objet de l’ambition de tous les hommes : pour les uns, gloire, célébrité, richesses, dans une sphère étendue et brillante ; pour d’autres , aisance honorable , paix et bon-

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heur, estime et considération, dans un cercle plus res-

treint ? C’est à ce dernier lot qu’il doit s’attacher, s’il comprend bien sa position, s’il sait mettre des bornes à ses prétentions comme à ses vœux, et surtout s’il sait discerner et choisir parmi les faux et les vrais biens que le sort répand autour de nous. Mais , hâtons-nous de le dire, il n’est peut-être aucune condition sociale qui réunisse en aussi grand nombre les éléments d’une prospérité modeste, et qui réponde d’une manière plus constante aux efforts de celui qui s’applique à s’y rendre habile. L’aisance est ici le résultat presque infaillible de l’ordre, de l’assiduité et de l’économie. Elle amène à sa suite un bien-être qui se réfléchit sur tous les détails de l’intérieur et de la famille. Peut-être quelques établissements de première importance, placés au sein des grandes villes, présententils quelques chances plus heureuses de fortune: ces exemples sont rares ; mais, en revanche, ceux d’un revers complet ne le sont peut-être pas moins. Des travaux variés et d’un intérêt toujours réel pour un esprit observateur; une occupation soutenue, exempte de graves sujets d’in-

quiétude; une profession indépendante, qui tient au commerce sans préoccuper l’esprit par de continuelles appréhensions, à la médecine sans offrir à chaque pas le spectacle des infirmités et de la douleur; qui n’oblige ni

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