‹ Principes généraux d'une théodicée pratiqueChapitre 11 sur 25 · I. Cesare, Gamestres, Festino, Baroco. II. — Derapti · texte numérisé non relu

I. Cesare, Gamestres, Festino, Baroco. II. — Derapti

Felapton, Disamis, Datisi, Bocardo, Ferison.

Iir. Barbara, Gelarent, Darii, Ferio. IIP. — BamaliptoD,

Camentes, Dimatis, Fresapno, Fresisonorum.

BIÉTHODE. 195

Mon Dieu, je vous bénis d'avoir rendu inaccessible à mon esprit cette science des^ grands penseurs, et de m'avoir montré que la logique simplement est dans Tamour de mon cœur et la pratique de ma vie, unis dans Tharmonieuse unité du Christ.

vni

CMrtitttdë mathéttiâtitinQ. — GéBération d« l'inteUigiince humaine.»- La \é*

rite reçue et non pas £aite.— Pyrrhonisme impossible. — Ordre de faits. — Éléments de la certitude. — Reid et Kant. — Raison pratique. — Où l'être de la vérité? — Gomment l'atteindre?— Raison de certitude. — La révélation critérium.— Le théologien et le philosophe. — Incarnation de la révélation, derniëre raison de certitude. — Trinité dans Thomme. — Recherche de l'absolu. — Est l'orientation d'un but inattingible. — Vouloir posséder l'absolu, c'est aboutir à la limite.— Esprit vivant de l'indéfini.— Trois termes dans la certitude.— Sens et pratique.— En quel sens la certitude est absolue.

La foi est la cooDaiiuDCe saceinete de ce qa'U eit nécessaire de sarolr. La science, an contraire, est la cottsolidaUon sûre et ferme du contenade notre foi, fondée snr la foi par la doctrine de'Jésns-Ghrist, et s'élerant Joaqn'à nne connalsiance immuable et Jofqn'à nne notion scientlflqne.

(Clêmbnt d'Albxa.ndiib , Strowuius, VII, z, p. 865 et saiT.)

I. La certitude mathématique est la plus ferme , et Ton peut dire, eu un sens, la plus haute, non-seulement parce qu'elle repose sur des déductions rigoureuses d'axiomes immuables et incontestables pour tous, mais parce que le mathématicien fait, ou peut toujours faire, la cootre-épreuve de ses opérations par des voies diverses se contrôlaot réciproquement, et qu'il admet les sens eux-mêmes en témoignage de la vérité, qui la voient matérialisée. Ainsi, Thomme tout entier, esprit et corps, raison et sens, se trouve convaincu. Ne pourrait-on pas appliquer cette méthode à l'étude des vérités destinées au développement moral de l'homme? Yoilà ce que nous nous sommes demandé. Il nous semblait, en . effet, que Dieu n'eût pas voulu donner aux vérités de Tordre du fini un plus haut degré de certitude qu'à celles de Tordre surnaturel.

N'est-ee pas, dira-t-on, enlever à la foi son caractère et son mérite? L'objet de la foi ne doit-il pas rester dans les ombres du mystère? Oui, sans doute ; mais un degré de certitude rationnelle s' unissant à Tautorité de la Parole divine et de TEglise n'altère en rienla vérité. La foi demeure ce qu'elle est, mystériense, incompréhensible en elle-même, comme la source d'où elle descend dans nos âmes. Seule* ment, la raisout à laquelle Dieu laisse tous les droits qu'implique la liberté dont il nous a doués, applique toutes les forces de son activité à la vérité qu'elle ne pouvait connaître que par la révélation. Elle en étudie les rapports avec ellemême, et en sonde les profondeurs^ afin de se l'assimiler et d'en faire sa propre vie : car la vérité ne vit pas en nous par le simple fait de la vue ou de l'assentiment de notre intellect, « Les démons croient et ils tremblent*. » Pourquoi? Sainte Thérèse le sentait lorsqu'elle disait de Satan : « Le malheureux, il n'aime pas! p l\ n'aime pas la vérité; elle ne saurait être sa vie. La méthode mathématique^appliquée aux vérités surnaturelles, le mystère de leur incompréheo^ sibililé n'en subsiste pas moins. La raison en est simple^ Si, dans l'ordre des vérités dn fioii la raison peut à la rigueur égaler l'objet de sa vision, dans l'ordre surnaturel, jamais elle n'embrasse dans ses limites la vérité, qui n'en a point. Ainsi» le mystère qui demeure est le &it, non de la méthode , mais de la nature même de l'objet auquel elle s'applique.

Au reste, cette méthode n'exclut rîen de celles qui soijt suivies dans les écoles. L'autorité des faits miraculeux, 4e la Parole divine et de l'Église conserve toute sa puissance pour le chrétien. Seulement, nous croyons que notre mé-

1 Saint Jaeques.

i96 CERTITUDE.

thode atteint dîrectemeut, et sur leur propre terrain, ceux qui n'ont pas, comme nous, le bonheur de croire à l'autorité infaillible de l'Église. Serait-ce donc trop de tous les moyens que la Sagesse divine met à notre disposition, pour essayer de soulever de la terre Thumanité qui s'affaisse, et la jeter dans le sein de la vérité?

Autre doit être, chacun le concevra, la méthode scolastique du moyen âge, s*adressant à une société tout entière et profondément catholique, autre la méthode du dix-neuvième siècle, s'adressant à une société presque tout entière ou sceptique ou«ur la pente du doute. Autre doit être l'argument qui part d'un principe commun avec son adversaire, autre celui qui conclut de prémisses déjà contestées. Pourquoi donc n'irions-nous pas nous placer sur le terrain même de ceux qui souvent ne sont nos ennemis que parce qu'ils nous ignorent et s'ignorent eux-mêmes? N'est-ce pas mettre ainsi l'amour dans la science?

II. Nous pensons, avec Pascal, que, pour arriver à la possession complète de la vérité, il faut être pyrrhonien, mathématicien et chrétien fidèle. Pyrrhonien *, pour exiger toutes les conditions de la certitude, et tenir en doute les résultats obtenus par la raison, jusqu'à ce qu'elle en ait fait la preuve. Mathématicien, pour parcourir, avec une rigoureuse exactitude, le cercle complet de cette démonstration* Enfin chrétien, pour prendre dans la révélation le critérium infaillible

^ Comme certains philosophes, qui peut-êlre ont quelque intérêt à* voir ainsi, nous n*avons garde de confondre le sceptique et le pyrrhonien. Le premier, non-seulement ne croit à rien, mais ne croit pas même à la possibilité de prouver quoi que ce soit. Le second ne suspend son adhésion que pour mieux remplir toutes les conditions de Tacquisition de la vérité^ et ne doute d'une doctrine que jusqu'à ce qu'elle soit suffisamment démontrée.

qui seul donne la certitude absolue dans Tordre intelleetuel. La raison de Dieu est la raison suprême de toutes choses; elle renferme la loi du passé, du présent et de l'avenir de notre monde. Elle est la raison de toute sagesse et de toute pensée. La vérité qu'elle enseigne est en Dieu ; elle est éternelle comme le foyer d*où elle rayonne. Qui oserait imposer son propre jugement en face du Verbe de Dieu, qui n'est jamais demeuré sans témoignage? Qui oserait vouloir dominer les intelligences au nom de la parole ou de l'opinion humaine, quand la Parole divine ne l'éclairé pas? Le dernier usage que Thomme doit faire de la raison, c'est de s'en défier, disent Fénelon et Pascal. Lors môme qu'elle a pourpoint de départ la révélation, elle ne saurait nous donner la certitude qu'elle est demeurée dans la vérité, soit dans son exposition, soit dans ses déductions, à moins que la Parole divine ne les marque du sceau de sa certitude absolue.

L'âme humaine, avant que le Verbe, la Parole éternelle, lui ait parlé par la famille et par la société, doit être considérée comme l'élément rudimentaire spirituel, destiné à recevoir la vie intellectuelle. Jusque-là, l'esprit de Thomme est ténèbres et mort, comme la matière première de la création, avant l'apparition de la lumière. Il vivra, quand il communiera à la lumière éternelle. Alors s'accomplit le grand acte de la fécondation spirituelle. L'homme esprit se sent vivre, car le Père de la lumière s'est levé sur lui; et dans ce ciel mystérieux qu'on appelle l'âme humaine, viennent se coordonner harmonieusement, en gravitant autour de Dieu leur centre, les vérités qui lui sont nécessaires, comme autant d'étoiles destinées à être sa beauté et sa lumière.

Pour saisir les vrais fondements de la certitude, il importe d'étudier avec attention ce phénomène de la vie intellectuelle, dont le monde des corps offre l'image . La matière atomistique ne possède pas la vertu de s'aggréger, de se donner la forme et le mouvement ,* cette vertu est la lumière phénoméuique. Ainsi T^sprit de Thomme ne contient pas en lui-même la cause delà vie qui lui est propre. Cette cause, c'est la lumière ffraiê^ amour-intelligence-vie , qui éclaire tout homme venant en ce monde . La révélation confirme, dans des paroles qui ne laissent aucun doute, cette formule de la double vie des êtres t a Celui, dit 1* Apôtre, dont la Parole fait jaillir 11 lumière des ténèbres est le même qui illumine nos cœurs des splendeurs de la science, clarté de Dieu, qui brille sur la face du Chrtsl K » Ainsi toujours le Médlateui*, pour faire communier Tâme humaine k ^éternelle vérité!

Ou veut que la raison soit le principe générateur de la connaîssance. Maïs ce fait, (jue l*on suppose sans preuves, implique nécessairement, ou que Thomme est à lui-même son propre crédteur, cVsi-h-dire ÏDieu ; ou que la créature n*est pas distincte du créaieiir, Thomme de Dieu. Aîitsl, de tous côtés il se résout dans la négation de là personnnlllé humaine. préciséiAent parce qu'il veut la déifier; de tous côtés il antiule ott méconnaît notre véritable nature. Oti*oli nous dise où la raison trouve la science*f ï)aus l^univers? Mais Tunlvérs est muet; de plus, il ne saurait contenir la vérité, puisque la vérité est éternelle, et Tuniters temporel. Dans rhnmânité? Oui, c*est Ik en effet qu'elle la- trouve. Mâîs la société â-t-ellé ftiit la vérité? Non, car la société n*est queThômme lui-même mnhlplté pârThomme, et si chacim

'II. Cor., c. IV, V, 6.

UEHTiTUUE. i99

de nws n'af^rdnd ipte parce qu'il est eiiadiguét la société a doflc dû Tétre aussi. La vérité est antérieure à la société, puisque c'est elle qui la constitue, la vivifie, la juge. EKe est avant notre raison, comme la lumière avant notre œil. En nous, l'être spirituel suppose la vérité qui Téclaire^ comme Tœil suppose la lumière. Bien plus, la vérité, étant nécessairement éternelle, existe indépendamment de l'existence de l'homme. Elle s'impose à chacun comme à tous, parce que, antérieure et supérieure à nous, elle existe indépendamment de nous.

Ainsi, sous tous ses aspects, la vérité est donnée à l'homme ; et nos connaissances ne peuvent être que le dévêt loppement des notions que nous avons reçues. «Dieu s'est communiqué au genre humain, il lui a parlé, il s'est révélé à lui. Ce fait est attesté par toutes les traditions qui, plus elles reculent dans la nuit des temps, plus aussi elles se confondent dans rùnanimité de leurs ténooignages «. )» Ce fait historique acquis à l'intelligence, la raison peut se prouver à elle-même qu^dile n'aurait jamais eu les notions qu'elle possède sur l'infini, si l'infini ne s'était révélé. «Personne ne connaît le Père, si ce n'est le Fils et celui h qui il lui a plu de le révéler^. » Ce que l'antiquité a connu de Dieu lui avait été manifesté par la révélation primitive ^. A l'exemple de Platon et des philosophes de l'antiquité, qui plaçaient dans le respect et l'intelligence de la tradition la base de toute science et de toute sagesse, que les rationalistes re* viennent à ce centre commun, h ce foyer vivant qui a s;t source eu Dieu, et, au lieu du vide de l'abstraction, ils sai-

* PhUosophiê delaviey par Fréd, 8cblegel,ttf I. p« U%.

* Saint Jean, c. i, v. 18. I" Ep., c. iv, v. 12. I. Tim., vi, 16, etc.

* Saint Paul aux Rom.^c. i, v, 19-»1.

siront dans sa réalité le véritable aliment dont se nourrit l'esprit de l'homme. Savoir, c'est se ressouvenir, disait Platon. Or, la tradition est la mémoire de l'humanité, le souvenir vivant de la révélation. Ainsi, la philosophie sort ^e la théologie con»me le rayou du soleil, la fleur de la tige, puisque la théologie est la science de la révélation. C'est sur cette base que repose le principe de la certitude.

II. La philosophie n'a guère abouti qu'à obscurcir le problème de la certitude, au lieu de le résoudre. Elle a voulu dépasser la rigueur des sciences mathématiques, qui partent d'axiomes indémontrés et indémontrables, qu'on ne prouve point, parce qu'eux-mêmes prouvent tout, et que leur évidence est telle que l'homme ne saurait, sans démence, leur refuser son assentiment. Entraînée par cette pensée que l'homme doit se démontrer tout, en partant de lui-même, comme s'il était raison-principe, la philosophie est arrivée à ne démontrer quoi que ce soit, précisément à cause de cette prétention, et faute d'accepter simplement, ainsi que les mathématiciens, des axiomes fondamentaux, iudémon trahies en eux-mêmes, mais qui servent de base à la dé-^ monstration de tout, et dont l'évidence est telle que l'homme ne peut les rejeter que par un acte de folie.

L'homme existe : cela ne se prouve pas, cela se voit. La question même de la certitude implique préalablement ce premier axiome. D'une manière ou d'une autre, les êtres au milieu desquels nous vivons existent : cela ne se discute pas, cela se voit. Le fait par lequel nous avons conscience de leur existence est le même que celui par lequel nous avons conscience de la nôtre; c'est la double face d'une même et invincible évidence fondamentale. Cette existence des autres êtres est donc un second axiome. En nous exis-

tent la pensée et ses lois, ou Tensemble des rapports qui lient entre elles les idées de notre raison : cela encore ne se discute pas, cela se sent. La question même de la certitude implique ce troisième axiome, car toute question suppose une pensée qui en est la conception et une logique à laquelle elle est soumise. Tel est le triple axiome du point de départ, qu'on ne prouve pas, mais qui prouve tout dans Tordre de la nature, et qui dépasse en évidence les axiomes mathématiques eux-mêmes, dont personne ne doute. Les contester est un acte de démence, bien autrement absurde que celle du mathématicien qui nierait les axiomes mathématiques, car eux-mêmes supposent l'existence de Thomme qui les conçoit, du monde extérieur qui les fournit, et de la pensée qui en forme l'évidence.

Il y a plus, celte triple certitude se soutient et s'implique réciproquement l'une l'autre. L'existence de l'homme se manifeste par les faits du monde extérieur, qui le révèlent aux sens, en même temps que par la pensée qui le révèle à l'esprit. L'existence du monde extérieur se révèle à nous, par la conscience de nous-mêmes qui nous en distingue, et par la pensée qui représente en nous ces autres êtres. Enfin, l'existence de la pensée implique nécessairement l'existence du sujet pensant ou nous-mêmes, et de l'objet pensé ou du monde extérieur. Cette triple certitude fondamentale se résout en une certitude unique, qui est à la fois : celle des faits de la nature, manifestation du principe de tout ce qui est ; celle de la raisotif manifestation du monde de Tidée qui n'est pas l'homme, mais avec lequel l'homme est en communion; et celle de la révélation, manifestation de l'actîon de Dieu sur l'humanité dans ses rapports avec l'ordre de l'iiàfini. Ces trois certitudes, non

202 QKRTITUDE.

isolées rutie de Tâutre, mais se servant mmuellement de support et de preuve, forment dans rnnitë indivise de leur démonstration commune la certitude complète. Cette théorie de la certitude, qui synthétise celle des naturalistes, celle des philosophes et celle des théologiens, exige, avant d'être développée, quelques considérations préalables.

Dans le monde extérieur surtout, la certitude suit direc* tement le phénomène viv^nt^i^du ou touché i et il fallait bien que les choses fussent ainsi. Gomment autrement l'homme aurait-il pu vivre physiquement? Où serait la base des sciences naturelles? Berkeley, appliquant toutes les forces de son esprit à nier Texistenée du monde extérieur, est un simple objet de curiosité. Le scepticisme absolu, s'il était possible, conduirait droit àTidiotisme. Aussi, Pyrrhon lui*mâme pouvait bien, dans lès abstractions de sa raison, nier toute certitude) mais lorsqu'il rentrait dans la vie réelle : (K II est difficile, disàit-il, de se dépouiller tout à ftit de la nature humaine. * Pour vivre^ il faut avoir foi aux choses qui touchent notre être par tons les points. On a beau avoir du génie, les faits sont la plus puissante des logiques.

Or, le monde extérieur nous offre trois ordres de faits parfaitement distincts, quoiqu'on corrélation intime et ré* ciproque : faits physiques, foits humains, foits divins. Les faits physiques constituent le domaine des sciences natu* relies, qui en constatent les phénomënèSt pour en chercher les lois. Les faits humains forment le domaine de Thistoire qui, en les enregistrant, nous les montre sous deux séries inverses : les uns émanent du moi^ et altèrent la vie morale que développent les autres qui, émanant de l'abnégation, produisent dane le monde le bien» la vérité^ k justice. De Iby la démonstration pratique de la vérité comme loi obii*

gatoire d^ tous les actes humains. Les faits divins sont la vie morale, Tordre miraculeux et surnaturel, Texistence de l'Église. Nul n'est libre de récuser ces faits, sous prétexte de leur caractère divin, car, outre qu'ils se résolvent en faits observables par les sens, Ils se résolvent aussi en foits humains , vériflables par leur conformité à notre véritable nature. Ainsi la révélation est un fait divin et humain , humain parce que la nature de l'homme est en correspondance parfaite avec elle. L'effet de la prière, de la grâce et de tout l'ordre surnaturel peut se constater aussi par des actes, comme la raison des êtres visibles par les faits. Faits physiques régis par Tâction de la volonté du Verbe, faits humains librement soumis à la loi de vérité, faits divins maniféstanlDieu dans le monde et dans l'humanité par Tordre surnaturel : voilà le triple domaine où, sous la simple observation des règles de la critique, la certitude naît des faits du monde extérieur.

La certitude est de Tordre des faits ; les motifs de certitude sont de Tordre de la pensée. Ainsi, la certitude en elle-même est déjà hors de cause, par l'ordre des faits dont nous venons de parler, et que nous compléterons, en montrant la pensée elle-même acquérant la certitude d'un fait, par son incarnation en actes pratiques. La seule question ici est de savoir quels sont les motifs qui déterminent la certitude, surtout lorsqu*il s'agit de vérités intellectuelles, dont Tordre de la nature n*est qu'une simple manifestation.

La persuasion n'est pas la Certitude, elle est un acte individuel et libre, quelle que soit sa fermeté, sa conformité à la vérité. La certitude se compose de trois éléments inséparables : la vérité objective, là persuasion subjective, et le motif produisant la certitude. Ce motif n'est point en nous,

il vient du dehors. Nous recevons la vérité; elle n'est point notre œuvre, bien que nous puissions nous rassinailer parce que nous sommes faits pour elle. Elle est antérieure, supérieure à nous; et c'est se placer au-dessus de la vérité que de se constituer soi-même son arbitre et son juge. Nous pouvons l'accepter ou la rejeter, nous ne la faisons pas.

Nous ne distinguerons point, comme certaines écoles, entre la certitude raisonnée et la certitude qui s'impose nécessairement. Le fondateur de l'école écossaise fut le premier, dans les temps modernes, qui enseigna que la certitude touchantlespremiersprincipess'imposait àrhomme fatalement. Epouvanté à la vue du scepticisme, qui était sorti avec toute sa puissance de destruction de la philosophie de Locke, et voulant sauver l'esprit humain du naufrage total dont il était menacé, Reid s'empara du sens commun, comme d'une planche de salut. Il prétendit que les croyances générales ne peuvent être ni justifiées, ni prouvées, qu'elles entraînent irrésistiblement l'âme humaine, parce qu'elles sont la grande loi de la nature.

Ce système ne soutient pas l'examen. S'il était vrai, l'homme ne serait plus libre de se soustraire à Tempire fatal de ces notions communes ; or, le fait quotidien prouve évidemment qu'il Test. S'il était vrai, ces notions générales et, par suite, toutes leurs conséquences s'imposant irrésistiblement à chacun, la pensée serait et aurait toujours été invariablement identique en tous ; or le fait démontre ses incessantes variations. S'il était vrai, l'homme pourrait savoir que cette croyance s'impose invinciblemeut àlui, mais comment saurait-il si elle est la vérité ou l'erreur, le bien ou le mal, puisqu'elle ne peut être ni justifiée ni prouvée? L'illusion de ce système nait d'un fait superficiellement ob-

GERTITDDE. ^5

serve, La plupart des hommes adoptent passivement les croyances au milieu desquelles ils sont placés. Pourquoi? Parce que ceux-ci ne pensent pas, laissant à d'autres le soin de penser pour eux : parce que ceux-là jugeant uniquement, selon la méthode évangélique, de la vérité d'une croyance par ses applications pratiques, contents de cette démonstration qui est la certitude vivante, ne se demandent pas même les motifs de leur acquiescement, aussi libre cependant qu'il est spontané. Ils se disent que ce qui est le bien est par là même la vérité; que ce qui donne la vie est prouvé par le fait même de cette puissance de vivification. Or tel est, eu effet, le complément de la certitude. Mais de là à s'imposer fatalement à nous, il y a tout un abîme.

De l'Angleterre cette doctrine passa eu Allemagne, pour y revêtir une forme toute nouvelle, dans le kantisme. Reid avait enseigné que l'esprit de l'homme est entraîné invinciblement à donner son assentiment aux notions premières, base de la vie intellectuelle. Il n'y avait pas à chercher d'explication de ce fait; c'était le mystère même de notre nature. Kant admit le même fait, mais non point comme inexplicable d'une manière absolue , puisqu'on pouvait le soumettre à une analyse. Pour lui, ce sont les conditions mêmes delà pensée, ou ce qu'il nomma les catégories de la raison, qui constituent les nécessités logiques de notre être. Reid avait conservé dans son système la réalité àeh vérité objective^ je dirai presque la réalité d'une tradition. Kant, en faisant de ces premiers principes les nécessités,logiques, les formes de notre raison , ne garda que la réalité sulh jectivè. Comment franchir cet abîme du sujet à l'objet? De ce que les formes logiques de notre raison nous font voir de telle ou telle manière, il ne s'ensuit nullement que

206 GERTITUDB.

ces pensées aient une réalité hors de nous» ni surtout que les choses soient ce que nous les voyons. Tel est le gouffire où, malgré ses gigantesques efforts, toute la philosophie ailemande alla s'engloutir jusqu'à Hegel et ses successeurs.

Kanty cependant, essaya hardiment de le franchir, à l'aide de son impératif catégorique; il fit deux parts de la raison. Reconnaissant que la raison Wor^^u^ n'a aucune valeur de conclusion objective, il imagina sa raison pratique^ c'est-àdire, arguant non plus des nécessités logiques de Tintelligence, mais des nécessités logiques de l'action, et il déduisit de celle-ci Tordrç religieux. Mais, condamné à l'impuissance par son propre principe de la raison individuelle, il lui fallut reconnaître que ces nécessités logiques de l'action ne prouvent rien de plus qu'une forme inhérente à notre êtrot et ne sauraient conclure par elles-mêmes à la réalité objective de quoique ce soit. Aussi se vit-il contraint à faire de cette raison pratique exactement la même critique que de la raison pure, laissant ainsi la philosophie sans conclu* sion. Cette tentative n'en est pas moins le plus beau titre de gloire de Kant. Avoir reconnu que la rai$ou dernière et su* prémede toutes choses ne peut se trouver que dans la pratique, que là seulement est le lien qui unit réciproquement la vérité objective à la vérité subjeaivei la raison de l'homme aux réalités vivantes, c'e^t tout un trait de géaie, surtout de la part d'un esprit aussi abstrait et aussi métaphysique que celui de Kant.

Nous avoDs vu en ei&t comment le critérium de toute doctrine est son incarnation en actes vivants , son application à la vie pratique, et coauuent ce critérium peut seul ramener la science dans ses véritables voies. Pourquoi Kaut a«-t-il échoué 4aQs sa noble tentative? C'est qu'avec toute la phi-

losophle moderne, il a ^ercb^ l'absolu àsm ThoiDine. Or« qui dit absolu dit Di^u* C'est doue en Dieu, et uniquement eu lui, ^u'il.faut cbareher la raison suprême de toute science et sa certitude absolue.

Il est impossible de concevoir Dieu ne pensant pas» S*il peusO) comme il convient à un 4tre infini, tout ce qu'il pense est une réalité. Or, les idées de Dieu sont ce que nous appelons la vérité, puisque dans ces idées se trouve la raison de toutes choses et de leurs rapports. Ainsi la vérité a une réaiité^^ijâcim^ U est certain qu« Tètre de la vérité n'est pas eii qou$> que nous n'en possédons que des notions imparfaites qui» telles qu'elles sont, suffisent pour le temps dd notre vie terrestre* G'e^t en obéissant au sentiment que nous avons de la vérité» que nous nous élevons de la figure 41a possession de la réalité vue, aimée, adorée dans ms i^plendeurs éternelles.

Ainsi e^t prouvée la vérité objective, puisqu'elle est Tidée qui vit en Dieu. Pour arriver à la subjectiver, il faut donc que la créature soit eu relation avec l'idée qui est dans le Créateur. Si, eufernaés dans k temps « il ne nous est pas possible de nous mettre en rapport iwm^«Iial avec la vérité objectivoi, ou le Yeri^e, nous comprenons cependant que la vérité puisse aous faire communier à elle, en nous donnant le senUmeat de sou ei^istence, et que cette notion soit en harmonie âve^ notre destinée sur la terre. Cette «aommunicâ^ioo de Dieu à nous est ce qu'pa a de tout temps nommé révélation.

On ne sem donc point suivis, si, dans les théories diverses que développe ce travail^ nous laisons intervenir le Yerbe divin^ et, par suite, le monde typique. C'est en face de ce monde qpie mus chercherons un jour la solution des pro-

blêmes que la raison s'est posés depuis tant de siècles, sans pouvoir les résoudre. A mesure que nous avons approfondi ses mystères , nous avons mieux compris que les erreurs, les impuissances de la raison pour arriver d'une manière certaine à la vérité , tenaient surtout à Toubli ou à, Fignorance de la nature du Verbe, principe et fin de toute raison créée, premier et deniier mot de toute connaissance, alpha et oméga de tout.

Ainsi la réalité de la vérité objective n'est autre que ridée qui vit dans le Verbe. À quel signe pourrons-nous la reconnaître? Gomment se manifestera-t-elle à nous? Pour qu'il y ait certitude, il faut un acte intérieulr percevant la vérité, et un signe extérieur infaillible de cette vérité. L'acte intérieur est celui qu'analyse la philosophie dans ses traités de logique et de psychologie, presque tout entiers à refaire. Le signe extérieur, qui seul nous donne la certitude, n'a pas mèïûe été aperçu par les philosophes : c'est donc ce qu'il importe de montrer d'abord.

Lorsque je veux m*assurer de la vérité d'une idée, d'une proposition qui en est la formule, je recherche ses motifs de certitude. Où les trouver? En moi? Mais, par cet acte, l'intelligence humaine s'établissant comme autorité souveraine, s'érigeant en tribunal, pour juger la vérité, se fait ainsi supérieure à elle. Une semblable prétention n'a pas besoin d'être réfutée. Placcrai-je le signe certain et le juge de la vérité dans le fait du raisonnement? Mais votre raisonnement demeure sans fondement, avant d'être soumis à un critérium certain de la légitimité de ses prémisses et de ses conclusions, et ce critérium ne peut être votre raison elle-même; nul, en logique comme en droit , ue pouvant être à la fois juge et partie. Il est^ direz-vous, dans l'évidence. Mais

qu'est-ce que Tévidence? Quelque chose d'aussi [incertain et d'aussi mobile que chaque raison humaine. Ce qui est évident pour moi ne Test pas pour vous, ni pour mille autres; et comme vous ne pouvez forcer mon intelligence à ployer sous la Yôtre, le débat est sans fin.

Direz-vous, avec les péripatéticiens, que l'idée elle-même est le principe de la certitude ? Vous ignorez donc la généalogie des idées , comment elles sortent les unes des autres, comment toutes naissent de l'idée première, et qu'ainsi l'unité de la connaissance et de la certitude a une seule et même origine? Si le jugement de la certitude appartient à notre raison, il faut dire aussi que la connaissance vient de nous, faisant ainsi de l'homme Dieu lui-même. Seul, Dieu donne l'idée; seul, il donne la certitude. L'homme n'est certain que de l'impression qu'il a reçue , quelle qu'elle soit ; mais ifne saurait rigoureusement conclure de cette impression à la nature réelle de l'objet. Dieu nous donne l'idée par la médiation visible du monde et de la société; c'est aussi par une médiation visible qu'il nous donne la certitude. Cette médiation est le Verbe divin, le fait de la révélation positive , tant dans sa donnée historique et traditionnelle, que dans la société qui en perpétue la doctrine vivante *.

Mais, dira-t-on, il faudrait alors avant tout prouver la divinité de la révélation. Et pourquoi? Sans doute nous devrions commencer par là, si nous donnions la révélation comme point de départ de la recherche de la vérité. Mais il n'en est rien. La raison travaille sur les pensées qu'elle re-

> Nous n^avoDs pas besoin de rappeler ici ce que uous avons déjà dit, que le mot révéiation embrasse à la fois le seniiment révélé de la perfection^ qui est en nous, la tradition universelle, la révélation proprement dite, rÉcriture sainte et les décisions dogmatiques de TÉglise.

çoit, elle les analyse, les étudie sous toutei leurs faces, voilà son œuvre : mais, si elle veut prononcer un jugement irréfragable sur leur vérité, il lui fout recourir à la révélation, comme critérium ou pierre de touche de ses appréciations et de ses déductions. Pourquoi? Parce qu'en dehors d'elle, il n'y a aucun critérium positif, infaillible ) parce qu'en dehors d'elle les opinions individuelles restent toujours de simples opinions, éternellement inconciliables et contradictoires; parce qu'en dehors d'elle le principe même du jugement privé devient absolument impossible, puisqu'aboutissanten chacun à des pensées contradictoires» il ne peut s'affirmer en l'un qu'en se niant en l'autre, se détruisant ainsi luimême jusque dans sa propre affirmation.

Rien ne saurait prévaloir contre l'histoire de l'esprit humain, allant de doute en doute et d'erreur en erreur; dès qu'il s'éloigne de ce critérium. Les passions peuvent bien ne pas admettre que Dieu seul est infaillible, mais la chair et le sang ne sont pas l'intelligence, ne sont pas la raison.

L'essayeur n'a nul besoin de prouver les éléments dont se compose la pierre de touche, et de connaître sa nature in* time, il lui suffit de savoir, par la pratique, son invariable propriété. Prenez ainsi la révélation, sans vous préoccuper de sa divine origine ; et si elle seule établit une croyance commune entre les hommes, si elle seule concilie la raison humaine avec elle-même, la raison individuelle avec la raison collective, et la raison commune avec la raison divine , si elle seule replace l'homme dans toutes les lois de sa nature, alors force vous sera bien d'accepter ce critérium, lors même que, par une inexplicable inconséquence, vous douteriez encore de sa divinité *.

. 1 Da reste , celte divinité est prouTée, daos les divers ouvrages de la

Si le fteul critérium certain, absolu» u'est pas Dieu ou sa Parole, il faut évidemment renoncer à le trouver jamais. Qui est infaillible au milieu de la variété et de la diversité^ caractère fondameutal de toute chose créée 7 Aussi» dès que Thomme se sépare de ce critérium, doctrines et faits^ tout» dans la vie individuelle ou sociale» devient anarchie. Est-ce qu'en dehors de la vérké traditionnelle» vous avez jamais trouvé sur votre route autre chose que des ruines? C'est à Taide de ce critérium que les philosophes anciens arrivèrent à la certitude touchant quelques vérités importantes, nécessaires à la vie spirituelle.

D'ailleurs, pourquoi les philosophes refusent-ils d'admettre la révélation comme un fait divin? Gomment peuvent-ils prouver qu'elle ne vient pas de Dieu? Sans doute, notre raisou finie ne saurait percevoir directement la Raison infi* nie; elles sont de deux ordres dissemblables, et il ne peut y avoir équation de l'une à l'autre. Il en est de la vérité dogmatique comme de toute idée, toutes deux sont de Dieu, et il est impossible à l'homme de se mettre en rapport immédiat avec elleSé Nous ne connaissons les idées en Dieu que par la création, nous ne pouvons connaître la vérité dogmatique que par la parole. Aussi, est-ce par les actes que la révélation s'est manifestée à nous* Elle n'est pas une simple conception de l'esprit» mais un fait historique et toujours vivant dans la société, dans l'Église. La révélation est à elle-même sa propre démonstration, non-seulement par les miracles, les prophéties et toutes les autres preuves de ce genre, mais surtout parles œuvres pratiques dont elle est l'unique foyer» par ses harmonies (impossibles à toute autre

polémique chrétienne , par des preuves qui ne laissent aucuii doute à quiconque les lit sans parti pris.

doctrine), avec la nature humaine, ses facultés, ses besoins, ses destinées. Elle saisit l'esprit par Tillumination, parce qu'elle est la vérité; elle saisit la raison par la force de la logique, en établissant son rapport vivant avec Dieu et la nature humaine, de telle sorte que pour la nier, il faut commencer par se nier soi-même. Voilà pourquoi le Christ dit à ses adversaires : « Si vous ne croyez pas à ma parole, » c'està-dire à la révélation de la vérité, « croyez à mes œuvres*, » qui en sont Tincarnation. Qu'est-ce à dire? Croyez à mes œuvres qui vous font connaître quelle est la vraie nature de rhomme, vous croirez à la vérité que je vous annonce, parce que seule elle peut les produire. Adversaires de la révélation, essayez de faire subir cette épreuve à vos doctrines, et nous verrons si elles vous font d'abord homme, puis Thomme de Dieu et de vos frères, l'homme du temps et de l'éternité, le lieu vivant qui relie la création au Créateur.

Donnons un exemple de la manière de procéder suivant notre méthode. Si ou veut enseigner le dogme de la Trinité divine, et que l'on parte tout d'abord de la révélation, les prémisses, incontestables pour tout chrétien, ne pourront satisfaire quiconque ne croit pas à la révélation et à Tautorité de l'Église. Quelle issue reste alors? Le voici : fidèle au sentiment révélé de la perfection qui est en tous, nous procédons ainsi. Regarde! au monde visible, dironsnous. Un examen attentif des phénomènes dont il est le théât)^ nous conduit nécessairement à reconnaître que tout ce qui compose runiversalité des êtres est limité dans sa nature, sa forme* sa vie. Rien n'est cause et principe do son existence. Ce monde nous révèle par conséquent un Êt)^ infini « Principe de tous les êtres, et que nous

pourrions appeler le Père de la vie. L'intelligence, la Sagesse qui régit toutes choses, et qui a si admirablement pourvu chaque créature de tout ce qui lui est nécessaire pour le but qu'elle doit atteindre, nous révèle cette cause créatrice possédant avec elle une Sagesse, une Intelligence égale à elle, et que nous pourrions appeler Raison de Dieu, L'unité qui étreint, qui embrasse toutes les parties de cet incommensurable ensemble dans une coordination vivante, dans une sublime harmonie, nous manifeste un lien d'unité entre la Puissance et la Sagesse, raison première et dernière de Tunité de tous les êtres, et auquel nous pourrions donner le nom i* Esprit de vie. Ainsi, dans l'acte créateur, nous découvrons, au moyen des créatures, trois termes distincts : Puissance, Sagesse , Union ou amour. Sommes-nous dans le vrai, ou ne sommes-nous que le jouet des idées que nous avons reçues? Comment sauronsnous si ces trois termes ont une réalité objective? Ma raison peut bien me donner la persuasion que les choses sont ainsi, mais pour la certitude, elle ne le peut. Puisqu'elle ne saurait passer dans Tordre du Créateur ou de l'Infini, il faut que l'Infini lui-même s'incline vers nous, qu'il nous parle, et qu'il nous dise si l'illumination qui est venue en nôtre intelligence est bien de lui. J'ouvre les Livres saints et je lis : «Allez donc, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit' », c'est-à-dire au npm du Prindpe , de la Sagesse et de l'Amour, source de toute vie. Ainsi la Trinité, écrite en caractères mystérieux dans toute créature, se trouve révélée par les mots les plus simples et les plus clairs qui puissent tomber dans l'esprit humain, pour lui donner, non l'entière intelligence,

i Saint Mattb., c. xxviii^ v. 19.

914 GKRITTUDB.

mais UDe notion soffisante, de l*Être divin vers lequel nous nous sentons emportés.

Me demanderez-vous maintenant de vous prouver cette révélation elle-même? Ouvres les yeux et regardez les faits. Deux philosophes, deux hommes qui ne pensent que par euxmêmes, ont-ils jamais été d'accord sur la nature et Tessence de Dieu en dehors de eetle révélation? tous les chrétiens, des milliards d^hommes, le sont depuis la genèse du monde, en s'appuyant sur elle. Le dogme de la Trinité lui-même, dès qu'on a voulu le soumettre à la raison humaine, n*a pu trouver deux hommes qui le conçussent de môme eu dehors de cette révélation : tous les chrétiens sont unanimes. Voyez de plus ce que cette parole a créé de bien dans le monde, depuis la divine passion du Calvaire. L'humanité lui doit tout. Or, le bien n^est que la vérité manifestée en actes. En dehors de cette parole révélée, il n'y a nulle croyance morale commune entroles hommes, nulle vie sociale spirituelle. C'est la démonstration par la pratique, qui suppose et résume eÀ\ elle tous les autres motifs de certitude. Malheur à qui ne sait voir la preuve de cette vérité dans son harmonie vivante aveo notre nature et notre fin *. N*est-il pas vr<i{ que, so^s l'aollon de la puissance créatrice, tonte idée prend un corps? Chaque être u'est-il pas une idée matérialigée? Aussi la Vérité même, pour ramener l'humanité dans ses voies, s'est fait chair^ afin d'être accessible à nos scnw. Il m doit être ainsi de chaque vérité dans son rapport aveerhomme. Chacune peut revêtir une forme externe; les vérité» géométriques, par exeniple, passent de Pétat d'idée h Tétat de figure matérielle. Les vérités dogmatiques sont soumises k la même lèi; elles doivent se résoudre en actes vivants, dont l'harmonie avec notre vraie nature est

lâ dernière démonstration. La Sagesse divine, n'agissant que dans un but digne d'elle, ne révèle jamais de vérités pour être un simple objet de la curiosité humaine, mais ponr servir à notre développement moral. Essayez de vous soustraire à cette loi universelle de la vérité, et vous verrez, par le mal et la souffrance, que vous avez violé la loi même de votre vie.

Remarquons-le, rechercher les motifs de certitude, c'est déjà se placer en dehors de la certitude réelle, c'est-à-dire vivante et pratique. En effet, la certitude préexiste à tout examen, car l'examen suppose déjà le doute ; on ne démontre pas ce dont tout le monde a la certitude. Qu'un homme nie le mouvement , on marche devant lui , et cette Aémonstration par le jfàlt est seule ^sans réplique. Â ceux qui prétendraient nier la morale, opposez simplement le fait, volez le fruit de leur travail, accablez-les d'outrages, et vous verre» bientôt, à la violence de leurs récriminatiens , qu'ils reconnaissent parfaitement la loi morale , lors même que, par une coupable inconséquence , ils ne la pratiquent pas. Quiconque prie et fait le bien répond par le fint à ceux qui nient la prière et la vertu. Quiconque se sacrifie pour Dieu et ses frères répond par le fait à ceux qui nient l'ordre surnaturel et divin. Cette logique des faits est celle qui gouverne le monde, il n'y en a point d'autre; c'est la certitude pratique et vivante. L'homme y croit comme il croit à la vie, parce qu'il la voit, la touche et la sent; il l'aime, la comprend et la veut par le bien qu'elle lui fait, jugeant simplement l'arbre à ses fruits, selon la méthode évangélique. Aussi la certitude réelle ne démontre pas seulement, elle montre, et, en cela, elle est éminemment supérieure à la certitude mathématique elle-même. Puisque le

fait agit, parle, opère sous nos yeux, quelle autre preuve pourrions-nous lui demander qui ne soit comprise dans celle-là?

Mais l'homme, étant un être essentiellement libre , peut toujours nier les faits, même les plus visibles et les plus palpables. D'ailleurs le fait n'est, en lui-même, qu'un phénomène physique, dont la raison et la signification morale ne sont visibles que pour ceux qui connaissent ou possèdent déjà le principe, Tesprit de vie qu'il manifeste. Pour celui qui n'a pas appris à s'imposer la loi des saintes obbçations morales, la pratique de la vertu n'est que faiblesse d'esprit, tandis qu'elle est au contraire le plus haut degré de sa force. Pour celui qui n'a pas su s'élever jusqu'à la source de ce charme inexprimable, de cette sublime supériorité, que donne à l'homme sou triomphe sur les sens et Torgueil, la chasteté et l'humilité n'expriment que l'impuissance et la bassesse, tandis que c'est au contraire l'apogée de l'amour et de la grandeur. Pour celui qui n'a point ressenti la grâce sensible, la puissance vivifiante de la prière et du culte, l'homme qui prie n'est qu'un être à genoux, murmurant des mots sans portée. Pour celui qui n'a point éprouvé la divine transformation morale qu'opère en notre âme le sacrifice de nousmêmes, le martyre du missionnaire et le dévouement de la sœur de charité ne sont tout au plus que l'effet d'un tempérament exalté et sympathique. Ainsi, pour que le fait soit compris, dans sa signification morale, dans sa raison divine, il faut inoculer d'abord dans l'âme de celui à qui on veut le faire comprendre le principe même, l'esprit de vie qu'il manifeste; et s'il est impossible de l'y faire passer par l'expression, si saisissante et si sublime qu'elle soit, du fait lui-même, il ne reste plus d'autre voie que la pensée ou la

raison expliquée du fait. Cette raison est dans Tbarmonie du fait avec notre nature, dont le moi vivant est la conscience de l'indéfini ou de la perfection. L'ordre intellectuel tout entier n'a pas d'autre loi et d'autre but.

La raison des faits est le fondement de tout l'édifice de la science, qui, pour être complète et positive, doit embrasser Dieu, l'homme et l'univers. Ces trois objets de la connaissance s'offrent à nos investigations comme le but évident de notre nature mixte et exceptionnelle sur la terre, unis à Dieu par l'esprit et au monde par le corps, nous possédons ainsi les moyens d'arriver à nos destinées suprêmes. Il n'est point permis de séparer ces trois termes, car Dieu ne se manifeste k nous que par la création et dans l'humanité.

Toutes les vérités qui découlent de ce triple rapport de l'homme exigent que nous en ayons en nous l'esprit vivant, la raison, puisque l'Apôtre nous dit : rationabile obsequinm vestnm *, et que « vouloir s'en tenir à la foi, sans aspirer a l'intelligence (de son objet), est, selon saint Augustin, la condition la plus mauvaise de toutes ; c'est une ignorance du but de la foi et de son utilité ^. »

Une chose peut être vraie en elle-même, et ne pas Têire poumons. Pour que la vérité vive en nous, qu'elle soit ferme, mébranlable, indestructible contre toute attaque, il faut que son esprit vivant devienne notre propre esprit, sa raison d'être, la vie de notre propre raison , de sorte que notre existence morale repose non sur le syllogisme , mais sur le fait pratique de la réalisation de la vérité en nous.

Considérons sous ce point de vue le dogme de la Trinité. L'homme est une force : qu'il le veuille ou non, sa force ne

* Rom., c. XII, V. 1.

â Leltre XX, ch. n.

218 GCRTITOK.

perséYère qne par FactioB de la paissance eréatriee. Mais, à cause de sa liberté, Thomme peat se servir de cette force en dehors da plan de Dieu. La puissance divine opérant seule l'ordre, l'unité, Tharmonie, l'honmie en s'isolant de sa direction détruit tout en lui, dans la famille, dans la société.

Intelligence créée pour la vérité, l'homme essayerait eu vain d'échapper au rayonnement de la lumière éternelle; elle atteint tous les esprits, comme le soleil toute créature. Mais l'homme peut abuser de la himière spirituelle, comme il abuse de la lumière phénoménique. S'il se soustrait à l'inspiration de la Sagesse éternelle, il s'emprisonne dans son moi ou dans les créatures; et, destiné à pénétrer les merveilles de l'infini, il ne sait plus rien ni de lui-méQie, ni du monde, ni de Dieu, il s'évanouit dans le doute et le désespoir. Au Heu de s'élever comme la flamme vers le soleil, vers les régions pures et sereines de l'esprit, il s'abîme dans les phénomènes fugitifs et inexplicables de ce monde.

L'homme est amour, comme il est force et intelligence : n'est-il pas une imitation de Dieu? Or, l'amour, en nous, ne saurait être qu'une efliision de l'amour qui est en Dieu, unité du Père et du Fils, aflii que nous soyons un avec Dieu et nos frères. L'homme ne peut se dérober à cet amour qui embrasse toute la création, mais il peut le détourner de sa source et de sa fin. Alors il mutile sa nature, se fait seul, n'aime que lui; perdu d'orgueil, Use plonge dans les sens, et leur demande en vain la satisfaction de ce besoin d'aimer qui devait monter jusqu'à l'inflni ; sa dégradation se eousomme par ce divorce de son cœur avec Dieu. Dans ees abîmes sans fond, où l'homme se précipite, en a'isoUnt de Dieu, autant qu'il est en lui, on n'entend plus que les cris

CERTITUDE. î!9

sauvages de lâ haine et de la vengeance ; individus, familles, peuples , ne sont plus que des mots sans signification , désordre moral , enfer anticipé où Ton ne connaît que larmes et désespoir. Dieu Ta dit, et sa parole ne passe pas . « Ceux qui me méprisent tomberont dansTignominie. »

Voilà l'homme ne correspondant plus à l'action divine. Supposez, au contraire, Tincarnation de la Trinité en lui, selon qu'il est écrit : « Nous viendrons en vous mon Père et moi, x> et par conséquent Tamour qui nous foit un , alors celte vérité dogmatique aura son dernier critérium. Par cette réalisation vivante de Dieu au sein de l'humanité , rbomme manifeste Tunité de sa nature et toutes ses harmonies avec elle-même, Dieu et ses frères. Sa puissance fonde Tordre et la paix dans toutes ses facultés, dans tous les éléments de la ftimille et de la société, où Dieu a marqué sa place. Son intelligence, rayonnant des splendeurs du Verbe, qui est la vérité, le bien et le beau, s'épanche en torrents de vie dans toutes les âmes. Son cœur, uni à celui du Christ, qui est venu pour replacer le monde sous Tactlon de l'adorable Trinité, contient d'inépuisables trésors d'abnégation, de tendresse et d'héroïsme. L'esprit est roi, les sens esclaves ; et la pureté, élément le plus puissant de la civilisation, le plus beau fleuron de la couronne de Dieu, répand partout ses parfums de grâce et de beauté célestes. L'homme devient l'incarnation de la Trinité rendue visible dans sa vie. C'est le chrétien martyr s'immolant à la vérité; c'est saint Vincent de Paul s'immolant à la charité.

Cette philosophie n'est- elle pas vivante? Elle force le chrétien à manifester sa foi par ses œuvres , et contraint rincrédule à s'incliner devant le fait d'une révélation qui maniflsste sa divinité par le bien qu^elle apporte au monde.

^0 CERITTUDE.

On peut nier un dogme, on ne nie pas la vertu. Si, dans un jour de délire, l'incrédule osait la nier en théorie, il se rétracterait bien vite, lorsque, lui appliquant sa propre négation, on l'atteindrait dans ce qui lui est le plus cher, le forçant ainsi à se réclamer d'une loi morale, qui n'est vraie et obligatoire que si elle a une sanction divine.

Résumons ici notre théorie de la certitude. — Le fait extérieur et sensible du monde visible, voilà notre point de départ. Ce fait se voit, il se sent, il se touche ; il ne se discute pas. C'est l'axiome fondamental des sciences mathématiques elles-mêmes.— Ce fait a cependant un critérium qui le juge. Ce critérium, c'est la raison de l'homme. Que nos sens nous disent que le soleil tourne autour de la terre, notre raison vient, qui rectifie la donnée des sens et constate, au contraire, que c'est la terre qui tourne autour du soleil. Ainsi de tous les phénomènes.— Mais la raison elle-même a besoin d'un critérium. En effet, dès qu'elle passe de l'observation des phénomènes à l'idée qui est leur raison d'être, elle se résout en autant d'opinions contradictoires qu'il y a d'hommes qui pensent. Il n'en saurait être autrement, puisque cette raison, étant de sa nature finie, ne peutavoirson critérium que dans la raison de Dieu. La Raison divine faite humanité ou le Verbe incarné, voilà donc le critérium infaillible de la raison humaine. — Ce critérium absolu nous ramène lui-même à notre premier point de départ, par sa manifestation visible en un fait historique et permanent, dont l'Évangile est le centre, et l'Église le rayonnement. Ici le fait physique, élevé à la hauteur d'un fait divin, devient à lui-même sa démonstration et sa preuve, par la vertu morale qu'il renferme. — Ainsi, partis du monde physique pour , arriver au monde moral, en traversant le monde intellectuel,

CERTITUDE. Mi

nous embrassons tout à la fois l'univers, Thomme et Dieu, le second étant la raison du premier, le troisième la raison des deux autres, et tout se résumant dans le fait moral que personne ne nie, ne peut nier, et dont se réclame le plus incrédule lui-même, dès qu'il est blessé dans son individualité. Si là n'est pas la certitude, nous ne savons où la trouver.

IV. La certitude, dit la philosophie allemande, je l'ai cherchée partout et ne l'ai trouvée nulle part. Plongée depuis Kani dans les abîmes les plus profonds de la science, pour en découvrira dernier mot, le secret, je n'ai rencontré au fond que ce doute universel que signalent Socrate et Pascal lui-même, et qui, par une étrange contradiction, est en même temps une affirmation universelle. Vous me comprendrez, vous qui avez si bien montré Tantinomie fondamentale, qui est la racine même de la nature humaine et le caractère constitutif de tout être. Étudiant successivement toutes les conceptions religieuses et philosophiques par lesquelles est passé et passe encore l'humanité, j'y ai vu autant de vérités relatives, imparfaites, se complétant Tune par Tautre, formes diverses et progressives de la vérité une, absolue ^t réellement universelle que je cherche, et qui serait celle qui les unirait, les résumerait, les synthétiserait toutes, sans en exchire aucune. Si le christianisme était vraiment, comme vous le dites, cette vérité universelle, il ne nierait et n'excluerait aucune des doctrines, aucun des systèmes, aucune des concepTions religieuses et philosophiques, « contenant alors tout universellement, » comme le définissait Vincent de Lérins, et comme l'implique son nom de catholique. Mais en est-il ainsi? De deux conceptions écloses même dans son sein, il n'accepte Tune qu'en excluant l'autre. Or, c'est Ih précisément le contraire du caractère d'u-

223 GSRITTUDE*

nÎTensalité, qui est le sceau de la vérité absolue qui seule peut donuer la certitude complète, immuable.

Séparons d'abord la question de certitude de la question de vérité. Répondons à la seconde, nous passerons ensuite à la première.

Cette objection, on le voit, se résume en une seule pensée : Thomme se sent né pour ne se reposer jamais que dans l'absolu ; il ne saurait s'arrêter définitivement que dans l'absolu ; là seulement est le dernier mot de sa destinée ; et comme l'absolu suppose la vérité universelle, infinie, qui comprend en soi tout ce qu'il est possible de concevoir, il doit résumer, synthétiser tout système, toute doctrine, toute conception du passé, du présent et de l'avenir* Oui, l'homme se sent ué pour ne se reposer jamais que dans l'absolu : c'est là le terme de son activité^ de sa vie; par conséquent aussi dès qu'il l'atteindrait, son activité, sa vie, ayant louché leur terme, cesseraient à l'instant; ce serait la mort par l'apothéose même ; l'homme n'aurait plus de raison d'être, parce qu'il n'aurait plus de but à atteindre. Yoilà pourquoi ce but, toujours placé devant lui, reste en même temps toujours inattingible, non-seulement dans le temps, mais encore dans réternité, comme le proclame Bossuet lui^^même. Oui, l'homme ne saurait s'arrêter définitivement que dans l'absolu; là seulement est le dernier mot de sa destinée. Mais précisément parce qu'il doit ne s'arrêter jamais, parce que cet arrêt, dan^ son essor, dans son ascension sans bornes vers Dieu, qui est toute sa vie , serait i'anéanlissement et la mort, parce que sa destinée n'aura jamais dit son dernier mot, qui serait sa fin; par cette raison même l'absolu, dont il doit s'approcher toujours davantage sans jamais l'atteindre, est l'orientation, mais non

QBRTIT0DB.> 115

le tenue de sa routei sa direction et non m limite. La raison en 6aute aux yeux^ Tabaolu n'est l'absolu juit^nent que parce qu'il est sans limites et sans terme*

L'erreur sur laquelle cette objection repose, c'est donc de vouloir la scieiiee» la vérité dans TabsolUi c*est<*à»dire dans un terme final qui, s'il pouvait exister, serait leur anéantis* sèment pour nous, puisque tout étant atteint» tout finirait ; toute activité, tout progrès» toute vie cesseraient à Tinstant. L'erreur, c'est de prendre cet absolu comme une limite, une borne, au lieu d'y voir l'inépuisabilité, Tillimité de cette vérité et de la vie qui est en elles. L'erreur grossière, in-* croyable, c'est de prendre ainsi la limite pour l'absolu, la mort pour la vie, le uéant pour Tétre* Posez le but, et mar^ chez'y de. toutes les puissances vives de Votre être, à mer* veille! seulement n'oubliez jamais que ce but, étant l'absolu, est nécessairement par cela même inépuisable, Tinattingible, l'infini toujours devant vous« Hardis chercheurs de l'absolu, poursuivez sans relâche vos efforts; mais ayez soin de vous rappider qu'on ue possède jamais l'absolu, tout simplement parce qu'étant l'absolu, il n'a point de bornes et ne saurait en avoir. On ue sait pas ce qu'on demande, on ne sait pas ce qu'on veut, en parlant de science et de vérité absolues , on n'énonce en réalité qu'une flagrante contradiction, un grossier contre-sens. On voudrait, en définitive, une science où il n'y aurait plus rien à savoir, c'est«à*dire qui serait finie, terminée, au lieu d'être illimitée, sans bornes, et partant toujours progressive, toujours active, toujours vivante, de sorte que, sous prétexte d'absolu, on ne poursuit en réalité que la limite, ou Topposé de l'absolu. A moins que s'érigeant en Dieu, on ne prétende posséder à l'infini la science infinie, et cela, pour comble d'absurdité, dans un

2â4 CERTmiM.

instant de l'espace et da temps , et en un être lui-même borné, puisqu'il a eu un commencement. Une telle prétention ne se discute pas, on la cite; c'est en faire une assez sanglante justice.

Est-il besoin d'ajouter que Tabsolu, ou la négation de toute limite, implique Timpossibilité d'aucune distinction, et, par conséquent, Timpossibilité radicale d'aucune connaissance, et de l'intelligence d'aucune vérité? Est*il besoin d'ajouter que là où il y a une limite, une distinction quelconque, il y a nécessairement une différence, une distinction entre le bien et le mal, la vérité et Terreur, la beauté et la difformité, le juste et l'injuste , et par conséquent que le christianisme ne saurait affirmer l'un de ces deux ordres qu'en excluant l'autre. Non qu'il ne résume et ne synthétise en lui l'esprit vivant de toutes les conceptions religieuses et philosophiques possibles, mais seulement dans la vérité réelle, pratique et vivante, qui est eu elles, et non dans la forme étroite, limitative et tronquée sous laquelle elles défigurent cette vérité. D'ailleurs, ce dégagement de l'esprit de vie, enfermé dans la limite de toutes ces conceptions successives, est l'œuvre incessante, toujours ancienne et toujours nouvelle, qui ne saurait s'arrêter jamais dans cet essor sans bornes de l'esprit à travers les formules, que nous avons essayé de décrire, en traitant du sentiment de l'indéfini. Mais cette œuvre est impossible en dehors de son foyer central, qui est le Christ et son Église. Voilà ce que nous avons mille fois démontré.

Reste donc maintenant la question de certitude. Ârrêtonsnous-y quelques instants.

La certitude contient trois termes, celle de l'existence réelle de l'objet, celle de sa nature, et celle de ses rapports

avec nous. Il en est ainsi dans les deux mondes, spirituel et matériel. Dans celui-ci, vous avez les sens extérieurs pour acquérir la certitude de Texistence des corps, Texpérience vivante et pratique pour en connaître la nature, arrivant, par l'action simultanée de cette expérience et des sens, à la notion exacte des rapports qu'il y a entre eux et vous. Vous les repoussez ou vous vous les assimilez, selon qu'ils sont contraires ou conformes aux besoins de votre nature. La même loi régit le monde des esprits ainsi que celui des corps. Ici seulement le sens est spirituel comme l'objet auquel il s'applique. Si c'est Dieu, nous possédons la certitude de Tobjet par le sentiment que nous avons de son existence réelle, sentiment par lequel nous nous distinguons de lui, comme nous distinguons notre corps de tous les autres par les impressions des sens corporels qui nous les montrent distincts. La certitude de la nature de Dieu suit, dans un ordre plus élevé, la môme loi que pour les êtres matériels ; elle nous est fournie par l'expérience pratique et vivante de l'infinité des perfections divines, dont toute perfection créée n'est jamais qu'une image finie. De l'action simultanée du sentiment de l'existence de Dieu et de l'expérience de ses perfections infinies nait la notion exacte des rapports entre lui et nous, par la vérité même et l'harmonie de notre nature, qui n'existe dans la plénitude de son unité que lorsque ces rapports sont vivants en nous.

Placer l'absolu dans la certitude, c'est nier la distinction non-seulement entre ces. trois termes , mais même entre le sujet et l'objet; c'est nier, par conséquent, toute distinction , toute connaissance et toute certitude possibles. L'absolu, dans le sens transcendantal, c'est l'identité du sujet de l'objet et du rapport, Ainsi, c'est supposer que

l'hofoune est Ifl yérité absoloe eUe-i^éBïe, e'esi-à-dire que ee i{yi a un eonuuencement n'en a point, que le créé est rîDcréé, le fini Finfiui, et que Vbomiiie cherche avec effort Fabsolu qui est iui-méiBe. Nous le répétous, de telles absurdités lie se discutent pas, et c'est en faire assez ji^tice que de les citer. La certitude est relativemeut absolue en ce seas qu'elle ue laisse aocuu doute légitime, aucuue raison fraie à lui opposer. Elle ne peut dépasser la nature de l'homme, mais il suffit qu'elle en remplisse toutes les conditions^ qu'elle en satisfasse tous les besoins, qu'elle en fasse vibrer toutes les harmonies vivantes. Exiger plus, ce serait demander qu'elle fut inaccessible à l'homme, en en dépassant la nature, et partant qu'elle ne filkt plus certitude au moins pour nous. La certitude n'implique nullement la capacité de comprendre ou de renfermer en soi l'objet lui-même. Est-ce que nous renfermons le soleil, la. lune, les mondes, parce que nous les connaissons avec certitude? U en est de même pour Dieu. Sans doute la raison peut toujours douter, mais prenez l'homme tout entier, et non avec sa raison seule, alors il ne peut douter légitimement, car il se sent dans toutes les harmonies de sa nature vraie. Roi de la création et son pontife suprême, il porte le front haut, ne s'incUue que devant Dieu, et son coopérateur^ embrasse l'humanité et la création dans Vamour qu'il a pour Dieu, et que Dieu a pour lui. C'est ainsi que la vérité vivante nous place au sein de Dieu, se manifestant en nous ; tandis qu'en nous jetant hors de Vhumanitér hors de la vie par l'orgueil, l'abstraction nous laisse emportés et suspendus dans le vide.

Enfin, nous avons clos la seconde partie de ce livre^ partie de dis€tt»sk>ni et de eritique^ dont les stérile» détails répugnent à l'élaftf dé fiers pefrsées î En repretfàni Fexposé dogmatique dé iios principes, nous quittons avec joie ce dfésertde la raison bumaifter doNt les cdiUoux et les ronce» ont déchiré nos pieds, et que nous avews irarrersé sr pérriMement, sans profit pour le cœur, ce sanctuaire où Dieu repose avec »» himière et sa vie. C'est lui que nous voulons aimer, en lui-inéj»e et dans toutes ses œuvres. Après avoir recueilli avec amour la parole intime et mystérieuse qu'il murmure au fond des âmes pair Je sentïmeiï( de la perfection, nous voulons le montrer à Dos frères à tous les points, et sous toutes les faces de la création, principe de tout être, dé tout mouvement, de toute vîé, présent partout, eii tout et toujours, afin qûé nous apprenions à entendre sa voix qui nous parle en tout, quï nous attife et noua presse de Fatiraît toutpuissant de son amotir inÛni.

lœ UINDÉFINI DANS LÀ CRÉATION.

La matière est et n'est pas. — Qa'est-ce qoe la création Yisible? — De la snbstanee, de Têtre et de la vie. —Folie de Thomme qui s'isole de Diea. — Stérilité de la recherche directe de la natore des choses. — Cri de dé' tresse de la philosophie. — L'univers visible et l'anivers invisible. — Le brahmanisme a un peu raison. — Le mysticisme, ou le monde réduit au zéro.— Symbolisme universel de la croix. — Inexterminabilité de Vhomme. — Bonheur éternel. — Son opposé.

Eft, non est, nlhll aliquid, non omniao nihll. L'ètre-aon-4tre, le rieo quelque chose, le pas tout k fait néant.

(Sajht Augustin.)

Au début de ce travail, nous avons posé, sous sa double face antinomique, la loi universelle dernœÉFiNi. La caractérisant principalement dans le moi, dans la personnalité, dans Thomme, comme conscience de l'indéfini et sentiment de la perfection , nous Tavons laissé entrevoir et pressentir dans le monde visible lui-même. Si Dieu bénit ce travail, nous espérons que ce principe fondamental opérera dans le monde spirituel une révolution analogue à celle qu'accomplit dans les mathématiques l'introduction de ce qu'on nomme Tinfini, et qui n'est en réalité que l'indéfini, ainsi que l'ont déjà fait remarquer un grand nombre de mathématiciens.

Pour montrer maintenant la vérité de la loi selon laquelle le monde visible nous conduit à l'intelligence du monde invisible, nous considérerons d'abord la loi antinomique de l'indéfini étreignant, régissant tout ce qui se meut, vit et respire dans la création. Ces considérations nous mèneront à la solution des questions si débattues, et toujours insolubles, sur la substance et la vie, sur la cause première

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