C. XI, V
» c. XXXIV, V. 11.
874 W L'HOMMK.
le i»iiiefpe mém# de ee qui S6 révèle k nou^ par l6 trqple et indivisible phéûomène de la lumière, de la chaleur et de réiectrieiié, les organes visibles n'étant que le phénomène ou la manifestation eitérieure do cette substance invisible qui est notre corps réel et indestructible , puisque, dit le concile de Trente, Thomme est immortel, même quant au corps s a car, dit la Sagesse, Dieu n'a point fait la mon, Dieu a créé l'homme immortel (inextermmabilem) ^ il Ta fait pour être une image qui lui ressemblât *. » Cette matière-principe est évidemment^ par sa nature même, desti«née k s*unir et indivisiblement k un esprit, car k la limite où elle s arrête comme corps ou substance, au delà de son dernier état de division, elle ne peut plus être conçue que comme idée, Fidée de la distinction , cette idée étant, dans Tordre de Tesprit, l'analogue de la lumière dans l'ordre des corps.
D'un autre eôté, les physiologistes constatent que le corps phénoménique ou l'organisme, n'étant qu'un pur mécanisme, n'a et ne peut avoir par lui-même une vie propre et réelle. « On attache souvent, dit Hunter, l'idée de la vie k celle de Toi^^isation ; mais l'oi^snisation n'a rien de commun avec la vie. Elle n'est qu'un instrument, une machine qui ne produit rien, même en mécanique , sans quelque chose qui réponde à un principe vital, savoir, une force. » Le célèbre physiobgisteBarthez proclame également « qu'aucune cause ou loi mécanique n'étant recevable dans les phénomènes des corps vivants, n le principe vital est complètement indépendant de l'organisme, qu'il meut et vivifie, aussi bien que de l'esprit proprement dit *. Or, ce
^ Sess. 5, cap. i, d» Peccato.
* G. I, V. lS;c. Il, Y.S3.
* Notiv. Étém. de ta teience de rhommê.
m L'HOMliB. 3(78
priiicipâ vital qui gouverne la matière^ par etle-mêma eageft*iiellement passive, oette force que Vhomme individualise en eu ftisant ain^i son corps propre et personnel, est ce que la croyance universBlle du genre humain et la révélation ont nommé âme^ anifnay ce qui anime ou vivifia le corps» « L'âme est ainsi nommée parée qu'elle anime le corps en personnalisant sa vie, c'est*-à-dire le vivifie *. » Cet axiome résume la doctrine psychologique des Pères, qui voient en effet dans l'âme cette force active que saint Augustin, saint Thomas et la plupart des Pères nous représentent, d'aeoord avec la révélation, comme le principe de l'individualisation et de la vivification des corps. ^ Ce qui faisait dire à saint Augustin , dans ses élévations à Dieu : c< Mon eorps vit de mon âme, et mon âme vit de vous *, » C'est à l'âme ainsi conçue qu'on peut appliquer ces paroles de Lactance. Errât enim quisquU hominem earm metitur. Nam cor* pusculum hoe quo induti sumus^ hominis receptaculum est. Nam ip$e homo neque tangi, neque ûdspieif neque cùwprehmdi pote$t; qma Met inira hoc tfuod videiur\ a II se trompe grossièrement quiconque prend la chair pour mesure de Thomme. Car cet organisme phéaoménique dont nous sommes revêtus n'est que le réceptacle de Thomme. En effet Thomme lui-même ne peut dtre ni touché, ni vu, ni saisi, parce qu'il est caché sous ce qui est visible. » En effet» loin que l'organisme phénoménique, eare^ soit rhomme lui^mftme, le eorps-prineipe ou eorpuaetiia, eomme dit Lactance, n*est lui-*méme que le réoeptaole de l'homme, dont la personnalité, la force active, eaehée soos cette
1 Traité de Vesprit et deVdme, d'abord attribua à saint Augustin, c. ix.
• Confess.
> De Opific. M, Ub. Il, nom. 19.
576 DE rHOMMË.
enveloppe^ ne peut être ni touchée, ni vue, ni comprise* Qu'est-ce maintenant que l'esprit? L'esprit en soi c'est l'unité indivisible, Tiodéfini, rilUmité; voilà pourquoi Dieu est esprit pur. Si nous étions tout esprit^ nous ne serions pas dans le monde visible ; si nous n'éticms esprit en aucune façon. Dieu nous resterait à jamais inaccessible et sans rapport possible avec nous. L'homme n'étant pas l'esprit en soi ou incréé, mais un esprit reçu et créé, il fallait qu'il participât en une certaine manière de l'infini qui est la nature propre et essentielle de l'esprit : c'est pourquoi Dieu en a fait une aspiration (spiritus) indéfinie vers lui, et c'est cette aspiration qui nous constitue êtres spirituels.
•Dans les conditions de cette vie terrestre, l'esprit ne peut atteindre Dieu qu'à travers la création qui, comme le dit saint Paul, manifeste à l'intelligence ses perfections divines, sa vertu éternelle et sa divinité. « L'esprit souffle où il veut, et vous entendez sa voix, mais vous ne savez d'où il vient, ni où il va *. » Cependant, qui ne sent en soi cet être mystérieux qui reçoit d'une manière incompréhensible les impressions des objets extérieurs? De ces impressions jaillissent des idées qui le mettent en rapport avec le monde invisible. Il combine ces idées, et, s'élevant des apparences phénoméniques aux réalités invisibles, de ces réalités à leur cause première, de la création à Dieu, il atteint enfin au dernier et suprême objet de ses aspirations, quoiqu'il ne puisse encore embrasser l'infini que dans la limite de son intelligence. Mais quelle estknature de ces facultés qui constituent cet être que nous appelons esprit? Qui le sait? Qui le dira? Inaccessible dans son essence, il nous révèle son existence sous le double aspect de l'intelligence et de
< Saint Jeao; c. m, v. s.
Tamour, amour quand il est une pure aspiration vers son divki idéal, intelligence quand il le perçoit. Cette double faculté appartient évidemment au même être. Identiques dans leur principe, nous sentons qu'elles sont inséparables, et forment dans leur antinomie radicale le fond même de la nature spirituelle.
Nous sentons de plus qu'elles n'appartiennent pas à ce monde par leur nature originelle et leur destination finale, qu'elles y sont comme en face d'un miroir pour apprendre par la vue de l'image à contempler plus tard en lui-même Tobjet divin dont nous n'apercevons ici-bas que le reflet. Placé entre deux mondes pour les unir, le monde visible et le monde invisible, il puise à ces deux sources les richesses de son intelligence, et communie à Dieu à travers les réa* lités qui l'environnent. De là deux ordres d'idées, les unes purement spirituelles , les autres filles des images de ce monde, ces deux moitiés de TinteUigence s'unissaut pour nous montrer partout Dieu.
Mais l'âme, c'est-à-dire la force active et vivante qui individualise le corps en l'animant et lui donnant la vi&, est aussi ce qui personnalise l'esprit, en lui imprimant son ac-* tivité. Voilà en quel sens saint Athanase a pu nommer l'esprit mUma ratumalis, animation spirituelle.
L'homme n'est pas seulement corps ou esprit, mais il est corps-esprit formant un tout réellement et essentiellement indivis, ces deux essences mêlées, mixtu$, ne formant plus qu'une seule nature, qui est l'homme. Or, l'âme est précisément ce qui exprime ce rapport, cette équation entre l'une et l'autre, leur jonction, leur union, leur mixture dans la force libre active et personnelle qui anime et vivifie le corps en même temps qu'elle meut l'esprit et le fait agir.
Noui avoos va qae le corps, dans son prineipe» à la IfanitC où il nous échappe et finit comme substance» ne peut plus être conçu que comme idée, c'est-à dire comme esprit. De mémO) à la limite où l'esprit nous échappe et finit comme substance^ il ne peut plus être conçu que comme notion de distinction , qui est la notion même de Tesseace corporelle. Ainsi, ils se trouvent unis réellement l'un à l'autre dans le moi, la force aetive, personnelle et vivante , qui conduit tour k tour le. corps ou Vôtre à son dernier terme qui est la conception comme idée ou esprit, et l'esprit lui-même, dont le principe est l'aspiration ou Vamour, au dernier terme de la connaissance ou l'idée de la distinction qui le fait s'unir à l'essence corporelle. Tel est pour l'homme le cycle étemel de la vie ; partant du dernier degré de Tétre ou du fini, il s'élève à l'unité absolue de l'esprit ou Tinfini, d'où il redescend jusqu'à l'être, reportant tour à tour, dans ce va^t-vient sans fin, toute la création à Dieu et Dieu à toute la création.
On peut voir maintenant comment, selon l'expression des Pères, chacun de nous est un autre Christ dans le Cbrisl. En effet, Thomme, quant au corps, est le fini conçu sous la forme de l'indéterminé, puisque la matière première de ce corps ne saurait être conçue, danss on principe, que comme essence de distinction illimitée; quant à l'esprit, il est Tindéfini conçu sous la forme du fini, puisque Tesprit qui, dans son essence, est Tindéfini comme aspiration ou comme amour, ne saurait être compris que dans la distinction qui le détermine, et en le définissant en fait Tintelligence. Mais Thomme Iui*-même, sa personnalité, son moi, n'est ni dans Tune ni dans Tautre de ces deux formes de son être ; il est dans la force aoUve et viTa&te, Tâme, qui les reli^ et
formd leur terme médis^ur de rapport et d'équation. Notre oorps participe au corpg de Jésus^Chriat, qui est le principe même du fini, qotre esprit à sou esprit universel, qui est le principe même de l'indéfini en tant que communicable. Mais la personnalisatiou en noias de ce corps et de cet esprit doit être nécessairement notre œuvre propre, car le moi ne se* rait plus moi, mais autre, s'il était simplement reçu et non acquis. Telle est l'osuvre active et pratique dont le Cbrist est venu nous révéler la loi. L'acquisition de la vie éternelle, quiestlerésiuUat deson accomplissement, dépend donc de nous, n suffit pour cela de nous unir au Christ, en nous dépouillant, pour le suivre, de Tindividualité purement temporaire et destructible de notre organisme phénoménique et de ses passions, de notre intelligence purement humaine et de son orgueil, revêtant ainsi la personnalité éternelle et indestructible du Christ par cette double transfiguration de notre être qui pénètre notre corps et notre esprit finis de la vie de l'infini* Cette transfiguration s'accomplit par la vertu et s'arrête par le péché. Le péché est donc un crime contre nous-mêmes non moins que contre Dieu, c'est le sui^ cide de notre âme. Quiconque, au contraire, a pour règle, de tous ses actes non la volonté du corps ou celle de la raison purement humaine, mais la volonté même de Dieu et son accomplissement dans le monde par le perfectionnement de toutes les créatures, celui-U, associant sa propre personnalité à la personnalité même de Dieu, rend dès lors son moi participant des prérogatives de la nature infinie de Dieu, c'esl*à<^ire éternellement bienheureux.
Par la définition que nous avons essayé d'en donner, l'homme se trouve parfaitement distingué de tous les êtres qui ne sont pas de son espèce ; — des esprits purs» Dieu et
anges, par le corps ; — des animaux, par l'esprit; — des deux rapprochés, parce qu'il n'est pas seulement corps et esprit, mais le lien même, l'équation, le rapport de ces deux termes, personnalisé dans cette force active et vivante qui est son moi, son âme. Car, dit Pascal, « Thomme n'est ni ange ni béte, et le malheur veut que qui veut faire l'ange fait labéte*. »
Seul, en effet, posé sur la limite des deux mondes, il forme dans le Christ leur point de jonction et de passage : — par le corps, considéré dans son essence et dont l'organisme phénoménique n'est qu'une manifestation passagère, il communique avec toute la création visible ou le monde des corps; — par l'esprit, en tant que participant à l'Esprit même de Dieu, il communique avec l'ordre des choses invisibles, ou le monde des esprits ; — enfin par l'âme, le moi, la force active et vivante qui personnalise le corps et Tesprit, il demeure dans le monde typique, qui est à la fois et en même temps le monde des essences créées, manifestées extérieurement par les phénomènes de l'univers visible, et le monde de l'essence incréée, ou Dieu, manifestée aux créatures par le Verbe divin incarné.
En tant qu'être ou corps, il correspond au Père, créateur ; en tant qu'âme ou médiateur entre le corps et l'esprit, il correspond au Fils, ou Verbe divin, en qui il puise sa propre personnalité ; en tant qu'esprit , il correspond à TEsprit- Saint. De là en lui cette sorte de Trinité humaine qu'ont remarqué un grand nombre de Pères et de docteurs de l'Eglise, de saint Augustin et saint Ambroise à saint Bernard et Bossuet.
Cette définition, tout en montrant Tunité de Thomme,
< Pensées, I» part., art. 10, S t^-
expliquer double vie : Tune qui, par l*esprh, a son foyer en Dieu et s'allume dans le monde spirituel; l'autre qui, parle corps, a son berceau dans le monde matériel; enfin, la résultante, Tunité de cette dualité qui, par Tâme, a son centre à la fois en Dieu et en nous-mêmes dans le Christ, faisant descendre Dieu jusqu'à la création par le mystérieux sacrifice d'un amour infini, et reportant la création k Dieu par une offrande intelligente de la créature à son souverain Maître et Seigneur.
Par cette définition, non-seulement nous prenons une idée juste de la nature de l'homme, mais nous connaissons en même temps , par là même, les conditions de sa vie. 11 n'est homme qu'à la condition de développer simultanément et harmoniquemeut ces deux aspects, ces deux essences de son être, puisque sa personnalité n'est précisément que l'action vivante de ce développement formant le moi de la distinction de l'esprit par le corps qui constitue l'intelligence, et de la spiritualisation du corps par l'esprit qui constitue l'amour, double développement dont l'unité est l'être même qui l'opère par sa volonté personnelle. Liberté assise sur Taxe d'un double monde, il cessé d'être conforme aux lois de sa nature, s'il veut vivre exclusivement dans le monde de l'esprit, comme il se mutile également s'il ne veut vivre que de la vie du corps. La loi, la beauté, l'harmonie de son être, c'est l'essor simultané de cette double activité, s'élevant, à travers le visible, jusqu'à l'invisible, pour y puiser la vie à sa source unique, ou Dieu, et redescendre de l'invisible, qui est Dieu, au visible, qui est la création, afin de répandre sur tons les êtres qui l'entourent les trésors d'amour et d'intelligence qu'il a puisés à la source de toute vie.
anges, par le cwps ; — des animaux/ / À dm»
deux rapprochés, parce qu'a n'est/ / / ^ués uni-
esprit, mais le lien mênae, Yéqazf// *' te but de
termes, personnalisé dans cef //V ^ impliquent
est son moi, son âme. Gar,^^// ; us aspirons à
ange ni bête, et le malhei^4 // / ^ «tre. Or, rinfioi
labéte*. » ///\ / ' uacher cette soif de
Seul, en effet, pos^/^y ^ portons jusque dans le
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corps, considéré// ^t Paul, « ravéttr Tétre nouveau noménique n> ^ ^elou Timage de celui qai Ta créé ^. » nique avec ♦ > Dieu, o'est le Verbe incarné ^ » L'homme — par Vf .duifestâieur du Verbe dans runiverB, voilà pour- Dieu, t^ poatmi définir l'hoflime « le verbe créé, b Par cette mon'^^ définition, nous le distinguons parfaitement de tous tiv ,^Q$ de ce monde, car lui aeul parler Là est le dernier mot ' ^iâ solution du problàioe de l'origine du langage, agité si ^ivament par le^ philosophes. L'homme parle dans le temps, ^rca que le Verbe parle dans Téternité ; l'homme parle parce qu'il ^$i le manifestateur des idées que contient le Vérité, touchant le monde qu'il a créé pour nous. Le Verbe est Parole de Dieu, parce qu'il est Texpression de toutes les idées qui^ont en Dieu ; l'homme est parole, parée qu'il est destiné à exprimer dans le temps les idées du Verbe. Gemme c'est par le Verbe que Dieu opère toutes ses œuvres hors de sort essence, par sa Parole éternelle que Dieu soutient cet univers dans son ensemble et dans tous ses détaUfi, c'est aussi par la parole que l'homme est roi dans son empiro. Par sa parole l'homme eommunique à ses semblables les
• Coloss.,c. lil,v. 10.
* Saiul Paul.
DE L'HOWfB. 3S5
"^ a reçues du Verbe, comnie le Verbe divio^ en iatti roIe-Dieu^ commuaique à ses créatures tes idées ^ées en elle. AÎQsi par rhomine toute créa-* >rbe, et par le Veii)e à Dieu« N'avez^ous «deurs que nous venons d'indiquer? ne ^ -^re quevotre gloire véritable est dans
. Verbe divin? ouvrez vos yeux et regar^ uature ; tous les êtres y sont liés les uns auj^ ..ous dans leur unité aboutissent à vous ; vous, vpus ^utissez k rien de créé. Vous êtes comme Dieu dans le monde, sans eu £iire partie. Dieu est dans ce monde pour eu être tout le mouvement et toute la vie. Vous^ hommes, vous y êtes pour être rintelltgence de tous ces êtres qui ne le connaissent pas, le cœur, les yeux de toutes ces crésh* iures qui ne peuvent pas raimer« parce qu'elles ue peuvent le voir dans aucun de ses ouvrages, afin que les ramassant toutes en vous, les étreignant dans votre pensée, vous les emportiez avec vous vera celui qui est le principe et la fin de toutes choses- Gomme le Verbe parie à Dieu la création archétype et éter* nelle» l'homme lui parle la création visible et transitoireé lUui dit les soupirs^ les gémissements, les angoisses^ les espérances, les craintes et les joies de toute la nature» Il est la parole de vie de Tunivers, non^seulement parce qu'il paile la création k Dieu^ mais encore et surtout parce qu'il parle Dieu à la création visible tout entière. Aussi» est-ce par la parole ou le verbe que l'homme est prétre-roi de la création. C'est par la parole active et vivante qu'il régit tousses êtres de l'univers matériel; par la parole qu'il communique avec ses semblables; parla parole qu'il s'élève du monde à Dieu et reporte Dieu dans le monde. Manifestation créée du Verbe
384 DE L*H01IME.
ineréé, celte parole active pétrit les âmes, comme Dieu pétrit la matière. Au premier des jours la Parole divine fit^alHir la création du chaos. Dans l'espace et le temps, la parole humaine, écho prolongé de réternelle Parole, en répercute incessamment dans les âmes la vibration vivante. Elle continue la création spirituelle de Dieu, la révélation du Verbe, l'effusion de TEsprit-Saint sur Thumanité. Elle est le lien de la société des esprits; elle unit Dieu à Thomme, Thomme à Tunivers, Tidée au signe, chacun à tous, et tous à Jésus- Christ. Avez-vous reçu dans le calice ardent de vos âmes la parole tombée des lèvres de celui qui représente le Verbe incarné ? Avez-vous subi la sublime transformation dont elle pénètre les coeurs? Eh bien! songez-^y, vous aussi, vous êtes tous prêtres, comme dit TApdtre; vous aussi, vous devez porter le ministère de la parole au sein de l'humanité et de la création ; vous aussi, vous devez être le verbe créé du Seigneur dans le monde.
Et pourtant il s'est rencontré une bouche humaine pour dire que la parole avait été donnée à Thomme pour déguiser sa pensée, c'est-à-dire sans doute pour tromper à la fois Dieu, l'humanité , la création et soi-même. Monstrueux adultère du don divin de la parole I Oui, vous trompez Dieu, car vous faites servir ses propres dons à Vaccomplissement de vos iniquités. Vous trompez la création tout entière, qui ne peut plus reconnaître en vous son pontife et son roi. Vous vous trompez vous-même , puisque » en abdiquant dans ce blasphème ce verbe créé, qui est votre propre personnalité, vous vous suicidez spirituellement. Vous vous servez de la parole pour tuer au cœur de vos semblables le sens divin de Vamour, en soufflant le venin de la dégradation et de Tinfamie, de cette bouche même qui devait exhaler les suaves
parfums de la chasteté et de la sainteté. Vous vous servez de la parole pour tuer dans l'inteiligence de vos frères la pensée de Dieu, en inoculant dans les âmes le virus de Terreur, de ces lèvres mêmes d'où devait jaillir en éclats de lumière Téternelle vérité. Vous vous servez de la parole pour tuer dans son germe divin la volonté, la pratique du bien, en faisant une simple manifestation de Torgueil, de la chair et du sang, de ce verbe, enfant du Verbe même de Dieu. Comment pouvezvous désormais communiquer avec vos semblables et avec Dieu, si votre parole n'est plus que Técho du mensonge, de l'erreur et du blasphème? Quelle société peut subsister parmi vous?Qu'avez-vous encore de commun, sinon le fatal privilège de vous tromper les uns les autres? Que vous reste-t-il de supérieur à l'animal, si la parole n'est plus que le signe des passions que vous[partagez avec lui? Que dis-je? l'animal ne ment pas, il ne blasphème pas. Âh! sachez-le, toute société où la parole humaine n'a plus droit au respect est une société maudite, qui marche vite à sa dernière heure; car «les morts vont vite, » comme dit la ballade allemande, et ceux-là sont spirituellement morts, qui ont perdu le sens sacré et divin de la parole.
Que vous reste-t-il alors? La force, le jeu dynamique des lois de la matière à la place du droit, de la vérité, de la justice; au lieu de la vie, la mort; au lieu de Tintelligence et de la liberté, la force et la servitude du mal; au lieu de l'amour, la haine ; au lieu du Christ, Satan. Ah I oui, soyez fiers de ce triomphe de la matière sur Tesprit ; reniez la cendre des martyrs en remettant les destinées du genre humain à l'enjeu du plus fort; abdiquez toute puissance spirituelle, en abdiquant la grandeur et l'inviolabilité de la parole. Dormez votre sommeil sur cette déchéance du verbe humain et
divin. Maïs, pfenez-y garde, le réveil sera terrible elles ruines iront aussi loin qu^est allé votre mépris de la parole. La parole d'ailleurs n^est pas seulement cet esprit qui s'exhale des lèvres de Thomme avec le souffle de son âme, c'est toute expression de sa vie traduite en actes, car les paroles de Thomme aussi sont des œuvres. Ainsi, le sang était la parole des martyrs ; la pureté, la parole des vierges ; la prière, le sacrifice, la charité et la plus haute perfection morale, la parole des saints ; la pénitence, la parole des ascètes et des cénobites ; les cathédrales, la parole des artistes; les Sommes encyclopédiques, la parole des penseurs; toutes les œuvres de Tindustrie, la parole des artisans. La . parole de chacun de nous, ce sont tous les actes de sa vie. Que de choses n'aurions-nous pas à dire, si nous voulions considérer successivement chacun de ces aspects de la parole ou du verbe de Thomme!, Mais ce serait là Tobjet de tout un livre. Aussi nous bornerons-nous à prendre, comme exemple, cette parole humaine qu'on appelle Tart, et à Tenvisager dans son acception la plus générale comme expression du beau. Ce sera l'objet du chapitre suivant.
LE BBAU,
tJnîté dans la vérité. — Toute beauté dans le Verbe. — lésUâ-Chrîst, type delà bestité huitoaine. -> Lé beftu pas «tatictiftaire. -^ L*oiiité dàils lai deux natales. -*• l/M gr^ et l'ari du moyen âge. — Le beau, le vrai et le bien indivisibles.
Q\A 0èa sU (Glirtolas) iplMddr gtèrin.
Heb., c. i.^ 8.
Je AM-Cftriit «et là i^otenr dé la gietM (de son Père).
La philosophie traite séparément du beau, du vrai, du bien, comme si ce n'était pas les trois faces indivisibles d'une seule et même chose. Celte unité indécomposable, qui est le beau comme art, le vrai comme logique, le bien comme vie pratique, cette unité, dis-je, n'a pas môme encore reçu un nom dans la langue humaine. Pour ceux qui ont pénétré le sens profond de ce travail, elle est indiquée, elle est déjà même nommée par nous : c'est l'indéfini. Qu'est-ce en effet que rindéfini?Un sentiment? Oui, mais plus encore. Une idée? Oui ; mais encore autre chose. Une pratique vivante? Oui; mais ce qui le constitue réellement, ce qui en fait toute la grandeur et toute la fécondité, c'est qu*îl est ces trois choses en une, ces trois aspects dans leur indivise unité. Ne point le sentir, ne point le concevoir et l'appliquer selon cette loi, c'est n'en avoir ni le sentiment, ni l'idée, ni la vie.
Essayez de concevoir le beau dans l'art, sans le sentiment de l'indéfini, la vérité dans la logique, sans l'idée de l'indéfini, le bien dans la morale, sans la pratique de l'indéfini* Essayez surtout de séparer le sentiment de l'indéfini dans le beau, de la pensée dans le vrai et de la pratique dans le
bien, et réciproquement chacun de ces trois termes dans leur unité, et vous reconnaîtrez bientôt que dans leur séparation, et uniquement en elle, se trouve la source de toutes les difformités, comme de toutes les erreurs et de tous les maux. Ce principe de Tindéfini ou de la perfection sous ses trois faces une fois posé, il ne reste plus qu'à en déduire les conséquences dans chacun des ordres de l'activité humaine. G*est ce que nous allons essayer au sujet du beau.
Qu'est-ce que le beau? Le beau, disent les uns, ne peut pas plus se définir que la lumière et la vie : on le voit, on le sent, on l'exprime, on ne le définit pas. Le beau, disent les autres, est ce qui répond à cet idé|il qui est en nous, et par lequel nous le percevons ; toute beauté est relative, il n'y a point de beau absolu. Ainsi, pour les uns comme pour les autres, la question reste insoluble : pour les premiers, parce que le beau est insaisissable comme l'infini; pour les seconds, parce qu'il varie comme le fini, selon chaque appréciation personnelle.
Si l'on demande ce que c'est que le beau en soi, il est évident qu'alors le beau, c'est Dieu ou Tinfini , et comme nous ne pouvons percevoir directement l'infini, le beau reste insaisissable dans sa nature intime. Aussi, nous ne cherchons pas à saisir le beau dans son essence, mais tel qu'il nous est donné de le connaître au moyen du sentiment de l'indéfini ou de la perfection.
Si Ton demande ce que c'est que le beau en général, il faut que la réponse embrasse tous les genres de beauté à la fois, c'est-à-dire qu'elle renferme, dans une seule et même pensée, tout ce qui est, depuis Dieu jusqu'à ses dernières créatures. Or cela est impossible à l'homme. La contemplation seule des détails innombrables de la création terrasse
notre frêle intelligence perdue dans cette immensité. Aussi, n^est-il donné à personne de répoudre à là question envisagée de ce point de vue. Gonsidérons-la donc d'une autre manière.
Si Ton veut bien rappeler à son souvenir ce que nous avons dit touchant le Verbe éternel, il doit être évident pour' tous que Dieu de toute éternité a conçu dans son intelligence la création, car son activité, étant éternellement infinie, n'a jamais pu être un instant sans produire tout ce qu'elle peut produire. Sa puissance de conception étant infinie, il a dû, sans tâtonnements et sans choix, réaliser dans cette conception même la plénitude de perfection de chaque être. L'expression de cette idée éternelle de Dieu manifeste donc nécessairement la beauté absolue de chacun des êtres qui la constituent. Elle est par conséquent la réponse à la question que nous avons posée.
Mais cette expression de la pensée éternelle, comment la saisir? Nous la connaissons, car elle s'est manifestée dans le temps comme dans Féternité, dans Tordre de l'histoire et des faits, comme dans celui des croyances et des idées : c'est ce que la théologie nomme le Verbe, et l'histoire Jésus-Christ. Miroir sans tache de la splendeur divine, en tant qu'idée du moi divin, et en même temps splendeur parfaite de la beauté de toutes les créatures, en tant que contenant leur nature prototype et modèle, il est donc l'archétype l'idéal absolu du beau. Ainsi le beau, la beauté, c'est le Verbe divin , c'est le Christ.
Oui, Jésus-Christ est la manifestation du beau absolu, beauté de Dieu en lui-même dans l'unité de sa Trinité, beauté universelle dans l'unité de Dieu, de l'homme et de la création symbolisée parle temple chrétien. Parle Christ et en lui se
manifeste la beauté huiDdine dans l'harmonie des deux éléments de sa nature avec Dieu et avec la création. En lui et par lui se révèle la beauté créée dans son harmonie avec elle-même. Les sentiments, les pensées, les actions du Christ ne disenl^ils pas merveilleusement Iwûté de notre nature dans ses rapports avec Dieu et le but suprême de notre vie.
Us étaient donc aussi philosophiquement que saintement inspirés, ces sublimes artistes chrétiens qui, du fond des catacombes au sanctuaire des basiliques* se transmettaient religieusement d'âge en âge, comme type absolu du beau, Ti* mage vénérée du Christ. Ces cathédrales monumentales, taillées en forme de croix, à la tête inclinée, avec leurs mille symboles vivants d'architecture, de sculpture et de peinture, ce n'était là que Tenveloppe extérieure du sauveur du monde, sa tunique sans couture. Sous ces voûtes baignées d'une lumière colorée et mystérieuse, le drame liturgique développait la solennité de ses pompes éblouissantes dans cette atmosphère toute vibrante de flots d'harmonie, où la voix de l'orgue s'unissait au chant des psaumes. Et dans ce corps palpitant d'amour, d'intelligence et de vie, Tâme et la divinité du Christ, irradiant de l'autel, sons les espèces visibles du sacrifice eucharistique, s'incarnaient en chaque fidèle par la communion, tous ne faisant plus qu'un en lui, un par lui avec Dieu. Là était Tidéal du beau, la vérité dans runité du tout ; harmonie de la création dans Tuuité des esprits sous le symbolisme du temple ; conmoune^union des ccNirs dans Funité du Christ, sous le symbolisme liturgique sacramentel ; unité de toutes choses en Dieu par Tunité de la pensée à la fois monumentale, sculptée, peinte, chantée, aimée, comprise et pratiquée.
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Qu'eslrce, en effet, que le Verbe divin i expression du beau ? Le Verbe divin est bien certainement, comme il le dit luimême, la vérité, puisqu'il contient la raison d'être et le modèle de toutes choses, qu'il est, en tant que Verbe, la seconde personnalité de la Trinité, qu'il est Dieu, car il se confond dans Tunité de la substance divine. Il est donc vrai de dire que le beau est la vérité dans l'unité. Le beau, type de Thumanité, c'est le Verbe incarné, c'est le Christ, C'est lui qui servit de type pour la création d'Adam, lequel fut resté l'exemplaire complet de la beauté humaine, s'il était demeuré dans la loi de sa nature. Le premier Adam déchu a été remplacé par le véritable Adam, par son prototype originel et indéfectible, Jésus-Christ.
Nous savons donc ce que c'est que le beau. Mais comment le savons-nous? Nous ne le savons pas par l'expérience des sens ou l'exercice de l'intelligence ; cette connaissance en nous n'est que le sentiment intime de la perfection, la conscience qui n'est, à son tour, qu'une des faces du sentiment de l'indéfini que notre nature bornée ne peut saisir dans son ensemble. Comment, en effet, comprendrions-nous le moi divin infini comme son objet, et auquel il nous est donné de communier par la conscience de l'indéfini ? Comment embrasserions-nous d'un seul coup d'œil tous les êtres, passés, présents et futurs? Ce sentiment intime de la perfection, dont le beau fait partie , est donc en nous cette révélation de l'indéfini, ce critérium de la conscience, qi^i nous fait à la fois discerner le bien du mal, le vrai du faux, le beau du laid, avec une sorte d'infaillibilité dont nous ne sommes point naturellement capables. Cette révélation était indispensable, puisque nous sommes destinés à aller à l'infini par le fini, aux réalités éternelles par leurs
copies temporaires, à la beauté dxnne par la beauté créée.
Le sens divin du beau étant révélé, nul ne peut l'acquérir que par la foi à renseignement qui le perpétue. Le beau, n'étant, dans son idéal, qu'une des faces même du sentiment de la perfection ou de Tindéfini que nous portons en nous, ne saurait s'arrêter et s'immobiliser dans aucune forme finie, qui n'en est et n'en peut jamais être qu'une imparfaite image. Le beau ne peut jamais être que Texpression du bien, du juste et du vrai, puisqu'il n'est qu'un des aspects de ce critérium universel de la conscience que nous donne la révélation, qui nous manifeste par un seul et même acte, le beau, le bien, le juste et le vrai. C'est là ce qu'entrevoyait déjà Platon, lorsqu'il disait : <x Le beau est la splendeur du vrai. » Dans ces trois pnncipes nous devons trouver la solution de toutes les questions auxquelles l'art peut donner lieu.
Qui pourrait nier que le sens du beau s'enseigne ? Ne le voyons-nous pas varier à chaque âge de l'humanité, en raison même de la croyance où on en puise l'enseignement? Le beau plastique de la Grèce ressemble-t-il au beau idéalisé du moyen âge? Le retour de la renaissance aux études païennes n*a-t-il pas eu pour conséquence le retour au type gréco-romain ? Aussi acquérons-nous le sens du beau, en nourrissant et développant sans cesse en nous le sentiment, la pensée, l'amour de tout ce qui est grand, noble, généreux, sublime, de tout ce qui élève, moralise et sanctifie, de tous les pieux élans, de tous les saints enthousiasmes, de tous les dévouements magnanimes. Vivre dans cette divine atmosphère, y respirer à pleins poumons la lumière et la vie, y dilater, y élargir son cœur, son âme et son esprit, y puiser spontanément et incessamment son amour,
'ce et sa force : telle est Téducation par laquelle << ns en nous le sens du beau. Or, le centre
/ . ^ Mniversel de cette vie morale , c'est le
'<^ ' Téternelle conception de son idéal
. ^ ''y^ elle irradiation sur le monde par la
^ *st, ce n'est point la lettre
nrit de vie d'un idéal sans .iS riqfini. Ne pleurez donc jen âge, et surtout n'essayez pas . . dans cette forme, quelque sublime qu'elle aons dit ses grandeurs, nous dirons ses lacu- ^essez vos plagiats et laissez le passé à Thistoire ; on iie rebâtit point des temples avec la cendre des morts, mais avec l'esprit de vie qui les anime et les consacre. Que vos . âmes, embrasées d'un amour plus large et plus profond eucore, conçoivent le Christ vivant toujoms au sein de Tliumanité sous une -forme nouvelle, et le temple, édifié d'abord dans vos cœurs, se réalisera bientôt dans la création, sous sa forme neuve et vivante. Depuis les premiers essais gréco-byzantins jusqu'à l'ogival iBamboyan't, chaque siècle n'a-t-il pas eu sa forme propre de l'immuable et éternelle conception du Christ? pourquoi donc n'auriez -vous pas aussi la vôtre?
Le beau, c'est la splendeur du vrai. Aussi la beauté ne change-t-elle pas plus dans son type que la vérité dans son principe ; Tune et Tautre sont immuables dans leur essence, mais non moins variables dans leurs formes, parce que toute forme, nécessairement finie, ne peut jamais être qu'une image imparfaite de leur perfection indéfinie. Concevez-vous ridéal et la vie comme on les concevait au trei-
zième siècle? Mon; car mœurs,. mstitutioDs, lois, société» vous avez tout changé de fond en comble. A une nouvelle conception de Téternelle vérité doit correspondre une forme nouvelle dans Texpression du beau. Travaillez à dégager des entrailles de Thumanité cette conception encore latente, indécise et confuse, et il en jaillira, naturellement et sans effort, la forme nouvelle qui sera son expression harmonieuse aux besoins nouveaux de la société. En effet, la forme n'est rien en soi, rien dont la contemplation puisse jamais donner la notion du beau, comme le croient les artistes vulgaires; la forme n'est qu'une limitation de Tidée qu'elle exprime, le signe sensible de la beauté qu'elle reflète, le miroir où se réfléchit la splendeur de la vérité qui n'a pas de limites. Ayez le sentiment vivant d'une grande vérité, vous aurez Tidéal d'une forme sublime.
Répétons-le donc, le type du beau est inséparable du type du bien, du juste et du vrai ; ce sont les deux faces d'un seul et même Idéal, qui est Jésus-Christ, Verbe divin et Prototype absolu de toutes créatures. Lui seul nous le ré* vêle, en nous faisant connaître la fin de notre existence, et les moyens de suivre fidèlement la voie que Dieu ouvre devant nous.
Mais comment la conception du Christ est-elle la conception absolue du beau? Rien n'est plus facile à comprendre. L'antiquité se divise en deux mondes qui semblent n'avoir aucun point de contact entre eux, le monde juif et le monde gréco-romain. Le monde juif conserve fidèlement la pure notion de Dieu, mais de Dieu considéré en lui-même et sans nul rapport de similitude aux créatures, Dieu incompréhensible, incommunicable, iunomable, insaisissable et ne pouvant être représenté par aucune expression , type absolu de
la beauté sans doute, mai$ type complètement inaccessible k Thomme, à raison même de son infinité. Aussi le Jéhovab de Moïse repose-t-il dans un sanctuaire vide et nu, où le moindre essai de figuration serait un sacrilège contre son infinie spiritualité ; de sorte que le sens divin ou absolu du beau se trouvait ainsi ravi à Tbomme par le caractère in^ communicable de Dieu. La sagesse éternelle avait tout disposé pour arrêter Israël sur les bords de Tabîme du polythéisme, et pour conserver au monde le dogme fondamental de Tunité de Dieu. Les natioqs ne comprirent que la beauté relative ou purement humaine, à laquelle le monde gréco-romain voua son culte dans le paganisme, qui n'est que la déification ou l'apothéose de ses héros, de ses législateurs et de ses souverains , dans leur mythologique histoire. Pour ramener l'homme à la notion véritable du beau, il fallait que Dieu, sans cesser d'être incommunicable et infini dans son essence, se fît homme par son Verbe divin, pour que la beauté divine, participant dans le Christ h la beauté humaine, pût nous communiquer son type désormais accès* sible à Thomme, et pour que la beauté humaine, participant en ce type à la beauté divine, ce beau relatif eût son exemplaire, son critérium et sa règle, toute vérité étant ainsi ramenée à Tunité. Or, le Christ o'est autre que cette conception historique et visible de Dieu en l'humanité et de rhumaniié en Dieu.
Le Verbe divin étant à la fois Tidée typique du moi de Dieu et du moi de toutes les créatures , il y a dans Tuuité de sa personnalité deux sortes de beauté comme deux natures : la beauté divine et la beauté humaine, indivisiblement unies. Quand ou demande ce que c'est que le beau, il faut donc distinguer deux sortes de beauté, comme on
distingue deox natures dans le Christ, qui est le type des deux, parce qu'il est Tunité indivise de Tune et de l'autre.
Cette simple notion du beau, donnée par la conception même du Christ, dans Tunité des deux natures, suffit pour préciser le caractère du progrès que l'art est appelé aujourd'hui à accomplir, et pour réunir dans une seule et même donnée commune les deux écoles qui se partagent le monde, l'école grecque et l'école du moyen âge. L'art grec, c'est la plastique seulement, la perfection, de la forme, l'expression de la beauté morale sous quelques-uns de ses aspects : lui contester ce mérite, comme certains artistes de Técole du moyen âge, c'est nier un fait palpable et manquer totalement du sentiment de la justesse et de Tharmonie des lignes. Aussi, le vrai triomphe de l'art grec est l'art plastique par excellence, la statuaire. L'art du moyen âge, c'est la beauté morale seulement, la perfection exclusive de Tidéal : aussi, ceux qui en ont le sentiment profond sont-ils forcés d'admirer surtout ses premiers jets dans leur naïveté originale et saisissante, c'est-à-dire là précisément où ils offrent les plus grossières imperfections de la forme, les plus choquantes disproportions de dessin et de lignes. Lui contester cette perfection d'idéal et de beauté morale, comme certains artistes de l'école grecque, ne voir, dans ses basiliques géantes et leur drame monumental de pierre, ni Tindéfini de la pensée, ni l'enthousiasme d'une aspiration sans bornes, c'est fermer volontairement ses yeux à la lumière et manquer complètement du sens divin de l'idéal, dont l'architecture est restée l'expression par excellence, précisément à cause de son caractère grandiose. L'art grec a rendu la nature finie, l'homme : l'art ogival a essayé de peindre la nature infinie, Dieu. Mais l'unité de ces deux na-
tures, où est-elle? La conception du Christt c'est-à-dire Thumanité en Dieu, Dieu eu Thumanité, Tharmonie de Fhumain et du divin, de la forme et de Tidéal, le rapport de Kun à Tautre dans une indivisible unité , voilà ce qu'il reste à exprimer, voilà le progrès de Tari futur.
Pour l'accomplir, il ne suffit pas de rapprocher, de juxuposer côte à côte Tart grec et l'art du moyen âge, mais bien d'en édifier Tunité, la synthèse. Et d'abord il faut, se dégageant complètement du matérialisme abnitissant de notre époque, reprendre dans toute son élévation traditionnelle le sentiment de la véritable notion de l'art. Faire de Tartiste un metteur en œuvre plus ou moins habile de la matière, consacré à amuser le loisir des oisifs et à exprimer les passions de la chair et de Torgueil, c'est le ravaler au rôle d'histrion. Dans les temps primitifs, à toutes les ori* gines des peuples, l'artiste est l'homme doué du sens divin des choses, poète, vates, voyant ou prophète ; c'est l'éducateur moral, enseignant sous le symbolisme d'une forme ' harmonieuse les vérités de l'ordre divin, en passionnant les foules émues, exaltant en elles tous les genres d'héroïsme et de sainteté, dilatant leur cœur, leur âme, leur esprit, et faisant palpiter jusqu'au fond de leurs entrailles le sentiment divin qui l'inspire. Aussi est-il l'âme du peuple qui le suit, l'initiateur de tous les gi*ands actes sociaux, et, législateur, pontife ou simple pâtre, conserve-t-il en esprit vivant toutes les hautes traditions religieuses. Mais pour être digne d'une mission si sainte, lui-même s'élève et se sanctifie dans sa propre vie par la pratique de toutes les vertus, de toutes les abstinences, de tous les dévouements héroïques, de tous les élans sublimes, afin de nourrir ainsi en lui le sentiment profond de tous les célestes enthousiasmes*
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Les prophètes juife nous en offrent, sous une fbrme parti' culière, rexemple le plus connu et le plus parfait. L'artiste du moyen âge avait conservé ce sentioient de Vart; éduca^ teur moral, puisant directement dans le Christ, à sa source même, le sens divin des choses, la forme n'était Jamais pour lui qu'un symbolisme de cette révélation perpétuée de Dieu, qu'il faisait pénétrer jusqu'au fond des entrailles de la multitude, en y exaltant toute vertu, tout héroïsme et toute sainteté, jusqu'à cet idéal infini qni s'était peint lui-même en disant : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » Aussi conserva-t-il en même temps tme vaste initiative sur toutes les grandes déterminations populaires, parce qu'il pratiquait d'abord lui-même toutes les sublimes vertus de sacrifice et d'amour, ojï il puisait les magnifiques inspirations de son enseignement.
Le Maître, l'Artiste par excellence, c'était le Christ. En effet, pour accomplir sa destinée et aller à Dieu, l'homme a deux voies, ofi, comme dit Platon, l'homme a deux ailes, rintelligence et l'amour. L'intelligence procède, si l'on peut dire ainsi, de bas en haut, du Tisible à l'invisible, du connu à Tinconnu, ramassant laborieusement et une à une toutes les observations des sens, pour les grouper, les synthétiser, et s'élever ainsi d'échelon en échelon jusqu'à l'intérieur de ce temple de Dieu, qui est la création. Sans doute en s'a^ vançant ainsi jusqu'au sanctuaire, elle pourrait enfin trouver Dieu ; mais d'abord ce ne serait qu'au dernier terme de son œuvre, et en supposant ensuite qu'un fil conducteur lui fât donné pour qu'elle ne s'égare jamais do chemin. Ce fil conducteur, c'est l'amour, procédant, si l'on peut dire ainsi, à l'inverse de l'intelligence, de haut en bas, de l'inconnu an connu, de l'invisible au visible, de Dieu à l'homme, donnant
non plus dans leur multiplicité et dans leur successivité» mais dans leur unité et leur synthèse, en un instant et d'un seul coup, le vrai sens de toutes choses. Exprimer son mode de procéder, c'est assez dire qu'il ne peutjamais être qu'une révélation gratuite de Dieu à l'homme, révélation qui juge la science et n'est point jugée par elle, et qui, enseignant |à l'homme, par la spontanéité, le sentiment ou Tamour, le sens divin de toutes choses» lui donne le critérium universel) faculté de l'indéfini qu'il n'a plus qu'à incarner et à exalter en lui, pour agir puissamment et avec certitude sur lui-même et ses semblables dans les voies du plan providentiel. Par cette révélation, où il nous découvre le beau en même temps que le bien, le vrai et le juste, le Christ est donc l'éducateur moral ou l'artiste par excellence. Tout propagateur du beau comme tout apôtre du bien, du juste et du vrai, ne fait jamais que perpétuer sa révélation. Il est comme un autre Christ, fils du Christ universel.
L'homme est un être mixte, esprit et corps : de là deux sortes de beautés, la beauté corporelle dont l'art grec a réalisé le plus parfait exemplaire, et la beauté spirituelle dont l'art du moyen âge est la plus parfaite expression. Mais l'homme n'est pas esprit et corps séparés, il est esprit-corps indivisiblement et réellement unis, de sorte qu'en lui, à la différence de tous les autres êtres, la beauté corporelle ne doit être que l'expression de la beauté morale, comme la beauté spirituelle ou morale ne peut jamais être saisie et complètement rendue que par une expression de beauté corporelle. Là est le lien et le point de jonction, l'unité et la syn^ thèse de l'artgrec etde l'art du moyen âge. Transportez dans le premier l'idéal spirituel du second, et toutes ses œuvres prendront la physionomie, l'expression morale qui leurman-
que; l'Hercule antique, dépouillant sa grossière représenta* tion delà force physique, transfigurera l'ampleur de seslignes en une expression grandiose et saisissante de la puissance morale, indéfinie ; la Vénus antique, dégageant la beauté des sens, et fondant la suave harmonie de son dessin dans l'expression d'un amour céleste et divin, ne sera plus dans sa beauté visible qu'un reflet spirituel et vivant de la beauté de l'âme. L'art cessera alors d'être païen, non en perdant quoi que ce soit de la beauté extérieure, mais, au contraire, en élevant cette beauté à la puissance de Tinfini par son idéalisation morale et spirituelle. Transportez à son tour la perfection extérieure du grec dans l'art idéalisé du moyen âge, et ces visages maigres, ascétiques, souvent informes, que l'ardente aspiration de Tesprit semble plutôt briser que faire vivre, reprendront, avec la plénitude de leur vie et la douce harmonie de leurs formes, cette expression saisissante d'ineffable félicité, de bonheur suprême, qui rendra leur idéalisation même plus profonde et plus vraie ; la beauté morale, en se dépouillant de cette sorte de contention, de gêne, d'effort violent et de lutte qui, presque partout, la caractérise, en se faisant douce, suave, harmonieuse, pleine de charme et de grâce, trouvera bien plus vite le. chemin des cœurs et des âmes, et les pénétrera bien plus avant de sa spiritualité, en se les attachant par Tamour. Ainsi se manifesta le Christ lui-même, idéalisant sans effort la plus radieuse beauté extérieure dans la plus haute beauté morale, type éternel de l'une et de l'autre, toujours simple et vraie ; car pour lui, comme pour tout être qui vient dans ce monde, le beau c'est la vérité dans l'unité des deux natures.
Le beau dans l'art, c'est le rapport senti de la forme et
deUdée, par conséquent de son principe ou de Dieu. L'es ttiélique chez les Grecs s'offre avec les deux premiers carae tères ; mais le troisième manque. Ils ne développaient pas Tindéfini de Thomme, ses aspirations sans bornes. Le moyen âge le réalisa^ mais avec Timperfection de la forme. Et cependant dans toutes les œuvres de Dieu la forme vivante est le moule parfait de Tidée qu'elle manifeste. Ainsi, la jonction de TOrient avec TOccident, la fusion du génie de la forme antique et de Taspiration indéfinie de la foi du moyen âge réaliseraient la synthèse qu^appelle notre siècle, et que révent, même à leur insu, les grands artistes de notre âge.
Ce qui précède s'applique au beau dans Fart pro* prement dit, comme au beau dans la parole, littérature et poésie. La parole est la manifestation de la personnalité humaine, à la fois et en même temps amour, intelligence, action. Ne séparez jamais ces trois faces de Thomme, pas plus dans le beau que dans le vrai et dans le bien. La forme, quelle que soit la règle toujours arbitraire à laquelle on la soumette, sera éloquence et poésie, si elle saisit simultanément sous ce triple aspect de son être celui qui lit ou qui écoute, et y développe toujours à la fois le sentiment, la pensée, l'activité. C'est ainsi que la parole la plus éloquente et la plus poétique est celle delà nature, soit dans sa manifestation divine ou le Christ, soit dans sa manifestation créée ou Tunivers, parce que ses formules expriment toujours simultanément le triple aspect de Dieu, puissance, sagesse et amour.
La beauté n'est donc ni exclusivement dans la forme, ni exclusivement dans l'idéal, mais dans le rapport, l'unité, l'harmonie de l'un à Tautre. La beauté spirituelle existe;
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sans la beauté corpOfelle^ âans lei êtres qai n'ont qu'une seule nature, la nature spirituelle. La beauté physique peut exister sans la beaut6 morale dans les êtres qui n'ont qu'une nature, la nature corporelle. Mais dans l'homme, être mixte, esprit^corps, la beauté morale et la beauté extérieure forment un tout inséparable et indivisible y car la beauté est la yérité dans l'unité de tous les éléments qui constituent un être. L'unité de tes deux natures s'est manifestée dans la plénitude de sa perfection absolue dans le Christ. Elle consiste dans l'harmonie du double rapport de l'esprit avec Dieu et avec le corps, et du corps avec l'esprit et la création. L'inharmonie de l'esprit avec Dieu ou avec le corps > c'est la laideur dans l'idéal conçu ou exprimé, c'est une anomalie, Un monstre comme idée artistique. L'inharmonie du corps avec l'esprit ou avec la création, c'est la laideur dansTexpression conçue ou exécutée, c'est une anomalie, un monstre <^omme esthétique.
Telle est la loi fondamentale de notre être. Niez-la, et vous ne pourrez jamais avoir ^explication de l'unité des rapports entre les deux natures inverses qui nous constituent, et font de nous un être k part dans la création. L'homme ne fait point partie de Dieu, comme le voudrait le panthéisme, il est en Dieu, mais sans en faire partie : voilh pourquoi l'idéal pur ne saurait constituer tout l'art, ninsi qu'il serait, si nous étions de purs esprits. D'un «utre côté, l'homme ne fait point partie de la création matériellei ainsi que le voudrait le matérialisme, il est comme Dieu en eUe, et non pas partie d'eUe : voilà pourquoi la forme pure ne saurait constituer tout Fart, ainsi qu'Userait Si nous n'étions simplement que des corps. Dieu est dans le inonde pour être la vie de tous les êtres : aucun n'est sa
Lfi BEAU. m
vie. Aiiidi de rhonainê; prétre«roi de là eréAtiody il est le cœur, IMiitelligeoce e( la volonté de totts les étres^ pour les conduire tous k leur fin suprême, qui est Dieu. Aussi, tout aboutit à rhomme^ et rhomtne lui-même n'aboutit à rien de créé ; médiateur entre la création et le Créateur^ il touche à Tune et à l'autre, h celle-là par sa liiiftite dans le fini ou ion corps , à Dieu dans le» tendances indéfinies de son esprit, mais ni Tune ni Tautre ne sont lui-même. Et parce qu'il est leur rapport, leur unité, leur harmonie, lé beau pouf lui» comme le bien et le vrai, n*est ni Tidéal ni la forme, mais le rapport^ Tunité, Tharmonie de l'un et de Tautre* Or, ce rapport est le développement incessant de la vie et de toutes ses puissances par la spiritualisatiou progressive du fini dans Tunité de son type idéal ou le Christ. Cette philosophie sublime est renfermée dans ceà motâ de Fapdtre t ft Toutes choses sont à vous, vous êtes au Christ^ et le Christ est à Dieu. » Ainsi le type du beau, ou la vérité dans l'unité de notre nature, est dans notre union indissoluble avec le Christ, la beauté de Thomme ne pouvant jamais être que la reproduction de la beauté du Christ, et cet idéal typique étant infini^ nous en approcherons éternellement de plus en plus, sans jamais pouvoir l'atteindre. De Ik noire pro** grès éternel dans Tamour, rintelligence et la pratique du beau, et le progrès indéfini de Tart dans la spiritualisalion incessante du fini, en l'unité de son divin archétype.
Comprend-on maintenant pourquoi nous ne voulons pas que la vie s'arrête et s'immobilise dans les formes mortes du moyen âge? Comprend-on pourquoi, synthétisant dans une unité nouvelle et féconde l'art antique et l'art du moyen âge, nous avons essayé de montrer la voie où ce progrès, si longtemps attendu ^ doit éclore sous inspiration plus
mi LE BEAU.
large, ptus vivante et plus vraie de l'étemelle conception du Christ? Comprend-on pourquoi nous en avons posé et développé tous les principes dans Tharmonie désormais inaltérable et toujours progressive de la forme et de Tidéal, sous Tinspiration elle critérium infaillible du Christ, type éternel et absolu du beau?
Mais, répétons-le, pour que Tart ressuscite glorieux et reprenne toute sa splendeur antique, il faut avant tout que l'artiste redevienne Thomme doué du sens divin des choses; qu'il vive en Dieu, par Dieu, pour Dieu; qu'il ouvre son cœur, son âme, ses entrailles, à toutes les aspirations célestes, à tous les saints enthousiasmes; qu'il se nourrisse de sainteté, de vertu, de dévouement, de sacrifice, d*amour, d'adoration et de prière; que, puisant sa force et sa vie dans le Christ, il puise dans sa loi vivante, dans son saint évangile, la moelle de sa doctrine, l'esprit d'amour et de vie qu'elle respire, qu'il s'en pénètre jusqu'aux derniers replis de son être , l'incarne en lui par la pratique , et en aspirant toutes les magnificences, toutes les forces vives, devienne en ce divin idéal comme un autre Christ. Il faut qu'au lieu de mutiler et d'étouffer en lui rien de l'homme , il en développe et en exalte toutes les facultés, toutes les puissances jusqu'à l'infini, en les reliant dans Tuniverselle unité de ce type divin. Il faut que, dans cet essor indéfini qui domine à la fois tous les appels des sens et tous les instincts de Torgueil, il se sente l'instrument spontané et le libre coopérateur de Dieu dans Tceuvre providentielle de la création. Il faut que tout en lui vibre sous l'action pure d'une spontanéité absolue, et qu'embrassant son œuvre par un amour d'entraioement , d'enthousiasme et de feu, il s'é* lève jusqu'à cette atmosphère céleste d'une ampleur, d'une
quiétude et d'une sérénité sans bornes, où ne pénètre plus le souffle empoisonné des vanités et des intérêts humains, et où tout est joie pure et sans mélange, parce que tout s'y fait pour Dieu^ sans contention, sans recherche et sans effort, par Tacte spontané 4u cœur. Il faut qu'avec cette douce simplicité d'enfant qui se fait tout à tous, il vive de toute la largeur de sa vie en l'humanité, pleure de toutes ées larmes, souffre de toutes ses souffrances , pense de toutes ses pensées, s'épanouisse de toutes ses joies, espère de toutes ses espérances, et exaltant et synthétisant en son divin idéal le Verbe, toute cette vie du genre humain qui déborde en lui, il s'en fasse, dans l'ordrede sa vocation et de ses aptitudes, le serviteur ardent, l'ouvrier solidaire dans ses œuvres inspirées de Dieu. Alors, mais seulement alors, on pourra dire : Voilà le beau, voilà Fart, parce qu'alors on pourra dire : Voilà l'homme doué du sens divin des choses, voilà l'artiste. Ne dites point que ces conditions sont impossibles à remplir, car ce serait prononcer à jamais la déchéance éternelle de l'art et des artistes, la perte absolue du beau pour Thumanité. Elles l'ont été dès la plus haute antiquité, elles l'ont été au moyen âge. Sommes-nous donc d'autres hommes que nos pères? et ce qu'ils ont fait, ne saurions-nous le faire? Non, non, dix-neuf siècles d'éducation chrétienne n'ont pas en vain passé sur nos têtes, et, parce qu'ainsi le veut le progrès, nous leur sommes supérieurs et non pas inférieurs. Revenons au culte du beau, à son type absolu , le Christ, notre maître à tous, et, prenant d'une main l'Évangile, nous édifierons de l'autre ces œuvres saintes et bénies qu'inspire l'amour profond de Dieu et de l'humanité, et que l'art lègue avec orgueil à l'admiration de la postérité. Unissant dans une sublime synthèse toutes les larges aspirations
de Tesprlt moderne aux pieuses traditions de nos pères, le génie de Tart antique au génie de Tart du moyen âge, et en spirilualisant l'idéal et la forme dans le type éternel du Christ, nous élèverons à Dieu etpour Tliunianité un temple dont la conception monumentale laissera loin derrière elle celle des temples de Tlndè, de TÉgyple, de TOrient, le temple magnifique de Salomon et môme la construction gl« gantesque de nos superbes basiliques. Mais pour cela il faut que le feu de notre amour, sanctifiant notre intelligence et en dilatant toutes les puissances, élargisse notre âme dans le champ deVindéfini, alors cette création nouvelle en jaillira comme d'elle-même. Pour cela, il faut que nous apprenions à aimer, à connaître et à adorer en esprit et en vérité ce type éternel du beau, splendeur de Dieu lui-même, qui se nomme le Christ sur la terre et le Verbe divin dans le ciel.
Double progrès. — Progrès matériel. — Ses résultats. — Orient et Occident.
— Monde moderne. — Écoles du progrès. — La religion du progrès. — OU l'idéal plus sublime que le Christ?— La lettre tue et Teitprit vivifie. -* Esprit vivant et progressif du obrislianisme.-^ Théorie catholique du progrès. — Vincent de Lérins. — - Saint Jean Climaque, — Malebranche.
— Le progrès, c'est la loi de toute vie.— Fontenelle et de Maistre.— Tout progrès dans le Christ et par le Christ.
Non pro^redl regredi eH .
La dualité introduite dans la nature mixte de Thomme, comme nous Tavons dit au début, nous apprend pourquoi toutes nos opérations ont ordinairement uu double aspect inharmonique. L'homme monte, s'abaisse, avance, recule, selon que son esprit ou son organisme domine. Il est manî^ festateur de Dieu ou de lui-même, révélateur de l'action divine sur tout 3on être, ou de l'action de la création matérielle sur ses sens, lorsqu'il se fait leur esclave. Replacé dans rharmonieuse unité de son être avec Dieu et avec tous les êtres de l'univers, son activité ne demanderait jamais au monde visible que le moyen de manifester sa vie^divinohumaine. S'il détourne, au contraire, son regard de l'infini pour l'arrêter sur le fini, il signe alors lui-même l'abdication de son premier père, échange sa royauté native contre l'esclavage , et la puissance immesurée de son âme contre je ne sais quelle activité, qu'il reçoit exclusivement des phénomènes de ce monde. À ce double aspect de la nature et de l'activité humaine correspondent, toute l'histoire en fait foi, deux états, deux progrès : l'un qui se précipite vers la mort, en faisant de la vie la sinople mamfestatipn de ce qui
passe et finit; Vautre qui court, sans se lasser jamais, vers la vie qui demeure, en faisant irradier Téternel et Tincréé dans le temps et dans toutes les choses créées. Là est la loi de la philosophie de Thistoire, le dernier mot de l'élévation ou de la décadence des peuples, la raison du progrès réel et du progrès qui les égare. Cette loi c'est l'essor, que rien ne peut arrêter, de notre liberté dans la double voie ouverte devant elle. Dieu l'a dit : « La justice élève les nations, et le péché les rend misérables. »
Lorsque le progrès s'accomplit dans le monde visible, sans rapport avec le but divin de notre passage sur la terre, il tourne incessamment sur lui-même, il se meut fatalement dans un cercle infranchissable, parce que la borne est le caractère constitutif du fini. Alors ce n'est pas l'homme, mais la matière qui est en progrès; c'est elle qui se transforme sous la main de son maître, tandis que lui-même s'abaisse, se dégrade dans toutes ses facultés, dans son caractère et ses destinées. Ce progrès n'atteint l'être physique que pour y développer des besoins anormaux, une nature factice qui détruit peu à peu sa vraie nature, et la conduit au suicide physique par la déification de la matière, en même temps que l'orgueil pousse au suicide moral, par la divinisation de la raison.
Nous permettra-t-on de signaler en passant, comme l'un des résultats de ce progrès qui séduit les nations, le paupérisme, qui ne saurait <tre confondu avec la pauvreté ? Celle-ci n'est que l'inégalité relative qui résulte des diversités natives ou acquises ; le paupérisme, au contraire, c'est l'indigence devenue le fait universel et irrémédiable par l'exagération toujours croissante de toutes les convoitises. C'est ce progrès qui apparaît aux âges de décadence, comme Té-
lément le plus puissant de la ruine des peuples, sur les* quels il jette un faux éclat de civilisation, au moment même où il prélude à leur disparition.
Dans l'antique Orient, lorsque, l'œil fixé sur rinvisible, Tesprit cherchait l'élément du progrès dans Tordre spirituel, le monde vit éclore les profondes conceptions des philosophies de Tlnde et les merveilleuses créations de Tart, qui, de la Perse et la Ghaldée aux rives du Gange jusque dans les temps héroïques delà Grèce, réalisèrent ces œuvres immortelles que pouvait seule éclipser la lumière de TÉvangile. A ces grandes époques, Tesprit touchait à l'invisible, et la matière n'était que l'instrument manifestateur d'un idéal, encore incomplet, mais pourtant illuminant déjà les âmes. A l'Occident, Rome se lève devant nous, expression de la force brutale. Ghez le peuple-roi, la philosophie fit place à Tépée, l'art au marteau; les agents de sa grandeur senties affranchis et les esclaves ; les œuvres qu'ils élèvent sont des arènes, des ponts, des aqueducs et des grands che* mins; on ne bâtit pas pour le ciel, on bâtit pour la terre; il n'est pas jusqu'au Panthéon qui n'écrase le sol de son poids ; c'est le règne de la matière qui succède au règne de l'esprit.
Le présent n'entend jamais la voix du passé. Voyez les siècles modernes. A mesure que l'humanité s'éloigne de l'invisible, elle descend un degré de plus vers la sphère des phénomènes. A mesure que son activité reçoit plus exclusivement son impulsion d'en bas et non d'en haut, elle se fait toujours plus l'agent de la création matérielle, au lieu de manifester par elle sa vie propre. Aussi, quel spectacle! Plus d'unité dans l'art, dans la science, dans la société. Au lieu du génie prodigieux, j'allais dire divin, du moyen âge, qui élevait ses basiliques monumentales, drame écrit, pensée
sculptée ea pierres vives, comme les Romains décbus nous bâtissons pour nos plaisirs et notre orgueil, nous bouleversons le sol pour tromper nos véritables aspirations, pour nç pas entendre la voix de l'avenir. Au lieu des vastes conceptions encyclopédiques de la foi du moyen âge, que léguerons-nous à la postérité? Vous avez appliqué à Tiudustrie les grandes forces de la nature. Nous admirons vos résultats sans en être étonnés, car vous avez consacré à la possession de la terre toutes les facultés, toutes les puissances que vous aviez reçues pour conquérir Tinfini. C'est là un progrès, dites-vous : oui, un progrès de la matière. Mais vous-mêmes, qu'êtes-vous devenus? Quels progrès a fait votre vie spirituelle et morale? Où en êtes-vous de l'intelligence et de Tamour de Dieu, delà vérité, de votre nature, de la famille,, de lunité sociale, de vos destinées suprêmes? Vous êtes contraints d'avouer vous-mêmes que le paupérisme moral marche de front avec le paupérisme matériel, rindigence des âmes avec Vindigence des corps; que vous progressez, mais dans l'affaissement et la décadence : vous allez donc à la mort comme les nations dont vous repro< duisez la civilisation trompeuse.
Cependant, au milieu de ce développement matériel qu'on s'obstine à confondre avec le vrai progrès de l'humanité, on rencontre de belles âmes, dont les tendances généreuses et les nobles tentatives essayent d'arracher les peuples à ce déclin de la vie, à Tabime qui les aspire. N'osant regarder au présent, elles en ont appelé au passé et à l'avenir, elles ont demandé une philosophie à l'histoire que, malheureuse^ ment, elles ont faite à leur propre image. Toutes leurs théories du progrès ne forment qu'un cercle fatal dans lequel la liberté n'est plus qu'un xpécanisme aveugle; car la liberté
s'évanouit du champ de rhumanité dès qu'on Visole dç Dieu. Yico avait emprunté k la Grande Année des Étrusques et aux âges successifs des cosmogonies antiques les phases de son cycle éternel. On emprunta à Yico lui-même le type de cette évolution, passant successivement du seniimeut à la science et de la science ^ Vindustrie, siècle d'or, siècle d'airain, siècle de fer, âge sacré, âge héroïque, âge profane. Dans cette suite d'époques, dites organiques et cri< tiques *f on voulut voir la filiation ininterrompue des religions succédant Tune à l'autre par voie de syncrétisme, la dernière résumant les précédentes, pour être résumée à son tour par celle qui suit, C'est la doctrine du progrès continu^ selon laquelle l'esprit humain tire de lui-même ses révélations progressives, marchant incessamment à Taffirmation du terme à venir, par la négation du terme passé. Des écoles naguère célèbres appliquèrent au^ règnes de la nature et k celui du genre humain cette théorie, dont la vraie formule métaphysique remonte k Hegel. Il est évident qu'elle est en contradiction avec tous les faits de l'histoire comme avec ceux de la logique. Pour la réfuter, il suffit de montrer que les peuples entiers ont procédé h l'inverse. Loin de se détacher du passé, loin d'innover sans cesse, ils ont vécu des siècles, de la pensée d'un seul homme, qu'il se nomme Moïse, en Palestine, ou qu'il régisse le monde entier sous le nom de Jésus-Christ. N'est-ce pas d'ailleurs une étrange contradiction que de placer le progrès dans une suite de termes qui se nient réciproquement?
Nais cette école, faisant fléchir l'absolu de son système pour l'adapter aux faits, nous montre la religion primitive des patriarches se développant dans le mosaïsme, comme
« Saint-Simon, Ypy. Bn^ydopédi» funmU»t 9te,
le mosaîsme dans le christianisme, d'où elle conclut que le christianisme n'est lui-même qu'une lettre, une formule morte dont Tesprit vivant doit s'incarner en nne religion nouvelle. Ils se posent sinon en initiateurs, au moins en précurseurs de cette religion de Favenir, dont la formule, la société vivante, ne sera elleHOnéme qu'un des points de cette route sans bornes où l'humanité ne cesse de marcher pour s'élever vers le Dieu qui l'attire. Dans l'obscurité profonde qui enveloppe encore les hautes civilisations de l'antiquité, il est facile à cette école de présenter la Chaldée, la Perse, rinde, la Chine, l'Egypte, en un mot chacun des peuples qui ont précédé la Grèce et Rome, comme les divers tames toujours progressivement logiques de ce progrès ÎDcessant. Lors même, disent-ils, que l'incertitude du vrai principe constitutif de chacune de ces civilisations ne nous permettrait pas de les invoquer en notre faveur, il suffit à la démonstration de notre thèse de constater la filiation que vous proclamez vous-même entre le christianisme et la loi de Moïse. De votre propre aveu, le christianisme n'est pas venu détruire le mosaîsme, mais le transfigurer, Taccomplir, en dégageant l'esprit vivant, qui en constitue l'essence, des formes vieillies, des symboles et des figures. C'est ainsi que sa Bible est devenue votre Bible; son Décalogue votre Décalogue; sa Pâque votre Pâque; sa Pentecôte, effusion de sa loi au Sinaî, votre Pentecôte, effusion de TEsprii-Saint à Jérusalem. Mais, par la loi inévitable de Tesprit humain, qui vent que toute religion s'incarne en formules, en symboles, vous êtes devenus, comme le mosaîsme il y a deux miDe ans, une lettre morte. Nous venons à notre tour, non détruire, mais accomplir et transfigurer le christianisme , en dégageant de ses formes usées, de ses figures elde ses symboles» Tesprit
vivant qui en est l'essence. Que pouvez-vous nous dire? Nous venons faire pour vous ce que vous avez fait il y a dix-neuf siècles pour la loi de Moïse* Si la loi ancienne, du premier. homme au Christ, représente la révélation du Père, celle de Jésus la révélation du Fils, nous attendons, nous, la révélation du Saint-Esprit.
Attendre, c'est fort bien, nous n'avons garde de vous eu empêcher,^ et lorsque TEsprit-Saint viendra avec tous les miracles, les prophéties du Christ, la supériorité évidente de sa doctrine et de sa vie sur tout ce qui avait paru jusque-là, alors nous vous engagerons même à le suivre. Mais comme on ne vit pas d'attente , mais de réalité présente , il est évident que jusqu'à ce nouvel avènement dont vous êtes les prophètes, vous n'avez d'autre parti à prendre que de professer et de pratiquer simplement la religion qu'aucune révélation n'a encore complétée. D'ailleurs, peut-elle même jamais l'être? Où trouveriez-vous un amour plus élevé que l'amour de Dieu et de l'humanité tout entier, Tamour de Dieu en toutes les créatures et de toutes les créatures en Dieu? Où trouveriez-vous un sacrifice plus grand, plus su* blime que celui du Christ, de la crèche au Calvaire, de Tin* carnation à la cène? Où trouveriez-vous une conception plus sublime de l'unité et de la communion de tous les êtres en Dieu, que la dernière prière qui précède sa passion? Où trouveriez-vous un modèle plus accompli , une vie plus di* vine, une loi plus pure? Vous l'avouez, vous ne le rêvez même pas , car c'est cette partie que vous appelez l'esprit vivant, essence éternelle de la religion, qui ne saurait périr et que vous ne voulez que dégager des mythes et des symboles qui l'obscurcissent, afin de lui donner son application sociale et universelle. Cet aveu simplifie déjà singulièrement
4U I^OQRI»,
la question, car i^i yoii$ y étés vraiment et pratiquement £«dèles, il faut d'abord que vous reveniea avec nous au Clirist, en qui seul sont toutes ces clioses, et que vous travailliez uniquement à maintenir^ développer et perpétuer cet esprit vivant de sa loi, en vous, autour de vous, en tout et partout. Faites cela, mais réellement, pratiquement, et vous verrez si rÉglise vous frappe et vous condamne. Faites cela dans Tunilé en dehors de laquelle il n'y a plus de charité» ôt de^ venus ainsi, par une conséquence rigoureuse de votre doctrine, membres de TÉglise, vous verrez que de saint Paul i Bossuet, jamais elle n*a cessé de crier à tous les vents du ciel : a La lettre tue et Tesprit vivifie; » vous verrez que tous ses efforts tendent à cette incessante spiritualiiation des formules et deâ isymboles, et que tous ses saints n'ont été canonisés que pour s'être élevés plus haut que tous les au^ très dans cette voie bénie. La religion de Moïse surabonde d'innombrables prescriptions. Celle de Jésus-Christ vous dit : n L'heure vient, et elle est maintenant, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité; Dieu est esprit^ et il faut que ceux qui T adorent, l'adorent eu esprit et en vé*rité^. » La synagogue avait surchargé sa loi d'ordonnances humaines; l'Église vous répète» avec saint Jean et saint Augustin : « Aimez, et faites ce que Vous voudrez. » Peut*il y avoir quelque chose de plus dégagé des symboles et des fo^ mules? La question n'est pas de savoir jusqu'à quel point la plupart des chrétiens sont fidèles à cet esprit vivant que saint Jacques et saint Paul nomment « la loi de liberté. » S'ils s'en sont éloignés, faites tout pour les y ramener par le précepte et surtout par l'exemple. Mais si, comme vous ne sauriez le
i saint iean, o. li, i. id> U.
PAOORÈS. 415
nier, c'est là Tesprit de là loi 6lle*ménoié, où pouvé^vous rêver une loi plus pleine de l'esprit qui vivifie, plus propre à transfigurer la lettre qui tue? Nulle part, puisque cette loi est TEsprit vivant lui-même en personne.
Le mosaïsme ne vivait que sur Tattente du Messie, dont il était la figure î voilà pourquoi le christianisme Ta rem* placé. Le Christ lui-même a-t-il jamais annoncé d'autre révélation que celle du Saint-Esprit descendu sur ses apôtres? Et qu'est-ce que cet Esprit-Saint, sinon Tesprit qui vivifie, esprit inspirateur de rÉglise, qui transfigure incessamment toute lettre morte, toute figure, tout symbole. Que voule^vous de plus? et n'est-ce pas là précisément cet esprit transformateur que vous posez vous-même comme prin* cipe créateur de la religion éternelle et universelle?
Est-il nécessaire maintenant de moiUrer que le Christ n'était nullement la conséquence logique du polythéisme gréco-romain, et que celte théorie du progrès continu est en contradiction flagrante avec tous les faits historiques? Nous avons déjà deux fois sommairement réflité cette assertion, qui tombe d'ailleurs devant une simple observation : aujourd'hui même, à cette heure, coexistent Simultanément l'état sauvage, la barbarie, le fétichisme, toutes les formes de Tidolâlrie et du panthéisme. Pourquoi la loi du progrès ne s'esl-elle jamais réellement révélée que sur le sol chrétien? Parce que là seulement est la loi de vie.
Une autre école, qui se proclame hautement catholique, ne voyant dans les périodes du cycle de Vico que les divers rayons d'un même foyer, considéra ces cycles successifs comme autant de termes révélés d'une progression croissante. Selon ses enseignements, Dieu revient sans fin réapprendre à l'humanité tout ce que, selon l'Évangile, l'Esprit-
Saint lui a enseigné eti u»e seale fois. Gomment cette école n'a-t-elle pas compris que la révélation étant la communication de Dieu à sa <^éMure^ elle n'a point de bornes dans ses développentenis^.i^dLTce qu'elle est la communion du fini àTinfini? Gomment n'a-t-elle pas compris que cette série sans fin de termes révélés n*est point pour le temps, mais pomr l'éternité, Dieu ne réyélant à rhomjne que les vérités qui lui sont nécessaires pour accomplir son initiation? Gomment enfin n'a-t-elle pas vu qu'elle posait le progrès en Dieu et non dans l'homme?
Au-dessus de ces conceptions purement individuelles, parce qu'elles sont isolées delà vie commune de rhumauité, s' office à notre amour la théorie catholique du progrès. Gelle-ci n'est que Thistoire de la transmission et du développement solidaire de la vie, telle que nous la montre la société spirituelle. Elle est écrite partout, en caractères ineffaçables, dans les faits vivants comme sur les lèvres des Pères et des docteurs.
Écoutez Vincent de Lérins : c< Que grâce à vos lumières, la postérité se félicite de concevoir ce que l'on croyait sans en avoir l'intelligence. Gependant perpétuez les enseignements de la tradition. N'inventez pas des dogmes nouveaux, mais présentez-les sous un nouveau jour. Qu'on ne dise pas : Est-ce que dans l'Église du Christ il n'y aura aucun progrès , de l'intelligence? Il y en aura un très-évident et très-grand. Qui pourrait être assez ennemi des hommes et assez maudit de Dieu pour essayer de rarréter? Mais il faut qu'il soit ea réalité un développement et non un renversement de la foi. Que chaque homme , en croissant en âge , que tous les hommes et toute l'Église, en parcourant les degrés des siècles, croissent et s'avancent dans la science, l'intelligence
et la sagesse : ce progrès est nécessaire; mais il ne peut avoir lieu qu'autant qu'il ne brise pas la perpétuelle unité de la foi. » — « L'ordre des âmes, dit-il ailleurs, doit imiter Tordre des corps, lesquels, bien qu'ils accomplissent, dans la succession des années, les phases de leurs évolutions et de leurs développements, n'en conservent pas moins leur identité primitive et permanente *. »
^ Saint Jean Glimaque : « Dieu a réglé Tordre de toutes les choses créées» et il y en a même dont il a marqué la fin; mais la vertu n'a point de fin qui ne soit sans fin, c'està-dire qu'on s'y avance chaque jour davantage , et que le progrès qu'on peut y faire n'a pas de bornes. »—/< J'ai reconnu, dit David, que la perfection de toutes les créatures est finie et bornée, mais que celle de votre loi est infinie (Ps. cxvin, V. 96). » — Et véritablement, puisque quelques serviteurs de Dieu passent des vertus de la vie active à celles de la vie contemplative, puisque la charité ne cesse jamais dans le cœur qu'elle remplit, puisque le Seigneur, selon le prophète-roi (Ps. cxx-vra) , garde votre entrée, qui est celle delà crainte de vos jugements, et votre sortie, qui est celle de votre amour pour sa bonté, n'est-il pas vrai que la possession de cet amour est sans bornes et sans fin, puisque nous ne cessons jamais d'y faire de nouveaux progrès, n dans le temps présent, ni dans le temps à venir, où les lumières de nos connaissances recevront toujours un nouvel accroissement? Et encore que ce que je vais dire puisse passer dans l'esprit de plusieurs pour un paradoxe, je ne craindrai pas, néanmoins, de tirer cette conséquence du raisonnement que j'ai avancé : que les anges môme ne demeurent pas dans
» Commonit ,c. XXIX, etc., trad. de Tabbé Gerbel.
4iS PROGRÈS.
le même état, mais que leur gloire et leur connaissance croissent toujours*. »
Halebranche : « La foi n'est pas contraire à TintelUgence de la vérité : elle y conduit^ elle unit l'esprit à la raison et rétablit par elle» pour jamais ^ notre société avec Dieu. Il faut se conformer au Verbe fait chair, parce que le Yerbe intelligible, le Yerbe sans chair, est maintenant une forme trop abstraite, trop sublime et trop pure, pour former ou réformer des esprits grossiers ou des cœurs corrompus. Mais rintelUgence succédera à la foi; et le Yerbe, quoique uni pour toujours à notre chair^ nous éclairera un jour d'une hunière purement intelligible'. »
Devant ces magnificences de la parole et de la pensée, que deviennent les étroites théories de nos jours, les unes bornées au temps et à la matière, les autres enfermées dans des cycles inintelligibles» dans une progresiiion de termes qui ne se complètent qu'en se niante dans des révélations successives qui promettent la lumière à l'avenir aux dépens de l'humanité passée et de l'humanité présente? Yoyez, au contraire,! quelle profondeur dans la théorie catholique I
Selon saint Jean Glimaque , le progrès est la loi nonseulement de l'humanité , mais des anges eux-mêmes. Ce progrès est sans bornes et sans fin , parce que , dit le prophète, « le commandement de Dieu est d'une étendue infinie et que son accomplissement doit être éternel^. » Ce progrès incessant de rintelUgence est le résultat du progrès incessant dans la charité et la vertu. D'après Yincent de Lérins, ce progrès, loi du monde spirituel comme du monde
* ÉcheUê sainte, 26; Dig., art. 55.
« Traité de morale, t. II, c. iv, n. 11.
» Ps. CXVIII, Y. 96, Ul, lia, 98.
physique ^ s'accomplit par le développement eontina des individus et de Fespèce, dans l'identité primitive et permanente d'une même foi commune, qui passe ainsi sans cesse de Tétat de sentiment à celui, d'intelligence. Selon Ma* lebranche, ce développement du Verbe en nous, qui coBsti". tue notre société avec Dieu, s'opère par la spiritualisation de notre être, s'élevaut à travers la manifestation du Ytirbe. jusqu'à la contemplation du Verbe lui-même. Telle est la^ théorie catholique du progrès, qui se retrouve dans les Pères, les docteurs de rÉglise, et dont nous ferons Tap* plication.
La vérité ne s'est-elle pas montrée toujours vivante? ne s'est-elle pas sans cesse développée, tout en demeurant immuable en elle-même? Dans les siècles qui ont précédé l'ère chrétienne , Dieu éclairait de plus en plus la révélation, à mesure que le monde approchait de Tavénement du Messie. « Plus le monde s'approchera de son terme, dit saint Grégoire, plus s'élargiront devant nous les avenues de la science éternelle. » La vie ne s'arrête jamais, ni dans le monde physique ni dans le monde moral. Là elle forme et reforme incessamment les êtres matériels ; ici elle développe Vhomme sans relâche, pour le conduire de lumière en lumière, dans le temps et dans l'éternité. La vérité n'est pas simplement objective à l'homme, pour rester, en dehors de lui, l'objet immobile de ses béates contemplations; mais elle est l'aliment de sa vie, dont l'assimilation progressive implique, dans l'ordre spirituel, des opérations analogues à celles qui s'accomplissent dans l'assimilation de l'aliment matériel. La loi du progrès est la loi même de l'incessante création de tous les êtres.
Lorsqu'on n'admet que la méthode d'autorité^ on semble
dire par cela même que la science de la vérité ne doit point s'étendre au delà de ce qu'en ont enseigné les écrivains qui ont vécu dans le passé. Est-ce qu'il n'y aurait que ténèbres là où le génie et la sainteté n'ont pas arrêté leur regard ardent? Si c'est un crime d'ajouter quoi que ce soit au passé, le passé n'a-t-il pas lui-mêoie commis ce crime en innovant sur ce qui était avant lui? Vous voulez, par exemple, qu'on ne puisse rien ajouter à saint Thomas : pourquoi donc saint Thomas a-t-il ajouté lui-même à saint Augustin, et saint Augustin à ceux qui Tout précédé? Sans doute, tous n'ont fait qu'exprimer, sous des formes nouvelles, ce qui était déjà contenu dans le Christ, dans l'Église : aussi ne voulons-nous pas faire autrement, ayant posé . nous-méme, comme principe fondamental de la méthode, cet axiome de Vincent de Lérins : « Gela est vraiment et proprement catholique , comme la force et la signification du nom même le déclarent, qui comprend en vérité tout universellement *, » c'est-à-dire « ce qui a été toujours et partout. »
La vérité est la vie étemelle, la vie infinie : jamais elle n'aura dit assez ce qu'elle peut dire à l'humanité. Quoil l'action de l'homme sur le monde visible se développe , et dans le monde invisible elle n'aurait plus rien à faire, elle ne pourrait pas voir plus parfaitement ce qu'elle n'a fait encore qu'entrevoir! De semblables prétentions sont un outrage à la vérité et à l'intelligence humaine , destinée à croître sans cesse dans la lumière, l'amour et la vie. La vérité ne progresse pas, sans doute, puisqu'elle est immuable comme Dieu et sa révélation; mais c'est l'homme lui-même qui progresse dans le sentiment, l'intelligence et la pratique de
* Commonitorium, c. if.
PROGRÈS. 4â1
cette vérité. Ce n'est pas l'horizon divin qui se déplace , mais nos yeux qui s'en approchent de plus en plus, pour le mieux voir. C'est l'infini tout entier à explorer : il ne nous faut pas moins pour cela que Tinfini de l'éternité.
Toute l'humanité aspire au progrès, tous les hommes le demandent. Mais telle est notre nature déchue,';toujours en contradiction avec elle-même , que ceux qui semblent le poursuivre avec le plus d'ardeur sont ceux-là qui l'enrayent avec le plus d'acharnement. Voyez plutôt l'accueil fait aux hommes qui veulent que l'immuable vérité éclate en de nouveaux rayons.
Deux esprits éminents se sont exprimés sur la vérité selon le degré d'amour qu'elle leur inspirait. «* Si j'avais, dit Fontenelle, les deux mains pleines de vérités, je me garderais bien de les ouvrir. » Ne dirait-on pas, dans Tantir quité, Pythagore cachant ses doctrines sous le mystère des nombres? « Si je découvrais, dit de Maistre, une vérité qui dût déplaire au genre humain, je la lui lancerais au visage à brûle-pourpoint. » Il nous segible entendre Socrate proclamant l'unité de Dieu, en face des juges qui le condamnent à la mort. Où est l'amour de la vérité? Est-ce dans ceux qui ferment la main de peur d'éclairer le monde, ou dans ceux qui l'ouvrent, fut-ce au péril de leur vie?
Nous n'avons ni le génie de Socrate, ni l'élévation de de Maistre , mais tel que nous sommes , devant Dieu et devant notre conscience , nous venons dire à nos frères : Voilà notre pensée sur la vérité, plus que contemporaine de l'homme, puisqu'elle est éternelle comme Dieu. Dans notre amour pour la foi et dans notre désir de son triomphe, que l'Église nous juge, jamais elle n'aura d'enfant plus soumis.
Au reste, cette philosophie, dont nous avons essayé
4^ PR061ÈB.
cTesqoîsser les principes, n'est pas de nous. Voici son on* gine. Â mesure qo$ nous méditions les livres saints, à la lumière des dogmes catholiques, nous nous sentions dominé par cette pensée : « L'Ecriture sainte n'est que Fhistoire de l'action dogmatique et pratique du Verbe dans le monde. » C'est le Verbe que nous aperçûmes, à la genèse des choses, comme Tarchétype de la création et le modèle de Thomme ; lui qui, au Sinaï, écrivait le Décalogue, déroulait dans la suite des siècles l'avenir devant les prophètes, s'incarnait fragmentairement dans les patriarches, et se voilait de la lettre de la loi, avant de prendre un corps dans la plénitude des temps. Alors l'Ancien Testament ne fut pour nous que Taction du Christ invisible, « guérissant tous ceux qui dès le commencement ont été guéris, » éclairant, sous toutes les zones et dans tous les temps , tous ceux qui re* flétèrent quelques pâles rayons de son éternelle vérité, des gymnosophistes de l'Inde aux sage» de la Grèce, du Portique à l'Académie. Le Nouveau Testament ne fut que sa parole et sa vie humaines perpétuées dans l'Église, sa société vivante. Avec saint Augustin, nous ne vîmes plus dans les livres saints qne le Christ. Et il n'y a que lui, car jamais rinfinî ne s'est approché du fini que par son étemel Média* teur, devenu le nôtre. Et parce que Jésus-Christ est la vérité absolue, toutes les vérités sont contenues, au moins en principe et en germe, dans sa parole révélée.
Aux splendeurs de cette indéfectible lumière, nos yeux s'ouvrirent fc la triple révélation que Dieu a faite de luimême. Puissance et vertu infinies^ révélées par la création, selon rapdtre philosophe; Sagesse, Verbe éternel donné k la terre par rincamatton , comme idéal suprême de notre y\B pratique I Esprit^aint, Esprit du Père et du Fils, leur
PROGBtS. 425
éternel lien, leur éternel amour, répandu sous des langues de feu, aux jours de sa divine effiision, pour relier les hommes à JésuS'Christ, et par Jésus-Christ à Dieu. Ainsi se manifesta la Trinité tout entière. Ainai furent dévoilés tous les rapports de Thomme avec Dieu et avec la création»
Trois fois Dieu est descendu vers l'homme sous des ma-» nifestatious sensibles. Gomment alors n'aurions*nous pas compris que toute vérité ne nous est donnée que pour TiiH carner en nous? C'est là la grande loi du monde moral : rhomme qui la récuse sort du plan providentiel de Dieu, et se dépouille de sa propre nature pour se faire rhôte passager de la création matérielle. Accepter la vérité sans l'aimer et la cornue prendre, et la porter comme un joug, sans en feiire la vie et la joie de son âme, c'est peut-être rester en dehors du mal, ce n'est pas entrer dans le bien. La vérité veut que nous soyons comme le corps qui la rend visible à tous « et que nous lui servions de vêtement et d'expression, afin de pouiv suivre sa marche, à travers les générations humaines, pour les emporter dans le sein de Dieu, terme de toutes leurs aspirations.
Non, pour prouver réellement Texistence de Dieu^ il ne suffit pas de raisonner et à& discuter, de suspendre les théories de la vérité si haut, que la pratique n'y puisse atteindre. Il faut sentir, aimer, voir et toucher Dieu partout en nous-mêmes et dans l'univers; car s'il est vrai que, pour illuminer nos âmes, la pensée soulève la lettre qui lui sert de signe, il est vrai aussi que Dieu, pour pénétrer jusqu'à nos coeurs, soulève le monde visible, lettre de son immuable Parole. Voilà la théorie pratique, la philosophie vivante, philosophie qui écrit en chacun de nous nos rapports im*prescriptibles avec la vérité. J'ai regardé au Ghrjbt* Ou
m PROGBÈS.
m'avait dit qu'il était Dieu et homme tout ensemble : j'ai cru. Puis, ploDgeaut mon regard dans sa nature infinie unie à ma nature bornée, j'ai senti, j'ai compris qu'il était le rapport vrai , unique et nécessaire de la nature de Dieu et de ma nature ; et je l'ai aimé. II m'a dit : Je suis la vérité^ et je l'ai cru ; oui, la vérité de toutes choses, la vérité de mon être dans toutes ses harmonies. Il m'a dit : Je suis la voie; et j'ai cru que je ne pouvais arriver à la vérité, qui est hii-méme, que par lui. Il m'a dit : Je suis la vie; cette vie éternelle que je sens s'agiter en moi , dans les bornes du temps, arrêté dans son essor par mes misères. Et je l'ai aimé, le Christ, parce que, sans cesser d'être Dieu, il s'est fait mon frère.
Il n'est pas seulement esprit, mais il est Verbe fait chair. Nous avons vu son corps dans l'histoire, et il ne cesse d'être présent dans l'Église. Et chacun doit comprendre que ce n'est qu'en incarnant en nous le Christ et toutes les vérités qui établissent nos rapports avec lui, que nous re- U'ouvons notre nature réelle, intégrale dans toutes ses harmonies vivantes, s'élèvent du fini à l'infini , et descendant de Tinfini au fini , pour les harmoniser dans notre intelligence, dans notre amour, dans notre vie.
Ce n'est^as seulement dans cet ordre d'idées que nous . devons chercher Jésus-Christ. Les sciences n'ont de valeur que dans leur contact, leur union avec lui : n'est-il pas « la source de toutes les sciences? » Le passé comme le présent nous disent que toute raison qui s'éloigue de lui tombe dans les ténèbres et s'évanouit dans le vide. Toute idée qui n'a pas en lui son critérium est sans signification et sans vie. En dehors de lui, il n'y a que la postérité coupable d'Adam, la nature humaine déi^hue; et, parce qu'il est dans la logique
de l'Évangile, comme dans celle de la nature, de juger l'arbre à ses fruits, je vois , en le bénissant, que le Christ est à l'humanité ce que le cœur est à notre être visible , le soleil à toute la nature.
Ainsi Dieu, l'homme et Tunivers, reliés dans le Christ et par le Christ, voilà la vérité, voilà la vie. Malheur à nous, malheur au moude, si nous n'arrivons pas tous à être de simples manifestateurs du Christ, non du Christ dans sa gloire, mais dans son œuvre de régénération, qu'il accomplit aux jours de sa vie mortelle dans le sacrifice et dans l'amour 1 Puisse notre œuvre aider à cette régénération! Puisse-t-elle contribuer à réaliser cette parole du Maître : ail n'y aura qu'Un troupeau et qu'un pasteur, » un seul corps dans un seul esprit, dont il est Tunique vie !
AINSI son-iL.
Introduction v